‹ Des colonies françaisesChapitre 5 sur 48 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

» quarante-huit millions de marchandises françaises. » C'est ainsi que malgré la scission politique qui a

> séparé les États-Unis de l'Angleterre, l'Amérique » du nord est encore aujourd'hui le plus important

> débouché de l'industrie anglaise. »

Rien de plus juste, rien de plus vrai que ces réflexions, que nous empruntons à un autre ', parce qu'elles expriment toute notre pensée mieux que nous ne le ferions nous-même. On ne peut envisager, sans en être saisi, les bénéfices d'une émigration bien réglée aux colonies. Elle développe les immenses avantages dont elles sont susceptibles , elle en fait des points sors, vigoureux, armés d'une population active en état de les défendre presque seule contre nos ennemis. Les émigrans attirent lescompagnies financières avec leurs fertiles capitaux ; ils appellent la science, qui vient aider la culture tropicale des merveilleux procédés qu'elle découvre chaque jour «; ils mettent en exploitation les terres délaissées; ils doublent, triplent, quadruplent les produitscoloniaux, le nombre des navires employés à leur transport, celui des matelots qui' les portent,

• Article non signé du journal V Office de Publicité, 10 mars 1841. Nous regrettons de ne pouvoir citer l'auteur de cet excellent morcea*.

• M. Paul d'Aubrée vient de publier une brochure ( Question colonial* sous U rapport industriel , chez Félix Malteste et O., 1841) , dans laquelle il montre les avantages que l'application des grands procédés industriels procurerait aux colonies, et les bénéfices considérables que Ton trouverait, seulement à séparer l'agriculture de la fabrication, aujourd'hui réunies dans une même main. Le travail de M. Paul d'Aubrée, d'une grande portée de vue, d'une lucidité d'exposition remarquable, mérite toute l'attention des économistes.

et par suite les revenus que la douane en extrait; enfin recevant de leurs peines une rétribution plus équitable qu'en Europe, il deviennent pour l'industrie métropolitaine des consommateurs aisés, multipliés ; et les ouvriers de France ne gémissent plus sans travail devant des monceaux de produits sans issues. — L'industrie métropolitaine, la marine marchande, la marine de l'état , les hommes , les choses et la morale , trouvent à gagner dans cet heureux mouvement.

Hélas ! de long-temps encore , rien de ce splendide avenir ne se réalisera. Long-temps encore le gouvernement de France , livré aux mains qui l'avilissent, exercera vis-à-vis des colonies à peu prés le rôle de ees proconsuls romains qui étouffaient les pays conquis sous leur inique protection; et les Français ne pourront songer à leurs terres tropicales !

Il n'est pas plus dans le génie de la nation anglaise que dans le nôtre , d'aller peupler toutes les parties du monde , et de hazarder de gros capitaux en de lointains pays. Ce qui contribue à rendre nos voisins faciles à ces entreprises hardies, c'est que leur métropole fait tout pour les y encourager. Quelque part qu'ils aillent, il sont assurés de trouver des consuls et des agens pour les protéger, d'y sentir la main de la mèrepatrie qui veille sur eux, d'y avoir des moyens de communication avec elle. Un Anglais établi au Mexique, à la Havane, au Brésil, aux Antilles, dans l'Inde, en Amérique, dans la Guyane, partout, sait à huit jours prés quand il recevra ses journaux de Londres. Deux fois par mois , mille vaisseaux sillonnent les

mers, sans autre objet que de lui porter des nouvelles de sa ville. Il ; compte , il s'appuie sur celte cou* fiance, les relations intimes ne sont point brisé; il sait ce qui se passe ai home, et ces rapports continuels sont des soutiens qui ne l'abandonnent jamais.

On applique la vapeur à la navigation transatlantique* le commerce bazarde sur les vastes mers quelques steamships. A peine cette nouvelle voie est-elle ouverte que le gouvernement anglais s'en empare, passe rapidement des traités, et à l'heure où nous écrivons , un service à vapeur pour le transport des mallepostes et des dépêches de l'état sillonne déjà l'Océan , excite l'admiration des amis comme des ennemis, et par sa rapidité magnifiquement organisée met les principaux points du globe et les frères émigrés à quelque jours de distance de l'Europe !

Le Français qui s'embarque, au contraire perd tout; il est perdu lui-même, il marche vers un long exil. Ceux qui dirigent nos affaires voient nos petits morceaux de chemin de fer centupler le nombre des voyageurs, un simple service régulier de voitures établi d'une commune à l'autre l'industrie, éclairer les hommes, améliorer tout, et ils ne comprennent pas de quel avantage de tels moyens nous seraient sur les mers. Le voudra-ton croire, la France n'a pas même une ligne de paquebots avec ses colonies I Ce sont les Anglais qui portent nos dépêches el nos lettres à Saint-Pierre ou à la Basse-Terre ! ! C'est par une telle ineptie administrative qu'il faut expliquer la médiocrité de notre commerce maritime. C'est par ce

.u* -**i *u> -**»-r> •* solides, par cette indif-

-^ . ..... ••...«!» .u pa}s qui vont tenter la for-

.. 4-* ■« ••js a\ons perdu (pour citer un

„„... ■■•uicu» «touché que nous offrait le

y a*.*. jwix :i force de s'v voir livrés à

. -.«> ** xr*.:r .a partie, et avant que la der-

.r . 4.i.m..:«^u. -notaire, si tardivement entreprise ,

..^^ un-ui-j; .vuduîte, eut achevé de nous ruiner

. . .,^v^>.^.^ .^es contrées, leur commerce était

v. .. j^ ^:> et aux Américains du nord, quoi-

.^.•^u^ittriuent les Mexicains nous préférassent

.*«..-*f « iv> antagonistes, et pour notre caractère

..-*, .^t~r qualité de ehristianissimos.

v-utcitietnciu a semblé vouloir jeter un instant

v -v NUi cette grau» question; on a parlé de lignes

rv — ■ M;u> qu'j-l-ou lait? Selon l'usage, les cho-

v .. „*■ : émises a l'examen d'une commission, et

* , v.; .e que l'ont les enquêtes chez nous! Les

^,.> .»..«»!ii des stcam-|*ackets sur toutes les rou-

. . -..i.viTs, que notre commission n'aura pas ré-

y. - .. a|»|Hni. Vi iv|Hftiulaiit Marseille, Bordeaux,

, v* -mi ollei \ de créer des lignes à leur propre

„ x. on \oulait seulement les aider! Mais l'ad-

,.» .ims ses désirs de tout absorber, veut

... a Jiuviion cl l 'exploitation d'une pareille

. , x* . » i \on$o à diN|H»ser les paquebots en bftti-

. , v,;no pour sVn servir dans un cas donné.

. ,.x au ail inauxaiNe. Construisez des bâtimens

x * \apeu» (aul que vous pourrez , cela est

... > -aiw m\ k ommerce ses navires de coin-

— xxvij —

merce avec leur rapidité nécessaire, que vous ralentirez en voulant les rendre propres au combat. Les choses à deux fins ne sont jamais bonnes. En diminuant la vitesse, vous perdez la possibilité d'entrer en concurrence avec nos rivaux. Mais quoique vous décidiez, au nom du pays décidez promptement. Ce qui peut multiplier et régulariser nos relations avec Té* tranger, mérite plus que jamais considération. Vivifiez par tous les moyens imaginables notre commerce extérieur pour augmenter notre force extérieure. Le pavillon anglais couvre une navigation de trois millions de tonneaux , le pavillon français n'en protège pas plus de six cent mille. Jugez. M. Reybaud qui est une autorité dans toutes ces questions, a démontré ' que c'est dans le fait décisif des cent soixante mille matelots formés par la marine marchande des Anglais, que réside la supériorité de leur marine militaire. Nous n'en avons nous que cinquante-six mille bons à mettre sur les vaisseaux de l'état un jour de guerre a ! C'est ainsi que le développement de nos colonies qui

1 Bévue des Deux-Mondes , numéro du 1er mai 1840.

* Voici ce que le président du conseil a déclaré dans la séance du S mai 1840 : « Notre personnel maritime se monte à 110,000 hommes, depuis les mousses pris à 10 ans jusqu'aux hommes âgés de 50 ans. 14,000 mousses, 17,000 novices, 10,000 ouvriers des ports, 10,000 capitaines et maîtres au cabotage. 11 reste donc 55 à 56,000 hommes de 18 à 50 ans , bons à mettre sur les vaisseaux de l'état au jour du danger. La marine royale en absorbe 19,000, les diverses navigations marchandes, mer du nord, mer de l'Inde, côte d'Afrique, Méditerranée, 17,000, pèche de la morue, 12,000, pèche de la baleine, «,000, et enfin , colonies , 6,000.

— uviv — sont des marchés tout créés , de larges débouchés tout ouverts, serait à la fois une œuvre nationale propre à nous mettre en état de reprendre notre niveau comme puissance maritime.

Ceci nous ramène à l'émigration tropicale qui peut, avec une protection éclairée» tripler rapidement l'importance de nos possessions d'outre-mer. Outre les moyens que nous avons déjà indiqués, pour l'encourager et la provoquer, il faut que le sort lait aux colonies ne leur rende point onéreux les échanges qu'elles feront avec la métropole , il faut qu'elles puissent y trouver avantage, et que le gouvernement veille luimême à coque les marchandises qui leur sont imposées soient toujours de la meilleure qualité.

Une servante de Fort-Royal qui attachait quelque chose devant nous, prit une feuille d'épingles, et deux ou trois de ces épingles s étant courbées l'une après l'autre , se prit à dire : « Oh ! ce sont des épingles françaises ». Il n'est que trop vrai, c est-là un cri spontané hors d'Europe. La manufacture française, même dans les colonies françaises, est déshonorée. Il suffit aux revendeuses foraines qui courent les habitations de dire à un nègre que telle marchandise est anglaise, pour qu'il la prenne de préférence à la nôtre. Les maîtres, de même. Houes1, chaînes d'attelage, coutelas*, ils achètent tout de contrebande à prix double, lassés

1 Instrument aratoire pour la culture de la canne. C'eat une bêche en forme de pioche.

a Espèce de aabre propre à couper la canne.

de payer à leurs compatriotes des instruirons qui se brisent ou se tordent après huit jours de service. Nous avons vu , en visitant les magasins de commission de la Dominique, des houes et des coutelas d'une forme spéciale que l'Angleterre fabrique exprés pour nos colonies, où elles entrent en fraude. C'est un fait honteux à dire, mais d'une triste authenticité. La détestable qualité des produits de fabrique française a considérablement nui à notre commerce d'exportation; la pacotille nous cause sur les marchés étrangers un mal qu'on ne saurait imaginer, et le mot trop commun dans nos ateliers : « Bah ! c'est assez bon pour les colonies, » nous a ravi bien des millions. La mauvaise foi la plus effrontée , préside malheureusement aussi à nos envois au dehors. La parfumerie française est une branche considérable du trafic interlope de nos colonies avec les West-lndies, car les Anglais qui font de nous tous autant de petits maîtres musqués usent dix fois plus de pommades et de senteurs que les Français. J'ai vu sur leurs toilettes des pots de pommade fabriqués de telle manière qu'ils n'avaient pas six lignes de contenu, quoiqu'ils eussent en réalité trois pouces de hauteur. C'est vendre un morceau de faïence pour de l'essence de jasmin.

Il faudrait au contraire que toute marchandise qui sort de France fut particulièrement soignée et expédiée avec la plus rigoureuse probité. Il n'y a pas d'autres moyens de rétablir notre crédit. Puisque nos fabricans entendent si mal leurs devoirs d'honnêtes gens et leurs intérêts de manufacturiers, il serait opportun

d'établir aux frontières des bureaux d'examinateurs à la qualité des objets exportés, avec droit de détruire toute chose reconnue mauvaise, comme on coule chez les marchands de vin leurs liquides frelatés. Nous voudrions , en outre , que le nom de l'expéditeur déloyal fût signalé dans les journaux , comme celui des boulangers qui vendent à faux poids. Il y va tout ensemble désintérêts du commerce extérieur, et ce qui est plus précieux encore, de l'honneur national.

Utopie , vont dire quelques-uns. Les Européens ne peuvent cultiver les pays tropicaux. Erreur, pouvonsnous répondre. Ceux qui la professent oublient ce que l'histoire rapporte sur la fondation des colonies. Un coup-d'œil jeté en arrière suffit pour expliquer ces craintes et les dissiper.

Lorsqu'en 4635, MM. D'énambuc quittant Saint- Christophe où les Français étaient établis depuis 4625, songèrent à la Martinique: comment y vinrent ils? « Avec cent hommes braves, bien acclimatés, défricheurs expérimentés , et pourvus de tout ce qui était nécessaire pour y former des habitations. » Lorsque les lieutenans de MM. D'énambuc, Lolive et le chevalier Duplessis, prirent possession de ta Guadeloupe la même année; par qui étaient-ils accompagnés? Par cinq cents cinquante personnes, dont quatre cents, est-il dit, t étaient des laboureurs qui, moyennant leur passage gratuit, s'étaient engagés à travailler pendant trois années pour

le compte de la compagnie des lies de l'Amérique qui les avait embarqués. »

La canne à sucre fut mise en plantation réglée, à la Guadeloupe , vers 1644. Boisseret acheta cette lie en 4649, pour une somme nette de 60,000 livres et six cent $ livret de mer e par an. A la Martinique, la canne à sucre fut introduite en 1650.

Lorsqu'on 1674 la Martinique fut réunie au domaine de l'état, elle était en pleine voie de culture , et produisait déjà du tabac, du coton, de l'indigo et du mère.

Les colons, à cette époque, formaient deux classes. La première, composée de ceux qui étaient venus à leurs frais, on les appellait habitant; ils possédaient des terres que le gouvernement local leur avait accordées en toute propriété, moyennant une redevance de tabac , de coton et de sucre.

La seconde classe se composait d'Européens pauvres, attirés aux Iles par l'espoir d'y faire fortune. Sous le titre d'engagés, ils étaient contraints de travailler- pendant trois années consécutives sur les plantations des colons qui avaient payé leurs frais de passage. A l'expiration de l'engagement, ils recevaient, pour la plupart, des concessions gratuites de terrain.

Ainsi, d'après ces détails, que l'on peut trouver dans le père Duterlre et le père La bat, on le voit très évidemment, les colonies furent défrichées et mises en culture par des Européens. Depuis 1625 à Saint-Christophe, depuis 1635 à la Guadeloupe et à la Martinique, jusqu'en 1738, c'est-à-dire un siècle durant, ce sont

des blancs, et des bâti** d'Europe qui exploite* ces terres plus redoutées que redoutables. Dans les lettres d'établissement de b première compagnie française d'outre- mer , celle dite des îles de l'Amérique, créée

en 1626 , il n'est aucunement question d'esclaves comme laboureurs; on n'y parle que d'Européens.

On associa de bonne heure aux engagés, des nègres de traite, nous le savons. On en voit i Saint- Christophe, en 4059; à la Martinique, en 4643; mais ils étaient fort peu nombreux. Le trafic des noirs ne commença à prendre sa meurtrière extension que vers 4644 , époque à laquelle ledit du 28 mai , en constituant la Compagnie des Indes-OcàdentaUs , lui octroyait le privilège exclusif de la traite, depuis le cap Vert jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Mais la traite fournissait encore si peu de travailleurs en 1749, que les créoles ayant peine à trouver des engagés volontaires, une déclaration du roi , du 2 mai de cette année, ordonna que les vagabonds et gens sans aveu seraient transportés aux colonies pour y travailler comme engagés. Ce ne fut qu'en 4738 que le nombre des esclaves s'étant accru d'une manière suffisante, on mit un terme à ces expéditions que le roman de Manon Lescaut a rendues célèbres.

Mais si les Européens étaient propres à la culture des colonies, pourquoi songea-t-on à y employer des nègres? C'est que la soif de l'or est insatiable, barbare, impitoyable, et qu'après avoir épuisé la race rouge dans des travaux excessifs, on voulut avoir d'autres instramens dont les maîtres pussent disposer sans que per-

— xxxiij — sonne s'intéressât à eux , sans que l'Europe , en se voyant dévorer ses propres enfans, demandât compte de ce qui se passait aux Iles.

Le sort des engagés était aussi affreux que celui des nègres; on les battait comme les nègres, on excédait leurs forces comme celles des nègres, et le grand nombre d'entre eux qui périrent, moururent victimes des mauvais traitemens qu'on leur imposait, et non des fureurs du climat. — Au moment où le père Labat arrive à son couvent, il rencontre un engagé nommé Massonnier qui était venu aux iles sur le même navire que lui. « Guillaume Massonnier était fort épou- » vanté, il avait appris que la condition des engagés, » dans les lies, était un esclavage fort rude et fort pé- » nible, qui ne différait de celui des nègres que parce » qu'il ne dure que trois ans. » Le père Labat n'eut pas dit de quelle façon étaient traités les engagés que les vieilles ordonnances nous attesteraient qu'à cette époque on ne faisait guères de différence entre eux et les esclaves. Nous trouvons dans un règlement du conseil de la Martinique, du 2 mai 1660, « qu'il leur est défendu de faire les mutins et les insolens, et qu'il est permis aux habitans de les châtier comme gens à leurs gages ; avec défense à ces gens de s'en plaindre et de discontinuer pour cela leur ouvrage. »

Les Anglais n'en usaient pas mieux avec leurs engagés. Labat, qui les vit lors de son voyage à la Barbade (4700), en parle de la sorte : <i Leurs engagés sont en grand nombre, mais il n'y faudrait pas beaui. c

coup compter dans a ne occasion , parce que la plus grande partie sont de pauvres Irlandais enlevés par force ou par surprise , qui gémissent dans une dure servitude de sept ou de cinq ans au moins, qu'on leur fait recommencer quand elle est finie , sous des prétextes dont les maîtres ont toujours une provision toute prête. »

Les engagés soumis à un pareil destin , après une traversée longue et très pénible, seraient morts bien vite, partout autre part qu'aux colonies. Les nègres succombaient en aussi grand nombre qu'eux. C'est une complète erreur de supposer que nos lies aient obtenu, sans sacrifices, à part même les exécrables forfaits de la traite, la population de travailleurs qu'elle possède aujourd'hui* Les nègres paient à une modification de température, à peu près le même tribut que nous, et malgré leurs vieilles relations avec le soleil, les nouveaux-venus noirs, lorsqu'on ne les soigne point avec ménagement, ne résistent pas plus que lés nôtres à la chaleur humidedes colonies. Nousa vons l'autorité d'un médecin distinguéde la Martinique, M. Rufz, pour affirmer que les nègres ne sont pas plus que les blancs à l'abri des influences des Antilles, et que leur acclimatement, mal dirigé, a coûté aussi cher que pourrait coûter celui des blancs. Les noirs sont peut être plus sensibles que nous encore à un changement atmosphérique; ils se font au quartier où ils naissent, et lorsqu'on les déplace, ils ne réussissent pas, selon l'expression créole, ce qui veut dire en bon français qu'ils meurent. Les partisans les plus déterminés de l'escla-

vage reconnaissent que la mortalité des nègres nouveaux est considérable, et confessent que « malgré les dangers de la fièvre jaune, la mortalité des blancs qui viennent aux colonies est beaucoup plus faible, proportionnellement, que celle des esclaves importés d'Afrique1. »

Le climat des Antilles est-il aussi mauvais que sa réputation ? Nous avons des raisons de ne le pas croire. Les vapeurs de l'Océan, continuellement amoncelées autour des pitons et au-dessus des bois qui les couronnent, y occasionnent des pluies continuelles qui , jointes à l'ardeur d'un soleil brûlant, y entretiennent une excessive chaleur humide. Cette moiteur en relâchant la fibre musculaire, a certainement une grande influence sur l'économie animale des Européens récemment débarqués. La subite transition de cette atmosphère à l'atmosphère sèche et froide dans laquelle ils vivaient, doit nécessairement agir d'une manière directe sur leurs organes ; mais la perturbation produite ne devient funeste que parce qu'ils ne savent pas en combattre les effets dangereux.

La vie humaine est détruite aux colonies par trois causes principales : la débauche, la peur et l'ignorance des soins hygiéniques indispensables.

Les gens qui arrivent négligent les moyens d'accoutumer leurs organes à la nouvelle température au

1 Opinion de M. Saco. Voyez la brochure de M. Flinter, intitulée Examen del etiado actual de lot esclavos de la Isla de Puerto Rico ,

sein de laquelle ib fonctionnent. Loin d'entretenir une transpiration égaie, b chaleur leur fini rechercher «s %-& courdos d air que ménage b construction des maisons combinée avec tes brises . les pores se referment , b transpiration arrêtée amène b pleurésie, ib ineurent , et Ton accuse te climat d'être pestilentiel. Mon , c'est vous qui avez été maladroit en ne sachant point aider à votre constitution.

Une vieiileerreur très commune, est aussi extrêmement funeste aux Européens. On est convenu que pour corriger b lassitude et b bngueur que dément les pays ebauds, il est bon de boire quelque cordial. On prend le cordial appelé rhum qui est fort abondant aux colonies, et comme on y trouve plaisir, on en prend beaucoup, si bien que l'économie, maintenue dans an état de surexcitation continuelle, et la débilité s*accroissant par l'usage répété du tonique, l'homme est préparé comme à dessein, pour l'envahissement de b fièvre jaune. On a suivi le régime précisément opposé à celui qu'il fallait suivre. — En se rendant compte des législations, on y peut trouver dés indications sûres pour certaines régies de conduite. Grand nombre des lois religieuses de l'antiquité qui paraissent fort ridicules à ceux qui n'y regardent pas de près, contiennent des préceptes hygiéniques appropriés aux climats, que les individus devraient observer. Moïse, en défendant aux Israélites de manger du porc, savait que l'usage de la chair de porc, en Orient, donne la lèpre . Mahbntet en interdisant le vin et les liqueurs aux croyans, imitait sans le savoir uneloideCarthage

— xxxvij — qui faisait la même défense aux Carthaginois f. Ceci veut dire que les législateurs avaient reconnu que dans le$ pays chauds les liqueurs sont contraires à la santé. Donc, au lieu de les rechercher, il est sage de s'en abstenir.

Or c'est l'intempérance surtout qui est le premier agent de destruction , c'est dans l'ivresse que le plus grand nombre des malheureux moissonnés par la fièvre jaune puisent le principe du mal qui les tue. Sur qui en effet sévit-elle particulièrement? Sur les soldats de la garnison; gens qu'un concours de circonstances déplorables , jointes aux mauvaises habitudes du peuple, semblent dévouera la mort. — Par une fatalité extraordinaire, chez nos voisins comme chez nous, l'administration ne prend aucun soin de paralyser les dangers de la position. Plutôt que de choisir des hommes d'élite, d'un caractère fait et d'un espril bien trempé» on n'envoie aux colonies que de jeunes soldats, encore sans expérience. Ils abordent , tremblans , la constitution ébranlée par les souffrances de la traversée, le moral affaibli par les impressions nostalgiques et par la terreur que leur causent les idées reçues sur le soleil meurtrier des Antilles. On croit avoir pris assez de soins pour leur acclimatement quand on leur a fait passer trois mois à la campagne , et on les jette ensuite dans les cités, seuls foyers de l'infection. En cet état le moindre excès ouvre entrée à la maladie qu'Us redoutent, et les voilà à l'hôpital, atteints de la

1 Maton , liv. Il, des Loi t.

— xxxviij —

fièvre ou de la dyssenterie. L'hôpital, où est-il situéf Au milieu des villes, où la chaleur, l'agglomération d'un grand nombre d'individus, les émanations d'un littoral insalubre rassemblent tous les principes constitutifs du fléau. Mais la, qu'arrive-t-il? Par quelles causes ces terribles maladies deviennent-elles aussi souvent mortelles qu'elles le sont? De quoi se plaignent tous les médecins? C'est qu'au lieu d'y suivre un traitement régulier, les malades en s'y livrant encore à leurs grossiers appétits, rendent toute guérison impossible. Ces pauvres gens regardent la diète à laquelle on les condamne comme une économie que l'on veut faire à leurs dépens, ils demandent et reçoivent vivres et boissons du dehors; ils mangent des fruits, boivent du tafia, meurent, et Tondit: c'est le climat! — Il y a des années que les médecins signalent le danger, mais l'apathie créole n'a pu découvrir jusqu'ici le moyen de prévenir l'introduction clandestine des vivres dans les hôpitaux.

A la Jamaïque , c'est mieux encore. Sous prétexte d'éloigner les soldats du danger de la capitale , on les a casernes à une lieue de là. Ils viennent en ville pendant le jour, ils boivent du rhum, toujours du rhum, jusqu'à la dernière minute qu'ils ont de loisir, puis ils courent afin d'être rendus à l'heure, ils arrivent tout échauffés, répondent à l'appel , ôtent ensuite leur habit pour se raffraîchir, prennent froid et le lendemain ils se réveillent mourans. Il faut les transporter à l'hôpital. Mais où a-t-on bâti ce magnifique hôpital qui a coûté 180,000 liv. sterl.? A Fort-Royal, sur unelan-

gue de terre qui ferme la rade, entourée d'eaux stagnantes et de marais qui en font le lieu le plus malsain de la colonie. Le malade amené là aujourd'hui, expire le lendemain, et l'on dit toujours : c'est le climat!

Quand nous visitâmes cet hôpital , un régiment qui venait d'arriver y remplissait tous les lits, et chaque jour envoyait cinq morts au cimetière. Est-ce donc le climat qui les tuait ou bien les funestes circonstances dans lesquelles on les avait placés? — Est-il étonnant que les régimens perdent ainsi un quart de leur monde en quinze mois? Ne prépare-t-on pas ces hécatombes au Dieu fièvre pour le plus grand effroi de ceux qui en Europe entendent parler de ses ravages? Si on les avait cherchés pourrait-on trouver de meilleurs moyens pour organiser les effets destructeurs des influences épidémiques.

Les gouvernemens ont trop accepté la fièvre jaune comme un mal inévitable, et ne l'ont pas assez combattue comme un mal guérissable. Ils y soumettent les populations sans préservatif, et le monstre dévore d'autant plus de victimes, qu'on lui en présente un pi us grand nombre de désarmées. Une première mesure très importante serait de réagir contre cet esprit de concession.

Il n'est pas vrai que la nature ait condamné l'homme à payer un tribut humain au minotaure des Antilles.

« La mort que les Européens trouveraient en travaillant sous le soleil des tropiques, a écrit le docteur John Hancock, est une relique de l'antiquité. Les anciens croyaient que les régions équatoriales étaient

absolument inhabitables, avec autant de raison qu'ils regardaient les lies britanniques comme les confins du monde occidental. Un séjour de vingt-cinq ans passés dans les colonies, m'a convaincu par expérience qu'il n'est pas de contrée où quelqu'un avec un régime approprié au climat et à sa constitution personnelle, puisse vivre avec plus de sécurité et meilleure santé qu'à la Guyane '. Jamais idée plus fausse n'a été accréditée , que celle de croire que les personnes du nord ne peuvent cultiver sous la zone torride *. »

La vérité est que l'on diminuerait singulièrement l'action malfaisante du soleil des Antilles, si l'on s'attachait à détruire dans l'esprit des populations occidentales les craintes qui leur deviennent mortelles, en débilitant leur esprit, et si l'on combattait lespenchans vicieux qui affaiblissent leurs corps. Qu'on nous comprenne bien. Nous ne disons pas du tout que la fièvre jaune n'existe pas, au contraire, c'est un ennemi vigilant ; mais nous disons qu'elle a le plus ordinairement peur de ceux qui n'ont pas peur d'elle, et qu'il est possible de lui opposer la sobriété avec un succès presque toujours certain.

Cette opinion s'établirait solidement, si l'on voulait en outre secouer la vieille et funeste erreur qui fait de la lièvre jaune une maladie contagieuse. M. le docteur Gbervin, un de ces martyrs de la vérité, qui consacrent

1 On sait que la Guyane est cependant considérée comme bien plus insalubre encore que les Antilles.

* The Dominica Colonist, numéro du 5 septembre 1840.

une existence toute entière à la constaiion d'un fait atile, a daigné nous communiquer la formule des propositions qu'il va soutenir dans un nouveau travail sur cette matière. Nous sommes heureux de pouvoir les mettre d'avance sous les yeux du public.

c V La maladie que l'on a désignée sous le nom de fièvre jaune dans l'Amérique équinoxiale, dans l'Amérique du nord et dans le midi de l'Europe, est identique et ne présente aucune différence essentielle.

2° Elle n'est point une maladie sut generii, mais simplement le maximum d'intensité des fièvres bilieuses automnales des pays chauds, ou des saisons chaudes dans les régions tempérées.

3* Elle n'est transmissible de l'individu qui l'a à celui qui ne Ta pas, d'aucune manière quelconque.

4° L'encombrement des hôpitaux par les malades de la fièvre jaune, quelque grand qu'il ait été, n'a jamais produit jusqu'ici une infection capable de donner naissance à cette maladie; en viciant l'atmosphère il a seulement dans certains cas aggravé l'état des malades qui s'y trouvaient plongés.

5° La fièvre jaune ne tire donc son origine ni des malades, ni de leurs vêtemens, mais bien des effluves qui s'exhalent des substances végétales ou animales en putréfaction , secondés par certaines conditions météorologiques.

6° La cause de cette maladie ne parait différer de celles des fièvres bilieuses ordinaires que par un plus haut degré de concentration. Elle nous est d'ailleurs tout aussi inconnue dans sa nature que celles de ces fièvres.

— xly —

7° Cette cause locale productrice de la fièvre jaune, peut se rencontrer à bord des bâti mens qui couvrent les mers, tout comme à terre.

8° La iièvre jaune n'étant point contagieuse, toutes les mesures de précaution dirigées contre elle sont en pure perte, et doivent par conséquent être supprimées. On peut remédier à l'infection des bâtimens par des moyens hygiéniques très simples, qui offriront à la santé publique toutes les garanties désirables, et n'entraveront point le commerce comme les mesures dites sanitaires actuellement en vigueur. »

Ces huit propositions sont le fruit de dix années d'études aux colonies et dans les Amériques, elles résument la longue expérience d'un savant honnête, et ses nombreuses recherches sur l'origine, le mode de propagation et la nature de la fièvre jaune.

Combien le gouvernement ne sauverait-il pas de victimes, si par l'adoption ouverte de ces doctrines H rendait la confiance aux esprits! « Les funestes effets produits par la crainte de la contagion, dit encore M. Chervin, ne se bornent point aux malades, ils s'étendent aux personnes saines que cette crainte prédispose à un haut degré a l'influence épidémique. Tel aurait résisté à l'action de l'agent délétère, s'il eut été persuadé que la contagion est nulle et que l'approche des malades n'augmente point le danger, qui a été victime de l'opinion contraire !. *

1 Pétition à la Chambre sur la nécessité d'une prompte réforme dan* notre système sanitaire ,1855.

— XlllJ —

Que l'on médite ces vérités, que l'on sache s'en convaincre et l'on aura, en menant une vie régulière, de grandes chances d'échapper au fléau; nous le répétons, la fièvre jaune attaque surtout les gens d'une vie déréglée, celles qui se livrentà des excès. Les personnes fermes el de mœurs régulières, lui échappent presque toujours.

Ceux qu'elle abat sont les viles proies de la débauche, bien plus souvent que les innocentes victimes d'un fléau cruel.

Ce n'est pas à dire qu'il faille faire desémigrans autant de disciples de Pythagore; ce que nous demandons c'est la modération qui, dans tous les pays du monde, est une sauvegarde de la santé.

En définitive, les hommes que nous appelons aux avantages de l'émigration , quittent une vie bien autrement dure que ne le peut être la privation de quelques misérables plaisirs de cabaret.

Nous avons vu à la Jamaïque, dans la paroisse Sainte- Anne, une compagnie de vingt-deux Américains, occupés à établir une magnanerie. Tous travaillaient avec l'ardeur tenace et sérieuse des Américains, tous depuis quatre mois étaient à l'ouvrage, la hache, le compas el la houeà la main. Quatre mille pieds de mûriers étaient déjà plantés, et pas un de ces hommes, depuis quatre mois, n'avait été indisposé. A la vérité ils softt au milieu des mornes, loin des rivages marécageux de la mer ; et tous, membres scrupuleux d'une société de tempérance , ne boivent que de l'eau.

A moins que la culture du sucre ne soit plus spécia-

lement meurtrière qu'une autre, et que le soleil ne lue plus volontiers celui qui plante une canne que celui qui plante un pied de tabac ou de mûrier. Qu'a-t-on à objecter à cet exemple ?

On encourage beaucoup l'introduction des émigram à la Jamaïque, il y en a déjà un certain nombre répandu dans la campagne, et ceux qui sont bien soignés ne courent aucun danger.

Sur une sucrerie de cette lie, paroisse Clarendon, ou cent soixante européens se livrent depuis deux ans à tous les travaux sans distinction d'un atelier, ils n'ont eu que dix-sept morts: quatre hommes , trois femmes et dix enfans. Nous le tenons d'eux-mêmes. Nous avons encore rencontré à la Jamaïque des émigrés sur la caféière de l'hermiiage appartenant à M. le docteur Spalding, tous ces hommes se félicitaient de leur séjour dans File.

S'il était permis de se citer soi-même, nous dirions qu'à deux époques de notre vie , jeune et touchant à la maturité, nous avons parcouru les pays à fièvre jaune, autrefois la Havane, la Vera-Cruz, la Nouvelle Orléans, aujourd'hui les Antilles. Nous y avons passé les mois d'hivernage quand nos convenances de voyageur l'exigeaient; nous ne nous sommes pas privé de visiter les hôpitaux , ni d'y étudier les cas qui se présentaient à nous, et jamais le mal ne nous a touché, jamais nous n'avons eu que des indispositions de fatigue. Nous ne changeâmes jamais rien, il est vrai, à nos habitudes de régime; nous ne bornes jamais ni vin, ni eau-de-vie, ni rhum, que pour ce que valent ces

cordiaux , dont l'excès fait des poisons, c'est-à-dire comme remède.

On peut le dire d'une manière presqu'absolue, la modération est un sûr préservatif contre la fièvre jaune.

Nous disions déjà en 1833 , t c'est un préjugé de croire que les blancs ne peuvent pas supporter la chaleur du climat des Antilles , ne sont -ce pas des blancs, des européens qui ont défriché et fondé toutes les colonies sans le secours d'un esclave? Comment seraient-ils devenus inhabiles à en continuer l'exploitation, aujourd'hui quêtant d'améliorations pourraient être introduites si l'esprit routinier des planteurs cédait enfin aux progrès de l'Europe. »

Cet avis est encore tout-à-fait le nôtre. La vérité est qu'en toute hypothèse, il n'y a réellement que les plages qui soient fiévreuses et redoutables. L'intérieur des lies, grâce à l'élévation du terrain ', est un séjour délicieux et le plus sain de la terre ; on y connaît à peine les maladies, les brises y rafraîchissent l'air sans cesse et tempèrent les violences du soleil. Il nous est arrivéd'avoir froid dans les mornes des Antilles. M. La charrière, président delà Cour royale de la Guadeloupe, vieux créole , dont la bonne foi est à l'abri de tout soupçon et qui s'exprimait ainsi d'ailleurs, à une époque où il n'avait pas encore été question d'émigration, a dit : « Les montagnes des Antilles leur procure une variété de températures qui permet d'aucoutumer par degré

1 Là hauteur commune du voyage que nous avons fait en parcourant la Jamaïque , était de 1,500 pieds au-dessus du niveau de la mer.

et sans perte, les troupes européennes au climat des tropiques et de l'équateur. •

Ce ne doit donc plus être l'objet même d'un doute, rémigration réussira si on l'entoure de quelques précautions d'ensemble, si on la prépare avec sagesse et qu'on la fasse avec prudence. Pour cela il est nécessaire que le législateur y mette la main, qu'il n'abandonne plus les émigrés à leur propre inexpérience et à la cupidité des traitans. Il est nécessaire qu'on ne laisse pas se renouveller les cruautés commises envers les trente-six mois ».

Le gouvernement chargé de veiller d'une manière directe sur l'émigration , lui donnerait les garanties légales dont elle a besoin pour s'opérer en grand, établirait la confiance générale en tranquilisant la nation sur le destin de ses enfans, et pousserait vers nos possession de la zone torride, non plus des célibataires, comme il est toujours arrivé dans les essais particuliers tentés jusqu'ici, mais des familles complètes.

Cette dernière circonstance est de la plus haute gravité, pour nous qui sommes convaincu que les excès sont les premiers meurtriers des Européens aux colonies. — Le célibataire, sans attache dans la \ic, sans devoirs immédiats, sans autres obligations que celles à remplir vis à vis de lui-même et de la société, ne s'inquiétant guère de mourir, parce qu'il

1 L'engagement de trois ans que prenaient les premiers dénicheurs de nos établissemens coloniaux , leur fit donner le sobriquet de trente-six mois.

— xlvij —

meurt tout seul , a trop d'occasions de se déranger et trop peu d'intérêt à éviter ces occasions. Un homme marié, en raison des devoirs intérieurs que lui impose son état, nous offre plus de chance de passions assouvies, de mœurs calmées, d'esprit d'ordre et de retenue. — Le mariage n'est mauvais que parce que l'on en a formé un lien indissoluble. Par lui-même il est excellent, il met un frein à nos folles ardeurs, et les habitudes de la famille donnent à la vie moins d'agitation et d'irrégularité.

Insistons sur ce point des émigrations par famille , il est capital; et notre pensée entière demande à être bien comprise. Nousnenousa dressons pas du tout à la partie aventureuse de nos compatriotes. C'est aux tristes victimes que fait l'anarchie sociale dans laquelle on laisse marcher la France au hasard , c'est aux pauvres que vont nos paroles. Il ne s'agit plus d'aller jouer un quitte ou double sur le tapis chanceux des lies, d'aller risquer une existence mal entamée à Paris , contre une fortune rapidement amassée en Amérique. Rien décela, il s'agit de renoncera la vieille patrie pour la nouvelle, d'échanger un travail insuffisamment rétribué, une huche vide, un âtre glacé où des enfans transis pleurent de froid sousdes haillons à jour, une vie misérable et douloureuse comme l'est celle d'un grand nombre d'ouvriers d'Europe, même des plus honnêtes. Il s'agit d'échanger tout cela, non pas contre des richesses prodiguées à un oisif par les fatigues de ses nègres, mais contre un travail rapportant son juste salaire, une abondance perpétuelle assurée à l'homme

— xlvig —

laborieux , une vie chaude el facile au sein de la nature la plus généreuse du monde ou des enfans pleins de santé croissent tout joyeux sous un ciel délicieux. Ces enfans que nous voyons grandir, lèvent les derniers doutes que pourrait rencontrer notre projet, et doivent faire tomber toutes les hésitations. Supposons même que les Européens ne puissent travailler au soleil, il reste encore assez d'ouvrages qu'ils peuvent exécuter à couvert pour justifier des émigrations opérées avec sagesse et humanité, comme le travail du moulin, la fabrication du sucre, la garde et le soin des bestiaux, les métiers de tonneliers, forgerons, charpentiers etc. , dont on a besoin sur toutes les habitations. Ceux-là, dussent-ils réellement craindre les insolations, s'ils se joignent aux rangs des nègres, ce qu'encore une fois nous regardons comme erroné, leurs (ils en tous cas pourront, sans aucun douta, s'employeràla terre puisqu'ils seront aussi fils du pays, et les lies doivent acquérir ainsi dans l'espace d'un demi-siècle une population qui leur assurerait, tôt ou tard, un brillant avenir. — Sur ce dernier point nous n'avons pas que des hypothèses à présenter. Si les Européens sont réellement incapables de cultiver les terres tropicales , du moins mille preuves abondent que les créoles s'y trouvent propres. A la Ha* \ vane, à Puerto-Rio, nous avons vu, de nos yeux, des petits blancs1 aux champs; on nous a dit qu'à BourboA

1 On appelle petits blancs les hommes pauvres de cette classe , ceux surtout qui vivent du revenu d'un morceau de terre qu'ils cultivent A laide d'un ou deux nègres.

la classe de ces laboureurs était fort nombreuse ; à la Martinique, dans le quartier du gros Morne, ou le sol n'est pas propice à la canne, on peut voir aussi des blancs et même des blanches soigner de leurs mains leurs jardins à vivres.

Ainsi les faits et la théorie, tout nous porte à croire, sert à nous convaincre que les blancs peuvent cultiver sous les tropiques.

L'abbé de Pradt a dit, dans son livre des colonies : « Que les établissemens à sucre des Antilles étaient impossibles sans nègres. » Mais ce n'est pas la faute des Antilles , c'est la faute du jugement de l'abbé de Pradt. La canne n'est pas plus difficile à cultiver que tout autre végétal , et l'application des agens mécaniques comme des procédés économiques que la science fournit tous les jours et que l'argent des capitalistes rassurés permettra d'acheter, ne peuvent que la rendre plus facile encore '.

Conclusion. L'émigration réussira et sera possible, humaine, profitable pour tous, si Ton prend quelques

1 On ne saurait croire jusqu'à quel point il est possible d'adoucir le travail par les moyens les plus simples. M. Bouvier, jeune habitant créole de la Guadeloupe, plein d'idées généreuses, donna un jour des gants à ses nègres pour l'opération de l'épaillage \ C'était pure humanité , il voulait seulement préserver ainsi leur mains des petits piquans attachés aux feuilles de cannes. Mais à sa grande surprise, la bonne action devint une excellente affaire. Il se trouva que son atelier fit avec des gants et sans fatigue le double de la besogne qu'il faisait sans gants.

• L'épailUoe consiste à enlever les feuilles jaunies ou trop abondantes de la canne» pour lui donner de l'air et ne lui pas laisser de parasites à nourrir.

mesures pour obvier aux chances de péril qu'elle a de commun avec toutes les grandes entreprises f.

Nous ne pousserons pas plus loin ces réflexions, que nous avons regardées comme Futile préliminaire d'un livre qui conclut à l'abolition de l'esclavage.

Soutenant une cause dont le triomphe , au dire de ses adversaires, doit amener la perte des colonies, il nous

I Qu'il nous soit permis d'indiquer sommairement quelles pourraient être ces mesures.

La loi assurerait d'une manière précise les bons traitemens des passagers en mer. Il est important que les émigrans n'arrivent point aux colonies, l'organisation déjà affectée par les privations de la traversée et les mauvais enunénagemens des navires sur lesquels les armateurs aujourd'hui, comme autrefois, les entassent et les mettent à la gène.

II serait décrété que nul émigré pendant les cinq premières années de son séjour , ne pourrait être employé sur les habitations qui se trouvent dans un rayon d'une lieue tout à l'entour des bords de la mer. On obtiendrait par là deux avantages ; le premier d'éloigner les nouveaux venus des plages fiévreuses , de les soustraire à l'excessive chaleur des plaines ; et le second de les tenir éloignés des villes qui leur offrent des tentations et des occasions de débauche , et dont les populations agglomérées donnent prise aux épidémies.

H faudrait aussi que les émigrés avant de partir hissent toujours assurés d'un engagement auprès de l'agent accrédité des planteurs qui résiderait à Paris. Us seraient reçus par l'habitant qui aurait fait préparer leur gfte sur l'habitation. C'est un moyen d'obvier d'abord aux embarras d'un débarquement isolé , aux exigences des seigneurs terriers , ensuite de soustraire les nouveaux venus à la fièvre jaune qui ne manquerait pas de les frapper au milieu des troubles d'esprit , où tombe l'homme inquiet de son sort.

le traité que signerait rémigrant avec le planteur ou l'agent des planteurs, devra être aussi l'objet dé la surveillance administrative, tf ne pourra se faire que dans de certaines conditions, réglée par le législateur.

Les engagemeas de cinq ans contractés par les émigrés auraient cet

convenait de mettre en évidence tout ee qu'elles ont de valeur politique, présente et future ; de rappeler la gravité avec laquelle on doit peser tout ce qui les concerne. — Les intérêts les plus élevés, les pins précieux du pays, veulent qu'on ne les laisse point périr- La régénération des colonies françaises, par l'abon*

avanta£e,qu'tt&e telle période permettrait de graduer la somme de labeur exigible. Us travailleraient d'abord le matin de cinq à huit ou de six a neuf heures , et le soir de quatre à six ou de cinq à sept heures, selon la durée du jour , et Ton augmenterait chaque année d'une heure jusqu'à la quatrième , où ils seraient tenus de donner neuf heures.

Des gages de 800 francs par tête d'hommes ou de femmes, et de 900 francs par tête d'en/ans , au-dessus de la ans et au-dessous de 17 ans, avec une case et un jardin seraient, nous croyons , des termes, ou Yemployeur et Y employé trouveraient une égale convenance.

Leurs différens auraient les juges-de-paix pour arbitres. La loi serait pondérée de façon à garantir à Vengagistc le travail de V engagé, et à l'engagé les bons traitemens de l'engagiste. L'engagé , qui après la première , seconde ou troisième année , se soustrairait méchamment au contrat, outre la confiscation de la récolte de son jardin au profit du maître , serait enfermé jusqu'à ce qu'il ait remboursé la somme dont il aurait fait tort à l'engagiste \ Cette clause est indispensable, car avec des engagemens comme ceux que nous désirons , le propriétaire aura pu avancer les frais de transport, dont la moitié resterait à son compte , et dont l'engagé lui rembourserait l'autre moitié par cinquième. Nous voyons dans ces avances faites parle planteur, et que le crédit lui rendra peu onéreuses , un actif élément de détermination pour nous pauvres prolétaires , qui ne se trouveraient plus alors arrêtés au premier pas par l'impossibilité de rassembler une somme de 4 ou 500 francs, qu'il leur est toujours si difficile de se procurer dans les conditions actuelles de leur existence.

* Afin de répondre à ceux qui verraient là une sorte de détention perpétuelle,, nous disons tout de suite que Ton travaillera sur les habitations pénitentiaires que nous proposerons en lieu et place d'instituer aux colonies.

-lij-

dante infusion du jeune sang des émigrés dans les veines de ces corps plus malades que caduques , se lie à l'affranchissement des noirs, et viendra lui prêter un efficace secours. Nous ne sommes point tenté de nous faire une arme de Tune pour soutenir l'autre, car l'affranchissement , à nos yeux , est un fait moral absolu , dont la nécessité se manifeste en dehors de toutes considérations environnantes, mais nous sommes heureux qu'un projet, de bonne et de haute politique, puisse être mis au service des droits de l'humanité.

DES

Page 1