‹ Des commencements de Montréal [microforme]Chapitre 3 sur 3 · L'ABBÉ VERREAU · texte numérisé non relu

L'ABBÉ VERREAU

M. de Montmagny fut enthousiasmé de l'aspect de la rivière des Prairies, si l'on Lu croit la Relation de 1636 :! “M. le gouverneur monte un peu plus haut, donne jusques à la “rivière des Prairies. À son retour, il nous décrit ces lieux comme un paradis terrestre ; “les terres, dit-il, y sont meilleures, les arbres mieux nourris, les prairies en abondance, la “beauté du pays ravissante, la pêche monstrueuse en quantité, en qualité, ou grandeur “du poisson. Voilà bien des richesses assemblées en un endroit; mais les maringouins “sont les petits monstres qui gardent ces belles pommes d'or qu'on n'aura pas sans peine, “non plus que les autres présents de la nature.”

Toutelois, il est bon de remarquer que la décision des associés ne fut pas le résultat d'un enthousiasme passager.

L'ile de Montréal fut concédée deux fois : d'abord, comme nous l'avons vu plus haut, en 1636, à M. Girard de La Chaussée, qui agissait pour M. de Lauson, et ensuite, en 1640, à MM de Fancamp et de La Dauversière. *

Si les circonstances avaient changé de 1628 à 1636, en 1640 elles n'étaient plus les mêmes qu'en 1636; voilà pourquoi les associés modifient la concession primitive. Ils ne cèdent qu'une partie de l'ile, la partie inférieure, évidemmert la moins importante à leurs yeux; mais, par compensation, ils ajoutent sur la terre ferme, une seigneurie, connue plus tard sous le nom de Saint-Sulpice.” En se réservant la partie supérieure de l'ile, ils voulaient au besoin y transporter leurs comptoirs et y bâtir des forts, afin de protéger la navigation de la rivière des Prairies contre les attaques de plus en plus menaçantes des Iroquois. Rien cependant ne les empêchait de se réserver l'ile entière, s'ils y avaient rencontré de grands avantages.

Il est temps maintenant de donner les preuves directes que la compagnie avait l’intention — du moins à partir de la fin de 1635 — de faire un établissement à la rivière des Prairies.

La première, par ordre de date, est le passage que je viens de citer, tiré de la concession de l'ile de Montréal en 1636. Les associés ne pouvaient installer à la rivière des Prairies un siège de justice supérieure pour toute la région de Montréal, sans y établir en mème temps les services administratifs connexes.

En y joignant les bureaux et magasins nécessaires au commerce, le fort et les travaux de défense, on arrive à un établissement assez considérable, à une petite ville.

La seconde preuve se trouve dans la Reiation de 1640.! “ L'habitation qui se fera en “Ja rivière des Prairies donnera un facile accès à tous ces peuples qui sont en nombre et

“ sédentaires. Madame la duchesse d’'Aïguillon m'en écrit de sa grâce.” La troisième preuve est encore plus explicite: elle nous est fournie par le titre de concession de la seigneurie de Saint-Sulpice faite à MM. de Fancamp et de La Dauversière. *

1 Page 65 de l'édition de Québec.

* On sait que la compagnie ne voulut pas reconnaître la donation faite à MM, de Fancamp et de La Dauversière par M. de Lauson, parce que celui-ci n'avait pas satisfait aux conditions de la concession. (C’est pour la même raison que la Citière et l’île Jésus ont aussi fait retour dans le domaine de la compagnie.

% Dans une autre étude qui n’a pu être terminée à temps pour l'impression, j'examine quelles ont été les dispositions des Cent-Associés pour la compagnie de Montréal. * Page 88, même édition.

% Pièces et documents relatifs à la tenure seigneuriale, Québec, 1852, p. 366.

Après avoir limité cette seigneurie à ane borne placée sur le bord du fleuve, deux lieues plus bas que l'embouchure de la riviere de l'Assomption, l'acte ajoute: “Tout ce qui est “de la rivière des Prairies jusqu'à la rivière de l'Assomption jusqu'à la borne ci-dessus est) réservé: Ta dite compagnie se proposant d'y faire cy après quelques forts et habi- ‘tations.”

Ce passage, non seulement nous fuit connaitre l'intention bien arrêtée de la compagnie mais encore il renferme, duns des limites nssez déterminées, le licu choisi pour les futures constructions. L'endroit le plus favorable pour bâtir un fort était certainement la presqu'ile formée par la riviere l'Assomption et le fleuve: de ce point, il était facile de protéger ln navigation et les établissements durs rayon assez étendu. C'est là que plus tard on plaça le fort de Repentigny.

Mais si telle était l'intention de lu compagnie, pourquoi n'a-t-elle pas même abattu un arbre à l'endroit désigné ?

La réponse est assez facile, Pour des causes qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer ici, la compagnie ne pouvait avancer ses établissements qu'avec beaucoup de lenteur, Elle construisait le fort de Trois-Rivières en 1634, celui de Richelieu en 1642. En mème temps, les Troquois devenaient de plus en plus redoutables : ils œucttaient nos alliés sur plusieurs points à la fois, pillant impunénent les convois qui descendaient chargés de fourrures, OÙ Ceux qui, ayant échappé une première fois aux embüches, remontaient enrichis par la vente et les échanges. Enfin, les Hurons, attaqués par eux jusque dans leurs villages les mieux fortifiés, furent comme anéantis, et avec eux le commerce ruiné.

D'un autre côté, l'établissement de Montréal se développait. Destiné presque exelusivement aux sauvages convertis, qui ne se présentèrent qu'en petit nombre, cet établissement commençait à prendre les allures d'une ville,

Le poste de la rivière des Prairies devenait done inutile. Aussi In compagnie prit en 1647 la résolution de l'abandonner, Voulant récompenser M. de Repentigny de son dévouement et de ses nombreux services, elle lui concéda en seigneurie presque tout l'espace qu'elle s'était d'abord réservé, c'est--dire quatre lieues en remontant de la seigneurie Saint-Sulpice jusqu'à la rivière de l’Assomption, et au delà,

Cest ainsi que les circonstances, disons mieux, les desseins de la Providence modilient les projets des hommes. Ce poste de la riviere des Prairies, qui semblait aux Cent- Associés être appelé à de hautes destinées, est aujourd'hui une campagne déserte qui n'attire aucun voyageur. Montréal, devenue une ville française, joyeuse, mondaine et très affairée, devait être, dans la pensée de ses fondateurs, une espèce de réduction du Paraguay, un centre religieux retraçant les vertus de Ja primitive Eglise.

Une chose cependant est restée comme an temps de Maisonneuve, comme an temps de Champlain, l'inondation périodique : tous les printemps l'eau monte et recouvre les mêmes endroits qu'autrefois, avec cette différence que les anciennes prairies sont occupées par les établissements du commerce et de l'industrie : chaque année des sommes considérables sont englouties par le fléau. C'est peut-être la seule chose dans la destinée de notre grande ville que la science et l'énergie de l'homme pourraient modifier.

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! Titres de concessions déjà cités, p, 553.

Soc. i, 1887. 20.

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