HISTOIRE DE M"? DE BELVAL
J 'ai perdumonpère et ma mère de si bonne heure, que je n'ai pn en conserver aucun souvenir. Je fas livrée , comme pupille, à un oncle dur, despote, violent, sans délicatesse, et très intét^essé. Sa femme était méchante, impérieuse j je ne pouvais tomber en de plus mauvaises mains.
Je ne vous parlerai point de mon enfance; elle fut malheureuse, mais sans évènemens; je vais prendre mon histoire à l'époque de ma jeunesse.
Mon caractère était vif et décidé ; j'étais laide ,
même à quinze ans; mais je plaisais beaucoup paûr
ce que l'on appelait ma taille, mes grâces, mes
manières; et comme, avec ces avantages, j'annon-;
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çais du courage , de la force , beaucoup de résolution et de francliise, on me pardonnait de manquer de douceur et de beauté.
J'avais atteint l'âge de dix-huit ans , et les débuts, les absurdités, les mauvais traitemens de mon oncle et de ma tante, avaieht encore augmenté l'âpreté naturelle à mon caractère , lorsque mon oncle vint un jour, pour la première fois , me parler de mariage. — Julie , me dit-il , je vais vous établir ; il se présente pour vous un parti très convenable; je vous doïinerai un bel état de maison ; votre tante va vous nommer l'homme qui vous épouse , et elle vous apprendra de quelle manière vous devez vous conduire à son égard.
Mon oncle Sortit sans m'en dire davantage, et avec l'air d'un homme profondément certain de mon obéissance, ou peut-être voulant la rendre plus Êicile en ne paraissant point en douter.
Ma tante entra l'instant d'après j elle me trouva parfaitement tranquille. — Votre oncle vient de vous parler , me dit-elle. — Oui. --?- C'est M. de Yillarzel qui vous demande en mariage. — Cela peut être. •— Votre oncle lui a déjà fait une promesse positive ; il demande maintenant un entretien avec vous; je vais vous apprendre ce que vous devez lui répondre. •*«- Vous savez donc^ ma tante> ce qu'il doit me dire?*— «Cc^rtainement; ce que
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Ton dit partout ; il vous pressera de lui donner votre cœur, d'accepter ses vœux, ses dons, ses hommages, — Bien , ma tante ; s'il doit me parler ainsi , ma réponse est toute prête; je n'ai pas besoin qu'elle me soit inspirée ; et d'ailleurs , une fois pour toutes , dans cette circonstance comme dans toutes les autres, je ne répbndrai jamais que d'après moi et mes sentimens.
Je vis que ma tante s'irritait; je me levai; je la
saluai froidement , en lui disant qu'il était fâcheux
pour elle et pour moi qu'elle ne me connût pas encore : si j'avais moins de force, ajoutai-je, les injonctions que je reçois me feraient prendre des résolutions opposées à celles que l'on désire. Mais non ; je <2«3nnais mes droits, et je ne veux point les dépasser. Je ne me marierai jamais sans l'examen et l'approbation de mon cœur; il est possible que M. de Villarzel le mérite; je ne me laisse point prévenir contre lui par la manière dont on me le présente pour la première fois ; je sais, d'ailleurs, que jei suis mineure et en tutelle ; tant que je serai mineure , je prendrai le consentement de mon oncle pour toutes les choses importantes; maià soyez lûien sûre que ni vous, ni mon oncle , n'obtiendrez jamais rien de moi que par mon libre consentement*.
Après avoir parlé ainsi d'un ton très calme, j«
me retirai dans mon appartement, sans que ma tante, qui paraissait interdite, songeât à m'arrèter ni à me suivre.
Le soir, M. de Villarzel me fiit présenté par mon oncle ; il était doux et honnête , mais froid et réservé j il me fit les complimens d'usage , avec lui ton de déférence et de délicatesse qui me donna de ses mœurs une idée avantageuse; mais en même temps la facilité et même l'urbanité de ses expressions me montrant que son cœur n'était rien moins que touché , je lui répondis : — Je ne désire, monsieur, me marier qu'avec l'homme qui, yion-sculement m'inspirera beaucoup d'affection et d'estime, mais à qui j'inspirerai ces sentimens moi-même; sans cela, le consentement que je lui donnerais serait coupable , car je n'aurais point , en l'épousant , l'espérance de Êiire son bonheur.
M. de Villarzel parut fort étonné. On m'avait peint comme une jeune personne qui , n'ayant jamais vu le monde, serait même hors d'état d'entendre les choses flatteuses qu'on lui dirait; et quiconque connaissait mon orcle ne devait point présumer qu'une fille élevée dans sa maison, pût avoir quelques idées fortes et de l'élévation dans le caractère. M. de Villarzel , en me regardant , passa bientôt de la surprise à un embarras dont je fos bien plus touchée que je ne l'avais été de sa
politesse. — Mademoiselle , me dit-il , mes espérances viennent d'acquérir tant de prix par leur' objet, que je crains d'être présomptueux^ en ks conservant encore.
Je ne répondis que par un obligeant sourire.. — Allons, allons , M. de Villarzel, dit grossièrement mon oncle, vous lui demandez son avis, je crois? traitez-la comme si elle était déjà votre femme. — Si je l'osais , répondit M. de Villarzel, ce serait pour montrer, sans réserve , à mademoiselle, combien elle me pénètre d'attachement et d'estime. — Eh bien ! c'est donc une chose faite; le mariage est décidé, fixons le jour du contrat. — Je vous prie, monsieur, de laisser entièrement à mademoiselle le temps et la liberté de fixer ce que je dois^ttendre. — Eh ! bon Dieu , quel singulier langage ! ce n'est pas ainsi que vous nous avez d'abord parlé; ne savez-vous donc plus que j.e suis le maître dé son sort?— Je sais que mademoiselle est sous votre dépendance. *— Vous savez ce qui n'est point , interrompis-je avec vivacité.
Ces derniers mots de M. de Villarzel , ses menagemens pour mon oncle , pour un homme si absurde et si dur, venaient de détruire , en un instant, l'effet de ses paroles précédentes. Je me tournai vers luiy en feisant porter sur lui seul la révolte que mon oncle sur-tout excitait dans mon esprit ; je lui
dis avec fierté : Monsieur, les engagemens que vou» aviez pris d'avance avec mon oncte , étaient très humilianspour moi, et je vous déclare que je ne les tiendrai pas, quoique vous paraissiez me croire sous sa dépendance.
En disant ces mots, je sortis précipitamment^ . ]Wais besoin de respirer ; je me promenai seule ^ j'étais très agitée ; la conduite de M. de YUlarzèl se présentait d'abord comme très offensante , et bientôt sa douceur , l'expression de ses regards , ses paroles délicates et généreuses , m'accusaient d'avoir manqué de modération; je sentais que ce n'était réellement que mon oncle qui m'avait irritée; mais je me demandais aussi quel était le caractère de M. de Villarzel qui, avant de méconnaître, s'engageait à m'épouser , et qui, à l'instant où je paraissais lui inspirer de l'inclination, ménageait l'bomme méprisable par qui j'étais opprimée^
J'en étais là de ma discussion solitaire , lorsque ma petite cousine Rosalie, fille.de mon oncle, courut vers moi : Tenez , me dit-elle , voilà une lettre de M. de Villarzel; c'est maman qui vous l'envoie ,, et qui vous prie d'y répondre plus honnêtement qu'à ses conversations ; je revien<lrai bi^ntQt cher-' cher la réponi^e.
J'ouvris cette lettre ; voici à peu près ce qu'elle contenait : ce Mademoiselle , je vous ai offensée ;
j'en ai un vif regret , quoique taon offense n'ait pu ^
être qu'inyoloiilaire ; si, avant de {nronoiicer le mot qui vous a fait de 1% peine, j'^is parvenu à vous &ire lire dans mon cœur , vous m'auriez pardonné les ménagemens que j'ai montrés pour le3 personnes qui y sans pouvoir disposer de votre main , tiennent réellement votre sort sous leur dépendance^ Il est naturell^nent dans mon caractère de n'irriter personne. Le vôtre est d'Une fierté très estimable, mais peut-être trop prononcée; l'abus des droits que l'on^a exercé sur vous , parait vous avoir mise trop fortement en garde contre tout ce qui pourrait ressembler à de la condescendance* Il y a plus de justice dans le reproche que vous me &ites de vous avoir demandée en mariage avant de vous connaître; ce tort vqus paraîtrait cependant excusable , si je pouvais vous dire quel était l'état de mon cœur au moment où j'ai &it cette demande , et quelle idée on m'avait donnée de vous* Il m'a suffi de vous voir un instant pour être détrompé; je reconnais maintenant que vous possédez , seulem^Qt avec un peu d'excès, les qualités les pluâ heih reuses. » -
Cette lettre me toucba vivement par k délicatesse avec laquelle la brusquerie de mon caractère m'était reprochée. 11 faut,, me dis-je, qtie M. de VUlarzel soit un honmie estimable et qu'il m'estime
moi^-méme, pour me parler avec cette franchise adoucie 9 la première fois qu'il m'écrit. Je lui répondis à l'instant, à peu près en ces termes : ce Vous avez jugé mon caractère; c'est à moi à dire avec franchise ce que vous m'avez fait entendre avec beaucoup d'égards et de politesse ; je suis devenue exigeante et irritable, parce que j'ai été maltraitée; dans mon estime, j'ai mis la force au-dessus de toutes les qualités ; vous m'apprenez aujourd'hui à estimer aussi la douceur et la déférence ; je sens, monsieur, que si vous vous plaisiez à l'entreprendre, vous me raidriez capable de céder à la raison et à la sagesse. »
J'appelai ma petite cousine ; je lui donnai ma lettrej elle la porta à M. de Villarzel. Il revint le lendemain; il demanda à ma tante la permission de causer avec moi; dans cette conversation, et dans celles qui la suivirent , il me montra son aménité, son indulgence pour les défauts d'autrui, sa sévérité pour lui-même. Nous prîmes l'un pour l'autre tme affection sincère, à laquelle, cependant, ce que l'on appelle amour demeura étranger , mais qui, depuis ce temps, n'a fiiit que se fortifier; aujourd'hui encore elle est ce qu'elle sera toujours, parfaite et inaltérable.
Comment cela? Et quel est donc ce M. de Villarzel, dit M*»* de Belfort? -— Vous le saurez bien-
tôt , et vous reconnaîtrez que mon estime et mon ^jSection ne sauraient être mieux fondées.
Je reprends mon récit. Mon oncle paraissait très mécontent, non-seulement de moi , mais de M. de Villarzeljil trouvait fort mauvais que j'eusse été appuyée dans ce qu'il appelait mon insubor- \
dination et ma révolte; il mè cherchait des torts, il en cherchait à M. de Villarzel, qui ne s'écartait jamais , dans ses conversations avec lui et ma tante, d'une douce et touchante dignité. Il me fut aisé de voir que, poui: des raisons dignes de sa cupidité et de son orgueilleux caractère, mon oncle ne voulait plus me donner pour époux un homme disposé à me traiter avec beaucoup d'égards, et en même temps à soutenir mes droits. M. de Villàrzel l'ayant prié plusieurs fois de fixer le jour et les arrangegemens de notre mariage , il avait éludé avec humeur , et en employant des expressions désobligeantes. Ma tante se mettait toujours en tiers dans mes conversations avec M. de Y illarzel , et par son aigreur , elle cherchait à le rebuter, à exciter mon impatience. Je conservais , à l'exemple de M. de .Villàrzel, de la modération et de la douceur ; mais je voyais bien que mon oncle et ma tante méditaient un nouveau projet, et me préparaient bien des peines. Jei^ne me trompais point. Un jour que
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nous causions en présence de ma tante, moû oncle entra; sa physionomie peignait ce genre de satisfaction odieuse qui résulte des succès de la n\echanceté et de l'avarice. Ma nièce , mè dit-il , vous étiez guidée par une très bonne étoUe , ou, si vous le voulez , - par une prudence très remarquable , lorsque vous repoussiez les vœux de M. de ViUarzel ; je bénis rotre résistance ; mon devoir de tuteur est d'accepter , pour vous , un parti beaucoup plus avantageux qui se présente aujourd'hui. M. de Villarzel étant très loin d'avoir le rang et la fortune du jeune homme que l'on me propose , je le prie de ne plus employer son éloquence qu'à vous disposer en feveur de là raison. 3e vais m'occuper de vos plus pressans intérêts; je vous laisse avec votre tante.
Mon oncle sortit; j'étais indignée ; M. de Villar*zel lui-même se possédait à peine; cependsHit, avec une expression et un regard que je sus très bien comprendrey il me dit : Mademoiselle, les intentions de M. votre oncle méritent votre reconnaissance ; mais nous avons pris maint^sant, l'un pour l'autre, une confiance qui ne peut plus s'af&ibHr.
A ces mots, il se leva , prit ma main qu'il serra avec tendresse, salua firoidement ma tante , et se retira^ A peine fut-il sorti , ^e je me retirai moi-
même dans mon appartement^ sans dire un mot à ma tante.
Le lendemain, je reçus, comme Je m'y attendais, une lettre de M. de Villarzel, lettre pleine de sentimens nobles, et d'une raison touchante; lettre moins vive , mais bien meiUeure que ce que l'on appelle vulgairement une lettre d'amour.^ Je me hâtai de répondre : Mon ami , lui dis - je , je suivrai votre exemple ; je suspendrai mes regrets et mes plaintes, fïous nous aimons , et ce sentiment est légitime ; conservons-le dans nos cœurs , avec la pureté qiti nous le rend cher. Mon union avec vous sera le premier acte de ma liberté ; en attendant , je mériterai mon bonheur par ma résignation. Vous m'approuverez, mon ami : nous avons, l'un et l'autre, également besoin d'amour et de devoir. Soutenue par votre estime, je respecterai les lois imposées à la jeunesse. Ces lois, comme vous le dites, sont généralement utiles. Nous sommes au nombre des exceptions malheu-^ reuses; mais nous soufirons moins de nos épreuves, . que nous ne jouirons d'être en paix avec la vertu. J'adievais cette lettre, lorsque mon oncle me fit appeler. Il s'assit, et me fit signe d'en feire au-» tant. — Ma nièce , me dit41 , il ne faut plus d'eli- &ntillage ; ce serait aussi inutile que déplacé. Vous allez épouser un homme titré , dont la fortune est
immense; tous avez plu sans vous en douter :
vous recevrez aujourd'hui la visite du conAe de Belval, et vous lui ferez l'accueil que vous devez à son rang, à ses intentions, à mes engagemens et à mes ordres. ' ;
Mon oncle, en parlant ainsi, avait pris un ton important et élevé ; il semblait étaler orgueilleusement son autorité et ses espérances. Je lui répondis froidement : Mon oncle, je me retire dans liion appartement. J'ai l'honneur de vous dire que ma porte sera fermée à M. le comte de Belval ; vous voudrez bien lui épargner une tentative inutile.
Je me levai ; mon oncle se plaça devant là porte d'un air furieux. — Mademoiselle , vous ne sortirez d'ici que pour être madame de Belval, ou pour vous rendre dans un couvent. — Je suis prête à partir. Vous auriez dû, mon oncle, commencer par cette proposition; j'aurais mis à vous obéir un empressement qui aurait prévenu votre colère. — Hé bien , mademoiselle ! me dit mon oncle en mordant ses lèvres , que se soit la même chose pour vous; si vous n'avez pu prévenir ma colère, vous avez du moins le mérite de la dissiper : vous partirez demain. — • Demain, mon oncle.
Je passai le reste du jour à écrire à M. <le Villarzel , et à faire les apprêts de mon départ.
Le lendemain, je quittai les lieux où J'avMS
DANS LES DESTINÉES HUMAINES. l3
passé mon enfance ; je trayersai le salon où j'avais formé de doux projets. Hélas ! je ne quittai point de parens j j'étais orpheline , seule au monde : non-seulement mon oncle et ma tante ne se trouvèrent point sur mon passage , mais je vis des domestiques s'éloigner en me voyant. Ma femme de chambre avait seule obtenu la permission de me suivre; ma vieille gouvernante se traîna sur mes pas en pleurant; je l'embrassai y et alors seulement je trouvai aussi des larmes.
Une voiture m'attendait à la porte j le cocher me remit un bUlet de mon oncle : (c Allez , mademoiselle ; tous les ordres sont donnés, sans colère, pour que vous arriviez, en toute sûreté, aux Ueux qui sont honorés de votre empressement. » Tels étaient les adieux de mon oncle.
J'arrivai le soir au couvent. C'était un bien triste séjour, rendu plus triste encore par l'accueil sévère que je reçus, et que je devais aux recommandations dé mon oncle. On me laissa peu de liberté; sans ma bonne femme de chambre, je n'aurais pu écrire : elle m'en fournit les moyens. Peu de jours après, je reçus une réponse de M. de Viilarzel : il me témoignait son aflFection, et me donnait ses conseils doux et sages. Vous allez, me disait-il, trouver, autour de vous, de l'aigreur, des préventions , de l'injustice; le moyen
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d'en détourner l'effet , c'est d'être indulgente, de ne point reprocher à ceux qui vous entourent les qualités qui leur manquant , ou les erreurs qui les aveuglent; il n'est personne auprès de vous qui n'ait quelque valeur : attadiez^vous à la découvrir 9 à en tenir compte ; elle s'augmentera , et tournera à votre profit. Ma ch^re Julie, nous sommes dans la peine }^ kissez-moi vous dire cependant qu'il nous reste bien des jouissances, et que nous pouvons les étendre chaque jour. Le jeune homme qui croyait vous obtenir a réellement du crédit ^ une grande fortune ; U est , de plus, violent , impérieux. Il iaut que je me défende, sans Êiiblesse et sans imprudence, du mal que votre oncle l'excite à me &ire. J'ai des procès qui me causent de la Êitigue et de l'inquiétude j je suis séparé de vous..... £h bien, Julie! il me reste encore assez de bonlieur. pour aimer mon sort! Il est
embelli par votre affection , votre estime et mes espérances.
Je formai le projet d'imiter mon ami dans sa douceur, et de me conformer à ces consolans prin<cipes. Je tachai de bien vivre avec les compagnes de ma retraite : cette entreprise fiit difficile j trop souvent l'erreur , la petitesse , l'absurdité , la méchanceté, m'irritaient. Tournez votre exigeance siir vous-même, m'écrivait sans cesse mon ami;
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ce n'est qu'en valant mieu^ que les autres ^ que l'on peut espérer de les rendre meilleurs.
Je gravai dans mon cœur ces sages préceptes ; je m'imposai la loi de ne me conduire que d'après les avis de M. de Yillarzel, et de lui écrire chaque jour tous les effî)rts que j'aurais faits pour l'imiter, toutes les &utes qui m'en auraient empêchée. Je tins ce projet avec exactitude ; mon ami y concourut par ses encouragemens et sa honte. Les profits que j'en retirai furent hien grands : j'eus ^ à la vérité, le temps de les afiermir j car mon oncle me laissa, petàdant un, an, dans la retraite. Au hout de ce temps, il vint me voir. -— Julie, me dit-il, êtes-vous toujours dans les mêmes résolutions? —Toujours, moïi oncle; mais je serais hien heureuse si vous aviez la complaisance de les approuver , et de me pardonner le ton que je prenais autrefois en vous les communiquant. —Vraiment, dit-il, vous êtes Hen changée! — Il sortit et me laissa seule avec ma tante. — Ecoutez la raison , me dit-elle. Avez-vous donc tant d'aversion pour le mariage? — * Non, ma tante : une heureuse union me paraît le premier des hiens. — Le jeune homme qui vous^^ime, qui hrule de vous ohtenir..i — Il ne me eoni^aît pasf —-H vous a vue; il vous adore ! B jouit d'une fbrtune immense , d'un grand crédit à la côw ; il peut Êdre ohteiùr à votre oncle
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de grands avantages, dont l'éclat rejailliraît sur vous. — De grâce, madame ! ne me forcez pas à rappeler un refus. — Je croyais vous trouver mieux disposée : on disait que vous étiez devenue si douce! •*— J'espère avoir corrigé un peu la roideur de mon caractère j mais permettez-^moi de vous dire que je ne voudrais pas changer les principes de ma conduite;. '
— Mon oncle et ma tante s'en allèrent; je vis bien qu'ils désiraient plus que jamais le mariage en fiiveur duquel ils avaient rompu celui qui fixait tous mes voeux j ils avaient espéré que le temps et la triste prison que j'habitais me détermineraient à suivre leur volonté.
J'écrivis le lendemain à M. de Villarzel. Mes parens sont venus, lui dis-je; je crois les avoir bien reçus : je n'ai témoigné ni aigreur ni mécontentement ,' mais une détermina.tion inébranlable. Je n'ai point eu de scène; je n'en ai point feit; et cette visite si redoutée ne m'a laissé que le contentement de moi-même. O mon cher Villarzel ! le bien que vous me fiiites doit vous prouver que je vous aime !
Mon ami me répondait toujours avec la plus tendre affection; le sentiment qui nous unissait était plein de douceur. Nous nous écrivions chaque soir; et, toutes les semain,es à peu près, nous
échangions nos longues lettres. Ces momens, quoique bien courts , répandaient un charme inexprimable sur ma vie, en apparence si malheureuse; et c'était de bien bonne foi que j'écrivais à mon ami qu'après le bonheur d'être sa femme , je pré-* ferais mon sort à tous ceux que l'on pourrait mofiiir..
Je crois vous avoir dit que j'aimais l'étude. Le séjour du couvent ne fit qu'accroître mes goûts. Mon oncle, qui en fut informé, m'envoya une caisse de livres bien choisis, qu'il accompagna d^une lettre assez tendre. Ce présent me fit plaisir par sa valeur plus que par l'intention de celui qui me le disait. Il m'était fiicile de 'présumer ce qu^ l'on voulait obtenir de ma reconnaissance : je n'en répondis pas moins d'une manière obligeante et respectueuse. Peu de jours après, une seconde lettre me fiit remise. Mon oncle me sollicitait en feiveur du jeune homme qui me recherchait, ce Je regrette, ajoutait- il, de vous avoir traitée avec rigueur ; j'espère que vous vous rendrez aujourd'hui à mes instances. y> Je me hâtai de répondre que l'honneur me prescrivait de ne jamais laisser de doute sur mes intentions , lorsqu'elles étaient fixes et inébranla]i)les j que j'étais bien résolue à ne point époyser le jeune homme qui ^ proposait. 3. a
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Le ton de ma lettre, par sa modération, devait détruire toutes les espérances.
Quelque. temps s^écoula sans que l'on répétât ces demandes importunes; et ce qui augmenta singulièrement ma satisfaction , c'est que k supérieure du couvent vint un jour me dire qu'à la demande de mon oncle , elle me permettait de me promener quelquefois, avec ma femme de chambre, hors de la maison. Je me hâtai de profiter de cette fiiveur.
Mais , au moment où ma position semblait s'ar doucir, je reçus de M. Villarzel ime confidence cruelle et inattendue. ccMa chère Julie, me disait-* il, je m'efforce en vaiii, depuis quelques jours, de vous cacher le nouveau coup qui me fi'appe; mais à qui le confierai-je, si ce n'est à l'amie généreuse qui seule peut l'adoucir par ses consolations «t ses conseils?
Vous savez, Julie, que je suis orphelin comme vous ; j'ai cru souvent reconnaître im lien de plus^ dans ce malheur qui nous était commun. Je nie souviens un peu de mon père ; je le vois à son lit de mort , entouré d'une famille avec laquelle il était très lié, et à laquelle il me recommanda. Je fus élevée , avec une bonté paternelle , par cette ^ge et vertueuse &mille y elle était composée de
deux excellens époux et de leurs deux filles : l'une d'elles avait à peu près mon âge. Un mariage très avantageux lui fut proposé : elle y consentit; mais . quelques circonstances en ayant long^ temps retardé la célébration, elle resta^ncore plus d'un an auprès de son père ; et là , elle ne voyait que moi. Elle avait peu d'esprit, peu de talëns : eUe ne m'inspirait point un véritable amour ; mais elle était très jeune , sensible. . . . Que vous dirai-je , Julie ! nous fômes coupables, et bientôt malheureux. Tous n'imaginez pas les tourmens qui déchiraient mon cœur : je ne cherchais plus que la solitude ; je m'accusais, je me haïssais j ma jeunesse était poursuivie par le remords. Pour m'appaiser , je résolus d'expier ma &ute par la sagesse de ma vie. L'infortunée qui partageait mes dou-* leurs, me demanda de m'éloigner, afin de lui donner des forces : on lui annonçait le prochain retour de celui qui devait l'épOusèr.
Il me &llut trouver un prétexte de départ. Hélas! je n'en avais point ! Mon père m'avait Ootifié à son ami ; je devais me conduire d'après ses conseils; je l'avais toujours fait jusqu'à ce jour. Il voulut me retenir; je fus obligé de joindre l'apparence du caprice envers mon protecteur, à l'injure cruelle et secrète dont mon cœur coupable était dédiiré!.. O Julie ! combien de larmes je versai ! comb^
ma vie errante et malheureuse fut troublée ! Moi dont l'âme était pénétrée de reconnaissance, je ^passais pour un ingrat ! J'avais payé les bienfaits par un crime ; et, au lieu de l'avouer, d'en demander le châtiment ou le pardon , je devais le dérober par une nouvelle faute ! . . . Moi qui aimais l'honneur avec tant de passion , je ne le sentais plu» que sous les traits du remords!... Plaignez-moi, Julie! j'ai été malheureux, et j'ai le droit d'affirmer maintenant que je ne le fus vraiment qu'à cette époque ; j'ai eu depuis des inquiétudes , des chagrins, des douleurs; mais ces douleurs, même , les plus cuisantes, étaient mêlées de consolations; il n'est qu'une conscience troublée qui connaisse tm malheur sans relâche ....
Cependant le repentir adoucit mes peines; je tins les^ésolutions salutaires que j'avais prises j ma vie fixt honnête et sage; les plus grands sacrifices me parur^it des devoirs d'expiation, ma con-* science me rendit le repos.
J'appris sans trouble le mariage de celle que j'avais entraînée. Je la croyais détachée , comme moi , de ses souveiiirs. Hélas ! j'ignorais que l'a** inour, en restant au fond de son âme, se joignait au repentir pour la déchirer.
J'avais écrit souvent à son père; je lui avaid témoigné tant de respect, qu'il m'avait pardonna
mon départ, et qu'il m'avait coatiaué sa protec-* tion et ses' conseils.
Yous savez que mon père m'avait laissé des procès j mon digne protecteur m'aidait à reprendre mes biens , et il m'avait déjà &it rentrer dans une
partie de l'héritage de m<^n père : alpr^ je songeai à me marier; mais je ne cherdiais point d'amour \ mon cœur , encore affligé , ne s'quvvait point à ce sentiment. J'étais entré dans une carrièife grave.; je m'y jdistinguais \ j'aimais mon .état et ses devoirs ; je voulus avoir une femme, des enfans, et remplir s^ussi envers «eux tou3 les devoirs d'ipi honunede bien; j'entendis parler de vous; je sus que vouSf étiez sage et disposée^ par la retraite,, à la simplif^ cité. Votre oncle jsiccueillit mes propositions , et je^ crus qi;e vous alliez m'accepter pour époux, comme ie vous avais demandée, saos besoin d'une prédilection marquée , sans même avoir réfléchi à vos^ droits et à vos devoirs ; je pensais que mon cœur gagnerait le vôtre quand nous serions époux, et que les- jeunes personnes ignorant toute l'importance du maris^ge , il était» assez indifFérent , et encore phis difficile, de choisir.... Tous, savez, Julie,, qu^e fiit ma surprise,^ en trouvant en vous une raison développée, des principes solides, et toutes les dispositions qui rendaient mon bonheur cer-^ tjlin; VQU^ avez^vu l'ampur pur et sincère naître ea.
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mon cœur, d'une si beureuse réunion d'avantagés j vous avez vu ma douleur lorsqu'il a fallu éloigner mon espérance; mais vous voyez maintenant dans mon histoire le principe du courage que je vous ai montré.... Hélas ! Julie, que me reste-t-il à vous apprendre!. C'est bien maintenant qu'il faudrait du courage? . . . O mon amie ! ce doux espoir d'être à vous, qtd pouvait embelKrun siècle d'attenfe; cette certitude d'un terme à notre épreuve!... Mais écoutez-moi , Julie, et vous vferrez tout mon malheur.
Cette jeune personne, dont le père fat mon tuteur et mon seco*nd père; celle qui avait tant de droits à mes égards; celle enfin que je croyais pouf oir oublier pour toujours , hé hiéù , Jtilie , elle est veuve; restée libre avec une grande fortune, et tous lès sentimens de sa jeunesse, elle les a ^voué» à son père; et c'est lui-même qui me presse aujourd'hui d'entrer dans sa famille , de faire le bonheur de sa fiUe et le sien..:. Le bonheur, ô JuKe!..- 11 ajoute que sa fille a été sage ; qu'elle avait Êiit à son époux l'aveu de sa faute ; qu'elle l'a expiée par ses larmes et sa conduite; qu'elle doit maintenant espérer un plus doux moyen de la réparer , et que sa sanlé,afiàiblie par le chagrin, sera sans doute rétablie par l'amour.
; , • JuUe, mon amie! je ne puis rien ajouter; je
DANS LES DESTINÉES HUSfAlIŒS. ^3
ne l'aimé point; je ne l'aimai jamais, et toi;is sav^ combien je vous aime !
Vous jugez, mes amis, de l'effet que produisit cette lettre ; ,ce fut le naoment le plus cruel de ma vie , et celui où mes forces remportèrent la plusnoble victoire. J'écrivis à M. de Villarzel; je le fis, comme je le ferais eiaçofe; j'employai la raisoi^, la douceur, la tendresse, à l'inviter au devoir j la persuasion coulait sous ma plume ; la vertu trionpk pliait dans mes violens combats. Je promis mon bonheur et mon repos pour prix du sacrifice; je priai avec l'éloquence des plus vrais sentimens j et je fus heureuse dans mon désespoir.
Je n'essayerai point de peindre ce que j'éprouvai en Élisant partir cette lettre ; le sentiment <jui triomphait adoucissait les autres, et ce souvenir Xne donne le droit de m'estimer. Un projet fut bientôt formé , c'éts^it de vivre dans ce couvent ; me voilà orpheline et veuve, disçiis-je; je dois chercher ds^ns la rdigion , l'étude et la retraite , les plaisirs qup le monde ne peut plus m'offrir.
Je pensais aussi que j'pimerais toujours M. de Villarzel comme, un frère ; je pensais sur-tout que bientôt il serait heureux malgré tousse^ regrets; je connaissais la beauté de son âme, sa sagesse , le
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besoin qu'il avait d'être en paix avec sa conscience, sa résignation et ses forces.
Dans l'état de mon cœur , je dévais attacher un grand prix à la permission que l'on m'avait donnée de me promener hors des murs du couvent. Cette maison était solitaire ^au milieu d'une campagne qui semblait abandonnée ; les premiers jours, je ne sortis qu'accompagnée de ma femmcr de chambre ; n'ayant rencontré que quelques paysans, je pris bii^itôt de la sécurité ; et quoique ma femme de chambre me fût très attachée , je sentais qu'en me promenant seule , je goûterais encore plus de plaisii*, parce que j'aurais plus de liberté.
Mes premiers essais me confirmèrent dans mon attente'; accompagnée seulement d'un livre et de l'image de mon ami , je parcourus , sans être troublée , les environs de ma retraite. Un jour , je m'étais im peu éloignée , sans perdre de vue néanmoins les murs du couvent ; je m'étais assise auprès d'un ruisseau qui bordait un sentier sohtaire ; dieux hommes se montrent, s'élancent sur moi, et me portent, malgré mes cris, dans une voiture fortement gardée ; un de ces hommes s'y enferme avec moi. Encore plus irritée qu'efirayéé , je dis à mon ravisseur : Que prétendez-vous faire , monsieur ?
DANS LES DESTINEES HÙMllMIS. :3$
regardez-moi; vous vous êtes sûrement mépris en enlevant une femme qui n'a point de beauté, et qui vous est inconnue, -r- U n'y a pas de méprise , aimable Julie , me répond-il d'un- ton passionné; vous êtes adorable à mes yeux, et depuis long-* temps vous m'êtes trop connue pour mon repoSé Je suis le comte deBelval; ^c'est moi qui vous ai demandée en mariage; c'est moi que vous avez refiisé et désolé. Ces refus ont exalté messentimens; la passion m'enflamme; j'ai juré d'être votre époux ; ]'aî la parole de tôtre oncle; c'est à. ma demande qu'il vous a &it accorder la permission de vous promener Hors des murs de votre couvent. J'ai attendu depuis bien des jours l'heureuse occasion qui s'est enfin présentée; épai^ez-moila violence; pardonnez-moi un moyen désespéré; cachons-le sous l'apparence d'un accord mutuel.
Ce discours ajouta la surprise à l'indignation; je parlai à mon audacieux adorateur avec lu^e force imposante. — Tout est inutile , me dit-il , vous serez ma femme ; je me porterai à tous les excès pour l'obtenir. -^ Ces mots me firent trembler; j'étais donc au pouvoir d'un monstre ; je voulus l'attendrir par la douceur , le ramener par la raison ; je lui annonçai que j'avais donné mon cœur , qu'il n'aurait en moi qu'une femme infidèle' par toutes ses pensées; je lui parlai des noialheurs qu'il se pré-
!i6 DISS COMPENSATIONS
paraît; Je le i^enaçai de mon désespoir. Vaînsi efforts ! — J'ai lu bien des romans , me dit-il ; toutes les femmes enlevées cnen^ bi^ fort^ et a'appaiaent bientôt. — Cettç iroûie cruelle me fitf perdre toute modération; je mWorçai de çie soustraire à mon sort; ye voulus ouvrir I9 portière; j'appelai du secours ; }$.. de Belval né daigna seu* lement pas s'y opposer ^ et il m'apprit cruellement^ par sa tranquillité, à reconnaîtra ma &iblesse. J'invoquai de lïouveàu le sentiment de l'iioni^eur^ je lui en parlai le langue ; :il le traita conupe il avait traité mies efforts.
Nous arrivâmes. -^ Epargnez-vous une peine inutile, me dit-il, rien ne chanta mes résolutions , et rien ne vous ferait obtenir du secours dans un lieu où tout m'est dévoué. :
La voiture avait traversé la cour d'un chateayi magnifique ; je ne vis personne ; nous descen4îmes sous une voûte assez éloignée de la porte principale , et l'homme qui me conduisait jne fit ep.trer dansxin appartement spacieux , où nous fûmes entièrement seuls. •— Julie, me dit-il alors, en se jetant à mes pieds, je vous aime, écoutez ma proposition , ou plutôt ma déterminsition invariable ; je voua posséderai , j'y suis résolu. Voulez ^vous que ce soit comme époux? vous fef ez mop bonheur; et en m'épargnant un crinie, vous me fournirez
les moyens de répartr ceux que je viens de commettre. Si vous me refusez! vous m'entendez ; je suis le seul maître de ces lieu!;^ ; un amour furieux, irrité par vosrefiis.... — Eh! donnez-moi dû temps, in'écriai-je, avec l'accent du désespoir ! —Non , non , il -feut me promettre de m'épouser demain dans la chapelle de ce cliateau, en présence de vos parens qui sont ici et de plusieurs amis ; si vous n'y consentez point , j'exécuterai mes menaces ^ et elles m'assureront encore votre main , car je sortirai avec voté de cet appartement; vos pàrens et ceux qui {levaient être tén^oins de notre union légitime, le seront de votre déshonneur, et vous forceront à le réparer....-^— ' L'indignation fut alors le seul accent de mon cœur; j'accâhlai celui qui me menaçait ; totites les forces de l'innocence se réunissaient pour me soutenir. — Hé bien, conservez l'honneur , me dit-il , conservez-le , et prenez-moi pour époux ;^n'espérez pas me Èiire renoncer à un trésor dont vous me montiez si bien le prix.
En disant ces mots , l'égarement d'une passion cflSrénée était dans ses traits : un mouvement involontaire me fit chercher à m'enfiiir ; en Bie dé^ battant avec violence , je heurtai rudement de là tète contre line porte : grand Dieu ! m'écriai-je , me protége?-vous ? Allez-vous envoyer la mort à mon secours!
oS. DES COSB^ENS^TIOIfS -,
Le (Jésespoir de celui que j'appelais mon a3sas-' sia fut au comble ; il courut appeler uae femme*
— Secourez-la, sauvez-la, vous me répondez de sa vie. — • Mademoiselle n'a besoin que d'un peu d'alimens et de repo^. — Je n'ai besoin de rien, dis-je avec fierté.
La femme se retira , et le comte de Belval me demanda de nouveau si un peu de repos ne n^ie serait pas nécessaire. L'inquiétude en ce moment se peignait encore dans jses traits bien plus que la violence. . — Oui , monsieur , lui répondis-je ,. le repos m'est nécessaire. — Hé bien, Julie, promettez-moi de ne pas attenter à vos jçurs. — S'ils n'appartenaient pas à Dieu , vos prières seraient inutiles.
— Je vous laisse dopç, Julie ^ repgsez-vous , recueillez toutes vos réflexions» toutes vos vertus : j'ose espérer que votre honneur même secondera mes vœux. Il sortit.
Je regardai tout ce qui m'entourait; aucune issue n'était ménagée^ aucun moyeii^ possible ; je ne pouvais pas non plus m'enfermer dans cette cliambre; je me jetai à genoux; je pissai passer bien du temps avant de pouvoir réfléôbir sur mon sort : mon âuie était d^ns une agitation terrible.... Heureusement l'image de mon ami calma l'orage; je crus le voir, je crus l'entendre me dire : je suis perdu pour vous; c'^est de vous-même que j'ai reçu.
BAICS LES DESTINÉES HtMÀINES. 29
Tordre de me sacrifier au devoir : imitez et accomplissez mon sacrifice. ^
Je passai la nuit à f epousser et à accueillir alternativement cette pensée; je touchai a peine aux. alimens qui me furent apportés ; le jour jgarut ; ce jour devait consommer mon malheur ; je ne voyais plus de moyens de l'éviter ; le déshonneur pouvait l'augmenter encore... .Les amis du comte ^ mes parens..., tous ceux qui m'entouraient avaient formé un complot; la violence allait être employée; j'étais aimée de M. de Belval, j'étais perdue pour M. de Yillarzel; des scènes afireuses pouvaient résulter de ma résistance; l'honneur pouvait m'être sauvé par mon consentement !....
Le comte entra. — Julie, dit-il, le jour est venu, et mes amis sont rassemblés ; vos parens suivent mes pas; doivent-ils vous conduire à Fautel? — Puisqu'il feul , répondis-je , que j'ordonne moijnêmemon supplice, que më9 parens viennent:
La porte s'ouvre; je vois mon oncle et ma tante; je baisse mon voile; ils osent à peine mè regarder. M. de Belval me prie , avec les manières de la déférence, de le suivre à la chapelle. Je m^approche de lui : vous savez mes secrets, lui dis- je ; vous savez que mon cœur s'était d(mné.— Je sais ce que je dois attendre de vois vertus. — Je'deinande de pouvoir écrire le récit de toute3
3o DES COMPENSATIONS
mes peines; c'est la seule prière que je vous adresse. — - Je remets tout à votre volonté , Julie.
Nous nous rendîmes à la chapelle ; je prononçai l'engagement sapré ; et^ en offrant à Dieu ce cruel sacrifice, je l'agrandis par la résolution de le respecter. M. de Belval paraissait hors de luijnême. «— Julie , me dit-il, oserai-je vous supplier de.m'écouter un instant? — J'y consentis, et nous passâmes dans son cabinet. -— * G vous ! sur qui j'ai usurpé le plus doux des titres ; vous dont j'ai dé^ ichiré le cosur, me pardonnerez-vous jamais !...« Ce calme imposant .n'est-il qu'un désespoir concentré? Protestez-vous intérieurement contre tm engagement forcé. -^ Non, monsieur, je suis sou^ mise à mon sort; le devoir me commandera le respect au .dé&ut de l'estime; la vertu me tiendra lieu de bonheur, et ces reproches seront les derniers : mais obtiendrai-je ce que je vous ai demandé ? Pourrai-je écrire à M. de Villarzel? Cette lettre, que vous lirez comme toutes celles que j'écrirai jamais, votts assurera ma reconnaissance. -^ Ecrivez^ Julie, dit le comte, et ne parlez pas de reconnaissance à un monstre. O num Dieu! à quoi les passions peuvent-belles conduire!... • Il sortit en cachant $9a. visage'^ il paraissait péné^
VANS lES DESTIRiES HBSfAlNEâ. Zt
Je me jetai à genoux; je recueillis toutes mes forces ; j'appaisai mon àme y et j'écrivis à M. de Yillarzel tout ce qui m'était arrivé. mon ami ! lui disais-je , en teiminant cette lettre cruelle, êà" tes-^moi que vous m'approuvez; dites-moi que vous aimez mon^crifioe, si vous voulez^-m'accorder le seul bônbeur que j'envie. Lé devoir et la conscience vont m'entourer des liens les |»ltis puifrsans. Aimcms^nou^ dans la vertu t)ui nous sépare; aimon^nous Basez poor rendre nos »otiV«iîrs purs et sévères, comme le fureM nos pensées et nos espérances.... Adieu, mon aimi; adieu estimable objet de mes affections innoeenibes!...
En écrivant ces derniers mots, mon cœur fot saisi d'une si vive peine , que mes yeuiL se trouUèrent; je ne pus continuer, je fus sur k point de perdre connaissance. En revenant à moi , je vis le ncomte qui me prodiguait ^^s soins. Mon premier mouvement fut èe le repousser; j'avsôs tout oti- Hlié ; je trouvai la force de me lever avec eSroi. Mais la lettre que je venais d'émre frappa mes regards; je retombai sur ma chaise en joignant les mains. Grand Dieu! m'écriai-je , pardonnez-mcâ; je ne me jrappelais plus qu'il est monépôux, je ne l'oublierai plus; je tendis la main pour prendre une liqueur calmante qne'M. de Belval me présentait; et cet effort de i^éi%natiQn&tt récompensé^
3a BES COmPENSATtOlïS
mon coeur puisa de la tranquillité daii$ l'sqïpro'* bation de ma conscience. — ^ Monsieur le comte y lui dis^je, daignez lire cette lettre j. elle vous fera connaître l'état de mon coeur.
Il lut; ses larmes coulèrent. — « Julie, me dit-il , en me la rendant, ne me demandez pas ce que je pensé de vous et de celui que youis ayez aimé; vùsxl admiration est-elle digne de s'adresser à des anges ! —•Vous consentez à jÈiire partir cette lèttriB? — * Toutes celles que yous écrirez.
Je tombai malade le soir même ; je le fiis assez long-temps , et quelquefois il srâiblait que, l'on dût craindre pour ma yie. Mes parens, qui étaient restés au château, unirent leurs soins à ceux que le comte cherchait à me rendre , mais que la douleur troublait souvent , car elle était violente comme son caractère. Le principal emploi de mon courage était de le calmer, de le réconcilier avec lui-même, de lui répéter que le titre d'époux m'ordonnait d'oublier ses torts. — Oui , tu par* donnes, mais tu meurs. —Non , non ; vos alarmes «ont exagérées,— Quoi! tu veux que j'espèreJ et tu es simalheureuse!,—: Je tacherai de retrouver le
.bonheur.*^— Julie! ne pourrai-je donc leretrour ver aussi ?
Ce mot me toucha. — Si votre cœur s'ouvre à
. la ve^tu^ si vos égaremens sont à leur terme! — «
Eh bien ! Julie , nos cœurs se rencontreront-ils? —Je vous en donne l'assurance.
M. de Belval se jeta à genoux, prit ma main, la couvrit de baisers et de larmes; je sentis que Fespoir de l'aimer naissait dans mon cœur. ^ — Ecoutez, lui dis- je, s'il me vient une réponse de M. de Villarzel , ne craignez pas de me la montrer. — Hé bien ! je l'ai reçue ; la voilà. ( Elle était cachetée.) -r- Pourquoi ne l'avez-vous pas lue, lui demandai-je ? Croyez-vous que je veuille me soustraire à vos droits ? Le comte me regarda fixement ; mon caractère semblait l'étonner. Je lui dis avec plus dé douceur : Dès le premier instant , je me suis soumise à la censure de mon époux, afin de m'armer contre toute faiblesse; quand on veut être sagfe, et que l'on n'a point encore d'amour, il Êiut resserrer fortement la chaîne de ses devoirs. •*
M. de Belval, ému par mes paroles, le fut également par la lecture de la lettre de M. de Villarzel; il me la remit. -—Mon devoir, me dit-il en me serrant la main , est de vous laisser Ubre pendant que vous Hrez cette lettre. — Il sortit. Je fus touchée de voir a la fois dans son cœur de la confiance et de la jalousie.
O JuUe ! me disait M., de Villarzel, vous voulez mon approbation ! ne vous suffit-il pas de la vôtre?
34 MS CÔlIÏÏ^ENSAtlOM
Eh quoi ! il fiiut dire : Je renonce à toi , au bdn^ heur, à Famour!. je ne garde plus que la vertu sur
la terre Qu'ai-je dit? Je m'égare : ne suis-je
pas heureux que le malheur faciUte mes devoirs? O Julie! pardonnez-moi! Je relis votre lettre; je me soumets ; j'approuve les sacrifices dont mon sort se compose : aimez le vôtre , mon amie ; respectez votre époux. Ne cherchons pas lequel de nous est le plus à plaindre ; n'affaihlissons point notre cou"^ rage; que désormais nos affections ne s^unissent que pour s'adresser ensemble à la vertu et à ses récompenses étemelles. '
Je retrouvai le soulagement des larmes ; je le dus à mon ami : elles ne m'en firent que plus de bien ; elles favorisèrent ma guérison , qui bientôt fut rapide. Le comte témaigna sa joie avec une vivacité égale à la douleur qu'il avait montrée.^ Mes parens nous quittèrent ; mes adieux ne furent point ceux de la tendresse et de l'estime ; mais , de ma part , ils furent Êiits avec douceur.
Lorsque je fus^ entièrement rétabhe , mon mari me conduisit vers une partie de ses jardins qu'il m'avait consacrée : j'y trouvai tout ce que le luxe , le goût , les arts et la nature peuvent réunir. Des monumens, élevés en mon honneur, y étaient inultipliés ; et une colline artificielle , dédiée auai
DÀIIS LES DESTINÉES HUKAINËS* 35
Muses et décorée de lenrs statues, ofirait à soii sommet le temple de l'Etude; au-delà du jardin > un vallon bien eoupé, arrosé par une rivière charmante , était consacré à la Bienfaisance ; des chau^ mières , habitées par des familles heureuses , montraient les plus doux eflFets de son culte. Une cabane plus éleyée que les autres attirait mes regards. M. de Belval me proposa de m'y conduire : j'y consentis. Nousentrâmes d'abord dans un ves^ tibule entouré de sièges propres et simples. -—Reposons-nous ici un moment , dit M. de Belval..... A peine fûmes-nous assis, que les habitans du hameau vinrent me reconnaître pour maîtresse ; un joH enÊint m'offiit un bouquet : il n'était formé que de fleurs des champs. — Venez maintenant , me dit M» de Belval.. •. Une porte s'ouvrit; nous entrâmes dans une sorte de temple champêtre : je vis, sous mes traits^ la statue de la Bien&isance; ses mains versaient des présens ; de jeunes filles la paraient de guirlandes.
Julie, me dit le comte, vous êtes la divinité du lieu. Pendant votre maladie , pour me rendre le Ciel Êivorable , j'ai répandu le bonheur dans ce vallon. C'est vous, Julie, c'est réellement vous qui versiez mes bienfaits ; c'est ce que j'ai voulu apprendre à ceux qui s'empressaient de me témoi-^
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gner leur reconnaissance. Je leur ai dit que led fleurs suffiraient pour payer votre cœur.
Je regardai le comte avec luie expression d'é* . tonnement, d'affection et d'estime. — Je vous entends , me dit-il ; vous avez peine à comprendre comment un monstre de violence peut être délicat et tendre : voulez-vous que je vous l'explique? voulez-vous apprendre mon histoire ? Vous saurez combien de contrastes la nature peut réunir, ou plutôt 5 vous verrez ce c[ue les dons brillans , l'excès du bonheur et des avantages peuvent causer de malheurs , et entraîner de fautes.
Je montrai la plus vive curiosité pour ce redit. Ce fiit en revenant doucement verà notre démeure , que M. de Belval le fit de la manière suivante ■:
Je suis fils du marquis de Solages, l'un de ces hommes respectables qui, de temps à autre, sont envoyés par le ciel pour servir de modèle à tous les hommes. Ma mère , bien digne , par ses vertus, d'être la femme de mon père , est de la &mille de Belval. Mon aïeul maternel, en la donnant à mon père, mit pour condition que son premier en&nt mâle serait élevé près de lui , hériterait de son nom et de son immense fortune. Mon père y
nAW LES DESTINÉES HUMAINES. Sj
consentit, quoique à regret. Je passai ainsi ^ des mes premiers ans y dans- la -maison de mon aïeul; fj fus traité avec une extrême tendresse , et entouré d'opulence. Mon caractère , natiurellement violent, s'afiermit, par mon éducation^ dans ses dispositions impétueuses. Mon aïeul^, affaiMi^par l'âge ) donnait à tcnis ceux qui m'environnaient l'exemple de la-soumission à tous mes désirs*
Vers l'âge de «seize ans , mon aïeul me fit voyager. Il me confia à un gouvenîieur intéressé , corrompu et hypocrite , qui avait eu l'art de -se montrer, à ses yeux, paré de toutes les vertus. Cet boinme méprisaldo profita de mes défauts, et les changea en vices pour assurer sa fortune. Souvent, malgré ma jeunesse, je rougissais pour lui de sa lâcheté et de ses conseils; mais, avec une adresse perfide, il se servait toujours de mes passionspour m'imposer silence. Constamment environné de séductions, mon coursée voyage fut un- cours de désordre.
A. mon retour^ je portai U désolation- dans le* cœur jde. mon aïeul. J'aliénai également l'afiection^ de mon: père et de> ma mère. Quelquefois leurs exemple», et Jeurs leçons commençaient à me ramener : j'avais honte.de ma conduite; je sentais confusément qu'il devait être, dans la pratique de l'honneur et de la vertu, un honhc^ur préférable'
aux plaisirs de la légèreté et du vice. Ces mouvemens n'avaient ni force ni durée; mes habitudes déréglées continuaient de m'ientraîner.
Mon aïeul mourut; j'héritai de son opulence^ Je me Hvrai alors à mes passions avec encore plus d'extravagance^ Je me jetai sans mesure dans l'étourdlssement; et bientôt , fatigué de tous ks plaisirs ^jui ne coûtaient que de l'at^ent , je tournai mon ardeur vers les objets difficiles; je devinSs avide de résistances et d'efforts^
C'est alors, Julie, que j'entendis parler de vous ^ comme d'une jeune personne innocente et sauvage. Je connaissais votre oncle; je savais qu'il n'était rien que l'on nepiit obtenir de lui en flat-> tant sa vanité et son avarice r: je formai., avant même de vous conns^ître , les projets les plus çpu-*^ pables. Mais un jour,. ayant engagé votre oncle à vous mener au spectacle, et, m'étant placé devant vous dans une loge où il m'avait pronûs de vous^ conduire, je vous vis, j'écoutai vos réflexions , je^ suivis Içs, mouvemens de votre âme.. M* de Villarïel était près de vous ; son esprit et sa tendresse vous fournissaient l'occasion de dire les choses les. plus intéressantes : en ce moment y une passion irrésistible s'éleva dans mon cœur. Accoutumé à ne respecter aucun lien, je ne fus qu'excité, et non retenu, par l'affection que M. de Yillarzd
DANS LES DESTINEES HUMAINES. 3g
paraissait vous avoir inspirée; mais tout en me livrant, sans remords, à des intentions criminelles, je sentis en même temps que j'éprouvais ,, pour la première fois, un amour véritable, et qu'il serait heui*eux pour moi de parvenir, à quelque prix que ce fut, à passer avec vous le reste de mes jours.
Dès le lendemain, je confiai mes désirs à votreoncle. Je le trouvai mécontent- de vous et de M. de Yillarzel : je saisis cette circonstance ; ssk parole me fîit aisément engagée. Votre résistance étant &cile à prévoir j je lui fis promettre de vous traiter avec rigueur, et sur-tout de vous -séparer de M. de Yillarzel , en vous ^^iknt dans une^ maison religieuse.: Yous voyez , Julie, la pai^t que j'ai : eue a vos peines^ J'espérais vous amener bientôt , ^ par lassitude, à couroimer mes vœux; mais , ininformé par. votre oncle du peu de succès de mes . espérances, et vos refiis niêmes soutenant sans . cesse l'ardeur de ma passion, je vous fis tendre le piège dans lequel vous avez donné sans défiance.
Le restedemoit histoire n'est maintenant que trop présent à votre pensée : ô Julie ! mes sentimens d'amour et d'estime pour le trésor que je possède feront -ils pardonner les moyens coupables et barbares que j'ai employés pour l'ac??
ifo DES COMPENSATIONS
quérir ! — N'y pensons plus , dis-je à M. de Belval ; mais permettez -moi une question. Vos parens sont-ils toujours irrités contre vous? — Toujours; car ils sont aussi respectables , aussi vertueux , que je suis.... -^ N'achevez pas! Ils sont ce que vous pouvez devenir. — Ù Julie ! vous êtes digne -d'opérer ce doux miracle; daignez-vous le désirer? — Oui, je le désire; et si vous le désirez avec moi , je l'espère.
M. de Belval me satisfit alors par le ton animé avec lequd il prit les résolutions les plus salutaires.
Je lui demandai ensuite des détails sur sa Ùl-^ mille. Tous ceux qu'il me donna me pénétrèrent d'une profonde estime pour son père et pour sa mère. Je le pressai de ne rien négliger pour rentrer dans leur affection ; j'ofl&is de m'emplbyer à cette réconciliation , dont l'effet devait retomber sur moi, en affermissant dans la i^oute de là sagesse celui dont je désirais le bonheur. JLe moyen qui me parut le plus fait pour toucher M. et M™® de Solages, fat le récit fidèle, et Êiit par moi-même , de tout ce que j'avais souffert pour entrer, sans leur aveu et sans le mien , dans leur respectable ÊLmille.
Je leur écrivis; mon style fat celui de l'affec-tion et de la fi:anchise. Je les appaisai en feveur de
DANS LES DESTINÉES HUMAmES. J^t
leur fils. Ils me répondirent , me noiimièrent leur fille, me témoignèrent une flatteuse estime, et me dirent, avec dignité et tendresse, qu'ils £3ndaient sur moî seule l'espoir de retrouver le fils qu'ils avaient perdu.
Vous, ne vous étonnerez point, mes ïimis, si le désir de mériter des sentimens si honorables soutint fortement mon courage. Je ne songeai qu'à remplir mes devoirs; j'employai tous mes soins pour répondre aux vœux de M. et de M™* de Solages : mais, hélas! au bout de peu de temps, je ne fiis plus secondée par l'amour. M. de Belval revint à ses habitudes et à son caractère; quelquefois , entraîné par mes efforts , it prenait des résolutions ardentes ; son repentir était extrême ; bientôt ilj retombait dans de honteux excès ; tous les emportemens, toutes les exagérations du bien et du mal se partageaient son âme. Tantôt jaloux, fiirieux, plein de défiance et de colère, il provoquait mes innocens souvenirs, pour les interdire à mon cœur; tantôt, plein de douceur, d'amour, d'indulgence, il me, parlait de M. de Villarzel, de ses vertus , du désir de l'égaler.
Je passai un an dans ces alternatives de profi^nds chagrins et de &ibles espérances. A ce terme, je reçus une lettre afiligeante de M. de Yillarzel. U m'apprenait que sa femme venait de
A^ Dl^S COMPENSATIONS
mourir; îl peigaait cet événement avec tristesse, . çt iji épargnait les réflexions. Je vis les raisons touchajntes de son silence; je sondai mon cœur, et je vi^ avec joie qu'il n'appartenait plus qu'à la sagesse ; je ne murtnui'ai point contre l'obstacle qui me séparait de mon amij je lui écrivis; je mis dans xna lettre tout le sentiment de mes devoirs et la paix de ma conscience ; je pressai M. de Villarzel 4e chercher de nouveau un^ compagne vertueuse qui pût faire son bonheur.
Peu dç temps après, M. de Belval fut contraint, par ses affaires , d'aller à Paris. 11 m'y conduisit et il voulut me faire briller dans le monde. Je vis ^ors qu'il était loin d'être né pour la retraite , et qu'un hôtel somptueux , des équipages magnifia ques, des asse]ij3lées noipbreuses ^ des spectacles, des plaisirs bruyans , liai convenaient bien mieux que les douceurs de la vie de campagne. Je fis un grand effort pour me soumettre à ses goûts; car rien n'étaijb plus opposé aux miens. Je cachai ma contrainte ; je me répancli^ dans le monde; je suivis toutes les volontés de mon époux , avec cette soumission qui était le résultat des forces de mon âme; je l'avoue même, je jouissais d'être eontrar riée , d'exercer des vertus difficiles ; le» epcourageqaens que je recevais de M. et de M"* de Solages, ^ints à ceux de ma coixscience ^ étaient k com<-
pensatîon de mes sacrifices. J'avais encore d'autres plaisirs ; souvent j'empêehais des fautes par me» conseils et mes exemples; j'imposais le respect au milieu de la licence; il m^'était doux de voir qu'il me sjaffisait quelquefois de paraître pour comman-* der la réserve et les égards. Julie , mç disait mon époux, vous êtes la divinité de la sagesse; restez aux lieux où vous pouvez Êiire des miracles ; c'est ici 9 plutôt qu'au château de 3élval , que l'on % besoin de vous^
Hélas! je ne pus cependant faire le miracle le plus cher à mes vœux; mon époux continua d'être le jouet de ses passions ; le séjour de Paris, ne fît que rendre pluâi rares et plus, faibles, searésa* Jutions vertueuses..
A l'instant où sa eonduite me donnait le plus d'inquiétude, il reçut unecommission qui le traitsporta de joie.. U ftit du nombre des jeunes Français qui allèrent seconder la révolution d'Amérique, Cette expédition , à laquelle s'attachaient les idées les plus brillantes , exaltait toutes les têtes vives ; M. de Belval brûlait de partir; et cependant il regrettait de me quitter; il ne savait quel parti prendre. •^ Si vous ne deviez pas, me dit-il, vous déplaire au château de Sokgés ! -^ Moi , itépondis-je, me déplaire dans ce lieu de sagesst'^^t de.
vertu? Ah! que ùe pouvez-vous choisir pour moi un tel séjour , et obtenir que j'y sois reçue !
M, de Belval écrivit à son père, et mon vœu fat rempK; on m'appela avec une Jjonté touchante; on me dit que l'on me connaissait d'avance. Mon mari avait demandé la permission de m'accompagner : elle lui fat accordée avec un empressement dont on voulut bien me faire honneur ; il me fat bien doux d'être le gage de cette réunion. Nous partîmes , après avoir pris congé de nos connaissances trop nombreuses; nous traversâmes une grande partie de la France , et nous arrivâmes au château de Solages : moi pour y rester long-temps peut-être, mon mari pour en repartir presqu'à l'instant. — Ecoutez-moi, mes amis, je vais tâcher de décrire dignement ce dont mon âme sera toujours remplie.
Le château de Solages était simple , grand, parfaitement d'accord avec le caractère et les mœurs de ceux qui l'habitaient. Les bâtimens étaient nobles et sans ornemens inutiles ; les jardins vastes et régu&rs; l'ensemble avait un aspect majestueux et austère , qui semblait annoncer le maître.
Cependant quels que fassent les sentimens de respec)^ inspirés par ces lieiix, M. de Solages en
DANS lES DESTINÉES HniSAmES. )(5
disait éprouver de biens supérieurs. Jamais peut^ être il n'exista d'homme plus digne du titre de chef de fiimille ; jamais l'autorité ne fîit exercée avec plus de dignité et de zèle. M. de Solages était un homîne de cinquante ans ; sa taille était élevée^ sa figure belle «t imposante ; sa physionomie ex* primait le calme de la force et de la vertu ; jamais elle n'exprima ni colère , ni crainte j ni &ible8se.
M. de Solages commandait à une grande &mille, et à de nombreux vassaux 5 il ne quittait point «es terres ; il ne remettait à personne Ae soin d'y feire régner l'ordre et la justice. On ignorait si l'exercice de ses nombreux devoirs était fevorisé par ses goûts, ou s'il avait vaincu ses goûts pour se soumettre à ses devoirs ; on ne pouvait le croire avide d'une autorité absolue , car il respectait les lois ; on ne pouvait le croire sévère par dureté , car il se plaisait à récompenser bien plus qu'à punir; c'était l'image de l'équité, de la raison, de la justice. Il n'était pas ce que l'on appelle aimable ; il n'exprimait pas des sentimens légers avec Êicilité et délicatesse; ce n'était point l'homme de société; il rassemblait cependant chez lui une société inté* ressente ; ses enfans , ses voisins , la formaient ; il aimait à lès voir se réunir; il les invitait à la gaité pure, à l'innocent plaisir; il restait auprès d'eux quelquefois ; mais il ne se mêlait pas à leurs récréa-
46 ^ISS CÔMi^t^AtlOlfCS
lions j après avoir présidé quelques instahs Wiétlteuse assemblée, il ch£tfgeait sa femme d'y^con^ér^ ver Tordre et la décence 5 il allait ensuite porter ailleurs sa présence et ses soins.
On se formerait une idée bien fausse dû châ^ teau de Solages, si l'on croyait ^e le bonheur y était étranger. A la vérité , les plaisirs y étaient graves, et les fêtes y étaient simples et décentes; mais on n'était afiranchi d'aucun lien ; tous les sentimens nobles étaient exercés , non par bien-* séance, mais par inclination et par sagesse» On prolongeait dans ce lieu la censure salutaire que nous exerçons maintenant sur l'en&nce^ mais on ne l'exerçait que sur des choses importantes; on était sévère pour les mœurs , comme on l'est dans la société pour les lois de l'usagé et de la politesse.
M°* de Solages était une femme de beaucoup d'esprit. Uniquement occupée de ses devoirs, et pénétrée de leur dignité, elle savait que le premier, celui qui r^kit tous* les autres, était de voir dans son époux le maître de ses actions, l'arbitre de ses pensées , et l'objet de ses sentimens ; mais son caractère avait reçu de la nature beaucoup de penchant à l'entêtement et à la roideurj elle avait quelquefois de grands efforts à faire pour le réprimer; elle donnait cependant à tout le monde le premier exemple de l'obéissance; et lorsque seâ
^e&uts remportaient, lorsque, dans certains ihomens bien rares , elle osait contredire des ordres «acres , ses peines et son repentir étaient «ncoré un excellent exemple.
Permettez - moi , mes amis , de vous faire le tableau de mon entrée au château de Solages, lorsque je fus présentée par mon mari à ses vertueux parens. Nous fumes introduits dans un grand salon où toute 1^ famille était rassemblée. Mon res« pectable beau^^père était assis auprès de sa femme ^ au milieu de ses enfans. Lorsque nous entrâmes, tout le monde se leva, excepté M. de Solages, à qui mon mari mé conduisit , et qui me serra dans ses bras. llTeçut ensuite les témoignages de respect démon mari avec dignité et en silence. Ma belle-mère vint à moi, m'embrassa tendrement; aimez-la bien , lui dit M. de Solages, en me regardant^ elle est digne de votre affection. Mes belles- «œurs s'approôhèrent avec une douce et timide franchise ; leurs maris me firent à leur tour un ac*cueil plein d'estime et de bienveillance, mais sans galanterie ni fadet?.r. J'étais émue de respect et de plaisir. M. de Solages me fit asseoir entre lui et sa femme, me combla de témoignages d'aflFection , et me parla de ma conduite et de mon caractère du ton le plus honorable. O que de consolations, eu ce moment, furent données à mes peines!-^Ma fille,
4^ l>ES CCMIPENSATIOOT
ajouta M. de Solag^ , j'aurais voulu vous donner une preuve éclatante de mon respect pour vos vertus ; j'aurais voulu aller au devant de vous avec ma femme , et vous recevoir avec les égards que vous; méritez : mais je n'ai pu suivre ce désir j votre mari venait avec vous , et il ne partage point vos titres.
Cette leçon , qui fat suivie autour de nous d*un profond silence , me parut terrible. Je vis qu'elle était vivement sentie par mon mari ; je me hâtai de l'adoucir. — O mon père ! m'écriai-je , en tombant à genoux, que votre grande âme pardonne.... —Ma fillfe, me ditM. de Solages, &i me relevant, êtes-vous heureuse? En prononçant ces mots , sa voix sévère m'interdisait jusques au mensonge de l'indulgence. — Je le serai, mon père ! — Ehbien, alors, je pardonnerai.
Quel ascendant! quelle puissance! Nous sembUons tous glacés par la crainte, et mon mari paraissait de plus tourmenté par la honte et le remords.
— Ma fille , me dit M. de Solages, replacez-vous auprès de votre mère; elle vous donnera les récompenses de son affection et de son estime ; et ses vertu3 rendent de telles récompenses bien pré* deuses. •
A ces mots, il se leva, m'embfassa de nouveau^
fet sortit, nous laissant tous pénétrés de cette admiration et de cet amour cpii composent les sentimens célestes»
Après quelques momens donnés encore àl'cmotion profonde , M"*® de Solages, me prenant les mains avec tendresse, me dit : ne serez-vous pas bien aise, ma chère fille, de connaître vos sœurs? Ma chère Emilie, dit-eUe à sa fille aînée ^ venez embrasser votre aimable Julie. Vous êtes dignes l'une de l'autre ; vous vous aimerez bientôt, et si I^on témoignage suffit, vous vous esti-^ merez dès aujourd'hui. Le mari d'Emilie s'approcha ; il ajouta un tendre éloge à celui de sa mère. — Voilà ma seconde fille, dit M™« de Solages, en me présentant une jeune femme douce et timide; comme son mari n'est point là , je parlerai pour lui et pour moi, e^ vous disant qu'il n'est pas de femme meilleure et plus sage. — - Il n'en est pas de plus heureuse et de plus reconnaissante, dit celle-ci en rougissant. — Voilà la femme de mon second fils; si vous aimez les caractères très vi£s, mais très bons et très fi^ancs , vous aimerez notre chère Juliette. — • Où est ma petite Sidonie, la femme du dernier de mes fils? — Me voilà, me voilà , s'écria une très jeune femme qui accourut d'un air empressé, et qui, avec dès manières pleines de grâce , me demanda mon amitié.
Vivement touchée d'un accueil si aiimakle et si tendre , je le témoignai au gré de mon coeur. Ma beUe-mère me proposa de venir causer avec elle dans un des bosquets du jardin 3 j'y consentis avec empressement.
Ma chère fille, me dit-elle lorsque nous fûmes eetdes, vous venez de faire connaissance avec votre £imiQe; il fiiut qu^ Je vous instruise maintenant de la vie que nous menons : elle est heureuse j car nous nous intéressons tous aux choses les plus dignes d'intérêt. Mon époux fait le Ken général de nos cœurs , en exerçant sur nous l'empire de la forée et de la sagesse; nous connaissons ses lois, et nous les aimons. Je suis chargée, par sa confiance, de veiller sur le maintien des principes qu'il a établis ; je suis , pour ainsi dire , le premier ministre de son gouvernement re^ectable. Le soir , lorsque je termine avec lui ma journée , je lui rends compte de ce que j'ai recueilli. Lorsiju'une de ses filles a mérité les reproches de son ^ux, lorsque sur-tout elle ne les a poiût supportés avec douceur et déférence , le mien m'ordonne de lui rappeler ses devoirs avec tendresse. Mais, lorsqu'une de mes filles a été grondée par son mari avec injustice, lorsqu'elle a eu d? l'humeur à supporter, je l'exhorte, avec douceur, à nous donner un exemple de modération et de
DANS LES BE5TIKÉES HUMAINES. 5t
rourage^ à ne voir , dans la rigueur dont elle gémit, qu'un balancement de l'indulgence qu'elle a souvent éprouvée» Cependant, je le dis à mon mari , qui parle en secret à son fils , qui lui re^ commande d'être toujours bon et juste, et qui le conseille encore plus puissamment par son admirable exemple.
JNous avons six en&ns, ajouta ma belle-mère; ils sonV ^^^ mariés , ce qui nous donne autant de filles que de fils; car nous avons confondu le» étrangers^ dans neutre tendresse.
J'embrassai cette mère excellente; je l'assurai que ma reconnaissance répondait à la bonté d'une fii beureuse adoption. Je lui demandai ensuite comment elle avait pu marier deux de ses filles sans les quitter , et fixer également cbez elle deux de ses beUes-fiUes.
Je ne suis pas étonnée^ répondit-dile, qu'un si grand et si rare bonheur excite votre surprise. Je ne puis vous l'expliquer sans rappeler des souvenit pénibles,! Hélas , ma chère Julie ! deux de nos en&ns sont séparés de nous; vous ne connaissez que trop les cbagrins que l'un des deux nous a donnés; le second nous a rendus ausi bien malheureux : c'est ce qui nous a engagés à ne rien épargner pour retenir auprès de nous les quatre autres.. ËGQUtez, Julie; je vais confier à votre cœut
Sa CES COMPENSATlÔrTS
indulgent les cruels motifs qui se sont unis a notre tendresse.
Lorsque j!épousai M. de Solages , il était jeune, et ne jouissait que d'une médiocre fortune; la mienne était considérable. Mon grand-père voulut la doubler, en me donnant la moitié de la sienne ; miais j par une disposition particulière , il réserva l'autre moitié de sa fortune à mon premier enÊtnt^ à condition qu'il l'éleverait. G)mme mon grandpère était vji homme très estimable , mon mari fit le sacrifice qu'il exigeait; il signa des conditions auxquelles était attachée la main d'une femme qu'il aimait , et la fortune de son premier en&nt. Ce premier en&nt est votre époux : il fut remis à son aïeul ; je souf&is bien d'en être privée, et fus bien heureuse de redevenir mère d'un second en&nt. Ce fiit une fille , que nous nom-* mames RosaUe : son en&nce nous combla de joie ; nous ne savions pas combien de peines la suivraient.
Rosalie était aimable, bonne, vive, firanche. Parvenue à Page de dix-sept ans , elle fut démandée en mariage par le fils d'un de nos amis, jeune homme très riche, et d'une âme bien supérieure a sa fortune. Nous consultâmes Rosalie : son cœur 6'accorda avec nos désirs ; elle se maria. Notre seule douleur fot de la quitter j son âme pure partagea
DANS ras DESTINÉES HUlMT^imES. 53
toos peines; elle reçut, avec re^ect, mes conseils et la bénédiction de son père. Ce souvenir m'émeut encore. Mon mari , que vous voyez si grave, si sévère, me comblait di» témoignages de tendresse, pleurait. avec moi^ 'soutenait' mon courage. Toute notre consolation^ en nous séparant de notre en&nt, était' de penser -à- ses qualités , et sur-tout à celles de son digne époviXi Mais,. cependant, que de craintes se mêlaient à nos plus douces espérances! Rosalie était jeune^ belle ^ vive; son mari, forcé par son état de là conduire à la cour, de l'étabUr à Paris, de la quitter. souvent f — Ah, Jxdiét! que de sources, d'alarmes pour M. de Solages et pour moi!
Rosalie s'était engagée à entretenir avec moi la plus intime correspcMadanca;. elle m'avait promis toute la -confiance dé son cœur, et je l'espérais : j'avais été la confidente de son amour.
Au bout d'fanan de mariage, elle devint mèrej et,, pendant un an'^ncarcy. elle fut bien heureuse. A ce terme, son mari,> nommé inspecteur général du Génie , fiit obligé dei la quitter pour.remplir lès devoirs de son état; Rosalie dlé-même avait' une place à la cour, qui nous empêchait de l'appeler près de nous. Elle resta sans guide , entourée, d^ séductions et d'amies dangereuses. Ses lettre deviiu*ent Eare8;-je<m'en plaignis avec
tendresse et doucew : elle me répondit, s'excusât sur sa santé, sur de nombreuses occupations; M. de Solages entretenait , de son coté y une correspondance suivie avec son gendre. Ce jeune homme, plein d'honneur, aimait tendrement sa femme; il s'était éloigné d'elle avec un vif regret. Il lui avait &it, en partant, les recommandations les plus sages; Rosalie avait tout promis, avec l'intention la plus franche; mais bientôt, entraînée par sa confiance même , elle avait cédé à des insinuations perfides ; elle avait manqué à tous ses engagement,
En prononçant ces mots , M"® de Solages se livra à sa douleur respectable ; mes larmes coulaient sur ses mains , qui pressaient les miennes : c'était la seule consolation que je pusse lui doiuïer.
Elle continua. Un soir, nous étions seuls, votre père et moi; nos en&ns venaient de se retirer; nous allions nous-mémfes quitter le salon, lorsqu'on annonça l'époux de Rosalie. Cette arrivée subite , à ime telle heure, fut un signal d'efiroi j et la pâleur, l'air triste et sévère du malheureux jeune homme acheva de m'instruire. --^ Ma fille? m'écriai-je. — Remettez-vous, me dit votre père; et il s'approcha de son gendre , qu'il embrassa sans parler. — Mon père , j'ai besoin de me calmer; j'ai reçu un coup terrible. •— Une idée sinistre
BANS VBS destinées HUMAINES. 55
s'empare dé mon cœur ; je saisis la main du jeune homme : Ah ! parlez , lui diSr-je j où est notre enfant? — A Pans^ jnadame.... —Ces mots fiirent dits d'un ton qui me glaça. M. de Sokgesprit nos deux inains, et les serra avec forcé; je crus entendre ses somhres pressentimens ; je fondis en pleurs. Le mari de RosaHe.se Wa^ marcha dans la chambre d'un. ait agité; puia, revenant Vers nous.... — Excusez ce. désordre, nous dit41, et recevez toujours mon respect et mai tendresse. — - Mon cher et digne fils, lui dit votre père, vous voyez que. nous sommes préparés à une grande douleur; ne nous épargnez plus.
Le jeune homme alors nou& donna la cruelle confirmation de nos craintes. Rosalie était tom-* bée sans apercevoir le précipice : exemple aflreux des dangers du monde, et des malheurs qui suivent FoubU dû devoir.
Je ne vous peindrai pas, Julie, la profonde douleur de votre père, et c^lle qui jne déchirait. L'irritation, la pitié, se combattaient dans mon
cœur; Mon gendre gardait un morne silence.
Parlez, dit à voix forte M. de Solages; ne craignez point d'expriiaer votre indignation devant ceux qui la partagent , devant ceux qui s'uniront à vous pour se venger, pour foudroyer la malheureuse qui les déslionore. En prononçant ceit
mots , votre père avait un regard et un accent terribles.
Grand Dieu! m'écriai- je, que deviendra ma fille ?....— Votre mie!....
A ce seul mot de votre père, je fus consternée.
Nous demeurâmes quelque temps en silence.
Mon gendre parla le premier j et , prenant un ton frappant par sa noblesse , îi nous dit :
Mes respectables païens,: je viens de recueillir mes forces; je remplirai mes devoirs : ils sont grands; carmes passions me troublent. L'indignation et le mépris me pressaient d'abai^donner celle que j'aimais; mon premier mouvement fut de m'en séparer pour toujours. Je ne le ferai point ; •les lois hum^aines et religieuses nx'ont no^uné son époux et son juge. Ma vénérati^on pour vous , ma tendresse pour l'enfant dont elle est la mère , et le sentiment de mes devoirs y soutiendront moij courage ; mais il faut faire la part de l'hoxpieur et de la justice. Si je consens à ne point répudier la coupable , je ne consentirai à la revoir qu'aprés une longue expiation. Je vais partir; je vais, pendant trois ans , remplir, en voyageant, les de-^ voirs de mon état : je vous confie mon en&nt et ma vengeance.
Mon mari et moi , nous demeurions immobiles d'jadmiration et de douleur. Le jeune hoinme con-
tinua. — Ma chère enfant vous sera remise tout à l'heure par sa gouvernante ; mais en quel heu laisserez- vous sa mère ? en quel couvent ?....— J'osai dire : Ne pourrait-elle trouver ici une prison sévère ?....^— » Dans ma maison , dit M. de Solages! dans ma maison ! et c*est vous qui le proposez ! . . • . Je devins tremblante. — Non , mon père , dit l'époux de Rosahe ; elle ne doit point profaner le sanctuaire de l'honneur et de l'innocence. -^ Si j'osais parler encore? dis- je en regardant M. de Solages. r-' Faites- le sans faiblesse, madame. -r-« J'indiquerais le couvent dont ma tante est supérieure. Ma tante est sévère sans dureté; elle n'est entourée que d'innocentes filles f ailleurs, on pourrait avoir re4fermé d'autres femmes coupables.
Ma proposition fiit acceptée. Le jeune homme alla chercher sa filk, la pressa dans ses bras, la posa sur mes genoux; je me penchai sur cette innocente créature ; et à ma douleur vint se mêler la douce joiei de vqir le p^emiè^ enfant de mes en&ns.
Mon gendre partit- le lendemain avant le jour. La grandeur d'âme qu'il avait montrée, et l'affliction qu'il nous avait causée, remplissaient notre cœur d'émotionsi graves. Je n'osais parler la première j moa mari gardait le iilencej il le rompit
avec eflEort. -^ Mon amie, me dit-il avec plus de tendresse encore que de dignité, une grande peine nous afflige; mais u5l grand exemple nous soutient. Un époux offensé, désolé, vient de surmonter ses passions et sa honte : qu'un pareil effort nous encourage. Mère infortunée, tu es l'estimable compagne d'Un homme vertueux ; aide-le à fournir sa noble carrière , et à supporter ses
chagrins.
Je ne puis vous dire , ma chère Julie , quel puissant eflS^t produi3irent sur moi ces touchantes paroles; je jurai d'en faire une loi sacrée; je jurai qu'aucun de mes devoii^ ne souffiirait de ma douleur^
Nous décidâmes que ï'àncîènne gouvernante de Rosahe irait, avec notre homme d'affaires, la chercher à Paris ; que j'irais prévenir ma tante , et que je reviendrais auprès d'elle le jour ou elle recevrait Rosalie.
Ce jour est un die ceux qui Jies'ëffac^'ont jamais: de mon cœur. J'avais été prévenue par la fidèle gouvernante; en m'assignant le moment de son arrivée , elle m'avait donné des détails déçhirans : elle avait trouvé ma fille en proie à la douleur. L'infortimée , devenue criminelle sans être corrompue, sans avoir perdu la candeur, avait été saisie par le reinordg à Tinstant même où elle
DANS LES DESTINÉES HUMAINES. 5g
avait Dianqué à ses devoirs. Lorsque cette maliieureuse enfant vît entrer nos fidèles serviteurs, elie devint pale et tréoiblante. L'homme d'affiiires lui présenta un papier, Rosalie , en le recevant, n'eut pas la force de le lire, r— C'est une lettre de cachet ! ditrrelle d'une voix résignée. . . . -r- Non , madame , c'est un ordre que votre époux a laissé au château de Solages, — ? Mon époux! le château de Solages ! Grand Dieu ! quels mots terribles ! .... Rosalie se jeta à genou;&; elle lut l'ordre en fondant en pleurs. La gouverhante lui dit iqu'ellé avait quinze jouss pour: se rendre au couvetit, qu'elle était lijbre d'en prendre quelques-uns pour se çalmén r— Je veux partir de suite. -r-* J'ai inoi-mênie besoin , d'un peu de repos, dit la gouvernante qui voulait avoir le temps de m'éçrire. r-?. Eh bien , nous partirons après demain.
Je n'eu? ainsi que le temps de me rendre auprès de ma tante, de la prévenir, et de m'enfermer dans l'appartçmént où ma pauvre fille devait entrer. Mon coeur était dans le dernier trouble. J'attendis quelques heures ; Je désirais, je redoutais également d'entendre le bruit de la voiture
Un bruit l'annonce dans le lointain ; il augmente , il s'approche; la voiture, s'arrête : je me mets à genoux; je prie Dieu de me ealmer.,.,. Mais j'entends les pas. de Rosahe ; je me jette sur un fa«^
teuil. Elle entre sans me voir ; des sanglota Semblent Fétouflfer. •— Grand Dieu ! s'écrie-t-elle ^ si près de Solages, si près de ma mère , et indigne de la revoir! — MafilleL.i. A cecri, Rosalie tombej je me précipite, je la relève; je :1a serre dans mçs bras; je la oouvre de baisers et de pleurs.
.Oh! qu'elle fut intéressante par son amour^ par son rqpentir, par son étonnement, en voyant ma tendresse et mon indulgence! Et sa pâleur, ses yeux creusés, pap les larmes, 8a:beauté flétrie, sa profonde douleui; ! O ma chère Julie ! plaignez-la, plaignez et aime? encore votre sœur : elle a tant soufiert!. <
— Oui, ma mère, dis-je à M'^^de Solages, oui, je plains Rosalie dans sa faute; mais je la chéris dans son repentir : qu'il me sera doux de la presser sur mon cœur !
M™* de Solages continua. -— Après avoir passé la moitié de la journée à recevoir les aveux et tes résolutions de ma fille, je lui dis, en l'embrassant: C'est ici votre demeure , ma chère Rosalie : c'est ici que vous attendrez les ordres de votre époux et de votre père. Je viendrai quelquefois vous donner mes consolations ; et mes regards se tourneront bien souvent vers vous, car d'ici on voit le château de Solages. -^ O Dieu ! s'écria Rosace en ouvrant la fenêtre et la refermant aussitôt ^ quel
DANS BES DËStlNÉËS HUMAmËS. 6t
mipplice ! le séjoui* de l'homieur en face du refiige de ma faute !
Que ces mouveiiiens me totichèrent! Lors^ qu'elle fut un peu 'calmée^ je lui dis que ma tante nous attendait. Je vais vous présenter à cette femme respectable. Rosalie se leva^ me suivit, humiliée, tremblante. Ffous entrâmes; ma tante nous reçut avec une religieuse dignité. -— J'im** plore, lui dis-je , vos bontés et votre indulgence Ma tante répondit : — Nous devons, comme le Ciel, pardonner au repentir; £t elle prit la main Âe ma fille.
Nous restâmes queflques momens ensemble. Rosalie , le cœur gonflé , n'osait ni lever les yeux , ni prononcer une parole. Je demandai à ma tante la permission 4e la reconduire et de l'établir dans ^on appartement. La pauvre enfant, en se retrou^ vaut seule avec moi , se sentit bien heureuse.
Lorsque l'heure de mon retour fut venue , je la pressai dans mes bras.lVta^hère enfant, lui dis-je, «oigne -toi, résigne- toi j c'est ta mère qui t'en *con jure ! — O ma mère ! soyez tranquille , et ne me plaignez pas d'habiter une prison j c'est vous qui ni'y avez placée. -— Ufkut partir, m'écriai- je j il faut te quitta: ! — ' Oui , ma mère , puisqu'il feut que je sois punie. Reviendrez -vous bientôt?-^ Aussitôl que ton père le permettra. Que dirai-je
6% M$ COMPEKSÀTIOfilâ
pour toi à ton père? — O tiel! s'écrîâ Rdsalie^ (ju'oserai-je adresser à son image terrible !.«... Et mon mari ! /. « • me pardonno^a-^t-il jamais ! -^ Oui y mon en&nt; calme-toi , tu seras pardonnée.
Rosalie , pleurant d'amour , de repentir et d'espérance j rendit mon départ bien difficile. J'eus enfin la force de m'arracher de ses bras. Je vis se refermer sur elle les portes du cloître , et je m'éloignai, laissant à cette chère infortunée ma tendresse et ma pitié*
Depuis ce temps y ma chère Julie, je suis allée la voir plusieurs fois ; et les espérances, que son repentir m'avait données, se sont changées en consolantes c^titudes. Rosalie se soumet à toutes ses peines. Privée de son ^&nt , de sa liberté, de tous les plaisirs , elle ne pleure que sa &ute. Deux ans se sont déjà écoulés depuis qu'elle s'est ainsi sou^ mise à des épreuves pénibles ; nous osons déjà garantir la sagesse dé sa conduite à venir. Nous donnons, par nos lettres, ces détails à son mari, qui , de son côté , consacre sa vie à l'exercice de ses devoirs et à l'acquisition des connaissances les plus utiles. Lorsqu'il- nous écrit, il nous parle beaucoup de sa fille, peu de RosaUe. Mais c'est un de ces hommes forts et justes, doM les dispositions ne peuvent varier.
Dans un an , nous aurons la douceur de le re-
DÀÎ7S tBS DËSTINésS ilUBfAlNES. 65
voir au milieu de nous ; c'est alors qu'H pronon** ^era sur Rosalie : il terminera ou prolongera sa retraite j il la trouvera sounûse à ce qu'il ordonnera de son sort.
Afaintenant, ma chère Julie, vous voyez quels chagrins cruels nous ont fait désirer de garder nos en&ns près de nous» L'austérité de nos principes , le prix que nous mettons à l'honneur et à la vertu, rendaient ces chagrins bien cuisans. M. de Solages voulut les rendre utiles à ses autres enen&ns. Nos deux fils étaient en âge de se marier , ainsi qu'Emilie : votre père les rassembla ; il leur fit le récit douloureux des malheurs de Rosalie «t de votre époux. Mes en&ns , leur dit-il , vous ^tes bons et sages ; vous êtes notre consolation. Si vous ne nous quittez point , rien n'alt^era votre bonheur et le nôtre ; je ferai de ma maison l'asile -de la vertu; il sera habité par l'amour, la sagesse «t l'innocence. Faites quelques sacrifices de for^ lune, ou d'autres avantages, pour conserveries plus prédieux des biens ; ne nous séparons pas, ttes chers enfans; amenez ici des compagnes vertueuses ; qu'Emilie choisisse avec nous \m époux ^ui consente à nous la laisser. Soyez tous heureux ; à ce prix^ votre père et votre mère vous devront ^e la reconnaissance.
Nos en&ns tombèrent ensemble aux pieds de
64 Î>ES COMPEÎîSÀTIONS
M. de Soîages; ils jurèrent leur bonheur et le nôtre; ils ont tenu leurs promesses. Nos deux fds nous ont amené Blanche et Sidonie; EmiUe s'est mariée avec un jeune homme qui a trouvé, dans la condition de vivre avec nous, un attrait de plus; et, peu de temps après, le mariage de Juliette a achevé de satisfiiire nos vœux, en nous donnant aussi un gendre qui se regarde comme un de nos enfans.
Voilà , ma chère Julie, ce que vous désiriez savoir. Vous connaissez maintenant nos peines et notre bonheur; vous savez nos plus chers secrets : je devais les confier à mon excellente fille.
Je remerciai avec attendrissement M™® de Sciages de sa touchante confiance. Nous rentrâmes dans le salon; c'était l'heure du dîner. Quelques personnes étaient déjà rassemblées; bientôt^ la cloche appela le reste de la famille. Mes sœurs avaient fait leur toilette; je m'excusai d'être restée en habit de voyage ; nous passâmes dans la salle à' manger. Le diner fiit agréable ; chacun y montra une tendre cordiaUté. M. de Solages parla peu; sa femme parla davantage , et elle eut l'art intéressant de faire briller tour à tom* les quaHt^ aimables de ses enfans. J'étais placée^ auprès de Sidonie, qui me parut charmante; son esprit répondait à sa figure; elle causait avec grâce et
Jàcilité. Mes beaux-frères montrèrent de Finstruo tion y beaucoup d'élévation dans l'esprit y et dçs sentimens d'honneur.
Après dîner^ on revint dans le salon ; on commença une conversation intéressante; M™* de Solages l'interrompit à son début, pour m'informer de ce qui allait en feire le sujet. Tous les matins , me dit-elle , après le déjeuner , je passe ici <]uelques heures , environnée de mes filles j pendant que l'une d'elles feit une lecture à voix haute ^ chacune de nous travaille à un ouvrage de son goût. Pendant ce même temps, nos jeunes gens prennent le plaisir de la chasse , de la promenade , ou bien ils accompagnent mon mari dans ses d(>maines. Us rentrent ensuite dans le salon , ils y trouvent leurs femmes; chacun alors etmnène la sienne, sort de nouveau avec elle, ou bien se retire dans son appartement. Nous dînons à deux heinres; et, après dîner, comme aujourd'hui, nous venons ici causer ensenablç ; c'est le plus souvent de la lecture que nous avons faite le matin. Cer^ tainement , Julie , vous aimerez notre conversation et notre lecture.
C'était, en effet, l'histoire admirable de Gran-
disson qui en &isait alors le sujet. Les nobles senr
timens dont ce bel ouvrage est rempli, gisaient
une profonde impression sur des âmes puros ^
66 lots cômiK^jLtîmi
élevées; mes sœurs parlaient de chaque scène âé ce livre avec atlendiissement et respect; leurs maris, qui l'avaient lu , s'unissaient à elles, et jouis* mient de leur enthousiasme. On voulut bien me demander ce que je pensais de Grandisson, et )'euslei>onheur d'être d'accord avec l'épouse vertueuse et les excellentes filles de M. de Solages.
je fus hien aise de connaître quel était habi* tuellement le ^nre de livres qui servaient aux ^élassemens de cette noble &mille ; je le deman* dai à M™* de Solages. — Rarement , me répondit^ eUe, nous hsons des livres d'histoire; nous y trouvons peu de sentimens qui puissent nous servir de guides. De simples femmes, comme nous, ne sont point destinées à se trouver dans la position des personnages historiques; nous n'aurons à exer* cer aucune de leurs vertus, à éviter aucune de leurs &utes. Il est cependant bon , même à imè femme, d'avoir des notions en ce genre; il est même des femme qui , comme Sidonie ,, se trouvant mariées à des hommes livrés spécialement à l'étude de l'Histoire , se font justement un devoir d'augmenter les connaissances abr^ées qu'elles ont reçues ; mais , en général , il nous est ihoios avantageux de nous occuper des conquêtes, de$ gouvememens et des rois, que de puiser dans la morale, et dans les allégories qu'elle inspire à
ÎQÀNiS tÈS bÈSTiilÉÉS OTKAINÈS. 6'jf
i'imâginatioti, dés modèles de sentimens et dd Conduite.
M. de Solages, après avoir approuvé fces paroles taisonnàbles , ajouta cfûe, malheureusement, les bons livides d'imagination et de morale sont bien rares, et qu'il faut en inétiagër la lecture avec économie. 11 m'offrit ensuite de mè montrer sa iilaison , et de mfe faire tîomméncer par sa biblio-^ ibèquè. Je lé suivis avec èmprèss^nènt. Nous entrâmes dans une grande pièce bien éclairée , qm iTontenait beautotip dé livrés clàsséà dans dé belleé sTrmoirés. Une dé ces armoires paraissait plus orliée y mais contenait moins de livrés cpie les autres ; je m'en approchai; elle avait pour inscription: Bibliothèque de M™^ de Solages. «^ Voilà , mé dit y mon respectable conducteur , la preuve de la rareté deis bons livres; Tout ce que l'honiieur et la vertu ont dicté de pur et d'exempt dé danger, se trouve là, et l'armoire n'est pas remplie. Je parcourus rapidement les titres des livrés. M. de Solagés ajouta : Je suis persuadé, ma fille , que Vous avez encore lu bien des livres que vous ne trouverez point dans cette bibliothèque. Votre caractère vous donne des forces extraordinaires; les passions séduisantes , lés erreurs d'opinion n'ont pu vous éutrainer. Mais toutes les femmes ne vous ressemblent pas; je vous prie, ma fille, dé
point exciter vos sœurs à lire un ouvrage nouveau pour elles , avant d'en avoir parlé à votre mère j elle est prudente, sage et éclairée.
Tremblante que cette demande de M. de Solages ne renfermât une censure, je lui dis, d'un ton timide : Permettez-moi, mon père, de vous assurer que l'amour de la littérature ne m'a poiat entraînée à lire des ouvrages condamnables. -^ Pardonnez-moi, ma chère fille, de ne m'étre point Élit entendre. ... Et en prononçant ces paroles rassurantes, M. de Solages prit un ton d'empressement tendre et obligeant. — Je suis loin de croire que vous ayez lu ces malheureux ouvrages où l'on a déshonoré l'imagination* et l'esprit, en les mettant aux ordres de la licence ; je n'ai voulu parler que de ceux qui donnent aux jeunes âmes l'idée et les besoins des mouvemens passionnés, sans montrer assez vivement les Êiutes et les malheurs que ces mouvemens entraînent. Tout roman qui , à son terme , ne laisse point l'âme du lecteur dans une disposition douce et satis&ite , qui ne l'a point porté à aimer davantage les vertus simples, et à faire le bonheur des personnes dont il est entouré , n'est point un bon livre.
Je montrai à M. de Solages combien je m'ho^ norais d'avoir eu t?pujours , sur ce sujet , uae opinion semblable à la sienne^
toANS LES DESTINÉES HUMAÏNES. 69
n voulut bien ensuite me faire parcourir le reste de sa maison , dont- j'admirai la distribution: simple et commode; Nous rentrâmes dans le salon; nous n'y trouvâmes que Sidonie; M: de Sôlages me laissa • bientôt avec elle.- Cette jeune femme,. qui m'avait paru déjà si aimable., fit encore plus que confirmer- ces premières-^ppaitences. Stv jeu^ nesse et son caractère lui donnaient beaucoup de franchise. J'étais enchantée de sa naïveté, de ses manières douces et caressantes. — Nous vous aimions toutes avant^ votre arrivée , me dlt-ellè ; c?était notre^mère-quivous avait donné nos cœurs; maintenant vous assurez^ votre conquête , et vous m'êtes chère au premier jour- de notre liaison. • Je fus bien touchée de cette déclaration charmante; je ne négligai rien -pour en convaincre ma jeune amie^ — Vous me gagnez tout-à-feit, me dit-elle en ^souriant ; car je siiis à la fi)is tendre et orgueilleuse. Elle- prit mon bras^ me caressa, me dit qu'elle était bi«n heureuse de ce que je l'aimais;, que bientôt- eHe aurait besoin d'être encore pl«s> aimée.... Je e la regardai; elle pleurait^ — • Mon . mari va partir- pour son régiment ^^ me dit-elle; vous me, permettrez de^ vous en parler souvent , : j'am*ais tant de confiance en vous ! . . . Je Fembrassaif je.lui> répondis avec égard et ten-^ dresse. — Je vou3^en prie , me dit-elle,, parlez^
^p PES GOMPENSATIONSi
moi plus simplement, et traitez t moi tout de suite avec supérioTité; je suis un enfant encore ^ en raison et en esprit; ce ser^ bien a^ssez pour pioi d'être votre jeune amie«
ÇUe achevait ces mots çharmans, lorsque sa sœur aînéç e^tra daos le salcm; elle lui sauta m cou. -^ Bonne Emilie ! ajouta.-t^lle, je toi ai (lit que je Faimerais !..• ]\(I'^^ (Je Sojages vint nous rejoindre; elle se félicita de nous voir si bien en*, semble. Sidonie lui baisa la main , et lui raconta notre conversation. -rr? Continuez-la, dit M"*« dç. Sokges y j'ai quelques ordres à donner. Sidonie. va vous entretenir de touf ce qui uqus intéresse ; j.e la cbarge de vous peindre nos caractères, nos. plaisirs et nos peines : Is^ vérité sera dans son rér. çit; nous Taimoçs tant pour sa gaité franche, et ses aimables qualités! vpusi fçrçz çomm^ nous, vou^ e;;! serez folle ; et, pour ççttf raison, vous, aurez ^u chagrin quand vous la verrez mérite? ses reproches et les nôtres, -rrr Maman, dit Sidonie , ne vai&rje pas avoir une sauve-garde de plus?.... Ma chère sœur , vous me donnerez vos conseils et vos exemples, ç'est-ce pas ?.... Elle n'qtten^t pas ma r^>onse, m^embrassa, m'entraîna vers un joli bosquet , qif elle appelait son j^din^et, s'acquittant de la commission qu'elle lirait reçue de sa mère , elle me fit, avec vivacité,
BANS tES DESTINEES HÎJMAINES, Jt
lès portraits de tous ceuXvavec. quL J'allais pa3ser d'heureux jours-^
Je ne vous parlerai pas dé moa père et dé mar^^ mère, dit-elle, ils sont si sages, sibonsjils me paraissent si^ parfaits, <{ue je ne- puis employer d'autres mots pour peindra leur; caractère ; d'ailleurs ce sujet est trop sacré ; je n'oserais l'égayer par la plus douce malice ; le respect glacerait mon récit. Les mêmes moti& me font supprimer le portrait de mon épouK j aj6ute2!*-y que^, pour être vraie, mon coeur ne. tarirait point sur son éloge, et que vous mettriez la. vérité suf le compte de l'amour, je me contenterai ^e, dira que*, sij'étai»^ toujours ce que je voudrais être-^ skmes dé&ut^étaient corrigés, vas» qualités augmentées, sLj'imi* ^ tais votre exemple et celui dema-mère^ à peine- ^erais-)e digne de lui, .-~ Je pressai Sidonie sur mon cœur : elle était att^idrie; elle rou^Sisait et s'animait. Je n'ai jamiais vu d'aussi jolie figure que la> sienne esx ce moment. --^- Je vais vous parler de mes soeurs^ dit-^e^ je suis pourtant fâchée* qu'elles ne soient point ici : j'aime; à &ke.leur. portrait devaiit elles, .quitte à les feiie un peu:: rougir de modestie Commençons par Emilie j vous avez vu comme eUe est joHe, comme eUe a l'air bon et sage : j^aiais 1^. caractère n'a. été mieux.
*^i DES COMPENSATIONS
exprimé par les traits. Ma sœur aînée est un modèle de résignation ; elle a eu deux enfàns, qu'elle a perdus ; son mari était au désespoir. Pour ne pas y ajouter, elle a caché sa douleur; eHe nou» a laissé croire qu'elle était moins sensible que lui à cette perte affreuse; elle a dévoré ses larmes: une maladie grave , causée par ce chagrin , nous a révélé son secret. Depuis ce temps , Tamour de son mari s'est augmenté, comme notre amitié; nous cherchons tous à dédommager cette excellente, sœur; et elle dit qu'elle trouve une grande consolation dans sa reconnaissance.
Maintenant , je passe à soti époux. Il est partie culièrement lié avec le mien. ÏÏ. a mille bonnes: quaHtés : il est généreux, tendre; il- adore sa femme; il est excellent ami; mais îi est fou de musique ; il rend à mon mari le service de me donner des leçons. qui durent deuxhetffes, et qui' m'assomment d'ennui; et, pour que l'ennui soit sans relâche, quand il nous quitte, sa femme le remplace : voilà leurs qualités et leurs défauts. Passons à • un autre couple.
Ma belle-sœur Juliette, est vive , parleuse, un. peu susceptihle; elle se fôche quelquefois sans que l'on sache pouiiquoi , et elle fâche les autres sans le vouloir davantage* Son mari est lent ,
DANS %]RS pfSTlNÉHiS KUIIUINES^ 73
sérieux , câline : ç'^st un contraste parfait pour le caractère; mais leurs coeurs $e ressemblent comme tous les bons coeurs^
Ils ont un joli en&nt, et ils seraient par&ite-f ment heureux , sans cette vivacité de caractère qvà fait souvent le tourment de Juliette, et san& li^ne blessure grave que son mari a reçue , et qui le ,fait encore àouffrir. -r- Et leurs défauts, dis-je à Sidonie, quçls sontrils ? Quel ennui, de leur part, remplace celui des leçons de musique ? **-«.
Rien, madame; toute la leçon que je leur dois, est ceUe que je reçois en ce nK)meut de votre malice; là, je suis vengée* ... . Et Sidonie m'embrassa ; pvds elle ajouta : ^rr.Tenez , puisque je suis vengée, îl faut que je sois vraie : nous nous disr putons souvent, Juliette et moi; uouè nous aimons riqstant d'après; et^ pour son mari, je lui en veux d'avoir, augmenté le goût du mien pour la Géographie et l'Histoire. •?— Et ce goût, ma chère Sidoniç , ne vous oHrerttil pas un nouveau moyen de plaire à votre mari ? t- Que je vous aime, noa sq^urt vous me parlez en ànûe, dès le premier jour : oui , j'aime à satis&ire. le goût de mon mari; et ce n'est que parce que j'aime aussi ^ plaisanter un peu,, que je viens de former cette plainte. >
Maintenan^t, j^'en siois à ma sœur Blanche. You^.
74 9^ COMPBirSATIONS
n'imaginez pas con^ien elle est aimable. Elle a trop d'esprit pour son bonheur. Elle aimerait la Poésie, 1^ Musique; elle cultivait la Peinture avec succès ; mais sa ^nté souffrait de l'usage de ses talens. Son mari qui, d'ailleurs, n'aime pas beaucoup les beaux-rarts , les lui a interdits. Elle assuré que le' sacrifice de ses goûts est pour elle un plaisir ; elle s'impose l'obligation de travailler à l'aiguille, parce que son mari aime à porter de son ouvrage; ce qui l'ennuie bien fort, quoi qu'elle en dise, et ce qui m'amuse beaucoup, par la petite prétentîpn qu'elle a de travailler aussi bien que moi, et par l'occasi^ qu'elle me fournit de rire à ses dépens, sans la faeher cependant : elle est si bonne fe
Son mari l'aime, l'estime; mais il est sévère; citant mieux pour moi : il me fait penser; à l'indulgence du mien. Quand jé l'entends gronder sa femme, qui est un ange, je me dis : que me ferait-il à moi qui suis si loiiîi, d'elle ? Un jour, je lui ai dit qu'indépendamment du bonheur d'être h mon mari, j'aimais beaucoup à ne pas être à lui. Il a assez bien pris cette folie ; mais ma sœur m'a boudée pour la première et seule fois; et monxnari m'a ^ndée. Cependant, n'allez pas croire que le mari de Blanche , quoique je lui en veuille un peu de tout œla , ne soit pas un excel-
DANS LUS DESTnnÎES HUMAINES. 7$
lent honime. Il est aimé et estiiné de ipon père , ce qui ajoute à son éloge bien plus que toute ma ran^ cune ne pourrait le diminuer. Je suis bien fâchée qu'il n'ait pas le bonheur d'avoir des enfiins j cette privation le désole ; et , comme Blanche est d'une i)ien mauvaise santé , il craint plus qu'il n'eapèré,
Yoilà meç portraits finis, dit Sidonie, ^ moins qu'il ne vous fidlle le mien, t^ Volontiers^ ma chère amiç; maïs serait-il ressemblant? *^ Vous allez voir* Je suis vive et sincère, point pares« çeuse, inais négligente. Je ine croîs de l'esprit, et je dis souvent ^es sottises,^ je suis soumise par mes intentions, ^t r^éche par inon caractère ; très naïve, très ^ie, très causeuse, quand mon cdeur et mon mari ne me reprochant rien ; mais s'ils me |)arlent IHin et IWtre d'un ton sévère, me voilà gauche , triste et çiaussade ; enfin , j'ai des résolutions excçllexites, inais fy manque souvent
Attendez , jç n^i pas fini; il nfianque un trait, et il est essentiel : devinez-le. . . ^ Sidonie me regarda d'un air si revissant ! t- Je le tiens , ma charinante amie ; ce regard achève de tout dire ■:'■ vous êtes heureuse ; votre cœur est plein de reconnaissance et d'amour.... Elle çi'embrassa vivement, et ses beaux yeux sourirent et pleurèrent j ils furent à la fois tendres et écktans.
Je l'embrassai à mon tpur; je la remerciai dé
ses informations charmantes; je lui dis comlîeti sa candeur me ravissait : répétez-moi , lui dis-je , combien vous êtes heureuse. — Oh ! oui , je suis heureuse ! je ne saurais assez bénir mon sort; vous avez vu y dans ce que je vous ai dit de mes sœurs et de leurs époux, qu'il leur manquait toujours quelque chose , qu'il venait toujours un triste mais...., il leur faudrait..... y ils n^ont pas.... Moi 9 j'ai tout ; je ne demanda rien ; il est vrai que je n'ai p93 toujours parlé ainsi : oh! j'ai bien eu i'en&nce la plus triste! ... Privée de mes parens , élevéç dans un couvent où l'on me grondait sans cesse y ou bien chez une tante qui ne m'aimait pas, qui me maltraitait! ... Mai$ ce temps e$t passé; celui-^ci en est la récompense;— Ma-chère amie , c'est ainsi- que la vie se compose ; chacun a son temps de peines, son temps de- plaisirs; chacun aussi a sesi bonnes. quaUtés et ses dé- ÊLUts. Mais , dans ce heu de vertu et de bonté , la sagesse diminue les défauts et les peines , et elle augmente les vrais pkisirs et les.quahtés heu-*
reuses. '
J'ai voulu, mes aQiis, vous rapporter ce récif» de Sidonie , et notre conv^*sation ; j'y trouve une apphcation intéressante de notre chère doctrine ; et si le séjour que j'ai fait au château de
BANS LES DBSTIIfÉBS HUHAINÉS. ^7
Sojagea, vous paraît trop heureux, je répondrai ce que je viens de dire à Sidonie. -^Pour moi, dit M. de MurviUej je n'objecterai rien : j'ai vu jiette femiUe ; c'est eUe sur-tout qui m'a donné l'idée du bonheur que l'on peut ajouter à son sort, -en vivant pour l'honneur et la sagesse. — Ella oflre le tableau le plus touchant et le plus noble dit M"- Durand; achevez-le, je vous en prie, afin de nous feire partager l'avantage que voua avez eu d'en jouir.— N'omettez-rien, dit M"" de Belfortj je voudrais passer le plus de temps possible à ce château de Solages.- Je vousassure, dit M. Dahnont, que je m'y serais bien fixé, malgré «on inconstance. - Je le crois, ajouta le jeune Charles. - En vérité, dit Armand , il devrait y, ^voir plus de v^rtu svr la terre; toutes les maison» ^evraient ressembler à «elle de M. de Solages ou
A'Tl" f îî' ^^^"'^- - Bo» jeune hoLne !
dit M. de MurviUe, je répondrai, dans un autre
moment,! votre estime pour moi, et à vosplaintes; a présent, vous êtes sûrement bien pressé, comme nous, de suivre M«« de Belval.
Puisque vous aimez tous le château de Solages, dit-eUe, je trouve bien doux de vous v camener. ■''
Après avoir, terminé notre entretien, nous
^8 i)ËS COÀlt»ÈN)SATiO^S
l*evimnës , Sidonie et moi , rejoindre notre fa-» inille. -^ On sera vraiseinblableîlient dans le salon de Musique, nie dit ma jeuixe amie : c'est l'heure où Ton en &it tous lés jours; mais^ âjoutà-ellé avec ûh r^i*d Ûatteut*^ oti ne me grondera pas aujourd'hui de m'être otibliée;
Nous entrâmes; on eut la boiîté de mè dire que l'on m'avait attendue poiit dommencér lé concert dô Êimille. "^ D'autant plus , ajouta ju^ liette avec un peu de méchantteté , quWe sonate d,e Sidonie est aujourd'hui à Ja tête du pto^ gramine. Allons, madame, dit-^Ue gravement^ que notre soeiur jttge, par vos talens, de la patience dé votre ntaître. . ^ Sidonie rougit , soufirit ^ fat sur le point de pleurlsr; maïs ce petit inouve-» ment fat bientôt dissipé par mes Caressés , et en^^ coré plus par un éclat dé rire de l'aimable Juliette, qui vint l'embrasser vivémeùt^ eu lui de^ mandant pardon dé ses folies^ Sidonie courut au piano en risfnt et en essuyant une larme. Elle fat accompagnée par son inaître, le mari d'Emilie/ Elle joua le pliis souvent d'une manière chariuànte; quelquefois elle s'aitêta, se reprit, se perdit encore, et alors nous donna, par ses petites impatiences , un spectacle fort intéressant. Elle chanta ensuite un duo avec Emilie qui , à son tour^ joua seule avec une perfection rare^ chanta en-
fiuîté. Jamais il n'y eut de concert plus agréable ^ plus touchant j il fut terminé par un trio que chantèrent ensemble Ëmihe^ son mari et ma chère Sidonie»
Le reste de la soirée se passa en conversations aimables. Après souper , M™* de Solages vint se placer auprès de moi* — Ma chère fiUe, me ditelle , vous connaissez maintenant notre manière de vivre. Nos jours se ressemblent} nùus ne de^ mandons à Dieu , chaque soir y que de bénir et de nous conserver le bonheur que nous goûtons* — • Ah ! lui répondis-'je , avec quelle sincérité et quelle ardeur je vais m'unir a une si douce prière! £Ue m'embrassa tendrement*
y ers dix l>eures, nous nous séparâmes avec
ces sentimens de contentement, d'union, qui donnent tant de force contre les peines* Accom** pagnée de mon mari et de sa mère , je me jretinu dans l'appartement qui m'était destiné. **^ Bon soir, ma fille , me di^elle , en m'embrassant de nouveau avec une bonté touchante* Elle embrassa aussi son fils bien tendrement, mais en silence.
J'étais pressée d'exprimer à mon mari tous les sentimens d'admiration et de reconnaissance dont j'étais pénétrée; j'espérais le trouver aussi avide que moi du bonheur dont on jouissait dans la maison de son père. Mais, trop enivré des projetai
80 DES GOMPEHSATK^Nd
qu'il avait formés, et du voyage qu'il allait &ire^ il resta insensible à tant de douceurs ; mon en-*thousiasme lui donna même une humeur qu'il crut déguiser, et qu'il ne fit qu'exprimer par ses plaintes et ses censures. -—Julie, me dit*il, quelle étroite scène pour vos talens et vos grâces ! Vos soeurs ont jsi peu vu le monde ; leurs maris sont si graves, si peu aimables ! par qui serez-vous ici appréciée ? Où sont ici les gens de goût qui puissent flatter par leurs hommages ?k. . Jlnterrompis M. de Belval : je sentis qu'emporté par la passion^ il disait ce qu'il ne voulait pas dire; Je lui parlai avec douceur j j'essayai avec ménagement d'insinuer que la simpUcité de3 mœurs du château de Solages , et l'estime franche que la vertu y recevait, avaient bien plus de prix que tous les applaudissemens donlaés par les gens de goût , et les plaisirs offerts par le.mônde.-*- Je voudrais penser comme vous, dit M. de Belval ; mais j^ai beau iàire^ je ne puis me plaire ici ; j'y éprouve de la gêne et de la contrainte ; rien de ce que l'on Ëdt îie m'amuse 5 il y a trop de monotonie : il me faut plus d'activité, plus de liberté sur^tbut. — lime semble , répondis-je , que k monotonie est bien écartée par l'intérêt qui naît sans cesse de l'intimité , de l'a£^tion , de la confiance ; il n'est point ici 4^ petites.choses, parce qu'il n'en est point qui|^
DANS LES DESTINÉES HUMAINES. St
épronvée par une personne , lais3e les autres dans rindifférence ; tout est sujet de réflexions , de seîatimens, de peines ou de plaisirs. — Cela peut être; mais cette sévérité de ton et de principes ! On est ici subordonné toute sa vie, comme si l'on était toujours enfant. Pourquoi recevoir des règles, quand on est d'âge à se conduire? Pourquoi se laisser humilier, quand on a un caractère gêné* reux? — • L'homme sage n'humilie personne; car il se soumet le premier aux r^les qu'il impose , et il emploie sa raison et son exemple à montrer que la paix et le bonheur sont les finits de cette soumission. — - La paix , c'est possible; mais le bonheur !...*. Ah , JuUeJ vous n'avez pas encore tout vu. Vous ne savez pas ce qu'il en coûte à tout le monde, sur-tout à ma mère. Naturellement très fière, elle demande avec respect des ordres, que, par inclination, elle appellerait tout au plus des conseils. Et mes frères! des jeunes gens ! Que de choses, permises ailleurs, leur sont défendues ! De quelle gravité on leur donne l'insipide habi-* tude! Ils sont heureux ! et jamais une plaisanterie, une folie, une Hcence aimable !... à vingtcinq ans, des patriarches ! -—Dites, à vingt -cinq ans, des hommes d'honneur , qui , volontairement privés-des plaisirs condamnables, s'attachent, avec 3. 6
8a IJÈS COBft»ENSAtlOfiïi5
le feu de la jeunesse , aux vrais biens dont ils sont entourés! '
M. de Belval ne se rendit point à mes vœux secrets ; si j Wais insisté , J'aurais été importune. Dès le lendemain, il prit congé de son père respectable; je vis son cœur ému, en recevant les plus nobles exhortations; il y répondit d'une 'manière ([ui me toucha profondément. Il prit ma main, la mit dans celle de sa mère; je vous confie , dit-il , la meilleure moitié de moimême ; elle méritera pour nous deux votre ten*dresse; et je croirai souvent être au milieu de vous. — • M. de Solagès montra alors son cœur paternel; il m'embrassa tendrem«it, et prenant à la fois, dans ses deux mains, la mienne, celle de son fils, et celle de M"*® de Solages, il me tlit d'un€ voix émue : Ma fille, j'accepte pour ma femme et pour moi le don de votre époux.
11 Veut partir ; puisse-t-il ne pas attendre les . leçons du malheur!... Puisse Famour qu'il vous doit le ramener bientôt , mais digne de vous et de sa &mille! Adieu, mon fils.
En prononçant ces derniers mots , M. de Solages embrassa mon mari , et se retira , en nous laissant avec M™** de Solages.
Mon mari , touché et frappé des paroles de
son père, fît à sa mère des adieux pleins d'ajFfection; et moi, dans ce moment fugitif, je reçus aussi des adieux d'une vive tendresse j j^ répondis par les vœux les plus sincères.
Maintenant, mes amis, continua M™« de Belval, vous voyez d'avance qu'un long séjour au château de Solages fut la compensation des peines de ma jeunesse ; je veux vous le prouver en vous racontant avec quelques détails l'histoire de ce. temps de bonheur.
M°^^ de Solages me traitait comme son amie intime. Votre père , me dit-elle un jour, autorise le plaisir que je goûte auprès de vous; son . estime pour vous égale la mienne. Cependant , vous le voyez , il se mêle peu à nos entretiens. Les nombreux devoirs qu'il s'est imposés lui ont Ëiit contracter des habitudes gravés et austères. Il est devenu supérieur au besoin d'inti^ mité et d'épanchement. La force et la sagesse ont piis dans sou âme le principal empire; on ne trouverait nuUe part un plus beau caractère. — • Et le vôtre! m'écriai-je involontairement. — Ma fille , que dite^-vous ? Ces paroles in'aflQiigent; est-ce pour me flatter que vous les avez prononcées? ou bien auriez -vous, comme beaucoup de femmes, la faiblesse d'oublier U
84 ^ES CÔMPENSAtlOirà
place que la nature nous assigne? Réclameriez* vous , en Êiveur de notre sexe , les droits téméraires d^une absurde égalité? En parlant ainsi , M™® dè.Solages avait pris un ton sévère. '~ Par* donnez, lui dis-je^ mes principes sont les vôtres ; je me suis mal exprimée ; je sais que la femme par&ite est inférieure à l'homme parfait. —' Je . «uis loin d'être parfaite^ ma chère Julie, me dit M™® de Solpiges en reprenant sa douceur; mais^ «ai^s voidoir assigner ce qui manque à la perfection de mon caractère , je pense , d'une manière générale^ que la nature ordonne, à toutes les femmes de se soiHnettre; que la plus heureuse est celle qui, comme moi, trouve la supériorité de son époux d'accord avec cette loij mais que , lorsque par une exception bien rare, il n'en est point ainsi, la femme exceptée doit encore, pour être moins malheureuse, s'imposer le devoir de l'obéi!3sance. Nous pouvons prendre dans ma &*mille l'application de ces prindpes. Ënniie et Juliette ont épousé des hommes qui leur sont supé^ rieurs : elles sont heureuses; leurs devoirs sont facilités par la raison et l'amour. 11 n'en est pas ainsi de Blanche. Sans les plus rares vertus , cette feoune intéressante serait malheureuse; mon fils lui est bien cher , et il le mérite par les quaUtés 1^ plus recommandables ; mais il est impossible
DANS LfiS lœSTINÉÈS ITUAf AINES. ^
qu'elle ne sente pas- souvent combien de choses lui manquent; son esprit a peu d'étendue; sçn caractère n'est pas sans dé&uts; mais-Blanche sent aussi que ses propres avantages sont un bien qui doit être compensé ; «lie place cette compensation dans les sacrifices que lui coûte souvent l'obéissance; et le sentiment du mérite qu'elle ac* quiert , ainsi cpie la paix de son ménage et le bon^ heur de son époux, sont ensuite le? récompenses de ses sacrifices* Un plus, parfait exemple.de con-sr duite n'est pas possible; ses soins pour éviter à mpn fils toute occasion de plainte^ sa déférence pour ses goûts, le -silence qu'elle garde, sur touj ce qui peut lui déplairp; l'adresse aimable. qu'elle emploie ppur lui fournir . sans cesse les choses dont il aime à s'occuper , sa grâce et sa bonté eu font une femme accompli^. ,
Noua causâmes eqcore <juelques momens^. ma belle-mère et moi, avec la plus tendre confiance; elle me pria de lui répéter les principales circonstances de mon histoire. Je vis que^son affection Itii Élisait prendre, un nouvel intérêt à mes mal-; heurs. passés; elle me remercia de lui ayoir raconté ce qu'eUe fippelait mes glorieuses épreuves. — Maintenant, me dit-elle, pardonnez-moi de ivôus demander encoire dans quel état est votre
coeur, et combien d'efforts la vertu vous impose? - — O ma mère ! depuis long-temps mon coeur, était calme et résigné; près de vous, il est heureux et sage ; pourrai-je vivre en ce lieu avec une pensée coupable? Si je pense souvent encore à mon ami, c'est avec le regi'et qu'il ne soit pas au nombre de mes frères , et avec la douceur d'avoir vaincu les sentimens qui m'avaient inspiré d'autres vœux. M*"® de Solages m'embrassa ; ses yeux se mouillèrent de larmes. — Ma fille, me dit-elle... , pourquoi!... Elle se tut; elle pensait à mon mari, à ce fils qui l'avait affligée; pourquoi n'a-t-il pas mon cœur, disait-elle sans doute ?
Depuis ce jour, M"*® de Solages me parut encore plus tendre. Elle causait souvent avec chacune de ses filles, mais elle ne paraissait prendre, qu'avec moi le ton d'une entière confiance. J'étais, il est vrai , la seule dont la position , les malheurs et les épreuves pussent autoriser une exception; et de plus , un certain rapport de caractère avait disposé ma belle-mère. en ma faveur. Je voàs ressemble, Julie, me disait-elle un jour; la douceur est souvent pour moi le résultat de la force. Elle avait raison, je m'en apercevais quelquefois. Pour moi, je n'avais point l'occasion d'acquérir du mérite; point d'époux à satisfaire, point de de voirs personnels à remplir; èoumise à une vie ré-
djVns les destinées humaines. SY
gléeç-sage, heureuse, j'en, jouissais, et je m'oubliais pour admirer tout oe qui m'entourait.
Mes soeurs m'aimaient beaucoup ; Emilie pleurait quelquefois sesi en&ns. auprès de moij lors-q»e nous étions : loin de sà Ênnille et sur-tout de son époux j Juliette venait ma confier son repentir lorsque sa vivacité l'avait empoïjée; Blancheiut long-temps plus réservée j un sage motif retenait sa confiance; on la croyait souvent concentrée par tristesse. Je la connaissais mieux; elle fut touchée de mes égards; je lui inspirai de l'affection; et je finis par procurer à cette femme charmante le plaisir de causar à son gré ; les besoins de son esprit et de sa raison furent quelquefois soulagés. .
Le temps du départ de* mes frères arriva; mes^ sœurs étaient toutes bien tristes ; leur confiance en moi fut augmentée : elles me parlaient toutes de leurs peines, et sur-tout ma chère Sidonie. Cette femme diarmante était l'enfant gâté de la maison^: sa j^inesse, sa vivacité lui valaient d'inr nocentes- préférences. .
Pendant l'absence dermes frères, c'était de leurs lettres que l'on recevait les plus doux plaisirs. Celle de mes soeurs qui en- avait reçue, était tendrement félicitée; on partageait sa joie;cha-cune espérait une lettre à son tour; puis on écrir
vait; puis enfin, le temps du retour s'approchait*. Alors que de plaisirs ! combien cette émulation de vertus , de qualités , de talens s'augmentait ! Celui à qui l'on avait pensé pendant six mois j celui pour qui Pon voulait être meilleure et plus aimable , allait revenir !
Je reçus aussi une lettre de mon mari. Hélas ! il était toujours le mêni<&! étonnant mélange de* défauts ef d'heureuse» qualités! J'étais dans le salon, lorsque cette lettre me fiit remise; je re-^ connus l'écriture ; je sortis avec émotion. Maiis en. rentrant, je ne pus rien lire à mes sosurs; il n'y avait rien dans la lettre de M. de Belval qui fut écrit dans la langue du château de Solages : je me bornai à offrir les complimens d'usage; et mes sœurs, qui étaient aussi discrètes que bonnes, ne. témoignèrent ni curiosité , ni mécontentement; elles continuèrent de lire leurs lettres devant moi»
Une autre fois je reçus une^ lettre dont l'écri-»* ture m'était encore mieux connue. J'étais seule avec mes soeurs ; je sortis; elle crurent que c'é-r tait pour lire sans témoins : c'était pour cher^ cher M. de Solages. H sepromenait avec sa femme : •«— Mon père , lui dis- je, mon époux vous a. remis ses droits sur ma conduite; votre bpnjté vous les a fait accepter : veuillez les exercer.. Si M. deBelr val était ici, il recevrait cette lettre ^ il la limt
DÀKS US BESTIKÊES HtnaiNEft., 89
avant moi; il jugerait ensuite si je dois la Bre. Veuillez le remplacer; cette lettre est de M. de Tillarzel; j'avoue que je désire connaitre son sort : cet aveu vous atteste la pureté de mes sentimens^ car ce n'est point devant vous que j'avoueraôs de» sentimens coupables^.
M. de Solages prit la lettre avec attendrisse*^ ment. M*"^ de Solages me serra la main^ et me témoigna la plus touchante estime, pendant c[ue M. de Solages ouvrait et lisait la lettre. Il me la remit, en disant : -^ Lisez-la, ma: fille ; je n'avais pas besoin de ce témoignage pour savoir combiea vous êtes estimable ^ vous et votre ami^- eepmi«> dant, continuez d'être sévère pour vous-*même} donnez-vous toujours des appuis contre la &iblesse. Ne présumez jamais trop de vos forces; la |)rudençe est le premier auxiliaire du de*-
voin
Mon père s'éloigna. Ma mère me demanda s'il m'avait affligée , s'il m'avait humiliée. -— Il m'a honorée, répondis-je , en mie croyant digne d'entendre ses sages maximes; que je suis glorieuse d'avoir toujours pensé ce qu'U vient de dire! O ma mère ! vous qui n'avez jamais eu de sentimens ^ combattre, vous ignorez combien de précauf tions il &ut prepdre contre son propre cœur L
Maintenant, ma mère, lisons ensemble cette lettre; veuillez bien l'écouter.
M™^ de Solages^e prêta l'attention la plus flatteuse. Mon dSgne. «mi- m'apprenait qu'il s'était rendu à Paris pour terminer quelques afiaires; il y avait demandé de mes nouvelles; on lui avait appris que j'étais avec M. de Belval au cliateau de Solages. Il faisait des vœux po^r que notre union fiuLt encore resserrée par les sentimens qui nous seraient inspirés dans le séjour de l'afiection et de la sagesse ; il m'oflfrait l'hommage de son res^ pect, de son estime; il" me priait de lui donner de mes nouvelles , ou de supplier mon mari de lui en feire donner. Mon bonheur et ma santé étaient tout ce qu'il désirait.
Cette lettre si simple attendrit ma mère. •— Vous allez lui répondre, me dit-elle?—» Si mon père me le permet. -^ N'en doutez point, si votre mari vous a déjà donné une permission semblable. -—C'est ce qu'il a fait toutes les fois que j'ai reçu une lettre de M. de Villarzel. — Eii ce cas , ma chère Julip , allez satisfaire votre cœur j allez écrire.
Peu de momens après j'apportai à M» de Solages la réponse suivante :
iç Mon mari est absent. Son père , qui a les
1)ANS UES DESTINÉES HUBÏÀmES. C)t
mêmes droits à ma smimission et à mon respect , me permet de vous écrire. 11 m'est doux , mon ami, de vous dire que nipn bonheur est par&it. Ce séjour est celui de la paix et de l'innoGence ; félicitons-nous de pouvoir goûter ces biens après avoir traversé les temps d^orages; je désirerais vous savoir dans une position semblable à la, mienne j c'est le plus beau vœu que mon amitié puisse faire. Une maison comme celle, que j'habite, oSve une réunion céleste ; puissiez-vous du xnoins trouver une compagne comparable à une 4e mes sœurs! Vous savez combien votre boriheur ajouterait à celui dont on environne votre amie. »
M. de, Solages lut la lettre , me la rendit. — C'est ce que j'attendais de vous , me dit-il , en m'embrassantayee tendresse. Désormais une de ines^plus douces consolations sera de jouir de la manière noble dont vous remplirez tous vos devoirs.
Que cet homme excellent savait faire , de chacun de ses témoignages d'estime , une grande récompense !
J'écrivis à M, de Belval; je lui racontai ce qui s'était passé ; je lui envoyai la lettre de M. de YiUarzel , et ma réponse. 11 eut un accès de jalousie j il se plaignit avec amertume; il m'çrdonna
de ne plus recevoir de lettres de M. de Villarzel ; heureusement) il ne m'en viiit plus; en obéissant ^ j^'aurais souQfert de la peine de mon ami.
Le retour dé mes frères fut annoncé quelques jours d'avance j on prépara des fêtes simples ; tout le monde était dans la- joie ; Sidonie ne modérait pas la sienne,. sa. vivacité m'enchantait. — Venez , ma sœur, me disait-elle, que je vous joue toutes les sonates, que j'ai apprises pour lui plaire ; elle courait au. piano; me demandait si j'étais con-* tente ; puis elle se levait , sautait de joie , me parlait de k, parure que son mari aimerait lé plus à lui voir ; elle en revenait à tout ce qu'elle avait appris , à tout ce qxi'èlle avait lu : il sera content , xna chère Julie ; dites-moi , croyez-vous qu'il soit content ? -^ Oui, ma^ chère amie. -^Et le sera-t-il de mon caractère? Dites-moi franchement si je suis ujx peu meilleure? Oh.! di^tes^le-moi, c'est le plus essentiel pour lui qui est si bon ! — J'allais lui répondre; notre mère entra; félicitez -vous, chère Sidonifi, dit-elléj votre mari npus prie de vous feire conduire à la terre de votre tante ; il y arrivera dans quatre jours ; il est dbligé d'y r^ter pour le mariage d'une de vo§ parenjtés ;, vous aUez l'y rejoindre et le voir huit jours plus tôt.,. Sidonie était transportée, de joie; elle remer-
DÀÏIS LEà DiSTINÉES HtJïlïAlNES. q3
ciait M"*^ de Solages ; elle m'embrassait , elle parlait de son bonheur à toute la famille. Elle passa encore un jour avec nous, et elle partit le lendemain.
Sop absence ne fut pas longue; elle ne dura pas quinze jours, et cependant nous étions tous pressés de la revoir; je crains, disait ma mère, qu'on ne gâte notre Sidonie. Un peu trop de galanterie de la part des hommes , quelques mauvaises plaisanteries de la part des femmes , peuvent avoir «n mauvais effet sur une tête vive, qui n'a pas dix-sept ans.
Sidonie et son époux revinrent; deux de nos frères étaiei^t déjà de retour. Le dernier était attendu le lendemain, c'était le mari de Blanche, qui avait mis tout son zèle à le bien recevoir. Sidonie, qui venait d'assister à des fêtes brillantes, critiqua notre simplicité. Je l'avertis doucement, de ne point affliger sa sœur ; je la trouvai moins naïve qu'à l'ordinaire. Ma mère aiu-ait-elle eu ^raison , dis-je en moi-même ! Le soir , j^observai Sidonie; elle était distraite ; elle semblait vouloir imiter quelques manières qui Pavaient séduite. Le iendemain , je trouvai sa parure plus recherchée qu'à 1 ordinaire, et de la négligence dans ses égards pour nous ; deux fois même elle répondit a son mari aV^c un ton de légèreté qu'elle n'avait
g4 1>£S COMPENSATIONS
jamais osé prendre , et qu'il n'aurait jamais soulf^ fert) si l'amour^ augmente par l'absence, n'eût &it taire la raison. Ma mère souffrait beaucoup t mon père prenait, dans tout ce qu'il disait, un ton plus sévère , sans doute pour rappeler son fils à la fermeté. A dîner , iSidonie se fit attendre ; son mari fit des excuses, et, lorsqu'elle entra ^ il lui dit, avec douceur, d'en JÈdre encore à son père.*—* Cela est inutile, mon fils, dit M* de Solâges, les vôtres suffisent. C'est votre faute , si votre femme ne descend pas plus tôt. Sidonie qui, un autre jour, n'aurait pas reçu cette leçon sans en être afiectée , fit semblant de ne rien entendre ; et mes sœurs, qui sentaient ses &utes, prirent involen^ tairement l'air d'humiliation qu'elle aurait dû manifester.
Quelques jours se passèrent ainsi. Sidonie avait de l'humeur, des caprices ; elle était, tour à tour, triste et gaie à l'excès ; son mari soufiSrait 3 mais elle le séduisait par ses grâces.
Un jour, au concert de Ëimille, on demande a Sidonie de jouer et de chanter. Pour la première fois , elle se fiiit prier. Elle se met au piano de mauvaise grâce, et joue mal, ce qui achève de lui donner de l'humeur. Son mari s'apprpche d'elle; il cherche, par un ton caressant, à l'adoucir. Cette faiblesse achève de tourner la tête à Si-
DANS LES DESiriNÉÉS HtJMAlNiES. qS
donie; «lie fait Tenfant gâté, pleure, sourit et bou4e tour à tour ; ce n'est plus cette jeune feoune pleine ' de candeur et de tendresse^ c'est une jolie capricieuse , une petite maîtresse peu -digne d'intérêt.
Elle revient brusquement à sa place. Juliette lui succède au piano; toujours vive, impatiente^ et ccllte fois, entraînée par l'exemple, elle manque la mesure, ne sait plus où elle en est,ise dépite^ se lève , et jette le cahier. Son mari la prend firoi^^ dément par la main. — Remettez-vous , Juliette , et faites plus d'attention.— Elle hésite. •—Croyezvous Êttre l'enfant comme Sidonie, lui dit son mari d'un ton ferme?— Juliette se rasseoit, demande pardon, et joue de son mieux. Mon pèr^ Rapproche, lui donne un tendre éloge, et serre la jnain de son mari.
M™* de Solages propose de terminer le concert. On se met à causer ; la conversation est d'abord indifférente. M. de Solages ne s'y mêle pas. Il s'asseoit à l'extrémité du salon, et propose une partie de trictrac au mari de Blanche. Le mari d'Emilie cause avec celui de Sidonie, quiparsdt lui répondre d'un air distrait j il écoute notre conversation qui s'anime; ma mère parle des devoirs 'des femmes^ le retour de sçs en&ns lui fpurnit
g6 k)CS COMPEKSJlTIONd
jnille choses « touchantes; elle plaint les femmes qui se laissent séduire par des plaisirs Mvoles, et *qu'une &usse honte écarte du bonheur. Sidonie se sent désignée ; elle se fâche au Heu de sVtten-drir. M"*^ de Solages devient alors plus èlo(|uente et plus tendre 5 elle fait ï'essortir les torts de Sidonie par ses touchantes bontés; mais la jeune femme se laissant emporter , n'y met plus de mesure ; d'un ton aigre , dépité , elle prie ma mère de garder ses maximes pour elle et pour ses Mes , en l'assurant qu'elle ne prétend plus s'y sou-* mettre. — • Arrête ^ malheureuse ! s'écrie son mari. O ma chère Sidonie! lui dit ma mère, en lui tendant les bras , viens sur mon cœur y sois toujours ma fille. — Non, non, ma mère, s'écria son fils d'une voix terrible ; elle cesse de l'être; elle ne reprendra ce titre qu'après avoir expié sa £iute* Allez, madame, allez sur l'heure vous renfermer dans votre appartement; et vous, ma mère^ recevez les excuses de votre fils. — ^ Cet admirable jeune homme se jette aux genoux de sa mère y tandis que Sidonie sort en pleurant. M* de Sola<» ges s'approche , prend son fils dans ses bras. — J'honore ton courage , lui dit*-il , car je sais combien il te Coûte. — Quoi! mon père, ceDe qui .m'a donné la vie est offensée par la moitié de moi-;
DANS LES PESTINÉES nUMAlNES. Q'J
nkeme , et j'aurais besoin de courage pour puiiir ! WoH, ma mère 5 déptiis icjue Sidonie a eu l'audace cle vous manquer , j'ai retrouyé mes forces.
Mon frèrfe reprenait tes mains de ma mère, les couvrait de baisers ; ma tnère pleurait de douleur et de tendresse. Elle s'effot-çait de parler ; elle priait s^n fila de pardonner 5 telle l'en conjurait : mon frère était inébranlable ; elle redoublait. — ^ Taisez^vousj lui dit mon père^ n'ajoutez jpas à i'effort bien nécessaire qu'il s'imjpose. — - Hélas ! ma mère, dit l'époux de Sidonie , je suis tien puni de la faiblesse que j'ai montt'ée. Si , dès notre retour , j'îavàis rempli mes devoirs ; si j'avais réprimé la pretoière feute dé Sidonie , en faisant taire l'excès de mon àmoui*, elle ne serait pas maintenant si malheureuse et si (coupable;
Mon frère sentit sa voix s'étouffer ; il embrassa la meilleure des mères : elle tnéla ses larmes aux sienneSi Mon père avait une expression dé bonté , de tristesse et de dignité^ qui commandait uH tendre respect; ihes sœurs pleuraient; mes frères étaient désolés; tout le monde gardait lé silences- Lé mari de Sidonie ^ tournant lés yeux autour de lui , s'écria d'une voix émue : O mes respectable» parens I ô liies aûiis ! pardonnez-moi la scène pénible qui viëiit de troubler vôtre bonheur!
Nous l'embrassimes tous j nous lui montrâmes 3. 7
la plus vivie tendresse. O que les liens àe Êùmille 4Be ressèrent dans les jours de tristesse et d'in-* quiétude !
Mes enfans , dit mon père, nous l'^rouvons aujourd'hui^ notre bonheur et nos forces viennent die notre afifeotion mutuelle. Depuis bien deâ jours y mon fils était secrètement ccmdamné par 4Ba famiUe; la .peine qu'il en ressentait, et sa ieuf- <lresse pour sa mère , lui ont enfin rappelé ses droits. Aimons-nous , mes en&ns , afin que nos «devoirs soient toujours Étoiles, et nos douleur$ prévenues ou adoucies; et vous, mes chères fiUeS) aoyez toujours soumises : votre faiblesse ne sau-^ Tait être pour vous une cause d'humiliation j et si vous ne la reconnaissez pas , elle serait une source de peines. Sidonie , avant d'être punie pat son épou^ , l'était déjà par' ses caprices , ses dé* goûts et son humeur. Maintenant , ]e laisse à vos coeurs le soin de payer ^n repentir cje vos ^rds et de votre estime.
Mon père se leva; nous étions tous pénétrés d'amour et de vénération.
Je veux voir ma Sidonie , dit ma mère ; je veux être la première à la consoler.
Son fils la retint. — Je vous en conjure, lui dit*-il, que ma femme ne reçoive pas sitôt une si grande Ëiveur. Qu'une trop prompte indulgence n'affala
DANS LES DESTINEES HUMAINES. gg
Llisse pas le chagrin qu'elle doit recevoir de sa faute. —Je t'approuve, mon fils, dit M. de Solages : une mère ofiensée doit retenir son cœur et se condamner à souffrir. Mais vous , mes iilles , si votre fi'ère le permet , allez voir Sidonie. -^ ^e consens iien volontiers à cette invitation que vous fait mon père j je prie l'une de vous, mes ehères sœurs, d'aller voir ma femme, de causer avec elle, roais de la laisser une partie de chaque jour dans la soU-^ tude et le repentir;
Ma tnère mé serra k inain ^ j'ientèndis té tendre langage ; je demandai, j'ohtins la Ëiveur d'aller la première chez Sidonie. i*-^ Portez-lui son arrêt., me dit soiL époux , et que vos sages conseils lui en Êissé respecter la justice. — Portez-lui nos consdlatiolis et notre amitié^ dirent mes sœurSi •— Et mon pardon et mon amour ^ dit M™* de 5olages;i.. Elle pleurait; ses filles lui prodiguaient de tendres catessesj mes à'èrés s'éloignèrent pour les laisser libres ) mon père sortit avec le mari de Sidonie , et je coùnis vers cette chère infortunée.
Sa dotdéur était inexprimable; elle sentait toutes ses fautes^ *-^ Jamais, disait-elle^ on n'en commit de semblables dans ce lieu i cette idée me désole ; je suis la première qui ait manqué à la mère de mon époux! — ^ Ma chère amie, elld
tOO DES COMPENSATIONS
TOUS pardonne j elle m'a dit de vôuis porter tout
-son ampur Ces mots redpiiblèrent la douleur
deSidonie. -^ Ah ! dit-elle , parlez-moi plutôt de mépris et de haine ; répéte«-moi les paroles sévères de mon époux ; j'aime mieux l'accent de sa colère que celui d'une indulgence qui augmenté mes torts. ^— Votre époux ne connaît point la
colère ; il m'a envoyée — Quoi! est-ce qu'il
. m'abandonne? Abandonne-t-U son autorité? Je l'ai mérité , sans doute , je l'ai mérité , Julie ! mais je suis si jeune! mon repentir est èi déchirant!.... Allez avec mes sœurs vous j€îter à ses pieds j ma mère joindra ses prières aux vôtres ; sùppUez mon «poux de garder ses droits ; dites-lui de me punir; obtenez qu'il prenne à mes Êiutes un intérêt sévère. —• U le prend, ma chère Sidoniej il n'a point cessé de le prendre; votre &ute est bien loin de celles t|ui méritent l'abandon «t le mépris. — O mon Dieu! je vous remercie; il ne m'abandonne pas! Ah, ma sœur! que je suis heureuse ! puisque l'on me pumt , on m'aime encore.
Je pris Sidonie dans mes bras; je la couvris de caresses et de larmes; je lui fis le récit fidèle de ce qui s'était passé. Ma chère amie, lui dis-je, je ne savais comment vous transmettre ce que votre mari appelait un arrêt ^ je-^ne m'attendais
pas à trouver tant djB respect et même de reconnaissance. — Je le crois ; vous m'aviez vu oublier tous mes devoirs! Ma chère Julie^ quittez-moi j, retournez auprès de» mon mari j dites-lui que je l'attendrai à cette place. - Elle se mit à genoux auprès du fauteuil où il seu plaçait.^ Ditesr-lui que sa pauvre Sidonie est rendue pour toujoiir^i à la soumission et au devoir ; mais ne l'implorez pas. pour abréger le tempa d'épr,e\ives et de retraiter que sa justice m'impose; par intérêt pour moi j ma chère Julie, laissez-moi le châtiment qui^. seul y peut soulager mon^cœur. — Je vousi le pro-^ mets, Sidonie.
Quelle femme intéressante ! A genoux près de» moi, ses beaux yeux étaient noyés de larmes.... J'entends un soupir ; je. vois son époux. U la contemplait j «es regards étaient pleine d'amour. Elle ne le voyait pas encore. Je l'appelai ;, je lui montrai le fauteuiL Sidonie toute tremblante .n!osàit. laver les yeux. U s'assit, et , ,4'une voix émue,, il me dit : —Je viens .vous r^nercier., ma chère» sœur j vous avez ramené la sagesse dans un cœur égaré; ce cœur est toujours la moitié du mien; soit qu'il m'impose> des devoirs sévères , soit qu'il, me comble de> joie.
Ces mots touchans firent tout l'effet que je devais attendre. Sidonie ne pouvait plus parler j
IQZ DES COBIPENSATIONS
elle pressait les genouic de son mari^ elle les cou-vrait de larmes; elle était prête à mourir dereconnaissance. — • Mon père m'attend , dit son mari en Élisant un violent eflfort ... ; j'ai promis à mon père,... Nous allons passer ensemble deux jours dans une de ses. terres, . . . Adieu! . . • . — ^ Un mot , s*écria Sidonie^ un seul mot! M'as-tu pardonné? — Pas encore, Sidoniej l'image de ma mère est dans mon cœur auprès de la vôtre... — ^
Et tu pars irrité ! , . . •?— Je pars affligé Adieu ,
Sidonie. . . , adieu ! . . . Laissez-moi . . ; je vous défends de m'airêter et de me suivre.... U sort, l'âme brisée. — r Oh J suivez-le, ma chère Julie j suivez-le, vous à qui il ne l'a point défendu!.... Je le suivis par égard pour lui autant que pour Sidonie. Il fut sensible à cet empressement, qui lui fournissait un soulagement nécessaire; il ne retenait plus ses larmes; j'y mêlai les miennes; je lui racontai comment Sidonie avait reçu sea ordres. Vous possédez un trésor, lui dis-jç^ et vous êtes ïÀen digne de le conserver.
Il partit ; je rentrai cfens le salon ; je trouvai ma mère bien triste , et m^ sœurs aussi empressées qu'elle de me parler de Sidonie. Pendant les deux jours de l'absence de son mari, nous n'eûmes pas d'autre sujet d'entr^ien; et l'une de nous allait de temps en temps consoler la pauvre solitaire.
DANS LtS DESTmÊÈS HUMAINES. lo3
Enfin , le moment qui devait nous la rendrearriva. Sidonie était vivement émue , je là trouvai cpii s'habillait. Son mari m'avait chargée de luis dire qu'elle se préparât à descendre : une timide jjoie brillait sur ses traits..— Je ne puis exprimer tous mes sentiïnens , me dit-ellè ; mais j'en éprouve de bien délicieux et de bien tristesç mes souvenirs vont prolonger ma peine : je crains les pre--miers regards de mon mari, la sévérité de monpère, et l'indulgence de celle qui va répondre à? mon repentir par son amour....— -Oui, par tout son amour , s'écria ma mère en entlrant- dans la ^ chambre avec précipitation;...^Sidonie feît un cri^. se jette à ses pieds; ma mère la relèvcL, là serresur son cœur.., —Ma fille, ma Sidonie, lui disaitelle , savais-tu bien qu'un ordre sacré retenait ta mère? As-tu compris combien cet ordre était rigoureux pour son cœur?/— -Ma mère, ma mère!
répondait Sidonie , . vous m'accablez ; c'est en ce * moment que je suis punie.... Laissez-moi du moins ^ vous démander grâce ! . . . .
J'étais auprès d'elle j je jouissais dé cetteHtendre • scène; l'époux de Sidonie, qui entra en ce moinent , en jouissait plus vivetnent encore : immobile, attendri, les yeux fixés sur ce qu'il avait de plus cliei*, il aimait, il admirait. Sidonie l'aperçoit ; elle vole à ses pieds. — Lâisse-moi me- sou-
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lager de son indulgence , s'écrie-t-elle ; laisse-moi m'accuser de l'avoir offensée... Son mari la relèvCj,
1^ serre dans s^s bras , la portç dans ceux de sê^ ^ ^nèrp, qui lui dit : —r Elibien, ma fille! puisque ton cœur le ^Çiï^^uidç, je te pçtrdonçie!,... Tou« J^s trois, s'unissent alors par les sentiment |es plus d.ou^ , pgr les caresses, ^t les la^*mes i tous les trois sont si heureux , qu'on ne sait plus ou est l'offensé, }e cpup^bl^ çt le juge : le repentir et l'amour oçiti ^u^ effacé.
Ma n^ère, par une touchante, bonté , avait voulue venir ^u-devant de Sidonie : elle avait obtenu cette douce permission de M. de Solages et de son fils ^ qui, bientôt Pavait sviivie. Mais eUe n'avait point osé demander à M. dç Solages d'être sevl Içpsqu'il recevrait les excusas de §idoniçj elle suivait qu'il aimait à donner à de telles scènes Içi solennité de famille, afin d'cAtretçnir autqur de lui l'ordrç et le respect. M™® de Solages , ne pouvant épargner à sa fiUç un devoir qui la troublait, s^'effoi^çait de la rassurer par sa tendresse. ' , ,
Nous entrâmes dans le salon ; mes frères avaient l'expression de l'intérêt le plus sincère j mçs soeurs encourageaiçnt Sidonie de leurs doux regards; spn mari s'avança^ entre elle et sa mère ; ils s'unir^^ pour la présenter à M. de Solages. Elle fit i^i. np-r J)le effort. — Mon père , dit-elle en se mettant à
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genoux avec un mélange de timidité et de courage, mon père, recevez mes excvises devant cette chère famille , qui fut témoin de ma faute ; ce n'est qu'en Ja réparant à ses yeux que je puis l'effacer.
Ma çlière fille, répondit M. de Solages, je reçois, comme chef de toute une Êimille que vous aimez , ces excuses qui vous rendent notre %çndresse; vous ave^ soutenu , d'une manière honorable pour votre caractère et vos principes , la peine que vous aviez méritée j levez-vous et recevez de nous tout l'hommage du respect et de l'affection la plus tendre.
En parlant ainsi, M. de Solages relève Sidonie, la presse sur son cœur , et la met dans les bras de ^ mère.... •'^ O mon père, ma mère, mon épouXj^ s'écriait Sidonie!,.. et ses larmes, soqi bonheur étaient tout son langage. Son mari , transporté de contentement et de tçndressç, la présenta aux vives caresses de chacune de nous,
Lorsqtie tant de plaisirs furent un peu calmés , M. de Solages nous demanda de nous asseoir , et après s'être placé lui-même auprès de Sidonie, il ^t du ton le plus noble :
Mes fdles, profitez d'une scène si touchante, et des peines qui l'ont précédée , pour connaître le véritable orgueil de votre sexej le ciel l'a placé dans la pratique des vertus simples, douces et
tdS DES COMPENSATIONS
obscures. MaSietu^ à celles qui le placent fausse^ meut dans de vains hommages, et dans un empire usurpé. Ces femmes , dont on excite les caprices , dont on dédaîjgne les feutes, que Fon accable d'adulations et d'indulgence, celles-là devraient être humiliées du rôle honteux que nos passions leur donnent. Ce nç sont point des vertus que l'on attend d'elles ; on ne prend point pour cela assez d'intérêt à leur honneur et à leur bonheur; on ne leur demanda que de briller et d'éblouir. Hélas j comment trouvent-elles l'apparence même de la gloire sur^ce trône fragile? Comparez cet empire illusoire , renversé par le moindre dégoût, remplacé par le mépris ou l'indifférence, aux droits solides et touchans d'une épouse sage et soumise! La première est le jouet de l'homme égoïste et faible j c'est une esclave qu'il pare quelques momens en reine pour amuser son loisir:
l'autre est la compagne de l'homme fort , la tendre moitié de lui-même , la prot^ée de son cœur , le digne objet de ses soins, àç son. estime et de son amour..
Ces paroles de M. de Solàges nous pénétrèrent de cette émotion profonde qui ne peut s'exprimer que par le respect et le silence. Mon père se leva et sortit , comme il le Élisait d'ordinaire lorsqu'il ^vait donné une belle et grande leçon ; il aimait à
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nous laisser libres d'en retirer, chacufa à notre gré 5 les fruits salutaires.
Après une conversation digne des sentimens qu'il venait de nous inspirer , nous ixous séparâmes, pour le reste de la matinée,^
L'heure de dîner nous rassembla de nouveau* Sidonie se çnpntra bien heureuse, en reprenant sa place; eUe portait sans ces3e autour d'eUe des re^ gards. reconnaissans. M. de Solages semblait mêler plus de contentenient à, sa dignité ordinaire; mes frères, étaient plus aimables , mes sœurs plus ten- ' dres , les domestiques plus zélés ; un ton de joie pure nous animait ; ma mère en faisait hommage à Sidonie. '
Après le dîner, la promenade fot prolongée;* ma mère, sen^lait avoir l'intention de supprimerle concert. Sidonie s'en aperçut; elle le demanda avec une instance, touchante; nous pénétrâmes, ses intéressans motifs. A peine fiimes-nous entrés ^ dans le salon de niusique , qu'elle courut se placer devant le piano. Son cœur était agité, ses jolies mains essuyaient à la dérobée quelques douces larmes; le mari, de Juliette, s'étant placé auprès d'elle pour l'aççompçigner , lui demanda quel mor-. ceau elle voulait exécuter : le même que l'autre jour, répondit-elle. Et cette fois, si elle ne joua pas bien , ce fut par l'excès du désir de nous satis^:
lo8 DES COMPENSATIONS
Élire. Anssi quand elle eut fini , elle porta un regard timide sur M. de Solages , qui s'empressa de lui dire : Ma chère fille , nous sommes si contens et si occupés de vous, que nous n'avons guère pu suivre votre sonate! Quels applaudissemens auraient pu valoir, pour Sidonie , un mot si touchant!
Depuis ce jour , cette femme charmante gagna sans cesse dans notre estime. Le repentir, le souvenir de ses peines, le bonheur qu'elle avait retrouvé, les scènes gravées dans son cœiurpar une leçon tendre et sévère y lui valurent des années de raison et d'expérience.. Bien loin d'éprouver cette humiliation qui tient à la fiiiblesse, elle rappelait souvent la sage punition qui lui avait fait tant de bien , et lui avait rendu son époux encore plus cher , plus digne de son respect et de sa tendresse.
Mais des scènes plus fi:'appantes eujcore se préparaient. Un jour, pendant que nous étions toutes rassemblées autour de M™* de Solages , cette femme excellente me dit : Ma chère fille, je vous conduirai depain au couvent où est Rosahe j je prie Sidonie, d'allé demander à son mari la permission de m'accompagner aussi. Ma petite sœur sortit pour Tobtenir.— Je suis bien aise, ditM"'^ dç Solages, de
tkm tËS DESTINEES HtjMAlNES. ÎÙg
conduire notre chère Sidonie dans Fasile de la douleur et du repentir au moment où son âme est ouverte axix impressions graves et tendres.
Le lendemain nous partîmeé de bonne heure* Mes sœurs s'étaient rassemblées pour nous dire adieu ^ et nous charger de mille choses tendres pour RosaUe. Au moment de monter en voiture, M*»® de Sol^ge^ se fit apporter de nouveau Fenfant de Rosalie qu'elle avait beaucoup caressé le matin; elle le couvrit de baiser s«
Pendant la route , j'étais attendrie ; M"*® de Sor lages avait Fair pensif; nous fïùnes quelques temps sans parler. — Maman , dit enfin Sidonie , je suis bien contente d'aller voir ma sœur; mais je tremble de dire devant elle quelque chose qui la chagrine. Souvent mes paroles m'échappent; je n'ai jamais vécu qu'avec des gens heureux; je serais désolée de blesser une sœur dans le chagrin. Ma mère embrassa Sidonie. — Ne craignez rien , lui dit elle, votre sœur est si résignée, si douce, que vous ne pourrez la blesser. — Non , mais l'aflBiiger peut-être. —Rassurez-vous encore ; avec un cœur comme le vôtite, ma chère Sidonie, on respecte involontairement la peine des malheureux.
Nous arrivâmes , nous entrâmes dans le couvent. Sidonie regardait ces portes massives, ces murs élevés , ces grilles , ces cloîtres longs et sora-
bres; elle était interdite, tremblante; elle nie don* nait le bras sans parler. M"*® de Solages nous fit rester un moment dans le corridor qui conduisait à la chambre dé sa fille; bientôt elle iibus appela* *— i Embrassez-vôus , mes en&ns, nous dit-elle» Rosalie se laissa serrer dans mes bras : eUe reçut nos caresses avete tristesse et douceurj elle était baignée de larmes; ses yeux n'osaient se relev^éi* sur nous; Ma mère nous fit asseoir; et^ pour noua aider à nous remettre, elle parla de Fenfent de Rosalie^ de nos sœurs, de leurs maris» Pendant ce temps , Sidonie regardait la chambre obscure et truste; elle soupirait et s'efforçait de retenir ses larmes; RosaHe colnmençait à se calmer; elle vit l'émotion de notre jeime sœUr ; elle en fut touchée* -^ Je vois votre pitié y lui dit-elle ; je vous en remercie. -^-^ Voyez encore plus mon affection ^ mon estime pour votre courage , lui répondit Sidonie. — Oui, mes enfans, dit M™* de Solages; montrez tous les séntimens qui vous remplissent; ne yotis efforcez plus de cacher ce que vous éprou' Vez.
Dès ce moment, nous n'eûmes plus de féserve* Rosalie parla de sa douleur et de son repentir i j'exprimai la juste compassion qui me rempHssait« i^jme jg Solages , avec la force que lui donnait sa conduite sans tache, parla de vertu, de sagesse^
BANS LÈS iDËStm:ÈEà ]l[tJ]ri[ÀIJ^Ëâ. ïït,
*t ûotiS pénétra d'un profond respect; jamais cette femme éloquente ne m'avait Êdt plus d'impression que dans ce lieu de douleur. Il était des momend -où Rosalie consternée semblait écouter la voix de Dieu même; je souffrais de son humiliation ; je voulus l'adoucir; je voulus pallier sa Êiute ; je dé* plorai la funeste influence de certaines positions; î'accusaile sort.— , je sentis que je me perdais dani^ des sophisines, que ma pitié m'entraînait....» M™® de Solàges me r^rde d'un air étonné; bientôt elle se loontre mécontente , irritée. — Est-ce vous qui parlez, Julie? Est-ce vous qui, par un tel langage, démente^ votre conduite et vos principes? Quoique intimidée par ces mots sévères, je ne me désistai point encore ; je peignis les sé- "ductions... — - Et où seraient les vertus sans elles ^ interrompit M*^® de Solages? ... — *I1 est du moins^ osai- je ajouter, bien des femmes plus coupables... <— Elles ne sont pas mes filles , dit ma mère d'un ton terrible; elles ne furent pas élevées dans le séjour de Fhonneur, en^tourées de vertus, mariées avec des hommes sages* Il est, dites'-vous, des femmes plus coupables! Auriez^vous l'intention d'abaisser jusques à elles les regards de Rosalie? Croyez-vous ainsi la consoler ? Voulez-vous , par une telle comparaison , rempecher de s'accuser et de se punir? Ah! laissez- la plutôt se répéter que,
ÏI5 ÔËS cojitt>E^sÀ'rtoifrs
pour Rosalie de Solages, une seule &ute est liii grand crime ! Elle est ^lus heureuse avec son re-» pentir amer et juste, qu'elle ne pourrait l'être avec tous les subterfuges de votre tolérance; et ce n'est qu'à l'aide d'un tel repentir qu'elle reprendra ses droits , sa force et son bonheur.
— Pardonnez-moi! m'écriai- je...; et un mouvement d'admiration ïne fit tomber aux genoux 4e M"*' de Solages; je reconnais mes torts, je leâ rér tracte; je n'avoue que vos sentimens siiblimes.
Ma mère me releva, me pardonna, et revint avec moi au ton de la bonté et de la tendresse.
La journée se passa trop promptement potu* nous, et siur-tout pour Rosalie. Ma mère, apréd lui avoir parlé avec force, la caressait avec douleur ; elle versait tour à tour dans le cœur de son en&nt, la raison et le repentir, le courage et l'espérance.
Avant de partir nous rendîmes une courte Visite à la supérieure : c'était une femme respectable. Rosalie la bénissait , et s'en Êdsait chérir. Ma mère nous présenta, Sidonie et moi, à cette bonne parente. Elle connaissait la famille de Sidonie j elle voulut savoir aussi quelle était la mienne ; je répondis à ses désirs. -— J'ai connu votre mère , me dit-elle, femme estimable, douce, qui versa des larmes dans ce couventé Ces mots excitèrent
DANS ILES DESTINÉES HUMAINES. Il3
une vive curiosité dans mon esprit, maislTieure de nous retirer était venue , et la religieuse était pressée de se rendre à ses devoirs.
Nous partîmes. Quand nous fâmes en route, M™« de Solages prit la main de Sidonie. — Vous êtes triste, mon enfant, lui dit-elle. — Je l'avoue, ma mère 5 Rosalie paraît si bonne et si malheureuse ! O mon Dieu ! quel sort ! quel triste séjour! que de privations et quelle longue épreuve! moi, qui trouvais deux jours de chagrin un temps si long! *— Vous avez raison, ma fille, de plaindre votre sœur. 11 est bien dur sans doute, au plus bel âge de la vie, dans une position brillante, envi-ronnée de plaisirs et d'hommages , il ^st bien dur de venir se renfermer dans un cloître solitaire, au fond d'une triste cellule , de s'environner de pauvreté et de pénitence, de vivre toujours seule avec ses larmes et ses remords. •^-* Arrêtez, ma mère, «'écria Sidonie ; ce tableau est trop déchirant et trop vrai. -^ Oui , ma fille ; mais Rosalie vous a dit qu'elle serait bien plus malheureuse sans ses expiations et ses larmes ; elle Vous "a dit que sa seule consolation était d'avoir été punie, et qu'elle ne retrouverait la paix qu'après avoir traversé ce temps d'épreuves et de douleur.
• Oh! oui, dit Sidonie, je le crois; ce n'est pas jaussi d'être au couveut ^e je. la plains le plus, 3. 8
Il4 TOES COMPlSNSAtlOm
ce n'est pas même d'être privée de notoe boixbeur; c'est... Sidônie n'acheva pas, et elle rougit de pudeur.
Que tu rae rtods heureuse ! ' lui dit sa mère en l'embrassant avec ardeur. ^— Je vous ai pourtant affligée. — Tu ne m'affligeras jaipais profondément. — Je le jure , dit Sidonie; j'ai de plus que RosaHe son cruel exemple , et le nt^le exemple de
mes sœurs.
Le lendemain de ce voyage, M. de Solages me rencontra dans le parc. •'— Julie , me dit-il , voud êtes tombée Vhier dans un piège que votre bouté et votre esprit vous tendaient à la fois. U ne Êiut abuser ni de ses talens ni de son cœur , sur-tout qu^yad on parle de la sagesse. Je sais, ajouta-t-il, que vos intentions étaient généreuses ; je sais que vous avez promptement rétracté vos erreurs : je ne veux point vous faire de reproches; je veux seulement vous dire que j'ai eu un moment de peine. Yos opinions me sont d'autant plus chères que
vous possédez toute mon estime Mon père me
tendit la main; je la pressai sur mes lèvres, et j'exprimai, trop faiblement au gré de mon cœur, ma reconnaissance et mon respect.
' M. de Solages venait de s'éloigner , lorsque sa 'femme vint me rejoindre. — Qière Julie, me dit-
J9ANS LES 9ESTIIf£ES HtmAiNES. Ii5 <
elle, je vous* ai Êdt gronder/— Oh ! je tous en re- j
luercie, lui répondis je; il est si glorieux d'être \
dirigé par des cœurs comme les vôtres ; une leçon i
de vous est si prédeuse et si imposante ! — Tous savez, ma chère amie^ que je rends compte cha- ' que soir, à mon épotu, de toutes mes pensées, de toutes mes paroles. Notre joutfiéé dliier était trop intéressante pour rien oublier. J'ai dit à vblre père le tort que vous aviez eu pal^ uiïe intention trop indulgente ; je lui ai dit aussi l'irritation que j'avais mise dans ma réjponse, au lieu du calme et
de la fermeté, qui auraient suffi. J'ai avoué ce tort comme le vôtre , JuKé; et j'ai été blâmée comme ' vous. Echangeons un doux pardon, ma fille.... Et, eu me parlant ainsi, cette femme excellente me çerra dans ses bras. Elle ne m'inspira jamais plus d'admiration et de tendresse.
Enfin , le temps approcha où nous devions revoir l'époux de Rosalie. Ma mère était agitée. Pour se calmer , elle causait souvent avec moi. Toutesmes sœurs s'unissaient à Ses tendres vœux. — Mes chères filles, nous dit-elle un jour, je touche à l'un des momens les plus importans de ma vie. Je vais partir avec M. de Sofeges ;' nous allons au-devant de notice digne gendre... Je me sens inquiètej je crains les émotions trop fortes. M. de
n6. MS COMPENSAtlOïtS
Solages me permet d'emmener xme de mes fiUes^ qui de vous veut m'accompagner pour me soutenir et peut-être me soigner ?..v. Chacune de nous s'empressa de s'ofïrir. Mais bientôt , par un concert généreux, mes sœurs me cédèrenit la préférence la plus touchante. *— Allez, me dirent-elles, TOUS avez plus de force que nous, et vous n'avez point ici de devoirs à remplir.
Nous partîmes. «Tétais - glorieuse de voyager «ntrjB M. et M™® de Solages. Nous restâmes plusieurs jours dans la ville où était Rosalie. M. de Solages y possédait une maison. Nous allions passer le plus de temps possible à préparer RosaUe au retour de son époux. M. de Solages n'avait pu connaître le moment précis de son arrivée; la' mauvaise saison rendait les voyages difficiles; et le désir de recevoir son gendre, joint au besoin de ménager sa femme et sa fille, avaient engagé mon père à prendre plusieurs jours d'«vance.
Il profita de ce temps pour aller voir une partie de ses biens qui étaient dans le voisinage ; le soir^^ lorsque nous revenions du couvent, il écoutait, avec un profond intérêt, nos fidèles récits. M°*® de Solages peigaait, avec une vérité touchante, les douleurs, les craintes, le repentir de Rosahe. — Elle est pour toujours rendue à la sagesse, disaitelle. Elle est si inquiète, si désolée! elle attend
DANS LES i)ES'ErarÉES HtJMlINES. ttj
son arrêt avec tant, de soumission et de respect!; M. de Solages, pour toute réponse , sarrait la maim de saJfemme^ et accordait ime larme à la tendresse et à l'espoir.
M™*^ de Solages^ avait voulu - emmener Fenfenfr de Kosalicr^ non pour elfe^ mais pour son père* M. de Sôlages ne l'avait pas^peirmi». -^ Nous ne devons rien, employer, avaiS-il dît, pour^a^gneE, l'indulgence de ae; j0une • homme. . De& rapports sincères .^ur 1^ conduite de Rosalie ^ le- j;ée»t iclé sa constance d^ns ses épreUrYe^j dans -ses irieinérds^ voilà tout ce que nous avons le droit de faire. Remerdons Dieu d'avojp repdii son, i^pentk assez profond pojir npus fournir; lea.soul^viHoyfUEi^jque l'honneur nous laissait d&Pts sa triste eai^e ^
Ah ! JM. de Solages avait raison : le repentir de KosaUe était profond ; U ^e pouvait avoir plua de constance et de, force ; li^ès.t oe que )e ; me plaisais ^ à répéter devaAt. elle j)our consoler §a mère , pour la souteniir ellerniem^^par l'espoir du pardon; et elle me répoad$it d'une voix tremblante : — ^Que la volonté dé> Dieu s'iaceem^î$se ! Je n'attends rien q|Uede l'indjilgencQ et de Ja pitié*
lia bonne supériejure était souvent avec nous; elle nous parlait da la résignation de Rosalie. -^ Jamais, disaitTelle^ je n'ai rien vu d'aussi bpn, d'aussi soumi$^d'anssi «intéressant, cpie. cette chece
IIÔ DES COMPENSATIONS
infortunée 5 et pourtant j'ai vu bien des peines ^ bien du repentir , biei^ des larmes !
Je rappelai à la %onne religieuse qu'elle avait consolé ma mère; je la priai instamment de me' raconter ce qu'elle savait de son histoire : elle y consentit avee bonté. Mais rien ne pouvait interrompre ses premiers devoirs. -— Celui de vous satisfiâre, njie' dit^elle , doit être placé au nombre d^iqe^ douces récréations. Veûez dans ma cellule à >rtfeeràe qui leur est consacrée.... Je m'y rendis, et j^xrbtinrJe récit suivant.
• Votre mère était plofigéè îdans la plus vive dou: leur lorsqu'elle vint «1 ce lieu : elle y fat conduite par im trère qu'elle appelait «on tyran. Je vis bientôt qu'il méritait ce^ titre. Votre mère , pour m'en convaincre j me fit ïe*¥ééit de ses peines. Restée orpheline très jëuncf, elle avait passé sous la tutelle 5 ou plutôt sous le joug de ce fi'ère dénaturé, qui, par «on avarice et ses msmvais traitemens, avait rendu son enfance Itèd màlhièureuse. Parvenue à l'âge de dix-^huit ans, sa beauté avait passionné un homme très riche , mais qu'elle n'aimait point. 'Elle aiFaît; ddnné secrètement son cœui^àun jetme holiîme digne de son amour; elle l'avait épousé, et l'avait suivi" en Italie, pour échapper aux persécutions • de Son frère et de
PANS LES l^TINÉES HUMAINES. I Xg
Hiomme qui, en. flattant son avarice, l'avait mis dans ses intérêts. Elle devint mère en Italie; elley attendit l'âge d'user de ses^ droits. Elle revenait en France avec son mari et son fils, lorsqu'elle fut accueillie par une aflfreuse tempête : elle vit périr tout ce qu'elle chérissait. Sauvée par miracle y elle fut jetée sur les côtes de Provence 5 et.M:rachéeà la mer par un pauvre pêcheur j qui la porta^ privée de sentiment , dans sa cabane , et qui se hâta d'aller chercher pour elle les secours des sœurs de la Charité. Elle fut long-temps en danger de mourir , et sa raison même resta long-temps afiàihlie. Cet événement se répandit ; une femme jeune et belle avait , disait-on , fait naufrage sur les côtes de Provence, Votre oncle , que la cupidité , la haine et la vengeance rendaient inquiet, voulut Bavoir si cette infortunée n'était point sa sœur. 11 la reconnut, abusa de son malheur, de sa faiblesse , de son indigence, pour redevenir son maître; et, afin qu'elle ne pût lui échapper dc: nouveau, il la conduisit dans ce couvent. Je, n'en étais point alors supérieure ; je n'y avais d'autres droits que ceux des prières et des larmes. J'adoucis^ autant qu'il me fiit possible, les chagrins de votre mère; je contribuai au retour de sa santé et de sa raison; mais , naturellement douce et faible, ses malheurs l'avaient rendue encore plus craintive , plus facile
à eflrayer. Son frère la faisait trembler. Une seule consolation, une seule pensée ftigitive trompait quelquefois sa douleur. Si mon mari et ïnon fik vivaient encore! disait -elle..... Hélas! Elle reçut bientôt la triste confirmation de leur sort; son frère lui en produisit un acte terrible. Elle ne fornja plus alors qu'uti vœu; ce fut de rester dans la retraite, de se consacrer à la solitude et à la religion. Son frère parvint à l'en empêcher. To^ijours sollicité lui-même par Thomme qui s'était passionné pour votre mère, il renouvela ses propositions , menaça , s'emporta , supplia , fijt tour à tour les scènes les plus vives et les instaaces les plus pressantes. Votre mère, qui résistait à peine à la colère , était encore plus faible contre les supr plications; et son frère, à qui de grands biens étaient offerts, ne les épargnait pas. C'çst ainsi que votre mère fut vendue. Heureusement , M. de RoseUe était meilleur qu'un tel marché ne devait le faire attendre. Votre mère ne ftit ni malheureuse ni heureuse. Sa seule joie fiit de vous donner Iç joiir. EUe mourut bientôt après ; et votre père, qui ne lui survécut pas long-temps, vous confia , avec tous ses biens, à celui qui ayait été^ pour votre mère , un tuteur si cruel.
Voilà, ma chère fille, dit la respectable supérieuie, ce que j'ai su de votre histoire. Votre mère
Dans les bestineès humaines. î^i
était bonne, douce, tendre; votre pè^e avait, diton, de belles qualités; vous devez donner des
• larmes à leur mémoire et à leurs peines.
, Je remerciai la digne amie de ma mère; un
' ten^e intérêt lui .fit désirer de connaître à son
^tour les principaux évènemensde ma vie; je m'çmipressai de Içi satisfaire ; elle fat frappée de la
. ressemblance dé ma position avec celle de ma mère. Le même homme, dit-eUe^ vous a feit éprouver là mémp tyrannie; mais vous étiez soutenue par votre caractère et votre courage , tandis que votre mère était accablée par sa timidité et sa Êiiblesse. Bénissez Dieu pour les avantages qu'il vous a accordés ; remercies^de sur-tout de vous avoir Mt chérir Ja sagesse ; Famoùr de la sagesse est le preniier des biens,
Je quittai la bo^ne religieuse, j'allai rejoindre M™® de Sokges ; - je trouvai un doua; plaisir à lui répéter tout ce que je venais d'apprendre.. Ce récit
' fit une divçrsioa salutaire à l'émotion dont elle ne pouvait se défendre. Mais Rosalie , placée auprès de sa mère, ne put, malgré son amitié pour moi, donner son attention à mes paroles.
Je terminais mon récit , lorsque M™® de Sojages reçut un billet; de son mari, rr- Revenez avec Julie, lui disait^il* Rosalie tressaillit, *— Il est aïrivé, s'écria-t-elle.
Son tremblement nous eflfraya ; je courus chercher la bonne supérieure; ses regards, ses caresses prévinrent les inquiétudes de M*"® de Sciages. ^- Spyez traînquille, dit-^lle, je ne la quitterai pas; je prierai auprès d'elle , je la soignerai; Dieu me fera la grâce de la calmer.
Nous nous arrachons des bras de Rosalie; M™® de Solages avait aussi besoin d'être calmée. Je n'épargnai pas mes soins.
Nous arrivons à la maison de M. de Solages ; nous voyons plus de monde dans la cour , des domestiques inconnus, une voiture de voyage. Ma mère, se pressant contre moi, tremblait comme sa pauvre Rosalie.— *• Ma mère, mon amie, lui disje, rassemblez vos forces; il est arrivé. Aces mots, M*"® de Solages fait un mouvement très vif, m'embrasse , essuie ses larmes , et commande à sa grande âme le calme et la dignité.
Nous entrons. Mon père était debout ; je vois l'époux de Rosalie; ce jetme homme dépasse encore le portrait que mon imagination s'en était formée; ses traits pleins de majesté et de force, auraient très bien représenté le courage et l'honneur.
11 s'avance vers nous. — ^ Ma mère, dit-il à M°^® de Solages, je sais combien de reconnaissance je dois unir à mon respect. O mon fils! nous ne
ferons jamais assez pour vous. Je regrette de n'avoir point partagé avec M. de Solages , la satis&o lion et l'honneur de vous recevoir.
Ils s'embrassent tendrement ; tous les deiix sont émus;. mais tous les deux sont aussi forts que bons et sensibles.
M. de Solagés me présente, me nomme. — Je vous ai envoyé, dit-il, le récit de son histoire, et la peinture de ses qualités; c'est nous tous qui l'avons choisie pour accompagner M™ de Solages.
I^'époux de Rosalie me fit l'accueil le plus honorable; il remercia mon père de lui avoir amené une sœur pour laquelle il était plein d'estime , et dont U espérait se faire chérir. Il prit ensuite la main de sa mère, parla de sa santé du ton le pluâ tendre.
— Permettez-moi de vous demander, lui dit, 3\jme de Solages, si vous êtes arrivé depuis longtemps? — 11 n'y a qu'un instant, répondit M. de Solages, qui comprit le motif de cette demande ; nous n'avons encore parlé que du bonheur qu'é* prouvent des hommes de bien, en se trouvant après une longue absence ; nos sentiiïiens mutuels sont les seuls que nous ayons encore exprimés.
Je crus qu'il me ccmvenait alors de me retirer; je iTie levai... ; mon firère me retint; *— La confiance
4e M. de Solages^ me dit-il, doit vous garantir la mienne; je vous prie, ma sœut, de l'accepter toute entière; ^'ouvrirai sans réserve mon cœur devant mes parens et devant vous. .
Je m'inclinai; il se fit un profond silence.
—• Ma mère , dit l'époux de Rosalie , vos soins pour tout ce qui m'est cher ont-ils obtenu le succès, que méritent vos vertus? — Je crois mes vœux exaucée, dit M™* de Solages. — • Et vous, mon père? — ^Les miens le sont aussi; mon cœur s'en est rapporté à ma femme , à ma fille , et à une autre femme estimable -et sage. -^ Vous n'avez donc point enc(»:e vu Rosalie, dit le jeune homme d'une voix émue. -«-Non, mon fils, je n'ai point vu Rosalie. Son repentir était trop grand pour ne pas toucher un père ; et ce père n'avait ni pardon ni espoir à donner sans vous; — 'Homme respectable, dit le jeune homme, demain je vous rendrai votre fille... — Grand Dieul s'écria M*"® de Solages , ma fille mourra de reconnaissance; sa mère en est accablée. --^ Mon fils , dit M. de Solages, consultez vos- sages principes ; ce qu'ils vous permettront d'accorder à l'indulr gence , sera payé par nos cœurs, reeonnaissans.
Mon père fiit obligé de sortir pour se oalmer; je ne l'avais jamais vu dans, cet état de bonheur et de trouhlef. J'admirai cette union de la bonté
DANS LES DEStlNÉEÔ HUMAMES. taS
et de la sagesse; que sa conduite envers son gendre me paraissait noble et touchante ! Tant de dé- ^ ference, tant de respect de la part d'un homme si fort, si accoutumé à l'autorité !
Le soir, M. de Solages demanda à son gendre à quelle heure il ordonnait que Rosalie sortît du couvent. •— A l'heure qui conviendra à ma mère, répondit'^le jeune homme.
Le lendemain , ma mère ne fut point en état -de se rendre auprès de Rosahej je fus chargée de la remplacer. Qière et malheureuse Rosahe ! quelle Commission douce et cruelle ! je la trouvai accahlée, mourante. Elle n'aura jamais la force de Vous suivre , disait la bonne supérieure , en priant pour elle. Rosalie ne parlait pas , ne pleurait pas ; elle tremblait , pâlissait ; sa tête tombait sur mon épaule; elle me causait les plus vives craintes. J'espérais que le mouvement de la voiture lui ferait du bien; je le lui disais; je lui faisais des caresses; je cherchais à la rassurer... Elle n'entendait rien.
En arrivant nous fiâmes d'abord reçues par ma mère, qui lui tendait les bras. — Je vais donc le voir , dit-eUe d'une voix faible... — • Ma fille, re- : ffiets-toi , repose-'toi avant d'entrer. — Mais s'^ l'ordonne!... —Ma Rosalie, tu n'es pas en état de paraître. — O ma mèire! vous tremblez, dit Ro-
salie d'un ton sombre et résigné ; elle leva le yeitt au ciel, en joignant fortement les mains... Je vou^ drais savoir mon sort , ajontà-t-elle avec une douceur détïhirante.... Oh ! si du moins avant de mou^ rir, je pouVais entendre une fois le mot de par-* don!... •*- Je n'y ptds t^r, s'écria M"**' de Soulages; elle se lève ^ ouvre une porte voisine, elle entre en disant d'une voix étouffée : Mon fils^ Voilà cdle que vous avez demandée, que vous m'avez ordonné d'amener devant vous... Ma mère &isait un effort terrible ; M. de Solages s'empresse delà soutenir; et moi, je m'avance en soutenant sa fille... Le jeune homme fait quelques pas ; ses yeux, ses traits, peignent encore les combats qui troublent son âme.... Sa voix entrecoupée Êiit entendre ces mots : Est-ce vous , Rosalie ?..o -^ — Estce la voix d'un Dieu de miséricorde , dit RosaUe , en baignant de pleurs les pieds de son époux.... Elle s'eflforce de lever les yeux.... Oh! dit-elle, je ne le vois pasi un nuage me dérobe sa bonté... ou sa colère... ,
Rosalie va s'évanouir... Son mari se penche sur elle..., la pi:end-dans ses bras...; je te pardonne, Ros^e..; tu' es rentrée dans mon cœur.... Etroite-
ment serrés, ils se relèvent ensemble M*"* de
Solages est trop émue; elle ne peut exprimer ce qu'elle éprouve ;^ et M. déISolages, profondément
DANS htS DESTINÉES HUAfAINE^é Ï^'J
%ens}hle à ce tableau du repentir dans les bras de Tindulgence, s^écrie : Grand Dieu! mon fils est votre image ; qu'il soit révéré conmie vous !
M"^*^ de Belval suspendit un moment son récit ; «es auditeurs avaient besoin , comme elle , de se reposer de l'émotion que leur causait une scène si iiftéressante.
Je n'essayerai point, mes amis, continua-t-elle , -de vous dépeindre la douce félicité de Rosalie , malgré sa pâleur et sa faiblesse, les tendres égards de son époux , la joie profonde de son père et de sa mère, et le contentement de toute sa famille , lorsque nous rentrâmes au château de Solagesj vos cœurs devinent tous les sentimens que dans des positions semblables vous goûteriez si bien. Depuis ce moment, tout ce que l'âme la plus ardente peut imaginer de bonheur , d'affection et de vertus , se réunit autour de moi.
Mais hélas ! je fiis bientôt obligée de quitter ce château de Solages , où l'on me traitait avec def égards et une tendresse dont j'étais si glorieuse et si heureuse. Mon mari revint en France 3 je le priai vainement de venir voir son père; il m'ordonna de me rendre à sa tei're de Belval'; et le reftis qu'il fit de venir me chercher lui-même fiit pour moi d'au triste présage. Je fus bien aflBUgée
I!28 Des COMPEIfSÀtlÔNS
en me séparant de sa fiimille ; je reçus avant dé partir les témoignages de rattachement le plus tendre j on fit les vœux les plus ardens pour me revoir bientôt. M. de Solages, seul, n'exprima point le même désir j il se contenta de me dire : — « Allez à vos devoirs, ma chère fille j n'ouhUez point que vous m'avez pénétré d'aflfectîoh et d^estime j que ces sentimens d'un père vous Raccompagnent et vous soutiennent; ils ne vous manqueront jamais; vous les mériterez toujours.
J'entendis le sens de ces nobles paroles; elles rempUrent mon âme de consolation et de force. La fille de M. de Solages, répondis-je à mon père, est trop heureuse et trop fière pour jamais descendre du rang que lui donne cet auguste nom.
Je partis; j'arrivai au château de Belval peu de temps après mon époux; il mit dans son accueil moins de plaisir de me revoir que d'humeur de ce que je m'étais fait attendre. Je lui tetrouvai le même fonds de caractère ; de la légèreté dans les principes ; souvent de la violence dans les mouvemens; quelquefois aussi des intentions généreuses; mais elles ne duraient qu'un instant. 11 revenait mécontent de son voyage, détrompé de toutes les espérances de plaisir, de fortune çt de gloire; ayant, disait-il, beaucoup à se plaindre des hommes, du sort, delà nature; en un mot, chagtin etmi^
santhrope, comme le sont tous les hommes qui^ par erireur d'opinion , autant que par vivacité de , içàractère, ont exagéré toutes leurs espérances^ et, pour cette raison , n'ont su modérer ni leurs actions ni leurs désirs.
Quel sujet de réflexions pour moi qui revenais du château de Solagesl
Mes amis, je passai au château dé Belval plusieurs années , dont je né vous raconterai point les détfiôls} je Vous dirai seulement qu'exposée plus que personne aux effets malheureux de l'en-*; nui et de l'inquiétude dont mon mari était détore j j'eus la douceur dé tenir les promesses que j'avais &ités à son père-. Je reçus d'aiUeurs jfréquemment, pour ma consolation, 4es lettres de M™* de Solages j mes soeurs m'écrivaient aussi; J9 me croyais àii miUeù d'elles en lisant leurs lettres charmaiitéSé Sidonié m'avait promis <te ne pas ou» bHer k Scène la plus légère , de mé transmettre jusquès aux moindres paroles dé M; dé Solages; elle remplissait cet engagement avec exactitude j je remplissais de même celui que j'avais pris avec IVI^e de Solages dé lui confier tous mes sentiméns* Je lui annonçai que Mi de Villàriél s'était établi en Amérique ; c'était de M. de Belval que je te^ nais cette information. La jalousie étant un ûmt naturel de son humeur , il n'avait point voulu m#
i3d ms cùvÊPt^sÂ^to^^
communiquer la lettre par laquelle M« deTilîaï^ ^el nl'appreiiait sa résolution , et m'en disait les •motifi. M. de Belval déclnra même cette lettre sous mes yeux, en me (Usant que puisque M. de Villarzcl était parti -et se portait bien , je n'aurais jamais besoin d'en savoir davantage. Ge< moment ^e dureté et d'injustice fut un de 'Ceux où moti «ceur soumis, mais non insensible, répondit le inieux à la confiance de mon père.
Je n'avais encore pour compensa^on de mes peines que le souvenir dti temps que j'avais passé au château de Solages , et les lettres que j'en recevais, lorsqu'une joie inespérée vint remplir mon cœur. Je devins enceinte ; M. de Belval partagea mon bonbeur. Mais ce sentiment même ne pouvait être que fugitif dans une âme dont l'inquié^ tude dévorante semblait êti^ devenue la fimeste nature. Malbeureuseroent elle commençait à paraître justifiée par les évènemens qui se préparaient. Lés orages révolutionnaires disaient enten-; dre leurs préludes sombres. M. de Belval, trop irritable pour supporter les premières attdntes de l'esprit séditieux , et trop ardent pour ne pas saisir avec avidité les grandes occasions de mouvemens et d'aventures , voulut absolument émigrer j j'essayai vainement de le retenir. Mais j'avoue que je n'insistai plus, lorsqu'il me proposa d'aller
DANS hZS DESTINil^a HUMAIITES. |3xl
attendre flè nouveau au château de Solages, et ma délivrance 9 eila fin d'une révolte qu'il cf oyait devoir être étoufiee en très peu dq tempe. J'osais ne pas partager cette espérance ;■ mais je pensais bien davantage au bonbeur de revenir auprès de mon père ; j'étais pénétrée , d'un contentement céleste en pensant que mqn en&nt naîtrait dan$ le séjour dç toutes les vertus^ et en recevrait l'influence.
Je fiis accueillie et traitée au château de So^ lages comme je devais l'attendre. Ma mère me combla de soins et de bontés Ce fut la bonne Emilie qui reçut mon en&nt dans ses bras, et qui^ la première y le plaça sur son berceau^ die pria sur. ma fille; elle demanda à Dieu de la rendre digne du nom de Solagesj elle voulut être sa mai;,'raine, sa protectrice; et les tenues vœ]ilx de cette femme excellente me pénétrèrent d'un religieux espoir qui se réalise chaque jour.
. . . M™® de Belval fut interrompue en op moment par la reconnaissance et les caresses d^^ sa chère Emilie. ËUe continua ainsi :
Je passai un an au château de Solage9; la révo-, lution, au Heu de rétrograder , &isait chaque jour des pas terribles. M. de Belval retenu dans les pays étrangers plpus long-temps qu'il ne l'avait
l33 DES COMPENSAllOVS
cru, mak se persuadant sans cesse qu'il rentferait bientôt en France, et que la crise qui Vy ramàie^ rait allait s'effeôtuér , ifbtls ^j^fFèla , moi et sa fille» Je devais lui tfenJr <x)mpte de ses moti& , et ne ja*' mais lui reprck;l>er ses illusions.
Je ne vousxlirai point ce qùenbus eûînçs à spup frir de privations et de pdnes; cette partie de mqn histoire e^ la mêtoe que celle de presque tous les émigrés. Nous passâmes quatre années bien ^cruelles ; M. de feelvâl, toujours trompé dans I5es espérances, tantôt s'irritant de ce que sa cause était le jouet 4es cours étrangères, tantôt accusant les cbé& -de son parti d'inhabileté , de trahison, ou d'imprudence 5 et moi, livrée sans cesse à de mortelles inquiétudes sur le sort de mon mari et sur celui de mon enfent.
Enfin le moment étant veûii où les émigrés , çibandônnés par perfidie ou par faiblesse, n'eurent plus rien à attendre que de la générosité du vain-* quéur-, -nous rentrâmes en Fraïïùe* Ce fiit pour moi un moment de joie bien vive^ mais ce ne fiil qu'un moment. M. de Belval ne trouvant, à son retour, pour prix de son dévouement, quel'a-^ ïiéantissement de presque toute sa fortune, ne garda jplus de modération dans son humeur et dans ses plaintes. Mon devoir fut de porter, sans
l!»tirmiire 9 la peiçie.de ses malheurs et dç son im-ç prévoyance; mon occupation fré({uente^ et cîruell^fiit d'adouciç son. désespoir. .
Un jour^ il me jetait dans Fièffiroi parime^cèiietrès violente, lorsquWe lettre m'est remise; j|: mArfiffraçhe^^ l'ouvre y^ n'en lit que. les premiers , mots, et la met eA pièces. Elle. était de:M. de Vilr làrzel. Je ne pus me défendre^ d'un secret senti- , ment de plaisir en recevant de;5 nouvelles d'un> ami si cher que je croyaisperdu, Mais.mpn mari, ^ 4ônt l'irritation et 1^. fureur Ae demspidàient que des prétextes , qui ,, d'ailleurs, m'aimait encore,^ quoiqu'il m€t rendît hiçn. malheureuse, s'empjprtacontre mdi et cpntre, mon ami . d'unie, manière > épouvantahle j j'essayai vainement, de le calmer.; ■ il ne répondit à me^ larmef et à mes prières , q^
par de3 iipprécations ejt de^ menaces cpû me firent;
frémir.
Je ne répondis point à M. de Villarzel. Jç fop- .
mai le^désolant espoir de lui perçuader;^ paiimon.
i^ilence^quo'je n'e?tistiais pljis*..
Un mois s'était éocxulé depuis. sa. fatale lettre; je .
commençais. à. tranquilliser. mon cœur^ en nup.di--..
sant : c*en e3t feit; j'ai étouffé ma. consojation la.
çlus chère; jèstiiâ en pait avec. mes i^evoirs. Mon mari ne me parlait plu;5 de M. de Villarzel ,
et a son irritatioa cpnvujsive avait succédé im.
conservant la vôtre Je vous recommande ma
femme et ma fille.... Qu'elles pardonnent à, ma mémoire! Que mon père!....
C'est en prononçant ce nom sacré que mon mari rendit le dernier soupir... Je ne puis continuer !...
O mon cher frère! mon histoire «st maintenant la
vôtre !
M. dç Murville prit la main de M"^ de Belval j tous ses amis, étonnés, çt encore plus attendris , la prièrent de s'arrêter, et se disposèrent à exxr ^endrç le récit de son frère.
I J ,ilUi
PISTOIRE DE M, PE MTOVH4^.
Vous savez ^ mes bons amis , nne Men grancha partie du commeneement de mon histoire ; je stw cependîpit obligé d'y revenir, pendant quelque» instans , pour expliquer ce que ma sœur ignorait» J'ai su, par le respectable ami dis mon père, par ce digne tuteur dont j'ai épousé la fillfe pour» réparer une &ute , j'ai su quelques détails surl'événement cruel qui avait séparé mes parensw Mon père, au moment du naufrage , avait cherché d'abord à sauver ma mèrej il l'avait placée 4ans une chaloupe j il était rentré dans le vaisseau pour me prendre ; et , me serrant fortement dans ses bras, il allait descendre de nouveau dans la chaloupe, lorsqu'un afireux coup de vent la dé* tache, et l'emporte bien loin du vaisseau, qui, lui-même, arrache ses ancres 3 la chaloupe échoue sur lerivage; et le vaisseau, rejeté en pleine mer, dérive sans cesse , fiiit eau de toutes parts, va s'engloutir^ lorsque nous sommes rencontrés par un
l3& MS COMPENSATIONS
yaiisseau anglais qui se rendait à livoumey et qui parvint à recueillir quelques-uns de nous. Cest «insi que mon père ,et moi nous rentrâmes en Italie^
Quoîicpie mon père eût bien des raisons de croire ma mère perdue dans les flots , il lui restait une feible espérance de la retrouver; il se hâta de revenir en Franee, et de faire , sur la côte la plus rapprochée du Heu- du naufrage, toutes les recherches possibles. Elles furent vaines. On lui dit qu'à la vérité une jeune femme avait été jetée sur le rivage, et qu'elle avait vécu quelques jours; mai^ que bientôt eHe était morte dans les bras de son frère, qui aecusaijt son mari de sa mort , et, pour la venger, voulait &ire casser un mariage dont les formes étalait insuffisantes. Ces bruits, répandu3 à dessein., eurent l'efiet désiré. Mon père s'éloigna avec moi, voulant du moins conserver à ma naissance des droits Intimes. Il na^e conduisit en Al^ sace, où il avait un ami intime ; il me remit à ses tendres soins, me donna le nomdeYillarzel, pourme soustraire a la haide de mon oncle, et mourut, bientôt accablé de ses chagrins.
Voilà, mes amis, tout ce que je sus^ alors d^mon histoire. Mon père avait laissé d'assez grands biens , mais en désordre ; mon tuteur m'aida à irentrer dans <?es biens. Vous savez qu'une &ute
DAN$ LES I^I^TnsiES WmàXSK^ l^Q:
bien grave m^éloigBa eBsidte de cet homme res<^ pectable; que je^ fos obligé de prendre un état^ dont je m'efforçai de bi^n remplir les devoirs ; que je rencontrai, sans les connaître, ma chère sœur et mon oncle barbare; qu'il m'avaj;t accueilli sous le nom de Yillarzel, qui lui était inconnu; que Je comte de Belvàl , en lui faiisant des ofl&es bien plus brillantes que les miennes.^ l'avait promptement décidé à me repousser; cpie j'avais épouse la fille de mon tuteur, et que bientôt je l'avais perdue. C'est de ee moment ,^mes chers ami3, que ye dois reprendre avec suite mon histoire.
L'a£fection pure et tendre que m^ispirait M"** de Belval, m'invita à lui écrire; je reçus des réponses pleines de sagesse. Lorscpi'elle fitt au ehateau de Solages, je lui écrivis encore une foi^; mais, comme elle vous Ta dit,, son mari désapprouva notre correspondance : je fiis obligé d'y renoncer.. Pans mon regret, je goûtai la douceur de pensar que son. bonheur était assuré pai! s^ vertus et par le séjour qu'elle habitait.^
Mon tuteur mourut- alors^^, et nde laiissa , comme son gendre, des biens assez considérables qu'il possédait dans l'Amérique septentrionale.-. Une grande révolution s'aoïnonce, me dit-il : quittes^ la ^France, où rien ne peut vous retenir. Je vous adresse, en Amérique, à un homme qui fut ^an^^
ftl4Q *W^ COJ«PENSATIOWS
de votre père et le mieH.. U çst marié avec une femme aii&al>le > U vous regardera comme le fils de $çs deux amis : vous scjrea heureux, riche, tranquiUe. Allez, mon fils j quand vous serez en Amérique, reprenez le nom de votre père; les moti& qui vous en oi^t dpnné un autre n'existeront pas dans le nouyeau Mondç : le nom de Murville vous i;endra plus cher h mon ami.
Après avoir promis à mon hien&iteur de suivre ces inst^ctions, et avoir donné à sa mort les lar<* jpes de l'affliction et de la reconnaissance, je partis pour l'Amérique.^
Çn an^vant, je me liatai de me rendre à la demeure dç l'mni de mon tuteur et de mon père.
On répondit par des larmes à mon empressement. Les regrets que l'on donnait à la mort, récente de cet excellent homme, m'attaçh^eut à . s^ mémoire.
* Sa veuve me reçut avec bontés Cette fémmery beaucoup plus je:une. que sbn mari , était belle et très aimable ; elle avait toutes, les mamères créoles, toutes les gracies^ qui accQmpagQei:it cçs manières, un son de voix bien dojix,, upi accent qui séduisait : elle m'inspira de l'amour.; qUc finit par I^ partager. Deux ans après mon arrivée dans son pays, elle me, donna son cœur et sa main; ell^ Bie donna ajossi xnfie. jeune en&nt, fîljie dç son
DANS tVè JbÉSTINéES fiXTlitAINEâ. tJ^t
ptèiïàffr mari , qui annonçait les qualités lès pluà heureuses , et qui a bien justifie mes espérances.
En ce moment, M. de Muf ville prit k maiil' de sa chère Fanni, sur ^i se ifassemblèfent, aved le plus tendre intérêt, tous les regards de F^udi- 'tpifé.
Je n-eus pas d'autre en&nt : ma femme s^eii affii- "geaiU Elle n'avait pas d'autre peine ; mais ma ten-^ dresse pour Fanni m'empêchait de la partages vivement. Je m'occupai beaucoup de son éducaL" lion , et j'étais obligé de m'en occuper seid* Ma femme n'avait point d'instruction 3 toute son amàbihté était ïiaturelle j elle avait d'ailleurs, avec les charmes du caractère créole, les dé&uts qui l'accompagnent 'y vive dans ses désirs, indolente dans ses j8[ctions<, opiniâtre et craintive, industrieuse et négligente. Elle me fit éprouver une des peines de famille 3 elle contrariait les soins que je don* nais à Fanni ; elle m'aurait quelquefois découragé, si j'avais «u moins de constance et de fbi^e. J'é-^ prouvai , dans cette occasion , combien il est né« cessaire à l'homme qui entreprend des choses bonnes et utiles ^ d^acquérir une^ fermeté âoute^ nue , toujours dirigée par la raison ; lorsqu'il n'c» est point ainsi , les obstacles semblent sairir, pour $^ montrer avec le plus de force ^ les laomens o)ù(
l4^ ^^ COBfPENSATIOlfd
Fattrait s'est rallenti ; ôii su^end son ouvrage; les résolutions s'affîiiblissent j ilrameitr prolonge l'in^^ temiptkm; on labandcmnis; on devient mécontent^ des autres, de soi^mélmiê et de sa position^
Ma fempie avait peu de fortune : le bien ({U^lle habitait , et un autre ûtdé à^la Martinic^tte^ étaient tout ee qui la composait. Les circonstances me donnant alors quelques craintes sur son bien de la Martinique, je me déterminai d'autant plus aisément à le vendre , que je trouvais tme occasion avantageuse de le remplacer auprès de notre habi-« tatiouv Cette afi&îre exigea im voyage à la Martinique. Je n'y demeurai que très peu de temps, mais assez pour y faire une des rencontres les plus bqureuses de ma vie.'M"^^ de Belfort vous a Êdt , mes bons amis , le récit des circonstances qui nous ont liés. Lorsque je revins chez moi , je dis à ma femme combien je désirais fixer auprès de moicetle amie respectable. Ma femme partagea mes désirs; bientôt M^^ de Belfort vint s'étabUr che^ BOUS. J'entrevis de grands avantages , pour l'édu* cation de Fanni , dans la société de cette femme excellente.
Un an après son arrivée, Je perdis ma compa-* gne. M"^^ de Belfort a vu mes regrets ^ Fanni a
Ijrléuré arec tnoi. Je donnerai toujours des larmes à cette épouse, dont les (qualités et la tendresse méritaient mon amour.
M*"* de Belfort , à qui son âge et ses vertus donnaient sur moi les droits d'uhe mère , en prit alors les sçntimens. Par un heureux effet de son mérite ^et de son aimable caractère, elle m'inspirait au^ tant de c(mfiànce que de respect. La par&ite ami-* tié, Tintime convenance de sentimens et de goûts, n'ont pleinement rempli mon cœur qu'auprès de cette vertueuse amie. Les années que j'ai passées entre elle et Fànni , ont formé , pour moi , un temps -de vrai bonheur. Nous tâchions de l'étendre SUT notre avenir , en conservant la sa^sse de désirs et de conduite.
Il y avait six ans que iious menions la vie la plus 4ouce, Ja plus lieureuse; et ma chère Fanni avait atteint l'âge de choisir un époux, lorsque je reçus une lettre de France, Le frère de ma mère, cet homme dur et avide, échappé jusque-là aux horreurs de la révolution, mais frappé des terreurs qu'elle inspirait , malade , afliiibU par l'âge, et ^)ouvanté par ses remords , voulait se soulager d'un crime. U avait su, je ne sais comment, qu'un homme, nommé Murville, habitait l'Amérique; il m'avait fait écrire j il demandait si j'étais le fils de sa sœur : n'ayant point d'en&nt, et ayant perdu
t44 ^^ GOBIPENSÀTIOirS
sa femme 9 il vcnlait me rendre des biens usurpes ^ appaiser sa conscience j et mourir en repos.
Je ne voulus pas négliger des avantages dont j'es^ pérais enrichir Fanni. Je pars ; j'arrive en France } je me rends auprès de cet oncje qïd m'a demandé; Quelle est nm surprise et là tienne ! Je reconnais eîa lui l'oncle de Julie; il me tecônnait pour l'homme qu'il a présenté autrefois à sa nièce, sous le nom de Villarzel. Tout s'éclaircit alors; il m'apprend ce que nia i^ilr avait appris de la reli-' gieuse; j'écris à ma soçuri
Je suis retenu {>én4aht quelque temps auprès de mon oncle, pour les arrangèmens d'affaires; je suis d'abord environné dé difficultés ^ d'embarras^ et même de pénibles désagrémens ï des coUaté-* taux, dont mon apparition renverse les espéran-* ces, ne se contentent point de me susciter des pro-» ces, ils cherchent à me nuire par les moyens trop abondans et trop âinestes que la révoltition four*, nissait alors; je parvins, sinon à dissiper leurs mauvaises intentions , du moins à en suspendre les efibts. Mon oncle me transmet ses Hens , rentre en paix avec ses souvenirs^ Quoique sa santé fiit très faible, sa mort ne me paraissant point encore ^ prochaine $ je le quitte ^ entrsdné par le désir dA Voir ma soeurs
Que je me sentais heureux en me rappi^ochant
DANS LES DESTINiES HUMAINES. l45
li'elle ! Je ne doutais point qu'elle n'eût reçu ma lettre; je m'attendais à être accueilli comme un firère par son mari; j'étais plein dé ces douces pensées. A la vue du château de Balval , elles me transportaient de plaisir... Je suis attaqué par des brigands.
Ma sœur vous a déjà raconté la scène la plus crpelle^; M. de Belval sauva ma vie, en exposant et en perdant la sienne. Ce moment fut afSreux ; ceux qui le suivirent furent tous doniiés à la douleur : nous ne pûmes de long-temps jouir des sen*timens fraternels. Pendant quelques jours, Julie fut mourante; je ne pensai qu'à la soigner, à honorer avec elle la miémoire du Comte, à le pleurer^ aie plaindre, à remplir ses intentions avec autamt de zèle que de respect.
Nous écrivîmes à M. de Solages; notre lettre • fut dictée par le respect et la franchise; nous nous / livrâmes à tous nos sentimens en lui &isant le récit des circonstances terribles dont son fils avait été victime. Cet homme excellent, toujours digne de vénération et d'amour, nous plaignit en exprimant 3on affliction de la manière la plus touchante ; il ne me reprocha point d'être la cause , même innocente, die son malheur. La justice était l'âme de Id. de Solages.
iiorsque ma sœur fiit en état de voyager, notre 3. 10
t46 SES GOMPERSATIOm
premier désir £at de nous présenter à cette vep^ tueuse Êimille que Julie pouvait toujours nommer la sienne. Nous témoignâmes ce désir ; nous reçàmes la plus honorable invitation.
Cette femille rare et vertueuse, que ma sœur vous a Élit connaître , était malheureusement diminuée à l'époque de notre voyage. Ma sœur eût à pleurer la mort d'Emilie; les évènemens puUics avaient contraint Blanche et son époux à s'éloigner ; il ne restait auprès de M. et de M™^ de Solages que JuUette , son mari et l'aimable Sidoniê.
Je reconnus bientôt la vérité des portraits que m'avait &its ma' sœur. M. de Solages dépassait encore la noble idée que j'avais reçue de son caractère. Il éta|t alors avancé en âge; la vieillesse augmentait la dignité qu'il devait à ses vertus ; il était triste ; il regrettait son fils; mais il nous honorait malgré son afiliction ; j'étais profondément touché de ses égards. J'étudiais, j'admirais cet im« posant modèle : ce n'était plus un homme sévère'^ prononçant de fortes leçons , et surveillant une jeune famille; ses devoirs étaient rempUs. C'était un vieillard grave et calme; la résignation et la paix de son âme le consolaient des pertes de la vie : il avait vécu pour l'honneur et la sagesse ; ses souvenirs étaient des droits ; son avenir s'appuyait sur de justes errances. W^^ de jSolages parta-<
DA»S ifISS DESTINÉES HUMAINES. l/^'J
ge&ijt ses récompenses, et Faffection de œux de ses enÊins dont elle était entourée : cette affection, en s'unissant à un respect éclairé, n'en était de- Tenue que plus touchante ; le temps avait rapproché les inclinations et les caractères ; Sidonie même n'était plus remarquable par sa vivacité , mais par les soins qu'elle donnait à ses enfans ; Juliette était douce et calme; Rosalie, qui habitait avec son mari une terre du voisinage, venait quelquefois montrer à ses parens les heureux fruits de son repentir et de leur indulgence.
M. de Solages avait désiré connaître les détails de mon histoire et de mon retour en France. J'avais eu ' le bonheur d'obtenir son approbation et son estime ; je ne songeais plus qu'aux ii^oy ens de fixer mon sort de manière, à réunir autour de moi^ et près de M. de Solages, ma sœur, son ÉmiUe , M"®deBelfort et ma fille; je concertais ce doux, projet avec ma sœur et M. de Solages, lorsque je reçus de Paris une lettre qui m'annonçait la mort de mon oncle. Ce fiit un malheur pour moi : c'é** tait lui sur-tout qui, par les intentions prononcées qu'il manifestait en ma Êiveur, arrêtait la mauvaise volonté de ses parens à mon égard; sa moit leur laissa le champ libre. Tout fut mis en œuvie
l48. DES ÇOIHPÉNSATIONS
pour anéantir mes droits; toutes lesTessources de la mauvaise foi furent d'abord employées. L^utilité de ces tentatives fit recourir à Fintrigue et à la calomnie; on fit mille siçpositions absurdes; on composa un roman criminel à la &veur de ce qui était obscur et extraordinaire dans mon histoire : on me fit passer pour un aventurier , pour un fourbe. On assura que je n'étais point le frère de Julie; que j'étais un imposteur qui avait pris, par cupidité, le nom de Murville ; on attaqua à la fois, par ces accusations in£ames, mon honneur, celui de Julie et ma fortune.
J'avoue que mon cœur fut accablé, et que mon courage ne me suffit pas toujours pour repousser cette peine; plus l'honneur est précieux, plus l'injustice est désolante. Jubé , compromise avec moi, me prouvait sa tendresse par ses consolations; mais }e voyais aussi sa douleur^
Ce fîit alors que pour soulager mon âme, j'écrivis à M™^ de Belfort avec abandon et amertume; ce fiit cette lettre qui, en informant de mes peines ma respectable amie , la fit partir sans balancer ; pour m'apporter ses généreux secours, elle affronta aussitôt la mer, la guerre, la révolution, et tons les dangers d'un long voyage.
Avant de faire partir ma lettre pour M"* de Belfort, je Pavais montrée à M. de Solages; il l'a-
DANS L£S DESTINÉES HUMAINES. iJ^Q
Tait lue; il avait reçu la justification de mon cœur^ ou plutôt il n'avait jamais fbnné le plus léger doute sur mes droits et mon caractère. Cet homme juste et sage savait entendre le langage de la vérité et de Fiiinocence; ses égards et ceux de M°^^de Solages redoublèrent pour moi et pour Julie; des bontés si honorables étaient une bien douc^ compensa-* tion à mes peines.
M.deSolagesmecon8eakdememiâreàParisj il me montra que c'était mon devoir; ma sœur était affligée de ce départ : mon cher ami, me dit** elle, après les évènemens. cruels dont j'ai été victime, il m'est permis de craindre; je ne vous re-^ tiens pas cependant ; votre honneur et le mien vous commandent de ne n^liger aucune démarche; promettez-moi seulement de garder toujours cette modération que jusques ici vous avez montrée ; le moment de la plus grande épreuve est arrivé j avec votre caractère, il ne pouvait être de peine plus cruelle que l^pparenee du crime et de l'imposture ; cependant le désespoir et l'emportement vous prépareraient des peines phis grandes encore, car Us vous exposeraient sans cesse à vous rendre coupable. Pensez à moi, dont vous êtes le premier appui; pensez à votre respectable amie , à wtrefiUé; si vous perdez votre fortune et votre
iSo BS8 C0MPE1I7$ATK)NS
réputation par Tinjustice des hommes , votre coiH science et l'amitié vow resteront.
J'embrassai ma sœur; je la remerciai; je loi promis tes septimens gui pouvaient la rassurer , et je fis les prépàrati& de mon voyage; j'allais fe commencer ; j'étais à la veille de cette séparation ' qui coûtait si cher à mon coBur, lorsque M. de Solages, accompagné de M™^ de Solages et d« ma sœur^ entra dans ma chambre : Tous aUez nous quitter) me dit-il; j'aurais voulu pouvoir adoucir totre peine, et je ne puis en ce moment que l'augmenter; j'avais essayé de vous domier un ami dans le Ueu où l'on vous accuse; j'avais écrit à celui de mes fils qui habite Pari$; je le priais de vous recevoir, de vous soutenir^ de me rem^^-cer; je doutais un peu de sa réponse; mes craintes se sont confirmées; mon fils ressemble, par son caractère, à biep. des hommes honnêtes, mais faibles, que les maux, les perfidies, les atrocités révolutionnaires ont armés d'une défiance excessive ; à ses yeux , toute accusation prend bientôt le caractère de l'évidence, parce qu'il a vu beaucoup d'hommes qu'il était difficile de trop accuser ; on lui a donné contre vous les plus violentes préventions; mon témoignage ne les a point dissipées; au contraire, il croit que je me suis laissé
BAKS LES DESindteS HUMAllfES. iSl
trouver; il n'en est que plus irrité contre vous ^ mon cher MurvUle, ne vi3us irritez point à votre tour; pardonnez les préventions injustes; elles font le tourment des hommes qui en sont suscep^ tihles; et ce n'est jamais en les heurtant de front que l'on parvient à les affitihlir^ — Horribles effets de la calomnie.! s'écria ma sœur; elle ne &it que des victimes. — Oui, ma fille, répondit M. de Sciages ; mais le plus malheureux n'est pas l'homme innocent que la calomnie poursuit; n'éûtril que sa conscience et le Dieu qui la remplit, il serait hien moins à plaindre que le calomniateur! Peut« il être un sort plus afireux que d'éprouver toujours contre soi-même un sentiment de haine et de mé^ pris?
Je pris avec attendrissement et respect la mam du vieillard ; je sentis le calme et la justice rentrer dans mon ame. •— Adieu , m'écriai-je, adieu; je puis maintenant partir , et m'exposer à toutes les peines; la sagesse vient de me soumettre à l'é-^ quité suprême.
Nous nous embrassâmes avec tendresse; M"^ de Solages et Julie firent pour moi les voeux les plus touchans/M. de Solages me dit, en me serrant dans ses bras : Partez, mon digne ami, et n'accusez jamais le Gel. Tant que vous mériterez de te
l5a DES COMPENSATIONS
prendre pour témoin, il vous restera des consolations ; et tant que je vivrai , vous aurez, ainsi que Julie, un ami sur la terre.
J'arrivai à Paris; j'j supportai des peines bien cruelles, sans cesse des contestations humiliantes; je passai plus d'un an à dévorer tous les genres de d^oût. Les affaires de Julie me désolaient autant que les miennes ; je trouvais sans cesse des obstacles aux chos€^ les plus simples et les plus justes. Si mon cœur avait été sans appui, ma résignation et mon courage auraient eu bien dti mérite ; mais les lettres de ma sœur me soutenaient; et un seul mot de la part de^son père , me semblait Une récompense de Dieu même.
Pendant que cet homme respectable m'encourageait par sa bonté, son fils me désolait par sa dureté, son injustice; obligé, principalement pour les intérêts de J\ilie, de le voir souvent, de lui écrire , de le contraindre à des rapports multipliés^ je Ëosais vainement tous mes efforts pour lui in^i<^ rer de la confiance; ces efforts mêmes augmoitaient ses préventions, son animosité. Il ne me répondait que par des procédés insultans ; il compromettait par sa haine le sort de ma sœur et le mien : déplorable exemple du mal que peut &ire
DANS LES DESTINÉES HUMAINES. l53
l'opiniâtreté des hommes dont Fesprit est sans ju»* tesse et sans étendue.
Le moment vint où les armes que cet homme aveuglé prétait à mes ennemis allait les faire triom* pher de toute ma résistance; j'allais perdre par un procès diffamant mon honneur et ma fortune ; je n'avais plus d'autres consolations que dans le té^ moignage de ma sœur , de son père et de ma conscience , lorsque l'arrivée inattendue de M™* de Belfort me causa la plus douce surprise , et vipit porter dans mes affaires le changement le plus heureinr. Cette incomparable amie , dans son généreux zèle , avait rassemblé en Amérique les attestations les plus &vorahles : elle avait retrouvé des papiers importans ; elle avait pris des extraits de tous les actes qui pouvaient me servir. Bientôt l'identité de mon existence et de celle de ce Murville, dont on me refusait les droits, fut étahUe d'une manière incontestable; mon procès fîit revu; > mes adversaires furent confondus: le fils même de M. de Solages fut réduit à se laiss|^r convaincre^ je triomphai de tous les obstacles; j'aiximgeai les af&ires de ma sœur avec autant de succès que de fecilité.
Vous jugerez aisément, mes amis, du bonheur que je goûtai en reyoyant cette excellente amie, et de celui qu'elle éprouva elle-même en me £dr
^54 B^ œM^EVSlTIOlfS
saut tant de bien. Ma sœur et M. de Sokges par» tagèrent la joie , l'affection , la reconnaissance que m'inspira un si noble dévouement. La distance qui me séparait de ma chère Fanni était alors ma seule peine 3 M"** de Belfort l'adoucissait en ih'apprenant que ma fille avait &it un choix digne de ses vertus et de son cœur. Nous ne pouvions revenir auprès d'elle; M"*^ de Belfort , déjà âgée ^ était de plus très afiàiblie par les &tiguès et les <x)ntrariétés de son voyage ; j'étais d'ailleurs retenu en France par ma sœur et son Emilie. Nous nous déterminâmes à choisir un lieu agréable et à nous y réunir ^ mon oncle m'avait laissé des biens dans cette province; M"*»© de Bèlfort voulut bien m'y accompagner; le pays nous convînt^ nous y fixâmes notre demeure ; ma sœur vint bientôt nous y join* dre. Depuis ce temps y mes amis, je ne me suis absenté qu'une fois pour aller chercher , en Amérique, ma chère Fanni; et la vie calme et heureuse que je mène en ce lieu n'a été troublée que par les peine? de ma fille. Ma sœur a paiement vécu heureuse et chérie dans cette retraite, où elle m'a aidé , par sa tendresse et ses soins, à &ire k consolation de notre généreuse amie ; elle ne m'a quitté qu'une fois pour passer quelque temps auprès de M. de Solages avec sa chère Emilie ; elle y retourixera cette année; dlé revérrale ^e vieillard , sa
HÀVrS LES DCSTncéES HUMàmES. i5S
respectable compagne ,' l'aimable Sidonie , son mari, ses enfims, et toutes les &milles vertueuses qui composent la plus heureuse famille.
M. de Murville cessa de parler; ses amis le remercièrent avec la sincère satis&ction qu'ils avaient éprouvée , et ils engagèrent Fanni à vouloir bien leur raconter son histoire; ce qu'elle àt le lendemain de la manière suivante.
j56 DES COMPENSATIONS
l> ni m II
HISTOIRE DE FANNL
V ous savez maintenant , dit la fille adoptiye de M. de MurviUe , que cet homme e;[:cellent n'est pas mon père. Tous avez vu avec quelle bonté ingénieuse il me fit croire que je lui devais le jour. Il vous a raconté lliistoire de mon enfance , cette première partie de ma vie dont je devais san& doute expier le trop grand bonlieur. G^est de ma jeunesse que je vais vous entretenir..*. Pardonnez^ mes amis , je sens que mon récit sera plein de dé^ sordre; je n'ai plus de force; la tristesse que j'éprouve n'est pas celle qui donne l'éloquence , c'est celle qui se concentre , en prenant la place des illusions qu'elle enlève et des biens qu'elle détruit. J'aime aujourd'hui la dotdeur que mes peines m'ont laissée : je la préfère au bonheur que j'ai dé^ fiiré ... ; peut-être , il est vrai, parce que je ne puis plus l'attend]?e encore.... Je sais du moins que je la préfère^ ainsi que les souvenirs qui l'entre-tiennent, à ce que d'autres appellent de la g^té ei des plaisirs.
'DANS \S& DEStlNÉES HUMAINES. 1 57
Celui que j'appell^ai toujours mon père vous a dit comment il m'avait élevée ; vous vous rappelez aussi qu'il fat obligé de faire ufi voyage en France et de me laisser en Amérique ; c'est du jour de son départ que je dois commencer mon récit. .
Le chagrin «u,é p., oe départ ht Up««rier, et il fiit bien grand. J'aimais tendrement mon père, j'avais dix-huit ans, et je ne l'ayais^ jamais quitté 3 U était à la fok mcm ami, mon protecteur, mon guide; et il remplaçait l'excellente m'ère que j'avais perdue. Mon père, en s'éloignant à regret des lieux que. j'habitais , m'avait laissé cette amie si bonne, si tendre, dont les conseils et l'affection , devaient me soutenir. Nous passâmes ensemble plus d'une année. Mais je vous l'avoue , mes amis, ni mon père ni M"*® de Belfort ne pouvaient suppléer, dans mon cœur, à un sentiment que mcm imagination lui révélait sans cesse ; j'étais née sensible; l'amour, dans le vague de mes e^érances , était embelU de tous les charmes ; éprouver à la fois tous les sentimens doux et nobles, s'estimer soiipaéme dans l'être que l'on chérit, mettre en lui tout son bonheur, tous ses désirs, toutes ses pensées; se dévouer sans cesse, posséder sans partage*. .. O mes amis! telle était l'idée ravissante que
iSS VBS COMPEUSAtlOIfS
je me faisais du véritable arnoorL.. Et cette idée ravissante , je me la &is éDcore !
Elle était alors accompagnée d'espérance ! J^allais souvent dans les bois ! avec elle; j'y étais heu« reuse; les déserts n'étaient plus inhabités; la solitude ne m'efirayait plus; mon cœur suffisait pour la remplir d'amour. Je suivais les bords du* fleuve; j'allais pleurer, rêver , aimer ! Obi combi^ j'imaginais de tendres scènes, de félicités toudiantest Je croyais être à ces jours de réalité qui devaient couronfaer tous mes vœux; je me voyais parcou^ rant les mêmes lieux avec celui qui m'était destiné; l'amour , la vertu, nous prodiguaient le bon^ heur ; et iios entretiens qui recommençaient tou^ jours, et nos réflexions toujours ramenées sm^ notre tendi-esse;... , et la douloureuse image d'uii terme à tant de Solicité, et l'espoir consHohteut d'mie félicité sans limites !«.. Oh! qu'elles étaient rapides les heures que je passais dans cette soli-^ tude apparente qui m'ofirait une société si chère!
Je revenais auprès de M""® de Belfort ; je lisais , je^ jouais de la harpe , je regrettais la solitude.
Souvent dans les vastes forets qui m'environnaient, les beautés de la nature m'inspiraient des vers passionnés; je les chantais ; et, dans le loin*^ tain, les torrens semblaient m'dc^ompagner de
DANS LES DESTINEES UUIHAIKES. l5g
leur harmonie auguste. Bientôt mon cœur inspirait à ma voix des sons plus tendres ; et le mouvement des jemies arbres , et le chant desoiseaua: s'unissaient à ma voix.
J'étais un jour sur les bords du fleuve; j'avais apporté ma lyre; le soleil se levait; son image se réflécliissait à mes pieds. Si je portais sur lui mes r^ards, U me frappait de son éclat; si je ramenais mes yeux vers les forets y je les voyais dorées et resplendissantes. Toute la nature célébrait le retour de la lumière ; les oiseaux voltigeaient sur les branches; les poissons se jouaient dans les eaux; les fleurs exhalaient leurs parfums. Mon cœur s'attendrit ; bieiitôt je sentis les nobles mouvemens d'une admiration profonde : Astre du jour, m'écriai-je, reçois aussi mon hommage; laisse-moi chanter tes bien&its.
Je te compare à l'amour; que pourrai-je dire de plus à ta gloire? Tu remplis le monde de tèi lumière, l'amour le remplit de plaisirs; la splendeiu* t'environne, le bonheur suit l'amour; à ton aspect, les nuages se dissipent, les chagrins sont écartés par l'amour; ta chaleur féconde des lieux glacés et stériles , l'amour pénètre jusque dans les cœurs insensibles . . . . O soleil! que pourrai-je dire de plus à ta gloire? Je te compare à l'amour.
Tçls étaient les »sentiinens que ma voix expri-
l6o DES GOMPËNSATlOltS
mait j je m'accompagnais de la lyre; j'étais vivement émue, je répétais mes chants avec enthousiasme, avec désordre peut-être...... lorsqu'un
l^er bruit m'interrompt.... Je tourne la tête; je
vois , avec moins de frayeur que de surprise , une femme d'une beauté parfaite , appuyée sur le bras d'un jeune homme. — Pardonnez , madame , me dit-élle, nous avons été attirés par le plaisir; nous avons été retenus par votre voix céleste; vous avez enchanté ces lieux.
J'étais interdite; je réponds en balbutiant; l'étrangère me regarde avec intérêt ; un mélange de dignité, de bonté et d'exaltation se montre dans sa personne. Sa taille est belle ; son costume d'une élégance ravissante; ses longs cheveux, qui se sont détachés en traversant les bois, retombent en tresses blondes sur ses épaules.
J'avais lu des contes orientaux; je croyais en voir une héroïne. Elle devine mon incertitude. — - C'est bien nous , me dit-elle , en souriant avec finesse, c'est nous qui, en vous trouvant ici, et après vous avoir entendue , pourrions vous prertdre pour la nymphe du fleuve. Nous sommes des voyageurs ; nous avons laissé notre guide à l'entrée de la forêt; nous avons voulu pénétrer, seuls et ensemble, dans ces lieux enchanteurs... Mais vous! comment êtes-vous seule ici avec tant de char-
DANS LES DESTINEES HUMAll^ES. l6l
mes et de talens? comment l'impression austère de la solitude vous pemijstrelle de sentir si vivement, et d'exprimer $i bien les plus ravissans plaisirs?
Je répondis en rougissant : Ma demeure n'est qu'à une très petite distanice^ je me suis Êimiliarisée, par l'habitude, avec ces lieux solitaires ; je puis sans efiroi en sentir la beauté»^
— Stéphanie, dit le jeune homme, rendez à cette aimable inconnue le plaisir qu'elle nous a fait goûter; priez-la de vous prêter sa lyl^.
Je me hâte de l'offrir. Elle est acceptée; Stéphanie me rayit par des prodiges de ,goût et de talent. Elle chante les 4âices de l'amouî*, les transports des âmes pures , les charmes dé, la c(m-r fiance. Sa voix est brillante et facile: son exprès- ^ sion est d'abord enflammée; eUe rapellc Sapho; et bientôt, par ses grâces, par son attitude sédui^ santé, elle prête une formeaux fictions ^es poètes; elle représente à l'imagination les déessesde l'O-» lympe.
Le jeune homme semble hors de lui-même; j'exprime mon admiration, d'une voix timide; Stéphanie me remercie avec grâce , esprit et fecilité, .
—Madame, ajoute-t-elle, lœe si heureuse ren* 3. • n
l6a DES COMPENSATIONS
contre nous laissera des regrets , % elle n'est qu'on plaisir fiigitif ; vous habiter les bords au fleuve ; la curiosité, l'admiration, Fattrait de, la solitude , nous fixent pour quelques mois dans le voisinage. Pouvonshnous espérer de vous retrouver qudcjue- ' Ibis dans des lieux qui semblent être vos domaines, et que vous embellissez? — Madame, ré>pondis-je , je me promène tous les jours sur lâ rive droite du fleuve ; je serai bien satis&ite de' vous y revoir.
Nous causâmes encore quelques momensj les bords du fleuve furent le sujet de notre entretien; je décrivais son cours , sa beauté majestueuse. Sté' phatiie m'interrompait lorsqu'elle reconnaissait ^ a mes descriptions , des lieux qu'elle avait déjà parcourus j elle en parlait alors aveô une véhé^ menée, un accent passionné qui semblaient enflammer le jeune homme ; mais , pour moi , en l'écoulant, je ne reconnaissais plus la nature. L'exalta-' tion des sentimens qu'elle exprimait, tout en ïnè paraissant magnifique , t'était bien moins cepen^ dant que la simple et forte image tracée dans me!$ ^uvenirâ.
Nous nous quittâmes ; je rentrai toute occupée de Stéphanie et du jeune homme. Je les dépeignis à M"'* de Belfort. <*« Engagez -les à venir nous
DANS LES DflSTIlTéES HITaUlNES. l63
Voir, me dit«elle; si you» étiez dans leur^ys, ils auraient sans doute pour vous une telle pré-^ venance.
Le lendemain , je les trouvai aux mêmes lieux; je les invitai à venir visiter ma demeure : ils y con-* sentirent, M"« de Belfbrt leur fit cet accueil gracieux qui inspire en un instant la confiance; Stéphanie y répondit avec une amabilité remplie dé charmes» — Quand on est étranger , nous dit^e, il semble qu'il faille montrer son passe-poit; et quand on vient de . très loin , la curiosité s'unit encore à l'intérêt que l'on inspire.
M^^ de Belfort lui répondit que le charmant passe-port qu'elle avait reçu des grâces^ n^empéchait point en effet qu'ellç escitât vivemenit la curiosité. — Eh bien ! dit Stéphanie, je vais la satisfaire.
Je suis fille d'un riche négociant de Lyon; mon . père était aussi connu par sa probité , son esprit , sa politesse, que par son immense fortune; tous les Français vous feraient l'éloge de M. de Belmont. — Je le ferais avec empressement, dit W^ de Belfort; j'ai connu à Paris M. votre pèt*e; je l'ai souvent rencontré en société.
Stéphanie fiit enchantée. Une vive joie brilla dans ses yeux, et l'éloge de son père sortit de son
S64 PBS GOMPEKSATIOaS
cœur avec l'acoent derenthoosiasiiie* —Mon per^ coatinua-t-eUe 9 me donna l'éducatiiHi la pins iiriUante ; et , comme j'avais des dispositions natorelles, je fiis célèbre j dès ma jeunesse, par de. grands talens. Ces avantages et ma fortone me £rent rechercher par un grand nombre d'hommes riches et aimables. J'eus beaucoup d'inquiétudes et de peines; l'histoire d'une seule année de ma vie serait bien longue. Enfin , à dix-huit ans , je me mariai, selon mes vœux, à Paris, et avec Un homme dans l'opul^ice. Mon sort fiit alors très brillant ; ma maison devint la plus agréable de la capitale : tous les arts me rendaient hommiige ; mon goût décidait la mode ; mon suffrage entraînait l'opinion. Quand je publiais des vers oix delà musiqiie, on les louait d'avance; on se W arrachait. Tant de succès et de bonheur furent cependant mêlés de peines cruelles. Je perdis le cœur de mon époux avant une année de mariage; je le perdis lui-même, bientôt après. Restée veuve à dix-neuf ans, j'éprouVai tous les sentimens, tou;^ les tourmens de la vie : des déchireméns cruels, des résolutions extraordinaires ,. des sacrifices vio^ lens^ composèrent mon sort. J'idolâtrais mon père; ie voulus me vouer à son bonheur : il se remaria 9 et je fiis obligée de «herchcr d'autres objets à mes besoins de sacnfîces. Des occasions hidx
©ANS LE» DESTINÉES nUMAliNES. ï65
douloureuses se pr^ntèrent ; les scènes terribles | les ejSbrts , les combats , se succédèrent dans lé roman de ma vie. Enfiq , une sœur de mon père mourut dans mes bras* Elle m'avait tenu lieu de mère ; je l'aimais d'une tendresse filiale. Elle me recommanda tout ce qu'elle r^ettait : elle ma l^ua ses deux en&ns. Je me trouvai ainsi mère ' adoptive d'une jeune fille âgée de seize ans, belle comme FAmoùr y et de ce jeune homme , alors âgé de doiizé ans. Ma tante leut* laissait de grandli^ biens en Amérique ; je lui promis de veiller à leurs intérêts, de les. conduire , s'il le fallait, aux lient où était leur fi^rtune, de m'occuper uniquement de leur sort^ de leur bonheur, et d'oublier le ntien.
Je tins parole ; au bout d'un an , je m'embarquai avec les deux enfans confiés à mon cœiir., Nous arrivâmes sans malheur en Amérique ; mais j'y étais attendue par un profond cîiagrin j mdn intéressante pupille souffiit du changement de climat ; c'était une fleur délicate , <{ui n'aurait pa» dû être transportée. Malgré tous mes vœux et toUs' mes soins, elle me Ait GsàeyéQ par une maladie de langneuf. • •
Je restai seule avec son firère; plusiem^s années' me furent hécessiaires pour assurer sa fortune. Depuis six mois, toutes mes intentions s5nt rem#
|66 DES COMPENSATIOIfS
plies, et nous selicfns libres de revenir en France; mais notre patrie est encore troublée : nous som* mes retenus, dans ces beaux lieux, par la douceur de goûter ea paix tous les plaisirs de l'admiration.
MF^ de Belfort remercia Stéphanie de son récit; elle répondit à sa confiance en lui disant qui nous étions. Nous causâmes ensuite; et les deux étran* gers montrèrent beaucoup d'esprit et d'agrément: Ëmest, c'est le nom du jeune homme, avait l'air bon et tendre ; sa physionomie , ordinairement sérieuse , était animée par son cœur. Il regardait la belle Stéphanie, et l'admiration était dans ses regards ; il lui parlait , et la tendresse s'exprimait dans sed accens.
Stéphanie parla des arts et de la littérature des différentes nations de l'Europe; elle développa les causes de l'altération du génie; elle nous montra l'influence des révolutions sur les productions de l'esprit humain. Ce qu'elle disait était brillant et vif; mais son langage me paraissait nouveau, et ses expressions me semblaient plus élevées que justes. Je le remarquai bien plus dans la suite; chaque fois que Stéphanie venait nous voir , ce qui arrivait souvent , je trouvais de l'exagération dans «a manière de sentir. Cette femme âait extraordi-
naîre sans doute, mais plutôt par des qualités bril^
lantes que psœ des qualités utiles; elle créait de^
situations impossibles et des passions imaginaires ^
pour avoir le plaisir de les décrire et de les juger.^^î^^*" • a*^l^M^
EUe avait prodigieusement d'espritfj elle nous lisait^' C^7y^^'
souvent des choses charmantes ; mais je n'y voyais
jamais cette sublimité, cette simplicité, qui nàig-
sent de l'élévation réelle dans les idées. Je n'a«
percevais point, dans l'âme de Stéphanie, cette
force, cette mesure qui «achainent aux devoirs ^
cette grandeur véritable qui ne consiste point à
rechercher des scènes éclatantes, mais s^ faire agir
noblement l'honneur et la raison. J'entendais tou**
jours parler de sacrifices; et je voyais trop bien.,
que cette ardeur pour les sacrifices , avait toute
l'inconséquence, toute la mobilité des passions les
plus violentes. La vraie générosité me semblait
devoir être moins impétueuse.
Quant à Ernest, je vis bientôt que, malgré la' difierence d'âge, il adorait Stéphanie, et qu'il en était aimé; mais, je l'avoue, je sentis que si unr jeune homme de ce caractère m'adressait les vœux de son cœur , le mien saurait mi^ix l'en** tendre.
Souvent, dans les promenades que nous faisions ensemble, Ernest était condamné par Stéphanie , pour avoir ^exprimé ^vec , simplicité des choses
l68 DES COMPENSATIONS
qui n'étaient que simples et touchantes; elle lui i^prochait de ne pas jouir assez de ses émotions y de né point augmenter assez ^ par la réflexion , le prix de ses jouissances. Trop souvent encore , elle prenait avec lui un ton de supériorité , justifié peut-être par une longue habitude, qui cependant' ne me paraissait pas convenable; si quelquefois Ernest indiquait ce qu'il n'approuvait pas dans les opinions ou dans les ouvrages de Stéphanie ^ elle n'en tenait aucun- compte.
Mais , tout ce que je remarquais , Ernest ne le voyait pas; Stéphanie, par quelques instans deten-' dresse, embrasait son cœur, et troublait sa raison»
Un jour , je me promenais seule , et je rêvais à Ernest , à Stéphanie; je croyais que bientôt ils seraient époux, qu'ils n'aspiraient qu'à cette union. Tout à coup un profond soupir interrompt ma rêverie; je vois Ernest assis sur un arbre renversé, la tête appuyée sur ses mains, et paraissant plongé dans une aflliction profonde. Je le rencontrais seul pour la première fois : je voulus me retirer ; mais le bruit des branches , écartées par mon passage, ayant attiré sur moi ses regards, i) me conjure de rester un instant. — Mon Dieu J qu'avez-vons ? liii dis-je; Stéphanie estrelle malade? Mais non, vous ne la quitteriez pas.... Gomment êtes-voufi ici sans elle ? Avez-vous une peine
étrangère à son cœur? ou bien venez-vous cadier ici le chagrin que vous donne une de ses peines?
Je me taisais ; Ernest ne répondait pas ; je craignais d'être indiscrète ; je craignais aussi de l'abandonner. — Fanni, me dit-il enfin, vous avez vu toute nia &iblesse ; mes larmes vous ont révélé les tourmens de mon cœur : je suis bien malheureux! laissez-onoi vous dire la cause de mes peines : vous êtes un ange de bonté; vous les adoucirez en les^ écoutant. — ' Mais n'aimez-vous donc pas Stêphaine? — Si je l'aime , grand Dieu ! — Et comment ne reçoit-elle pas vos larmes? -— C'est elle qui les, Êiit couler. — Ne vous aime-t-elle pas? L'aimez-* vous sans retour? — Elle m'aime, Fanni; mais tour à tour elle me rend le plus heureux et le plus désolé des hommes. — O ciel ! m'écriai-je.....
Je m'arrêtai ; j'aurais affligé Ernest , en lui disant ce que je pensais du caractère et des senti* mens de Stéphanie..^. Parlez, lui dis-je; soulagez votre cœur*-— ^Oh! oui, je vais parler ; peut-être , quand vous m'aurez entendu, vous toucherez Stéphanie en lui peignant mes peines !
Je m'assis près d'Ernest ; sa tristesse mHntCTesrsait : mon cœur s'ouvrit à ses chagiîns.
. . . Mais , en ee moment , le joiir , déjà sombre , iîit obscurci par l'approdie d'un orage; les forêts commencera à s'agiter; un bruit sourd semblait
l^O l^S COMPENSATIONS
préluder au fracas des ouragans^ les lianes snspen-dues aux branches des arbres sont brisées; le sable des bords du fleuve s'élève en tourbillons. Quelque£>is un instant de calme semble retarder Vo^ i:age; le r^nt s'appaise; des vapeurs brûlantes le renqp^cent; la nature semble tombée dans un morne silence.
O Fanni! me dit Ernest, que nous sommes bien ici pour parler du malheur f . . . * En^ disant ces motSy il me r^rde avec une expression touchante j 3'étais attendrie. Ernest , lui dis-je, )e voudrais vous rendre le bonheur; et , en attendant ^ je vous plains. — - Oh ! ce n'est pas en ce moment que je suis à plaindre, s'écrie-t-il ; votre bonté y ce désert^ cet orage qui nous menace, tout me fait du l»en;
Hélas! j'aurais pu dire aussi que tout me Êûsait du bien y car l'amour entrait dans mon coeur ; il 7 . était conduit par le charme de la tristesse et le dé^ sordre de la nature.
Yous savez, dit Ernest, que ma mère était la tante de Stéphanie, et qu'en mourant elle me confia à ses soins ainsi que ma sœur. Tous savez encore ce que je lui dois de reconnaissance. Il y a six ans qu'elle s'occupe de mon sort avec lepluâ noble zèle; depuis im an, tout les sentimens que je lui dois ont pris le caractère de l'amour. Ses ^ces, sa beauté, sa sensibilité incomparable^
DANS LKS DESTINEES HUMAINES. ï']l
sa générosité ardente m'ont inspiré une passion aussi pure qu'invincible. J'ai osé le dire à Stéphanie; j'ai osé la presser de disposer de sa liberté en ma faveur; dUe a repoussé long-temps mes vœux ; elle a fini par me dire qu'elle les exaucerait si elle n'avait a craindre que son père n'eût bientôt un pressant besoin de son dévouement* U est impossible , assure-t-elle y qu'il soit heureux par la nouvelle union qu'il a contractée. Je dois ma vie entière à celui de qui je la tiais.-— Eh bien, Sté^ phanie, je lui consacrerai aussi ma vie cjntière. -^ Je reconnais votre âme à ce mouvement g^éreux y me dit Stéphanie; mais il Êiut qu'il soit approuvé par mon père; j'espère son consentement; j'ose même dire que j'en suis certaine : il n'en sera que plus touché du devoir que je m'impose de l'atteU'* dre....D'aiUeurs, mon cHer Ernest, le besoin des grandes âmes est de mériter le bonheur avant dé l'obtenir. jQu'aveas-vous feit pour la f ertîi? Où sont vos épreuves? où sont vos sacrifices?. . . . Je vous aimç, Ernest ;mais je n'ai pas encore eu Foc-* casion de vous admirer; et vous devez me connsdtre : l'admiration est en moi le fondement de Tamour.
A ces mots prononcés avec enthousiasme, je me rendais, je me laissais entraîner par l'exaltaUon de
Stéphanie^ je souSrais, je jouissais de la contrainte qu'elle imposait à mon amour.
Depuis quelque temps, ne recevant point de nouvelles de son père, elle était dans de vives inquiétudes; et souvent, se plaisant à imaginer les situations lés plus cruelles, elle me retirait mea espérancçs; elle me déchirait par la supposition de circonstances qui la forceraient , disait-elle, à repousser mes vdeux. Hier, une lettre lui est remise 'j fion agitation, pendant qu'elle la lit, n'^ale point la mi^me; elle me la montre ; je crois toucher au bonheur; son père la réclame, mais sans empresr* cernent; il ne se plaint point dcjsa femme; rien n'indique que le dévouement de Stéphanie soit nécessaire : c'est ce que je lui représente. Elle est loin de partager ma pensée; elle s'en offense même ; d'ailleurs , me dit-elle encore , où sont vos épreuves et vos vertus? — Fanni, Fanni, s'écria Ernest, avec un accent que je ne saurais rendre : mes vertus, sans doute, sont hien loin dé celles de Stéphanie ; mais je crois mon amour bien plus fort que le sien !
Ernest cessa de parler. Mille mouvemens con-» fus remplissaient mon âme. Je vous plains, lui dis'je;.si je puis vous servir, je le ferai comme si vous étiez mon frère*
Je lai présentai ma main ; il la serra sur son' cœur, la couvrit de baisers. •^- J'ai donc «ne protectrice, dit-il! r-T.En ce moment^ je sentis qu'ilav»it bien plus ; rjém.otion la plus viv^q me révélait mon amour é . . Je laissais iâia .main dans lés siennes y ses r^arda étaient attachés sur les miens ; et ses ' regards étaient pleins de doidmir, de sollicitation ^ de tendresse; hélas! les sentimens qu'ils exprimaient $'a<b*^saient à. Stéphanie^ et c'était moi qui les recevais! Nous aimions l'un, et l'autre*; mais nos vœux étaient loin de se confondre ; nduft étions l'un et l'autre malheureux. -
•— Je f emplirai votre commission , dis^je à Ernest ; et je cachai fiu fond de mon cœur combien elle était déchirante. — Vous réussirez, me dit Eraest; vous ave^ tant de riaison , et votre voix est si touchante ! . . . Ces mots me firent tressaillir^ —Vous l'attendrirez, ajouta-t-il encore. —Je l'espère, r" Ne me trompez pas , en avez-vous réel-» lement l'espérance? — Je n'en puis répondre ; on ne peut se promettre de Stéphanie ce que l'on ob-^ tiendrait certainement des femmes ordinaires. •^»- Oh ! non , non ; rien ne ressemble à Stéphanie! .. . Et , en prononçant ces nM>ts, l'admiration, brillait dans 1^ yeux d'Ernest; et un fi:oid mortel glaçaitr mon cœur.
Je détournai mes yeux pour cacher mes senti^
l'^4 ^^ COMPENSATIOnd
mens et mes krmes ; je^ alors , avec saisissement , les objets qui nbus «itouraient ^ cette solitude* sombre^ ces déserts effrayans! — et Torage prêt' à éclater. — Retirons-nous au pius tôt ! m'écriai- )e. -—9 Nous n'en avons pas le temps ^ dit Ernest.
L'ouragan commence; les arbres se brisent; quelques-uns sont arrachés; le jour est obscurci par des tourbillons de feuilles et de poussière ; peut-être nous allons périr. Je me rappelle une caverne voisine } j'entraîne Ernest ; nos pas se pré'^ cipitent; nous sommes déchirés par les plantes qui se trouvent sur notre passage ; nos efforts sur-' montent tout ce qui nous arrête; nous parvenons à l'entrée du sombre asile; nous y pénétrons en* semble! •••
— O Emestl m'écriai-je, en me jetant à genoux sur le sol humide de notre retraite. — • O Fanniî je vous dois la vie ! . .. En ce moment, un afireu^ coup de tonnerre ébranle les rochers qui nous cou-* yrent; Ernest efirayé me prend dans ses bras, et m'onporte vers le fond de la caverne. — Fanhi , Fanni, étes-vous en sûreté? vos frayeurs s'appaisent-elles ?... En me parlant ainsi, ta vohs. d'Er- &est et sa main tremblante annoncent les senti-* ttiens du plus tendre intérêt ; l'obscurité lui dé* robe l'émotion de mon cœur.
J^ous restâmes quelque temps en silence. Ernest
écoutait le fraeas de la nature ; il attendait la fin de l'orage^ et moi^ je n'écoutais cpie ition Cioeur; je n^espérais pas la fin des orages qui le trou-* Liaient ; mais , dans ce lieu si sombre , dans cette solitude terrible , auprès de l'objet de mon amour ^ je jurai que cet amour ne serait jamais coupable, que je \e sacrifierais au bonheur d'Ernest et à la vertu, et que si je n'étais pas aimée, je serais digne de l'être.
Fanni, me dit Ernest, ^entendé^s-vous ces toprens de pluie qui se brisent sur le rocher ? ce sont les restes de l'orage; la foudre et les vents soùt appaisés; il n'y ^ plus de danger; voulez-vous respirer un air plus fixais à l'entrée de la caverne ? Nous nous. en rapprochâmes; nous revîmes le jour ; il était encore obscurci par les nuages qui se fondaient en déluge. -^— Nous allons rester ici longtemps, dis-je à Emest ; comment sortirionsnous avant la fin de la pluie? •«— Ne sonunes-nous pas bien?— Oui, mais Stéphanie sera inquiète^ ainsi que M™« de Belfort. Nous nous assîmes sm* une pierre détachée de la grotte. — ^ Je stds &cbê ({uel'on puisse être inquiet^ dit Emest. •*—Oui, nous nous reposerions de nos dangers. Emest me r^rdait tendrement, et l'amitié paraissait remplir son cœur. — Chère Faxmi, dit-il, ne s'aime- ^-sim .pas davantage , après avoir vu la mort ensem-
176 DES COMPENSATlOKâ
ble , après avoir été sauvés ensemble ; il me semblé que des sentimeiis frat^nels doivent maintenant ' nous unir.... Voulez-vous que je sois voti*e frère ^ voulez-vous m'aimer comme si vous étiez ma sœur ^ ma généreuse et tendre sœur?.... La belle physionomie d'Ernest s'animait de l'expression la plus touchante ; il prit ma main , la serra : ma isœur, me dit-il , ô combien Famitié a de douceur! je la sens pour la première fois dan;^ toute sa pureté; l'éprouveriez-vous aussi? Parlez, Fannij on ne cache pas l'amitié...* Ce n'était pas de l^amitié que j'éprouvais, c'étaient toutes les affections confondues. — Oui, je vous aime comme si vous étiez mon frère : je prononçai ces mots d'une voix, tremblante. Ernest pressa ma main ; je détournai ma tête po]cir cacher mon trouble. — Regardez-moi donc, Fanni, me ditril avec tendresse. Je tressailUs; mon coeur était brisé d'émotions et d'efforts; je ne pus retenir mes larmes; Ernest pleurait avec jooi. — O Stéphanie! dit -il, que n'êtes^-vous ici !
Ces mots me glacèrent; un calme cruel remplaça un trouble ravissant. ^ p'.
— La pluie diminue , dis-je à Ernest { hâtonsnous de rejoindre nos amis. Nous sortîmes de la caverne; des chemins glissans,.des ravins à traverser, des arbres à franchir, rendaient notre Toute bi«i difficile. — Appuyez-vous, Fanni, me
DANS titô DEWlirËËS ttfTBfltNES. ,jtf]
flisait Ernest en ïne soutenant» Nous arrivâtueB:; adieu, ma sœur, dit Pamaurt de Stéphaiiièy sou* vene^-vous du titre que vous m'avez donné; soui* venez-vous de cette journée^: elle restera toujonsra dans moi) cœur. O Fanni LajoutaH-il avec un ton de sollicitation pressante, rappelez-voub-vos pro* messes; touchez Stéphanie, rende»^moi l'fKS|K>ir et le bonheur.-^ Je fer^i tout pour robj,eoîry1îQiit^ tout, ErDest: En disant ces mots, noùsfnaus sépa**^ r&mes : j'étais à la porte de notre habitation, et Erpest allait réjoindre Stéphanie/
— - Je me souviens de ce jour d'inqu&étude , dit W^ de Belfort. O combien je fus heureuse dé vous revoir, de vous serrer dans mes bras! — Hélas! reprit Fanni, vous ne saviez pas combien d^émô-* tiens brûlantes, combien d'agitations remplis* saient ce coeur que vous pressiez Sur le vôtre. La journée se passa dans une alternative d'amertume et de plaisir; la nuit pie rendit un peu de calme; ma pren^iére pensée, à mon réveil, fiit de re^ièplir mes promesses. Je me levai ; l'air était pur; \e laa-^ demain d'un orage est ordinairement frais et traa*** quille. Je partis pour aller deniiander à ma rivale le bonheur d'Ernest, O mon Dieu! njL'écriai-je, elle le refuse, et mon cœur aurait pour lui tant de teudresse! U lui Êiut l'amoi». de . Stéphanie , et c'est à moi qu^'il le dc^a^de! Ah I ai le mi^ pou^ 3. la