II
Utopie, vont dire quelques-uns. Les Européens ne peuvent cultiver les pays tropicaux. Erreur, pouvons* nous répondre. Ceux qui la professent oublient ce que l'histoire rapporte sur la fondation des colonies. Un coup-d'œil jeté en arrière suffît pour expliquer ces craintes et les dissiper.
Lorsqu'en 1635, MM. D'énambuc quittant Saint- Christophe où les Français étaient établis depuis 4625, songèrent à la Martinique: comment y vinrent ils? « Avec cent hommes braves, bien acclimatés, défricheurs eapérimentés , et pourvus de tout ce qui était nécessaire pour y former des habitations. » Lorsque les lieutenans de MM. D'énambuc, Lolive et le chevalier Duplessis, prirent possession de la Guadeloupe la même année; par qui étaient-ils accompagnés? Par cinq cents cinquante personnes, dont quatre cents, est-il dit, « étaient des laboureurs qui, moyennant leur passage gratuit , s'étaient engagés à travailler pendant trois années pour
le compte de Ja compagnie des Iles de l'Amérique qui les avait embarqués. »
La canne à sucre fut mise en plantation réglée, à la Guadeloupe, vers 1644. Boisseret acheta cette Ile en d649, pourunesommenette de 60,000 livres et sixcents livres de sucre par an. A la Martinique, la canne à sucre fut introduite en 1650.
Lorsqu'on 1674 la Martinique fut réunie au domaine de l'état, elle était en pleine voie de culture , et produisait déjà du tabac, du coton, de l'indigo et du sucre.
Les colons, à cette époque, formaient deux classes. La première, composée de ceux qui étaient venus à leurs frais, on les appellait habitant ; ils possédaient des terres que le gouvernement local leur avait accordées en toute propriété, moyennant une redevance de tabac , de coton et de sucre .
La seconde classe se composait d'Européens pauvres, attirés aux îles par l'espoir d'y faire fortune. Sous le titre d'engagés, ils étaient contraints de travailler pendant trois années consécutives sur les plantations des colons qui avaient payé leurs frais de passage. A l'expiration de rengagement, ils recevaient, pour la plupart, des concessions gratuites de terrain.
Ainsi, d'après ces détails, que l'on peut trouver dans le pére Duterlre et le père Labat, on le voit très évidemment, les colonies furent défrichées et mises en culture par des Européens. Depuis 1625 à Saint-Christophe, depuis 1635 à la Guadeloupe et à la Martinique, jusqu'en 1738, c'est-à-dire un siècle durant, ce sont
— xxxij -
des blancs, et des blancs d'Europe qui exploitent ces terres plus redoutées que redoutables. Dans les lettres d'établissement de la première compagnie française d'outre-mer , celle dite des lies de l'Amérique, créée en 1626 , il n'est aucunement question d'esclaves comme laboureurs; on n'y parle que d'Européens.
On associa de bonne heure aux engagés , des nègres de traite, nous le savons. On en voilà Saint- Christophe, en 4659; à la Martinique, en 1642; mais ils étaient fort peu nombreux. Le traûc des noirs ne commença à prendre sa meurtrière extension que vers 4644 , époque à laquelle l'édit du 28 mai , en constituant la Compagnie des Indes-Occidentales, lui octroyait le privilège exclusif de la traite, depuis le cap Vert jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Mais la traite fournissait encore si peu de travailleurs en 4719, que les créoles ayant peine à trouver des engagés volontaires, uue déclaration du roi , du 2 mai de cette année, ordonna que les vagabonds et gens sans aveu seraient transportés aux colonies pour y travailler comme engagés. Ce ne fut qu'en 1738 que le nombre des esclaves s'étant accru d'une manière suffisante, on mit un terme à ces expéditions que le roman de Manon Lescaut a rendues célèbres.
Mais si les Européens étaient propres à la culture des colonies, pourquoi songea-t on à y employer des nègres? C'est que la soif de l'or est insatiable, barbare, impitoyable, et qu'après avoir épuisé la race rouge dans des travaux excessifs, on voulut avoir d'autres instrumens dont les maîtres pussent disposer sans que per-