I-jrfii DES JCOMPENdATÏOï
vait; faille :son^ bonheur K..f. si Stephamé était^ inexoi^aloS^! Maàs. Ëme6t serdjt au. desespoir ; puis^ jele^éarer i Non , non 5 je ne désire que ki ft^eité d'Ërnest; jen^en aurai plus <4'autrè. ' ^ ' ^ Wels étaient^ }es 8ent;imeDs • de rdon ceeur,< lorsque j'arrivai' dïez^ St^hanie. EH^ était ^tde/'OiDCttpée à éqriré; ses re^rds très animés ajoutaient encore à M fceauté. -^ Je vous dérâvige, Im âis-je. ■*— iJà-* mflik, »ïa >^hèr6 Fànnii «^Ml»isVotis éèrivie?^ vouit paraissiez émue. •— Je feisàis des vers. Je fils étdn-^ née de ce que Stéphanie, voyant Ernest si désolé^ pouvait se ibvi^er à la poésie ; mon cœur , sans le vouloir , &isait des rapprodietnens j tant qu^ sera dans 'la -soufirahce, pensài-je, je ne pourrai rien faire ^ et cëpaidant ce n'est pas moi qui le fab souffrir.
' Stépïianie m'oflrit de me feire entendre ses versj elle prit sa lyre; et, en l'écoutant, je fis encore ttti rapproéheuïeht involontaire. Si elle m'est inférieure en amour, disàis-^je^ soupirant, ô combla elle m'est supérieure en beauté , en esprit , en talens ^ en grâces î O Ernest î votre passioa n?a que trop d'excuses ! '
; ;-^^Stépltaime, me hâtai-je de lui dire, en faisant uîi eÉort pour profiter de mesdiagrins; Sté-x l^iaâiëy j^ vouà-adihire tous les jours davantage; ^Wus VéUnii^eft toiis les dotts qui rendent notre
, DANS LES i>ËSTlN£ËS HUMAINES. l^J^
sêJié^aiinaUéj vous en êtes le plus bel omemient; ne vous étonnez pas , avec tant de qualités si rtires, si vous inspirez des sentimèns plus rares encore j la confiance et Fainitié sont, près de vous, les fruits de l'ttdiniration et de l'estime.
•*^ Vous me touchez, ma chère Fannij je suis heuretise de vous inspirer des setitimens si flatteurs. -^^St^hanie j me pardonnerez-vous de m'intéresser à votre bonheur ! — Je vous demanderai de me conserver cet intérêt si tendre, i— Pef metties^moi de vous montrer que j'ai lu dans votre âme. —*• Parlez , Fànni. *— Eh bien! vous aimez Ernest, il vous adore ! pourquoi ne pas vous unir? — i Jamais, Fânni; vous ignorez combien de sacrific*ès me sont imposés par une position extraordinaire; r— Mais, vous êtes libre?— Oui, en apparence j mais des liens saàrés remplacent ceux dont je suis aflSranchie.... O Fanni! plaignez-moi! — Et Ve^s aimez Ernest?— Oui , je Faime, et plus que je n'ien suis aimée....
J'étais loin de le croiref; je le dis à Stéphanie; je
la priai , je la conjurai de se rendre heureuse j je
- lui dis que l'idée qu'elle se formait de ses devoirs
était exagérée; rien ne put cllanger sa résolution.
Le lendemain-, je la vis entrer dans ma chambre; ses yeux étaient remplis de larmes. Fanni, me^ dit-elfe , un projet extraordinaire m'amène au-
"ilSo DES COMPENSAI'IOM
près de vous. J'aime Ernest; je ne puis cependant Êdre son bonheur ; il m'est interdit d'être heu* reuse. Mais vous, Fanni, vous êtes libre; votre cœur n'éprouve encore que le besoin d'aimer ; il n'a point trouvé d'objet.... Faïuii, mon amie, aimez Ernest; il le mérite; vous êtes assez jeune
pçur lui; je vous unirai ; et bientôt peut-être
vous bénirez ma mémoire En achevant cé9
mots, elle fondit en larmes; un violent tremble^ ment la saisit; et moi, en la consolant, en la priant, de se calmer, je ne savais plus ce que j'éprouvais ^ mon agitation était plus vive que la sienne.... — Il le faut, s'écria Stéphanie avec force; Fanni, jef vous en conjure, votre cœur est généreux; sauvez
Ernest du désespoir Parlez, Fanni, refiisez-'
vous de aecondcr mes cruels sacrifices?... Ah! m'é* criairje, s'ils ne devaient pas déchirer le cœur d'Ernest! — Qu'avez-vous dit, Fanni, vous l'aimez? Je cachai ma tête sur le sein de Stéphanie. — Elle l'aime, disait-elle, elle l'aime, et elle me demandait de l'épouser!... — ^ Oui, je vous l'ai demandé ; âon bonheur me serait plus cher que ina vie; et en ce moment, où vous conna^sez tnon amour , je vous conjure encore de céder à «es vœux. J'embrassais Stéphanie, je la pressais dans mes bras; mon cœur battait avec violence... ]gmest entra. -^Mou Dieu! s'écria-t-il, qu'avez-
DANS 1E6 DESTINÉES ^HÛHIAINEÎS. l9l
VOUS? qui peut ainsi vous agiter l'une et l'autre ? Et Ernest lui-même paraissait plongé dans la tristesse.-— Stéphanie , dit-il , de grâce , parlez ; quelle est la cause de vt)s chagrins? — Vous, Ernest. — - Moi? je ne croyais plus occuper assez votre cœur; vosrefiis, ce que vous m'avez dit hier après les touchantes instances de Fanni. — Touchantes!
dit Stéphanie ; elles étaient héroïques. — • Je me Utai d'imposer sUence à cette femme étoimapte. — Non , me dit-elle ; je veux raidre Ernest l'arbitre de son sort; dans les |)Ositîons extraordinaires, on ne peut se conduire avec ménagement comme dans les positions communes. Ernest, Fanni vous aime.... Je ne pouvais arrêter Stéphanie.... Ernest tressaillit de suiprise. — Stéphanie, dit-il. Je ne puis plus mériter d'amour; Fannî est un ange destiné au bonheur; moi , je suis destiné par vous au désespoir et à la ^ort.... Stéphanie voulut parler : elle le fit mal ; elle répéta souvent lies mots de dévouement, de sacrifices.... Et elle faisait le mal-r héuT de celui à qui eïïe avait promis la félicité ! Ernest ne parlait plus ; plongé dans la douleiur y il semblait ne plus vouloir en sortir. Stéphanie le pria de la reconduire chez elle. — J'ai à vous parfer encore, lui dit-elle.... Nous nous séparâmes
Eki me cljisant adieu, Ernest vit les traces de mon
l8f DES COMPENS^TIplSS
ablation et de mes larmes....* Mpft IHeu! s'écria-til;... Il prit ma main, la baisa; S^pï^mie pailiissait occupée d^une résolution e^i^traprdin^ire.
Cette scène rpVvpit laissée d^ns un état ingipi^ ^ible à décrire \ la nuit n'avait pu me pajlmer ; j'excusais Stéphanie 9 lorsque je.reçjjs ui^^ l^r^ qui vint mettre le^Qjoible à ma i^urpiise et à mon a^-tation. • ,
)) Je prends un parti. , violent et bizarre ^înè di- ' sait Stéphanie; je pars, je quitte Ëmest, et j/e lui conmiande , au nom de tous lès sentimens , de ne pas me suivre. 11 doit connaître mon caractèi^e et la force de mes résolutions; si je m'étais Jrompée eii lui donnant des espérances , je ne mç tyom.pe plus en les renversant. J'ai tout coiîsidéréj nos âges , nos positions ^ nos goûts , nos qualité^ ; nous cherchions feussement le bonheur dans unq union que l'amour sei^l nous fiûsait désirer ; p^^fe unito fôt devenue mallieureuse et coupable .... Kûtis nous s^arons; nos cœurs seront déchirés; nifii» il le faut.... Fann\., votre position 9 votr^ âge, votre caractère j votre cœur, tout vous rapproche d'Ernest...., Faites son bonheur et le vôtre ; mes vœux le demandent au Ciel..... lime JÊiut, à moi, plus que l'amour, plus que le niariage, plus que des liens ordinaires j il me faut tous les devoirs , toutes
SANS LES DESTmÉES UUMAJNES. ^82
les vertus, tous les travâu:^ de ia via. Fmmia jFisquû! que.d'ej9f<>rtsm'attçndeiiit!.n]ais.q[ae:)^^ de remords et diE^. douleurs ! D \. i / 'j-»
. En me remettant eetle. lettre \ on m'apiprili qiii| Stéphanie était partie ; .^'elle dvaît porofité '«^h moment -où Ernest s'était enfoncé idan^ tes J$rik^ ejt qu'elle, avait aussi laissé inné lettre pcmr lui. Hélas! }e connue bientôt l'effet de cette l^tttè
fetale. : ■ :.; ^ ' v • 'i- : :..'. '^ - '^'-r
: /Mon panemieri. mouvement fut de miiiùitt^êt^ ^?;de'Belforti celle <j«e jWais. reçue, et d© Icft çoufier tQus nies chagrins; eUe cfut pouvoir mè dire^ qb)^ le bc^aheur les rempkbepait biei^t ^ oMlè fppéf«»ci9\était ohère à son • aifiîlié. J'ai - observé secrètçn]b9nli,;a)oiitaTthdle, lé caTactepe d'Erneét ^ celui .4^ Stéphanie.; j'ai vu qu'ils Àaiçût loin de fa.co^vepir^ et) j'ai aiiia^itot fbrmé'dësfvoetix :4pir', laaiqilbe^^jQt , s'.£|oô(}rdent avec lès<-sentimeiis *de YffU;^.ccêfif-< Ostte ouverture fiii uime tendre coiîjsolfition tp^ur. v^^'9' . pwiès ; ^et la. . douceur de le» épmqher d^ns le aeia de.l'amitié-me les ittndfc /jl^9)i|)^L&jE^ept ; chlèr^. J.. Hélias ! aujourd'hui iqWeUtts iîqnt )[^ep 4tigm<^tées, jasens que je lesnimcoAlè ^vpç. dpt^csior;:} e(t, que je les ,a*ilie ^côrei ' / > :, !l^jQ)^;;lAém6 4i| d%Mirt»de»StéphaiiieyErBest S^ijJtîiBipv^ir^ il paraissait afccahJé..w(^e/p:,y^
l84 ^ES COAîPENâATrOKS
plains! m'écriai-ja,.. Il ne put répotidre ; sa tristesaè gagna inoixcœur^ je ne songeai plus qu'au désespoir où le laissait Stéphanie ; je efomparais sa peine avec celle que j'éprouverais, si je le voyais
p^i^tir; je pleurais amèreihait •— -Fanni^ me
4ît^«!il au moment où cette pensée me touchait lé {dja9^ nous somiaes donc nés pour le mallieur?
;.;Ce9iot me^fit frémir; il s'en aperçut. — Vous çafpi^ez le malheur y Fanni! et croyeis-vous donc qu'il soit si redoutable ! C'est par lui que l'on goûte iefepos; c'est, le port où le destin nous jcoxiduit : avant d'y arriver, tout est désordre ,^ agitatîbn ^ tumulte;. les joies consument, les espérances tnwpent , l'inquiétude dévore. Daiiç ïe malheur ; on est trahquillé; on se livre à k douleur ;p^' on n'est plus déchiré, froissé'; la vie est finie. V..
. Ernest porta la n^ain à sa tête ; il selevk, se pnn Xnenadans Jadiambre; puis, avec un sdurifeqùi xne décihsr^ : —Je suis tout-àfeit remis, À»e dit-il; j'ai épreuve un violent combat ;e'élsHt k( derïiière résistanœ ides passions humaines; niaintenant je ]ie0(«ttt vaiticues... tU ^ouvrit lenteiîtent une fenêtre ^ 'jciliiolai veifslui avec efiroi-: il ne fit pas attention H eemouvJement ; mais il resta immobile avec ime expression ide tloulear et de trsoiqrfillité qui me rassura. Bientôt 'la tristesse et l'enthousiasme se peignirent à la fois dans ses 'traits; il s'ap^mya
DANS LE;g DESTINEES HUMAINES. l85
sur là fenêtre,, versa . un torrent de larmes ; ses yeux brillèrent de joie, et ses lèvres laissèrent échapper quelques mots que je ne pus entendre.. •• M>a« de Belfort entra dans ce moment; le mouvement qu'elle fit ne tira point Ernest de sa rêverie; j'eus le temps d'apprendre à cette excellente amie tout ce qui s'était passé ; elle frémit ; elle regarda Ernest; en. ce moment, sa physionomie était morne et sombre. — Mon ami, lui. dit-elle avec le ton de la bonté, je suis disposée, coBunéFanni, à vous plaindre, à. vous, aimer; vousaurez ici deux tendres amies , une mère et une sœur. — Une sœur? dit-il; ah! oui, j'en ai une! c'est un de mes biens Jes ^lus. cliers : savez-vous comment elle e^t devenue ma sœur ?...• Alors il fit le rédt de notre rencontre au bord du fleuve ; il peignit l'orage et les scènes de ce jour d'effiroi. Il parais- ^it prendre, plaisir a &ire ce tableau ; mais il par-^ lait bas et lentement. Bientôt il parut épuisé d» fiitigue ; je lui demandai s'il voulait prendie quelque chose. -<- Oui, me dit-il d'une voix affaiblie.... Je fis un mouvement pour sortir; il; se leva , mç retînt, me .prit la main, et m'appela sa s^ur.-— * Mon frère,, lui dis- je en» retenant mes larmes, voulez-vous que j'aille chercher quelques fymts ? cela vous fera du bien. — Je suis bien, dit-il; pourquoi vous lever?. . . U me fit asseoir. M"** de
«56 DKS C0MPENSA*riONS
fiel&rtle pria de la stiivre. ^^ Venez^ ndife-elle; t^Qiis preiulrez l'air dans lé jardin;; nobs nous jreposerons auprès de la fontaine. 7- ¥â poppquoi iioufi repose):? .dit-il; nous uWoosj^us de &lig(ie^ pkis d'émotijoa^ plus de .crainte; le Silence et k paix nous environnent.
Ji>
:. Il laissa tomber sa tête; je jetai un cri; Af"*^' dé Bel&i^ iiîti fit respira des sels^;.elle le rappela à la vie; maia un violent frisson et t€ms les sjmp^ tàmes d'une maladie terrible sm^ireut; eétte sqèi^ crueHe.. .• :^ • i
'. Cette maladie né fut pas longue ; m^is , pendant toute sa dwée^ cje* i^s bien ' malbeui^use; Je ne gootai quelipie tepos que lorsque rei^>oir éëf saur ter Ernlâst nve-ïbt' rendu. Les soins 1 de M"* de Bélfort eôntribuèrent 4 le YSimener à la vie ; et ces soins luresit un «bieti doux témoignage de sa.tett^ dresse pfMU* mo}. i < l i " '•■ ^ ..; a"
> ËrnesSb ; G^ échappant au dang^ dé mourir^ avait retrouvé >$a raiso»* Pendant sa cowvales-^ ceûee/il nous parlait souvent de Stéphanie j de son carctère^'de ^statens, de sa bcfiufeé; aïiàis ^ nc^ parlait s4Mav>6B>t' aussi d^ sa recondàissandé^ et de «àôn aff€*îtïoni? pouriBloti&: Biiefltôt nous fâinè* tbris ^ar rintiwiilé- la- pk^ îdot^e ; é« il Js^étabSt ieiltï*è-fcott^» cè'genr^ i& bonheur tranqusBéhip»
DANS LES DESTINÉES HUMAINES. iBj
Duit da l'eatime, de la confiance et des plus te^^ drqs scndmens.
Peu à peu les pensées fpj^ ramenaient Emest vers Stéphanie cessèrent d'être des pensées d'amour; enfin, il me pria d'exaucçr le vœu de Sté^ pbanie , de choisir pour épouK celui dont j'avais conservé la vie. — Fanni , «ijoqta-t-il, j'aurai souvent des remords auprès de vous j je craindrai que mes souvenirs soient ufte eSkme ; je ne puis vous ofl^r un cœur pomi^ie Jq totrç; serais-je digne de vous, lors même que je n'aurais point aimé?
Non , non , Fauni ! vous mériteriez plus encore que les pren^erS vgàux du cœur le plus noble ^ le plus tendre; maisJl'aniitié que je vous ai in^rçpirée , votre g^érosité, mes malheurs et ma sincérité, suppléerpnt a ce que je ne puis vousoflSrin
Je fiis touchée de la candeur d'Ernest; je crus cependant devoir laisser encore ses *séntimens eqi ^iherté. Je le priai) de piepser à. un engagement qui devait fixer son sort et le mien. -— Sondez ent poire votre cœur, lui dis- je; le mien sera toujours prêt à parta^r les dispositions du vôtre; je vous demande seulpmeqt d'éprire une fois à Stéphanie, et ,de lui. dirç (jipjB you^ l'aimierez toujours. Le ton de vôtre l^et^rç , et xîç que vous épt^uverôz en l'écrivant^ vous apprendrojit •» vo&' sentimeris pour ^çUe nç <ît)iyent ;pl$is être que de ï^amitié : c'est
l88 DES COMPENSATIONS
toute répreuve que je vous impose, moins pour mon bonheur <jue pour le vôtre. Au reste, je préviens la confiance que vous allez me témo' • ^r sans doute : je refiise absolument de vcif v À:i lettre.
Ernest me quitta sans rien dire j maiss il me ^rra la main, et je- crus voir de Famôur dans ses regards.
H écrivit à Stéphanie ; il en reçut une réponse courte, d'une faible tendresse.... Il me la remit, me conjura de la lire. . . . , et ses yeux étaient eu pleurs... Mon cœur se serra ; je détournai ïe visage. — Fanni, me dit-il d'une voix altérée, vous êtes affligée, ofiensée peut-être....
•— Oh ! non , je ne suis pas offensée; mais je suis
malheureuse pour toujours! Je prononçai ce^
mots avec l'accent d'une douleur profonde. Ernest prit ma main , la pressa sur son cœur, m'appela
son amie , sa sœur , son épouse Je fus calmée
par sa tendresse. — Fanni, me dit-il , je vous en conjure, accordez-moi une grâce, qui me sera bien chère j revenons ensemble vers les lieux où nous jious sommes promis , pour la première fois , de jious aimer tbujburs.,^. J'y consentis. Lorsque nous ii\mes auprès de la caverne : — C'est ici , me dit Ernest , que notre vie iut con^rvée par la bonté suprême; c'est ici que le don de ton amitié fut reçu
DAIfS LES DESTINEES HUMAINES. 189
par mon cœur; maintenant c'est ton amour que mon cœur demande j c'est à, genoux que je te con-* jure de Êiire mon bonheur ! . . .
.Ernest était à mes pieds; je n'avais pas eu la îoiace de le retenir. Appuyée sur un rocher, tremblante de surprise , d'amour et de joie , je ûe pour vais {parler; j'étais agitée, je pleurais. Ernest fiit efirayé; —Hâtons nous de revenir, me dit- il j Votre pldeur , vos larmes..... -— Ne craignez rien, lui répondis-je; je suis mieux ici, mieux sur^tout pour vous parler.
Nous nous assîmes. Après quelques momens de repos et d'un tendre silence, je dis à Ernest: -^ Ecoutez-moi , mon ami ; vous savez que je vous aime : je n'ai pu vous le cacher ; mais vous ne connaissez point le piincipe de mon amour; c'est le besoin de votre bonheur. Ce besoin serait satis* £iit , si je ressemblais à Stéphanie ; je ne lui res* semble point. Tous ne pouvez m'aimer comme elle; et je ne vous le reprocherai januôs : tout ce que je voudrais ^ ce serait de vous rendre aussi heureux que vous pouvez l'être sans elle. Si je croyais qu'une autre femme pût y réussir mieu^c que moi, j'irais la chercher; j'irais soUidter son
amour pour vous Mais je ne le crois pas; une
autre ne vaudrait pas Fanni pour t'aimer et te (Consoler.... Ed prononçant ces mots, je détournai
tga îjks compensations
mon visage inonde de larmes. •*— ïànnî , Faniiî F «'écria Ernest^ ne parle pas ainsi des sentiméns dont tu remplis mon cœur; c'est de l'amour ! une aùtte que toi serait loin de pouvoif en mérïter d'aussi tendres. Je t'aime Fanni; je t^aime autant qu'il le faut à mon bonheur.
Ces mots fixrent dits avec un ton de persuasion qui passa dans mon cœur* Je fus rassurée • je le dÎÉ à Ernest. Je ne demandai plus qu^à consulter M""* de Belfort pour fixer notre tâiion .
— Allons, dit-il,, allons la presser de choisit avec nous ce jour si cher.
Hélas ! a joutai-je , cette excellente amie va remplacer mon père. Ellene me consolera pas cependant de ne pas le voir auprès de nous. Que ne peut-il former notre union , la bénir ! — 11 la bénira un jour Fanni ! Je partage déjà tout ton reipect, toute ta tendresse.
Vous vous rapjœlez, mon père,ditï^nni àM, de MurviUe, que, sur mon propre sort, vous m'aviez donné la plus honorable confiance; je sentais, en m'uniasant à Ernest, que j'étais loin de la tra^ hirj et les circonstances de la guerre ayant suspendu toutes nos commutiicatiôns avec vous, je crus pouvoir prendre une détermination approuvée par Famie si sage que vous iii'aviez donnée.
Continuez, ma chère me , dit M. de Murville j
' PANS tE« DESTINÉES H17MAINES. IQl
toiftea vôé aptioas ont été dignes d'estime^ <}uOl-* qi!l^. you6 a'to ayez J>oint encore reçu toute la réeooiipause^ ;
Ernest devint mon époux , dit Fanni. Les pf q-^ micprs mois de notre union furent le temps de fé-^ lieîté qui devait être. :mon .{^rtage. Ërne^ était bon, sensible et tendre; il. n'employait ses qua-^. Utés que ]pou!r tadi y il ne s'oc<îupait que de moi; il me rappelait souvent ooi^ien je lui étais) chère* Pour moi, je i^ténai» souvent la. vivacité. de me& 9€9atiiaena ; je craignais d'exiger trop, d'amour eu j^tontrant tout le mieiï;et, lorsque- }*i^mad|s.avec le plus dWdeitr ^ c'était toujours en sileno^^ . ,
Noua avions reçu plusieurs lettrôs de Stéphanie* Elle àyatt d'abord cons^aieré tous ses soins à son père.Oroyant yoirënsuité qu'elle ne lui était point absolument nécessaire^ l'activi^.de son ^œur s'é-» Iait4îiûgée ves^s un établissemenik dé bâenËûsance ; c'est ee qïk'dlls nouséciiimt,eti<&igant un jtableam très animé -du bonheur: que Iw ^ioimaitrce bel emploi' ^de sa génécoâitié. Sos^ lettri^s.,. pei^dani ce temps îbearQux, nei témoignaient -que 4ç» senti-» mens pû^s. et nobles; sa cpndait&, ejt 9iiu>tout seu silence str. l'aÛKMzr cp'eUe avait autr^^ inspififé à Ëméi^^ me pénétraient d'estime çt d'attaLche- ^3Kent|)iOur elle.... C'était moi qui, imfNPudemm<ent rassuré par la distence, par les dispositions de
J 93 DES . COMlPENSAtlOlf S
Stépl^anie , par la tendresse d'Ernest , et bien plus encore par . ma tendresse ^ c'était moi qui parlais de Stéphanie avec affection et confiance , qui prenais un généreux plaisir à rappeler ses qualités brillantes ! • • • 4 Hélas ! je ne m'apercevais pas en^ core qu'Ernest , en m'écoutant , gardait le silence^ et ne me regardait pas.
Tout d'un coup les lettres die Stépl^nie prirent un autre caractère. Elle avsit terminé ses travaux ^ disait-elle; son cœur commençait à gémir d'être tans emploi, sans amour; elle revenait vers le passé; elle peignait ses 8ouvenii*s avec éloquence; elle prenait en même temps des résolutions fortes; en un inot, elle montrait de nouveau, par ses lettres , ce que j'aurais dû attendre , un mébmge d'héroïsme et d'ostentation , de générosité et de regrets , de désespoir et d'amour.
C'est après le départ de M™^ de Belfort (jue ce changement , dans les lettres de Stéphanie, en apporta un cruel dans ma destinée. Obligée de con^ centrer mes craintes et ma jalousie , je. fîis d'abord bien malheureuse; bientôt je tombai ^^ par le pro^ fond sentiment de mes peines, dans un état difficile à dépeindre. Mes pensées sombres et embarrassées me refiisaient les délassemens de l'intelligence; mon cœur oppressé, accablé, ne trouvait plus de larmes; je traversais les forêts sans goûter
îiANS LES DESTINÉES HUMAtNÈS. '*93
même les douceurs de la tristesse; je ne sentaiè plus ni désirs, ni espérances.^.. O véritable mal-^ heur ! je t^ai connu ! découragement , insensibilité , oubli de Pexistence !... O ines amis, vous qui êt€|s bons et densibles ^ pardonnez^moi de répéter que j'ai bien connu le malheur. Je vais , si cela m'est possible, vous dire par quelle voie douloureuse J'y fiis conduite. ; :
. Lorsqu'Ërnest eut reçu les nouvelles lettrés de Stéphanie , il devint rêveur; son humeur s'altéra; il aimait à être seul; ma présence lui devint int-> portune, et ses eflforts pour Ine traiter avec la mêpie. tendresse furent aperçus par mon cœur.
' Je me promenais un jour sur les bords du fleuve» IJroublée par les plus tristes pressentimens, je mar** chaise sans intention de me rendre vers un lieu plu-tçt que vers un autre, sans r^rder même la route que je suivais. Je mè trouve subitement au lieu où j'avais rencontré, pour la première fois, Ernest et Stéphanie. C'est ici, m'écriai-je, que je chantaia l'amour et l'espérance !...• Jç n'y chanterai plua^ que l'isolement et la douleur !.... Je ne pus retenir mes larmes; je m'assis sur la pierre où j'avais au-trefois posé ma lyre; je goûtai alors une sorte de volupté nouvelle ; je m'abandonnai sans mesure k la plus amère tristesse; je suivis, jusque dani 3k x3
194 »>^ CiOHPENSATIOirS
leurs détails les plus cruels , toutes les pensées qui déchiraient mon cœur.
Tout d'un coup j'entends marcher ; je reconnais les pas d'Ernest ; je demeure immobile soud le feuillage qui me couvre. Ernest ne me voit pas; il s'arrête , il s'appuie sur le tronc d'un vieux arbre ; il r^rde le fleuve : son attitude est celle de la douleur.... Je le vois triste, malheureux : je ne sens plus mes peines; je n'ai plus d'autre besoin que de le consoler ; je vais me montrer , me jeter dans ses bras.... Mais il parle, il prononce mon nom.... ; mes mouvemens se suspendent. — Fanni^ disait-il, pauvre Faimi! j'ai &it ton malheur et le mien! Stéphanie seule pouvait me faire aimer la vie. Je cherche en vain le repos auprès de toi ; je l^'én pui^ trouver que dans le tombeau : l'amant dé Stéphanie peut-il vivre sans eUe ? Mais toi , Fanni ! toi que j'ai nommée mon épouse , que deyiendras-tu sans moi?.... et que deviendrais-tu icvec moi?.... Héks! tu serais plus seule avec moi
iqu'avec ma tombe Tu haïrais mon infidélité;
tu chériras ma mémoire...... Je te plains, Fanni!
jDiais bien moins que moi; tune sais pas, avec tes •entimens tendres et calmes, ce que font éprouver les passions ardentes. Ah ! que Fâme vive , brûlante 4^ $tépbani^ çQuvenaivbien mieux à la miezme!..,»
PANS LES DESTINÉES HUMAINES. IgS
Ernest ne parla plus; il appuya sa tet^ sur le tronc de l'arbre... et moi, je recueilKs au fond de mon cœur ses pai'oles cruelles? Les plaintes d'Ernest, l'aveuglement qui lui dérobait mon amour ^ cette passion tjui s'adressait à Stéphanie, à cette femme qui l'avait abandonné, cette prévention qui me repoussait, moi qui lui avais consacré me^ sentimens et ma vie ... ; tant d'injustices flétrirent ^ mon cœur ; j'appelai la fierté et FindifFérence pour étouffer la jalousie ; je vis une sorte de gloire pour moi dans un abandon si coupable ; je me retirai dans mon cœur pour l'honorer comme une grande et gériâ'euse victinle..,.
De tels mouvemens ne pouvaient avoir une longue durée; dans le cœur d'une femme tendre, il n'est point d'union soutenue entre le ressenti-* ment et l'amour. Ernest paraît agité; il se tourne vers les arbustes qui me cachent ; au même instant le vent s'élève , les branches se séparent ; Ernest me voit ; son imagination se trouble ; c'est mon ombre qui se montre à ses regards. •■^ C'en est ' trop, s'écrie-t-il , l'image de Fanni vient jusques en ces lieux me reprocher les souvenirs qui mé dévorent; elle vient m'ordonner de les éteindre dans le tombeau.... Adieu, Fanni, je ne t'offenserai plus; 'adieu, Stéphanie, je t^adore... Ces mots d'Ernest mé glacent d'horreur et d'effioi.... U&i^.
igS DES COMPENSATIONS
quelques pas vers la forêt; il regarde d'un air &-* touche; je me lève, je le suis; il me voit sans me connaître, il revient vers le fleuve, s'approche des flots; je m'élance sur ses pas, je le devance^-— * Ta ne pourras mourir qu'avec moi:, m'écriai^e en tombant devant Ivii... Mais^ en m'élançant au bord du fleuve, mes pieds ont rencontré des mousses glissantes ; je roule aux yeux d'Ernest dans ces mêmes flots où il allait s'engloutir.
Je ne sais point ce que j'éprouvai en ce moment terrible ; Ernest m'arraeha sans connaissance au profond abyme; lorsque je repris mes sens, je me retrouvai sur les bords du fleuve , entre les bras de mon époux. Ses habits étaient trempés comme les miens; il était pale et tremblant ; nous revenions de la mort ensemble; ce fut la première pensée de mon cœur. — O mon ami, lui dis-je, tu m'as «auvé la vie^ je l'avais exposée pour sauver la tienne; nous nous devons tous deux l'existence idont nous allons jouir...,. O Ernest ! aimdns-nous* En disant ces mots , je le pressais sur mon cœur ; il pencha sa. tête sur la mienne, me serra avecf tendresse.;— Je vivrai pour toi, entièreiiient.pour
toi, je te le jure , adorable Fanni A ces mots,,
je fais un cri de joie; tout le bonheur m'est rendu.
Nous restaines quelques momens dans un doux eikoce; le soleil séchait nos habits et ranimait
. SANS LES DESTINÉES BtJBl/UNES. IffJ
;iios forces; nous étions liexireiix; nous notis ai^ mions; tous nos souvenirs étaient pardonnes; lious avions oublié nos peines.
O vicissitudes de la vie humaine! pourquoi troublez-vous la félicité? Pourquoi soumettezvous les sentimens du c^ur à votre mobilité cruelle?
Eîmest ne me demanda point ce qui m'avait amenée au bord du fleuve ; je ne lui dis point ce que j'avais surpris de ses afiligeans secrets ; je crus qu'il m'était rendu pour toujours par l'événement terrible qui avait suivi ses plaintes; je l'aimai avec une nouvelle.ardeur.
Plusieurs jours se passèrent ainsi; une maladie assez longue, qui fut pour otioi la suite de mon accident, prolongea mes illusion^ de bonheur. Er* nest me soigna taidrement; l'humanité , la bonté, la pitié même , prirent à mes yeux les traits de l'a^ mour. Bfa santé revint trop tôt eflacer ces erreurs consolantes.
Pendant ma maladie, Ernest ne me quittait pas, et je croyais qu'il ne me quitterait plus; je lui par* lais de mon amour avec abandon; mes regards^ attendris montraient mon âme; mes mains osai^at retenir les siennes, et les presser sur mes lèvres brûlantes; tous les noms teàdres, toutes les ex.-; ^pressions pures et vives , tout le bonheur d'aimer
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Un jour, il peinait, avec une froideur affectée, les passions ardentes, la force des âmes qui les éprouvent , les qualités rares et sublimes qu'elles supposent.. •• Son cœur désignait Stéphanie; la jalousie déchirante s'empara du mien; j'osai dir0 que l'on n'examinait pas toujours avant de porter les jugemens très favorables; j'osai réclamer contre le prestige dpnt l'exaltation s'environnç; je peignis les sentimens de ceux qui se dévouent, la profonde énergie de ceux qui jse taisent , la constance de ceux qui soufirent ; les âmes vraiment fortes et grandes , ajoutai*je , sont celles qui ne balancent point sur les sacrifices nécessaires et qui les sot^^ tiennent , qui ne donnent point de borner à leurd devoirâi Intimes ^ qui trouvent trop ^«exercice dans les réalites de leur position et de la nature , pour désirer des biens chimériques, et se créei^ des devoirs frmestes.... Enfin, Ernest, on ne doit attendre les actions estimables, ou même les ac^ tions sublimes, que des cœurs soumk à la fois k la raison,.à la sagesse età l'amour*.
J'en disais trop; Ernest sentit que mon inten« tion était de répondre à ses secrètes pensées; il ne garda plus de ménagemens; il nomma Stéphanie; il l'éleva au-dessus de toutes les fenunes;il la compara à moi*ménie, ppur me montrer la supé^ liorité de ses forces, de son amour, de ses qualités^
aOO DES COBIPElfSÀTIONS
il peignit l'ardeur de ses sentimens , la Vivacité de aes discours ; «t , au moment où il était le plus entraîné par la prévention, il croyait encore être impartial, en m'accordant toutes les vertus douces, "toutes les qualités touchantes ; il oubliait que j'avais voulu l'tmir à Stéphanie, que j'avais su impo* aer silence à mon coeur; une seule action de ma vie lui paraissait héroïque, c'était celle qu^un mou*' vement involontaire avait produite, et que la mort avait manqué suivre. Ernest , en ce moment, et habituellement, ne cherchait, dans les mouv^ mens de l'âme , que l'effet romanesque j dans les aentimens , que ce qui se prétait à une expression vive; dans le dévouement et l'héroïsme, que ce qui était dramatique et saillant.
Ernest continuant de parler, pendant que mes réflexions se succédaient avec rapidité , je finis par mlniter contre son injustice. Oh! c'est bien alors que je manquai de force et de courage, c'est bien alors que , la jalousie de mon cœur s'unissant à la révolte de ma raison , j'oubliai cette modération qui est le premier témoignage des sentimens éner* giques; j'oubhai que mon époux malheureux cédait à des passions teriibles; j'oubliai les chagrins qui le dévoraient ; je ne sentis C[ue mes droits et mes peines; et lorsqu'il me dit, en me comparant toujours à Stéphanie : Oui, elle est vive, vms vouai
^l:AiL.L*-
DANS LES DESTINÉES HTJ^MAINES. 201
êtes douce; elle aime avec ardeur, mais vous ai* tnez avec tendresse ; vous êtes digne d'affection et d'estime^... Et Stéphanie ! m'écriai-Je, je le dirai pour vous ; Stéphanie seule est digne d'admiration et d'amour!....
En disant ces mots , je me précipitai hors de la ,chambre d'Ernest; je m'enfermai dans la mienne; je tombai dans un fauteuil, accolée , désolée; le malheur me saisit; le voile, de mon avenir fut décniré.
Ce jour fîit affireux ; et le lendemain je tombai dans cet état, plus cruel peut-être, que j'ai essayé de vous peindre; je me sentis glacée par le firoid de l'indifférence ; le souffle brûlant de la jalousie ne me ranima que par intervalles; bientôt la dou* leur s'éteignit.
Hélaa! Ernest aussi était bien malheureux; et alors.... Pardonnez-moi ces larmes, ô mes amis! 1^ repentir et l'amotir les font ^encore couler; Ëmest était bien malheureux, et je ne le plaignais pas; et, pour me conkeler moi-même, je ne cherchais pas à adoucir ses aouleurs ! Oh! quel temps de ma vie que ce temps de sécheresse ! il m'accuse autant qu'il m'afflige ; il me montre que , lorsque le malheur est devenu pour nous insupportable , jûlous ne sommes pas exempts de torts.
iiOlt DES COMPENSilTTONS
Ernest sortait seul ; il allait dans les forêts , dans les lieux tristes^ sauvages. Moi, je sortais sai» savoir où j'allais. 11 pleurait , il pensait à Stépha* nie ; il avait des égards pour moi. Je ne pleurais Jms; je ne pensais à personne; les égards que j'avais pour •mon époux étaient les effets d'habitudes heureuses; ils ne venaient point de mon cœur.
Aux heures des repas, nous étions ensemble^ BOUS parlions quelquefois; plus souvent nous gar* dions le silence; je désirais la fin de ces heures de contrainte; je désirais encore plus la fin du jotir > c'était du temps écoulé. Dans l'ennui qui me consumait, j'étais accablée de la lenteur du temps; et je n'avais pas la force de m'entretenir avec moin^me du dernier^ terme de mes douleurs. Ces images, présentées à la fois par la religion et la me^ lancolie , ces images sombres qui plaisent aux yeux fatigués de larmes, ne se montraient pas aux miens : quoique bien malheureuse , je ne me rendais point, par mes désirs, vers le port tranquille où la douleur entrevoit le repos et l'espérance*
Pour sortir de cette léthargie accablante , moa iûoae avait besoin d'un ^secours étranger. Un soipr j'étais allée dans les bois. Je vois une femme jeune, belle, désolée, qui allaitait un en^t; je m'approche d'elle; je lui demande ce qui cause son af-
DANS Xstà DESTlMiES HUMAINES. âo3
iBiùtion; elle garde le silence. Gomme son vêtement me permet de croire qu'elle est indigente, je lui offire de l'argent; elle refiise; je tâche dé lui adresser des paroles consolantes : Hâas ! je ne sais plus en trouver ! mon coeur ne m'en inspire plus !
Cependant lé spectacle que j'ai sous les yemt commence à me rendre de nouveau sensible. L'infortunée pleure avec amertume; elle presse son en&nt sur sa poitrine; elle le couvre pour le pré^ server de la fraîcheur du soir; elle semble oublier ses peines pour le soigner; l'inquiétude suspend sa douleur ; et, dans sa douleur même , si l'enfant prend son sein, elle se met à sourire. ^
Je fus d'abord tt)uchée de ces douceurs de la maternité. Hélas ! disais-je, si j'étais mère, je pleurerais comme elle!.... J'allais m'attendrir ; je n'en étais pas digne encore : le murmure et l'envie ressaisissent mon coeur. Quelle que soit cette femme et son sort, dis-je en moi-même, je suis bien plus malheureuse ; j'ai toutes ses peines', et nul être ne me console; nul être ne m'offi-e des caresses , pas même de la pitié.... £li bien ! que le cEésespoir me tienne lieu de tout ce que l'on me refuse ! — A ces mots intérieurs, mon âme reprend le calme affireux de la sécheresse; je ne r^arde plus la jeune femme qu'avec froideur.
2ro4 VES COMPENSATIONS
Cependant ses larmes redoublent d'abondance.
J'essaie alors de parler; je prononce les nàots de conrage y de force ; je donne à mes conseils le ton de sentences; et l'infortunée, qui n'entend rien à ce langage sombre, s'en étonne, semble même s'en efirayer. Elle se lève avec lenteur , me regarde avec embarras, et me demande, d'une voix timide, le -chemin de la ville voisine. — * Je voulais m^ Tendre, dit-elle; le besoin de repos m'a forcée de m'arréter ; mais l'approche de la nuit me presse ctm'alarme.
Cette candeur, et le son de cette douce voix, m'adoucissent moinoiéme. — La ville n'est pas^ éloignée, répondis* je ; voulez-vous que je vous y Êisse conduire?.... Cettes ofire touche viVem<ent la jeune femme; je vois dans ses yeux tant de reconnaissance pour un si l^er service, que }e recommence à trouver, pour elle, des paroles et des mouvemens d'intérêt. Je lui présente ma main ; elle la prend avec respect ; et , après y avoir &it un baiser, que plusieurs larmes accompagnent,, «Ile la pose légèrement sur la joue de son en&nt. Je la r^rde avec douceur; sa physionomie ex^i prime a la fois le malheur, la résignation et l'innocence. EUe semble vouloir me parler; je l'en- •om*age. '-— Le bon missionnaire avait raison, dit-elle; Dieu n'abandonnera point sa créature ^ il
DANS LES DESTINÉES HUMAINES. 3o5
â guidé vers vouiç mes pas d^ds la foret ; itum ûosm €st reconnaîssâat. •, ^
. Je fixs tolichéç de ces mots si simples ; ye sentis^ avec délices, que des larmes s'avançaient vers mes paupiei:es, et que la bonté revenait dans mon cœur. — Attendez-moi un moment, dis-je à la jjeune fenune; je vais chercher un guide. Mais ^urquoi ne viendriez-vous pas avec moj. à ma demeure ? J[e puis vous ofirir un asile.... J^gUais la presser de me suivre , lorsque je vois, à une petite distance , un prêtre des Missions. Il marchait plus vite que ses forces ne semblaient le permettre* Sou corps était un peu courbé sur le bâton qui le sou-*^ tenait; mais la douce vivacité de ses yeux , la pré* çipitation de ses pas, la noblesse de ses traits, rérr vêlaient la force de son âme et le %eie de ses ver« tus. Je le reconnais f c'est un de ces hommOs qui partout sont accompagnés de respect . et d'une célébrité touchante : égaletficaQt révéré dupauvre qui gémit d^ns le besoin, et du riche donjk 1^ çœtvr est généreux, il poitait à l'un les bienËdts de l'au^ tre; il calmait les remords des ^meS:Coiq>ables^ parlait de sagesse avec indulgence, de I^û avec ardeur : c'était le Vincent-de-Paule de ma patrie. Je vais au-devant de l'homme respectable, -r^ Mon père, lui dis- je, vous étçs dans le )(rQisinage de ma demeure ^ qui cherchez-vous ? puis-je vous
servir •— O madame! 3'écria-t-il, auriez-vous ren-^ contré dans ces bois une jeone infortunée pieu-' rant comme Agar dans le désert?... La jeune mère entend cette voix consolante} elle a retrouvé ses forces ; elle court , son en&nt dans les bras ; la pà^ leur de son teint est remplacée par la rougeur de la timidité et de l'espérance; elle tombe à genoux. —Mon père ! s'écrie-t-elle, bénissez Ten&nt et la mère!..i. En même temps elle lève ses bras tremblans vers l'ange protecteur ; eUe lui présente son fils. Le vieillard s'incline; ses mains se joignent; il reste quelques nibmens en silence ; mais tous ses mouvemens annoncent une ferveur généreuse : la piété, la vertu , prient pour le malheur et l'innocence. L'en&nt sourit ; la jeune femme lève les yeux; l'/espoir s'y mêle à la tristesse : que de bien ne lui fait pas déjà le'vieillard par ses prières et sa présence!
Pour moi, c'en esf ⁢ une scène si touchante me &it retrouver le sentiment ; les pensées reUgieuses, la justice , le repentir, les larmes semblent se presser de briser et de fondre les glaces qui étouâ^ent mon cœur.
Le vertueux missionnaire sWied un instant; il a besoin de repos; c'est lui qui veut conduire la jeune femme à la ville voisine. — - Vous avez peutr 4txe encore à recevoir, lui dis-je, les confidences
BAKS I.ES DESTINÉES HUMAINES^ ^Of
3e votre intéressante protégée ; je vais me retirer. — Non , non , madame ; je désire , au contraire ^ que vous entendiez ce que j'ai à lui dire ; vous avea recouru la pauvre fugitive; Dieu vous bénira j maiâ^ apprenez d'elle-même les malheurs qui l'ont cou-» duite auprès de vous; votre compassion entera augmentée. Allons, ma fille, ce récit me donnera jin peu de temps pour me reposer, et il soulagera
votre reconnaissance.
' La jeune femme se met en devoir d'obéir ; mais iies pleurs redoublent ; ses sanglots arrêtent ses pa-i rôles. — Pardon , mon père. — • Pleurez , ma fille, lui dit le vieillard ; pourquoi retiendriez-vous vos soupirs? Pleurez devant moi qui ai vu tant de peines ; devant cette dame dont le cœur est gêné-» reux ; devant le Dieu de bonté et de justice qui n9 défend point les larmes , mais seulement le dé-* despoir et le murmure.
La jeune femme s'abandonna quelques momena à sa douleur; et lorsque son cœur moins oppressé lui permit de se aire entendre, eUe me raconta %insi ses chagrins :. ^
Je suis bien jeune, dit -elle; je viens de commencer ma dix-septième année ; déjà cependant j'ai connu le bonheur, le mallieur ; je suis épbuse; je^autsinère^ j'ai perdu mes parens; je suis chassée
i208 DES COmPENSATIONâ
d..... EUe s-mtoTooçi. » r^rS^ U vieUtad, comme pour lui demander la permission de pleurer et de se plaindre encore* — G>ntinuez > ma chère fille, lui dit cet homme excellent ; voyez cet enfant qui vous sourit , et pensez à Dieu qui récompen* sera votre innocence. — Ces mots touchans cal* mèrent la jeune fugitive ; elle continua :
Je suis née en Amérique d'une mère Indienn)er et d'un père Européen. Mes parenis étaient bons et pauvres ; ils servaient l'un . et Fautre un jeune homme chargé de la régie d'une riche habitation* Mon père était l'un de ses principaux employés j ma mère était son esclave. Ils s'aimaient ; ils de^ mandèrent à leur jeune maître la permission de se marier 3 elle leur fot accordée; je fus bientôt le fruit de ce mariage.
Je fus élevée près du maître ; je le servis aus^lôt que j'en eus la force ^ et je le fis avec respect et teq* dresse. Dès mon enfance il avait paru me chérir« Il était bon , généreux, quoique sévère et dur dans «es paroles» Il avait donné la Uberté à ma mère ; it nous avait comblés de bien&its r je lui dois le bon* heur de mes parens , les instructions de ma jeunesse, la religion qui me. soutient : je lui dois voi bontés, mon père; car c'est lui qui vous a prié dç îne conduire et de m'aimer.
!|^orsque je fus en âge d'être mère, mes ver*^
tueux paî*e&s et vous, mon père, vous me fîteà jurer d'être sage, et mon coeur adora cette loiv Mon Jeûne Xnaîtrfe le sut; îi vous parla; il fut touché de vos paroles ; il m'aima; il prit pour épouse la fille de «es serviteurs.
O mon père ! vous avez vu mon respect s'unii* à mon bonheur : je lui jurai devant vous qu'il serait toujours mon maître; je n'ai point oublié que les lois de mon pays m'avaient &it son esclave , et la reli^on de moh père sa servante «ou-» mise; je m<3 suis humiliée devant ses bontés; je me suis tue devtmt sa colère; j'ai suivi vos conseib et ceux de mes parens. Vous m'avez dit : Qu'il soit ton seigneur sur là terre; et mon cœur vou^ a toujours obéi. Ma mère m'a dit ^ en mourant t Si ton époux est bon , tu n'aïU'as jamais assez de recoimaissànce ; s^il est injuste, souviens<-toi.que l'esclave ne juge pas le maître; pleura en silence^ ne murmure point, et garde la soumission dans ton esprit, de peur que Dieu n'y place l'image de ton époux ôfiensév O ma mère! vous aviez rai-> son; que serais'-je devenue^ si cette image ter-i^ rible m'avait suivie dans ma disgrâce {
La jeune Indienne se tut pendant quelque^ in^ fttans; elle semblait recueillir en ^ence les consolantes approbations d'une Conscienjce douce et résignée. Moi, je recevais de la DÛennè de cui^, 3. H
2IO tnSÈ COMPENSÂTiOîfi?
«ans réproches, et le murmure était banm de InoU cœur par le repentir*
L'Indienne continua : Je perdis mes parens, et je devins mère la première année de mon mariage» Mon époux partagea mes chagrins et mes plaisirs; je le bénis dans ma douleur et dans ma jcne; je me prosternai devant lui poui^ renouveler mes serm^is; il me releva avec amour, et me dit:
Je suis content' de t'avoir choisie pour épouse. Ces mots sacrés remplirait mon âme de conso* lation.
Depuis ce jour, près d'un an de félicité et de reconnaissance lut mon partage. Je nûs cet en- Ëint an monde ^ je le nounis auprès de son père, qui nous donnait souvent à Fun et à l'autre des témoignages de sa tendresse.
Vtn soir il i^çut une lettre. Il apprit que l'habitation qu'il régissait pour le compte d'un habitant de Bordeaux, venait d'être vendue par le propriétaire, et achetée par une dame française, qui. voulait bien lui donner sa confiance, mai$ qui se proposait de passer bientôt en Amérique, et de demeurer sur sa propriété. Mon mari prévit le changement de son sort; U en fut affligé; il allait obéir au Ueu de commander; le respect et la soumission allaient devenir les droits du maître.... Mon coeur fut déchiré de cetfe pensée.
Vous cesseriez d'êlre respecté! m'ecriai-je; oh! oon , ncHi ; vous serez du moins toujours le maître tie votre femme et de votre fils.
En disant ces mots , je plaçai mon en&nt sur
^ les genoux de mon mari; je me jetai à ses pieds j je le suppliai de quitter l'iiabitation. Vous possédiez, lui dis- je, «ssez de bien pour en acquérir \me plus petite; hâtez- vous de devenir proprié^ taire et maître véritable j vt)Us achèterez dès es-* ^av^sj ils apprendront de moi à vous servir j Votre autoiité autour de vous sera sacrée comme «elle l'est dans mon cœur ; Famiour enseignera la Kîrainte, le respect^ l'obéissance j vous serez le plus heureux des habitans de mon pays^
Mon q>oux parut goûter ce projet j mais il remît son exécution à l'arrivée de l'étrangère* Ellç ne «e fit pas attendre : elle annonça bientôt qu'elle était dâ)arquée. Mon époux voulut aller au-de- Vant d'elle j et moi, je fiis grondée pour la pre* Inière fois ^ je fiis même punie pour avoir pleuré de ce déparU
Il resta absent plus d'une semaine^ quand il revint, et que je voulus embrasser ses gtooux, je le trouvai sévère et irrité : hélas! il avait déjà vu l'étrangère. J\)sai demander si elle viendrait bien^
. tôt; j'appris qu'il s'écoulerait un mois^ et je reçus l'ordre de m'accoutumer, pendant ce temps, à U
9 ta lOES GOlÉPEKSÂTlONf ^
solitude. U Eut, me dit mou époux, que ]e m^o(> cupe fortisment dé régler mes comptes; je ne veux point être distrait.
J'étais accoutumée à Fobéissance ; je me retirai ^vec mon fils. Je passai tout le jour à pleurer. Le soir, je portai mon en&nt sous un grand pla^* tane, pour lui Êiire respirer la firaîcheur de Y ait. J'y étais depuis c[uelqiieS/momens, lorsque . j'en* tendis la voix de mon époux; il paraissait irrité contre un esclaye; il menaçait de le faire châtier pour lui avoir désobéi : cette menace me fit trembler; je craignis qu'il ne m'accusât aussi de lui avoir désobéi en venant le chercher et l'importuner; je me hâtai de rentrer; je fus trahie par la précipitation de ma fuite; il me vit, ne douta point que je ne me reconnusse moi-même coupable; il m'appela d'un ton terrible; je fus acca- blée de reproches, et renvoyée avec colère à ma solitude. Depuis ce jour, j'en fiis retirée quelque^ fois par un souvenir de bonté , et presqu'aussitôt rejetée avec une rigueur cruelle. L'étrangère arriva; mon coeur me disait qu'elle était la cause de mes peines ; moii cœur ne me trompait pas.
C'est depuis ce jour que je compte les plus tristes chagrins de ma vie. Hélas! moi qui portais le nom de mon maître et le titre de son épouse ^ pioi la mère de son en&nt, je retournai parmi
DAlWv. ÎXS OESTINÉÈâ HUMAINES. 3 1 3
ies esclaves-; je fiis traitée comme elles; je fus ac* câblée , dàïis ma jeunesse, des peines que l'on avait ipai^ées à mon ei^nce; Tamertume de mon fiort présentVaugmenta de mes^ouvenirs« Cependant, celle qui causait nies peines les ignoradt sans doute : mon époux Faimait en silence; je ne-puis Faccuser de mes douleurs; elle ne cherchait Famoiff dé: personne; jeune' encore et très belle ^ elle parsôssait malheureuse ; et mon époux Itii^ même était dans le maHieur. ^
O mon père! c'eatalors que je vousai rencon* *ré; vous passiez devant moi sans vous arrêter î vous alliez^ quelque part j faire du bien) je vous pnai de m'entendre, et vous me laissâtes vos paroles consolantes. ^-**^Oui,, ma fîUe^ d^t lemission-* naite, je ftis touché de vos chagrins^, et je m'éloi-^ gnai à regret; ce matin, je suis revenu* pour vous consoler encore; je ne vous tii point trouvée; une vieille lïé^sse., qpij^eurait. sur vous, m'a in*» diqué la trace de vos pas; je vous ai suivie; je vais vous fournir un asizle; mais donnez^mbi quelques détails sur ce que la négresse m'a racontée- Hélas! dit Flndieime^ il y « trois jours que vou^^vez donné des larmes à mon sort : pendant ce» trois jours, j'ai été encore plus malheureuse^ Je ne sais quels chagrins ont rendu mon époux plus sombre et plus sévète; je ne sais, quellq hu^
Al4 DES COMPENSATIONS
iniliation il a reçue, mais je sais combien il en a versé sm* moi. J'ai été bien maltraitée; màis^ en pleurant de mes soufirances , j'ai pleuré pour celui qui les causait. Ce matin, j'ai essayé de l'attendrir; ]'ai &it taire h, crainte; je me suis jetée sur son passage : j'ai osé rappeler ses bontés : j'ai osé les lui redemander pour son bonheur; il m'a ^epous3ée; il m'a ordonné de me taire : j'ai senti mon courage redoubler ^ il a voulu n\e fiiir; je l'ai suivi ; il s'est irrité ; à force d'amour , j'ai bravé sa colère.... Hélas! il a pris cet aii;iour pour do }a révoltç , mes accens douloureux poi:^' de cou^ , pables cris...^ Malheureuse! qi'a-t-il dit d'un ton terriblç, puiscj[uç tu a^ perdju Iç respect et l'o-. béissance^ je te chasse, je te répudie! va- t'en „ femme rebelle; que je n'entende plus parler, ni de toi, ni de ton fils... Alors, 6 mon pèrej il m'a. fait chasser par des esclaves, qui du moins pieu*, iraient en exécutant ces ^eu^çs zdguews.
I^'Indienne se tut; sob silence^ son attitude,, ses larmes continuèrent d'exprimer la plus vive Couleur; et sur les traits du Vieillard ^e peignait une sorte de compassion vénérable : O mon Dieu!^ s'écriart-il, protège IHnfortunée, rends-lui le •cœur de son, époux. O mon père! répon^dit l'Indienne, l^issez-npus prier avec vous!....
DANS X^ BESTII7ÉES RUMA:iNÈS« 3l5
En parlant ainsi, elle prit les petites mains de son enfant,. lès mit dans celles du vieillard^ en^ylaissant aussi lès siennes; ses beaux yeux se levèrent alors vers le eielf die pria pour, celui . qui, l'avait chassécé
—^Allons y. ma fille, dit le bon missiomiairey. prenez votre enfant; Dieu vous donnera des forcés; vous êtes au jour des épreuves; n'oubliez point: les jours heureux-, et'méritez leur retour.
Ces douces paroles versèrenj dans le cœur dé l'Indienne le baume de là résignation et celui de Fespérance. Je là vis tourner, avec une touchantetristesse, ses regards vers lé diemih de son habitation. Hélas! dit-elle, je vois dans le lointain le^ toit d'où, j'ai été bannie!...^, ô mon père! — Vou» ^ y rentrerez^ ma fille.
—^ Adieu j médit alors la jeune Indienne, du* ton de là reconnaissance. — Je la pressai sur mon cœur avec un tendre respect. PourqiK)i, dis -je au vieillard , n'est-ce point chez moi que vous lui donnez un asile? •— Il lui en faut un plus simple ;: son mari sera plus aisém^at touché , en apprenant ({u'eUe est dans une situation convenable à son malheur. — Je me rendis à cette* considération intéressante. —Mais du moins, monpère, promettez-moi dé me demander tout ce qui lui sera iiécessaire, et de venir quelquefi)is m'informer de
;il6 ZUES COntiPEKSATIONS
son sort. — Je vous le promets; J'cspérç vous sqp-. prendre bientôt qu'elle est heureu3e.
Ils partirent; je les. vis s'éloigner; ils marchaient li^ntem^Qt ^ la pauvre mère Ëitiguée p?^r s^ douleurçncoi^plus que par le poids de son fils ^le> bon ipissionnaire chaîné, de, sa vieiJlçsae- De tepips. en |emp£i, la jeune femme 3e tournait encpre vei« le ]ieu,où. elle av^it connu l'amour; et je croyais enn lendre le s^int vieiJlaird lui. répéter : Yous y; ren-. tirerez^ mst fille^
J'avais encore Jtes yeua; et, b pensée, fixés sur les; liraces de. cette jeune- Tugitive et de son ange pro-v lecteur, lorsque ^'çnjtendi^ marcher auprès de .moi} ^?éta^it Ernest qui venait me chercher;: ij était inquiet; ma promenade s'était prolongée plusr. qu'à l'ordînajre. Môn^coetuv,. qui venait de sarou-, vrir à tous les sentimens tendres, fa% vivement ému, de cette inquiétude. Je comparai mpn sort 4 celui de llndienne; mon époux venait me. cher-çcher ; le sien la chassait- Ernest dévorai};, ses pasr' sions pour me traitçr avec égard et bonté, tandis, que la jeune Indienne était victime des, passion^; ^t dç la cplèi^bv Cependant j'avais murmuré, I^Vl, coeur s'était djesséché ; et die, son cœur s'était ^umis; sa résignation ayaiï; égalé ses peines! Ces |éQe2ipns ac^^èyèrealt de m^ç n^uenei: à la raison^
DANS LES DESTn^éES HUMAmES^ 3tlJ
à la douceur, à la sagesse; je bénis Tlndiéime, et Dieu qui m'avait envoyé son exemple^ C'est ainsi^ mes amis, que je parvins à me soutenir contre les nouv^ux chagrins que |'ai encore à vous ra<^ conter.
Un de ces chagrins était l'absence de mon père et de son excellente anaie^ mon imagination no présumait que trop aisément les malheurs et les dangers dont ils vous ont &it le récit.
I^ plus cruelle de ipes peines, je dois en eota-^ venir, étoit l'indifférence d'Ernest ^ ou plutôt sou amour pour Stéphanie. En vain, pour le toucher^ j^employais la tendresse , le silence , la douce adressa d'uu qoeur passionné; toi|t fut inutile ; JQ reçus des égards et point d'amour.s.» Hélas ! le mien n'en fut point diminué ; souvent , au con^ traire, je me disais : Ernest est bien plus mal-r heureux que moi ; et , à çe^ Qiots , je l'ajiQiais da^ jVantage;
. Je lui avais parlé de lï^ rencontre que j'avavi Élite, en évitant d'ailleurs toutes les réflexioni^ pénibles; il avait désiré secouriir b jeune femme ; je regrettais qu'il ne l*eût point vuej je pensais quelquefois à l'impression salutaire que son çœin: généreux aurait pu $n recevoir.
• Le bon missionnaire était Tenu assez souvent me dojQiuer des uouveUes de sou inforttmée \ Ett
^l8 »ES COM^NSATIONS
nest avait pris pour cet homme respectable les sentimens qu'il méritait. Ua jom* il entra chez nous; la joie de la charité brillait sur son front vénérable ; il avait fait bieix des compsea pour voir l'époux dur et Inconstant; il avait bravé bien des refus ; U était enfin parvenu à l'attendrir. Joignez vos instances aux iniennes , me dit-il ; vous avez vu la résignation et la douleur de cette jeune femme, le jour même de son exil. Si son époux fecevait votre témoignage , le niien en aurait encore plus de crédit..
Je fus loin de menefuser à la demande du mis-* sionnairej j'étais glorieuse d'être associée à tant de vertus pour une œuvre si touchante. — Mon père, je vais vous suivre, si mon mari l'approuve. Ernest fit la réponse que j'attendais. Permettezmoi, dit-ii au missionnaire , d'aller aussi mur mes ^orts à votre zèle et à vos vertus;
Nous nous mîmes en. marche. Souvent, placée entrè.'le. missionnaire et mon époux , je goûtais en r secret une douceur céleste*.
Le vieillard nous donna en chemin lès informations qui pouvaient aider nos succès. L'époux», de la jeune Indienne^ nousdit-ili, s'était passionnépour la belle étrangère ; mais sc»ei amour ayaiifc été repoussé avec mépris^ cet homme fier et ac- «rputuiné à la domination , après avoir été lOûg^
temps dç rh^meur la plus soinbre , avait fini par regretter en secret son ^ouse si soumise et si tendre; un reste de honte le retenait; il cherchait il s'excuser en disant que la rébellion de sa feromé l'aurait moins irrité, si elle n'avait pas conimencé par le surprendre. J'ai étudié le caractère de ce jeune hoi^ime, ajouta le sage missionnaire ; j'ai su, des personnes qui Fentourent, que les nombreuse* sollicitations le touchei^t ; qu'il ainie à être imploré avec instance, niême pour les choses qui sont dans son incUnation j profitons de cettef fài-
blesse pour le ramener au devoir et au bonheur^ Les faiblesses sont les sentiers détournés qui coi^» duisent au cœur de l'homme^ .
Nous arrivâmes; i^ous suivhnes les instructions du missionnaire ; mon cœur m^nspira aisément le langage de la plus tendre sollicitation. Je croyais voir encore la jeune femme se tourner vers la demeure de son époux ; je peignis sa douleur et son ye^pçct; je me servis des expressions de l'innocente infortunée qui , par excès d'amour , avait paru i:ebelle, e| ne murmurait point cependant contre la colèrç qui avait suivi cette erreur. Le bon missionnaire m^animait de, ses regards , Ernest de son émotion. Je réussis ; l'époux attendri me dit qu'il cédait à mes paroles et à son propre cœur; mais il revint à l'apparence de révolte, et, par un retour
d^ son caractère , îl prit le ton de la sévérité pour rappeler l'intéressante victinie de son injustice.
Madame, dit le bon missionnaire, lorsque nous eûmes quitté Fépoux de l'Indienne, vous venez de Eure plus de bien que les richesses ne peuvent en répandre; que pour vous récompenser, le bonheur de votre époux vous soit toujours accordé par la bonté, divine !
Je fus troublée de ces mots si touchans. Mes re^rds. tombèrent involontairement sur Ernest y qui baissa les siens. Le sage missionnaire , accoutumé à lire dans les âmes , vit mon embarras ; il en fut affecté. Trop prudent , trop réservé pour chercher à pénétrer 4es secrjBts . qjti'on neluiconfiait pas , il se hâta, de ramener notre attention sur la jeune fçmme : je vous quitte ^ nous dit-il; elle m'attend avec bien de l'impsttience; je vais lui porter le bonheur; demain, si vous y consentez, je la conduirai chez vous;. nousja remmènerons enr semble sous le toit conjugal, l^tojLis çoxisentiçies à ce projet ^veç empressctn^ent..
Le lendcnvain,, cependant, la jeune femme vint seule avec son enfant. Le vieillard s'était laissé retenir ailleurs par une autre infortune ; il avait sar çrifié le spectacle de la joie^qu'ij avait préparée, ^ qui. aurait &it sa récompense. La jeune femme, eu D^ous donnimt cette information « en nous. Iq^
mpignant Isa reconnaissance , eut bien de la peine à trouver ses paroles ; son esprit était si troublé ! son empressement était si grand! Nouâ partîmes ; pendant la route npUs lui disions tout ce qui pou-' vait lui montrer combien nous prenions part à sou ionheurj elle ne nous entendait pas; elle courait devant nous; elle pleurait , elle riait; elle revenait vers nous ^ s'éloignait encore ; nous avions peine à la suivre.
Mais lorsque nous fiuimes près d'arriver , ce, fut l'excès du bonheur qui la retint ; à la vue de son habitation , elle fut saisie d'un tremblement de joie ; elle se prosterna devant cette demeure diérie. •— Mon en&nt , s'écria-t-elle , voUa le toit de ton
père ; il nous y recevra tout à l'heure O mon
Dieu! quelle -courte épreuve pour tant de félicité ! Nous approchâmes encore ; ses sentimens devenaient à chaque instant plus vifs; lorsqu'elle eût touché le 3euil de cette maison , ses genoux flé^ chinent ; je fiis obligée de prendre son enfant ; ses lèvres s'attachèrent à cette porte sacrée ; que n'a- Vait-^lie pas dû souffrir , en la jGranchissant le jour de son €xil !.... Et lorsqu'elle fut en présence de son époux ! Je ne saurais peindre ce mélange de respect, de soumission, d'amouf, de transports et de retenue ; je croyais voir ^ensemble l'énergie ^t la douceur, la naïVeté et la décence^^ les moeturs
policées et les mœurs sauvages , la religion et là nature.
Son mari ùxt vivement touché; il ia releva, la serra sur son cœur , pleuià sur son fils , les prit ensemble dans ses bras , s'accusa de dureté y et promit de les aimer toujours»
Ernest était près de moi; il me ^rra douibeiiiehi la main; mes yeux, baignés de larmes, surprirent de la tendresse dans son regard ; je crus tous mes vœux exaucés; je crus Ernest sensible ^ et ma plud douce joie fiit d'espérer son bonheur.».^ Grand Dieu ! en quel moment formais - je ces vœux et cette espérance !..» Une femme parait; c'est la maih tresse de l'habitation; elle voit des inconnus; elld
recule Mais, hélas! il est trop tard; un cri
d'Ernest me révèle Stéphanie ; il tombe au- pieds de son amante à l'instant où, peut^tre^ son cœui^ allait m'être rendu*
Ce tableau cruel est un de ceux que mes sou-* venirs repoussent en vain : Stéphanie ^arée ^ l'exaltation dans ses regards, Ernest se connaissant à peine , moi soutenue par cette jeune femme dont j'avais déploré le malheur , son mari interdit , son enfant effrayé.». O mes amis! je crois y être encorej pardonnez le trouble de mon cœur.
Cependant, cette scène ne dura qu'un inistaut»
DANS LES BESYINÉES HtfilÀÎICES. !Ï2i
Stépiianie s'élança yers moi , me serra sur sa poitrine avec ses mouvemens passionnés* Vouez , Ernest , dit-elle , venez embrasser à la foi» votre épouse et votre amie j tmissons * nous par tous lea sentimens;
Ernest s'approcha^ lahonte, FamOur L'agitaient..» Je tachai de réprimer ma douleur ; je demandai à Stéphanie pourquoi elle nous avait &it un mys« tèi^ de son retour et de son voisinage; je vous l'ap prendrai, me dit-elle en rougissant et en versant des larmes... Aujourd'hui, c'en est assez; venez me revoir demain. Elle ne prononça que ce peu de mots; et elle me parut toujours la même, toujours extraordinaire , toujours belle, toujours &ite pout séduire et désoler.
Nous la quittâmes... Ernest, en s'éloignant, fut triste et abattu; je vis toutes mes espérances renversées; je ne me disposai plus qu'à soufirir, à étouffer sur -tout cette jalousie cruelle dont I0 poison coulait dans mon cœur.
Le lendemain, nous allâmes chez Stéphanie; éQe avait composé son maintien ; elle parut plus tranquille. Souvent ses yeux étaient mouillés de larmes ; elle ne les essuyait point ; elle semblait avoir pris l'iiabitùde de les sentir couler sur son beau visage; elle souriait et parlait en pleurant, ce qui ajoutait encore à sa beauté.
Vous devez être étonnée, me dit-^-elle , de nie t^ô-* Voir dans vos contrées} vou^ me blâmez peut-être J je suis loin de repousser vôtre indulgence , hxàis jô vais vous dire la vérité.
Il y a à peu près trois mois que la fortùûe dé taon père a* été très dérâiîgée pat k banqueroute d'un honmie avec lequel il avait toujours été eu grande relation d'affaires, et qui, en de moment, lui devait des sommes très considérables. Pour réparer une partie de ses pertes j mon père a été obligé d'accepter les bien^ que son débiteur possédait en Amérique. Cette habitation était le jprincipal de 3es biens ; mon père ne pouvait régir pat lui même une fortune aussi éloignée j et ses besoins de bien-être, qui ont toujours été satisfaits, étant augmentés maintenant par les infirmités de la vieillesse , je lui ai offert de reprendre le bien qu'il m'avait donné près de Lyon , en échange de celui dont U venait de se rendre possesseur^ L'infériorité de celui-ci a été pour moi un motif d'insister davantage ; mon père s'est rendu à mes prières ; j'ai trouvé bien doux de le rétablir ^ moi sa fiUe ^ dans son propre héritage 5 mais je dois en convenir encore , ce n'est pas sans un grand plaisir que je suis venue de nouveau respirer le même air que vous ; et si je ne vous ai point informés de mon arrivée , si je me proposais de vous Ëiire le plus longr;
temps possible un mystère de mon retour , et de me borner à prendre , avec le plus tendre intérêt , tous les renseignemens qui pourraient m'être donnés sur votre sort , c'est que je m'étais fait une loi de sacrifier tout ce qui me paraîtrait interdit par l'honneur et la prudence.
En prononçant ces derniers mots, Stéphanie prit l'accent de la force et de l'enthousiasme ; je baissai les yeux, n'osant dire ce que je pensais de cet aveu et de ces résolutions bizarres ; tandis qu'Ernest , par Jla satisfaction contrainte de sa physionomie , semblait dire : O Stéphanie ! vous êtes toujours héroïque et sublime ! ^ ' ,
Nous priâmes Stéphanie de venir à son tour dans notre habitation ; ce fiit ien vain ; ma résolution est prise , dit-elle ; je ne reverrai jamais des lieux si chers et si cruels! De telles paroles, en ma présence , en présence dïlrnest , étàîent-elles dictées par la prudence etparlTionneur? Mais elle ajouta tant de choses tendres , flatteuses, nobles, que je fiis encore obligée de garder le silence , 'et de regretter pour elle, pour moi et pour Ernest, qu'elle n'eût pas reçu, au lieu de tant de qualités brillantes, un peu plus de cette générosité cahïie et véritable qui se laisse guider par la raison , ou seulement par la délicatesse.
O mes amis ! vous prévoyex mon sort ; mais ,
220 DES COMÎPENSÀTlOïrS
^tait-<2e le moment de demander à Ernest un t)on-loureux sacrifice j n'était-ce point à moi à pratiquer «n secret cette vertu que Stéphanie exaltait sans la connaître , la vertu pénible d'un obscur dévouement ? Que de chagrins me consumèrent ! mais j'aurais été exposée à bien plus de peines, si l'amour et le devoir n'avaient étouffé mes plaintes ; aujourd'hui je reçois le prix de ma résignation j je vais achever mon histoire; vous verrez , mes amis , que si le bonheur m'est étranger , je suis du moins eu paix avec mes souvenirs.
Les amis de Fanni étaient touchés , attendris ; Armand sur-tout paraissait vivement ému ; il n'objectait plus rien contre la résignation dans le cha* grin; il écoutait; la persuasion entrait dans son cœur à la voix de Fanni. Elle continua en ces termes : *
J'engageai Ernest à aller voir Stéphanie; je n'y consentirai, me dit-il, qu'à condition que vous m'accompagnerez toujours. Il ne me convenait point de rejeter cette condition douloureuse. Nous fîmes ensemble plusieurs visites; réunion cruelle! c'était trois cœurs malheureux , chacun par les deux autres, qui se rassemblaient! Cependant Ernest et Stéphanie, qui s'aimaient, devaient mêler bien des doi^ceurs à leurs peines; ma présence ^
clont ils s'étaient fait une loi ^ ne pouvait les empêcher d^être unis par leurs vœux.,.. ; et moi, c'était sur-tout en leur présence que j'étais isolée.
Ces idées, ces chagrins sans relâche , alËiiblirent ma santé; je me sentis dévorée d'une fièvre lente; je le déguisai long-temps à Ernest j lorsqu'enfin sou inquiétude même mé força de le lui avouer, je le priai de continuer sans moi ses visites à Stéphanie; je lui dis tout de^que je pus imaginer pour l'y feire consentir ; je lui témoignai la plus par&ite confiance. Ce fut en vain. Ernest ne me quitta point* Il écrivit à Stéphanie pour s'excuser ; et les soins <ju'il me prodigua fiirent aussi zélés , aussi tendres^ que si j'avais possédé tout son cœur : preuve bien touchante et bien chère du pouvoir que la bonté , le devoir et l'honneur, exerçaient sur ce jeune homme infortuné !
Je fus si reconnaissante, que je ne voulus pas retenir Ernest plus long-temps : je feignis d'être mieux; je me levai j je dis à Ernest que je pouvaii» m'occuper; je le suppliai d'aller voir Stéphanie. Il s'y refusa absolument. Tant de générosité excitant la mienne , je voulus aller voir moi-même Stéphanie beaucoup plus tôt que mes forces ne me le permettaient. Cet empressement faiUit me coûter la vie; je crus toucher à la fin .de mes peines : une rechute violente sembla me conduire
J228 PES COMPÊNSÀtlôiSS
au tonibeau. Mots Stéphanie oublia tout ce qui Ul tenait éloignée de ma demeure ; elle vint y partagelc* les soias d*Ernest; et tous deux mirent autant de fcèle à prolonger mes jours, que s'ils en eussent attendu leur bonheun
Un jour que je sentis ma faiblesse augmentée, je leur dis : Mes amis , vos soins seront inutiles^ j'en ai du moins l'espérance. Je pris leurs mains dans fes miennes ; je fis jurer à Stéphanie qu'elle ne quitterait plus Ernest.... Ils pleuraient; ils repoussaient un bonheur dont ma mort était le prix; ils priaient pour mon rétablissement avec l'ardeur la plus touchante. Le ciel les entendit sans doute^ la vie me fat rendue. Oh! combien de tristesse accon^agna ce retour! qUand je r^ardais ces deux amans qui se déguisaient l'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre, et qui , en même temps , disputaient d'empressement à me soigner, je me disais : avec quelle générosité ils conservât euxmêmes l'obstacle qui les empêchede s'unir! ô mon Dieu, m'écriai-je , vous Usez dans mon coeur, vous yoyez que je ne puis être heureuse que du bonheur <['Ernest; fournissez-moi lès moyens de le lui procurer aux dépens du mien, et, s'il le feut, aux 4épéns de ma vie.
Pendant que mille pensées m'agitaient , j'apprends que le divorce vient d^être permis er^
DANS KES DEStnnSES BUMÀimS. 25^
France; aussitôt, mon projet est formé. Je dis à Ernest qu'un changement d'air est devenu nécessaire à ma santé; je témoigne le* plus pressant désir de passer en France et de rejoind]:e mon père. Ernest ne pouvait miVcGCNmpagner ^ il étaifr sur la liste des émigréis ;i je. me montrai fortement décidée : ma santé , ma vie en dépendent , ne cessai-je de dire à Ernest ; il céda à mes instances; j'écrivis à mon pèi:e, je lui açiaonçai :moa arrivé^ prochaine. .
Hélas! c'est bien alors que j'eus besoin de cour rage! chaque foi^ q^e je regardais Ernest , que j'em tendais sa voix, que je pressais sa maiii;^ mon cœur prononçait ce cruel adieu qui allait nous séparer i Encore quelques jours, et je ne l'entendrai plus ; je ne le verrai plus; lés mei:s se plfteront entra nous; les lois briser'Ont nos liens!...
Le vaisseau devait bientôt partir ; Ernest élaid accablé de tristesse^ lorsqu'il me regardait, la pitié semblait lui révéler mpn dévouement. Je cru$ devoir le confier à Stéphanie ; j'exigeai un sermenÇ %vant de dire mon secret ;^ lorsque je l!(3us obtenu, fè présentai tous mes motifs avec \ine vivacité , une éloquence, y qui semblaient la surprendre ;. je profitai de son étonnement; j'exigeai sa pro-? messQ d'épouser Emest auàsitôt que la liberté lui tendt rendue par mon divorce. Cette promesse fiit
faite au milieu des larmes et des transports d'ad-* miration. Je crus alors mop sacrifice prêt à s'ac* tcomplir ; je rassemblai toutes mes résolutions^ toutes mes forces*... Hélas! un coup terrible m'at^ tendait encore avant de quitter ma patrie.
L'avant - veille de ipon départ , Ernest voulut me parler 5 il était pâle, tremblant. Fanni, me ditil , si j'ai pénétré votre dessein , je suis trop malheureux ; j-aime mieux mourir. En prononçant ces mots, il chancela j je le retins , je le serrai dans mes bras; ses yeux étaient égarés, je le vis bientôt dans cet état cruel où l'avait plongé le départ de Stéphanie; sa raison s'aliénait encore;^ j'appris qu'il avait passé la Quit dans l'agitation, qu'il avait parcouru la forêt , qu'il s'était arrêté dans la grotte oà Je ciel avait conservé nos jours , et Sur les bords, du fleuve où j'avais exposé ma vie pour conserver la sienne. Son imagination exaltée par dé longs, chagrins , Içs combats du devoir et de la passion, les ténèbres de la nuit, l'avaient jeté dans le dé-^ lire ; mon départ s'offrait à l'infortuné comme un projet de mort; la maladie que je venais d'éprouver le confirmait dans ses sombres pensées ; il s'accusait de mon désespoir ; tantôt ses efforts me rappe*laient, tantôt ils repoussaiient moli iinage funeste.. ♦
Je révoquai alors le projet de mon départ; j'é^ çrivis à mon père : Ernest est malade et malbeu-*
DAT!f s LES DESTINÉES HUMAINES. nJt
reuxj je ne dois plus m'en séparerj je vais consacrer ma vie à le soigner; si je vais en Europe, ce sera^ avec lui, ce sera avec Fespoir de le guérir.... O mon père! soyez heureux J....
Ma lettre partit. Lie moment où je fus retenue près d'Ernest eut quelques douceurs; mais en regardant l'infortuné, en le voyant privé de plaisir et de pensée, j^ôubliais . le bonheur de le serrer dans mes bras ; je ne sentais plus que sa situation déplorable. Stéphanie en pleurs était souvent dans notre demeure ; je l'appelais toutes les fois qu'Ernest me paraissait tranquille; j'aurais voulu lui devoir la raison d'Ernest aux dépens de mon repos. Quelquefois cependant, je dois l'avouer, j'étais moins généreuse; je trouvais dans l'état d'Ernest une consolation secrète : il n'avait plus de répugnance à rester auprès de moi^ à re- ^voir mes soinSé Je ne le quittais plus; je le pressais sur mon cœur, sans l'affliger; je versais des larmes sans, lui en faire répandre; mes caresses, mon amour, ne le fatiguaient plus; je pouvais l'adorer, kti parler.... Et ces sentimens adressés à un infortuné. qui ne pouvait les entendre, étaient encore des douceurs au milieu de la tristesse de mes souvenirs. ,
Un jour, quelques sigaes de guérison se mon-
aSa DES COMÎ>ENSATiONS
trèrent. Nous étions assis sur les bords du fleuvej la tête d'Ernest était penchée vers moi ; je le soutenais dans mes bras 3 c'est ^ur mon cœur que la raison commença à lui être rendue. . . . Heureux moment! Je pleurais; je priais pour cette tête si chère; je la couvrais de baisers; j'oubliaig tout^ et mes projets et mes craintes!
Depuis ce jour, les iiitervalles de raison se tapprochèrent ; bientôt Ernest fut entièrement rétabli, et mon cœur pénétré de joie et de reconnaissance Hélas! cette joie devait être In
dernière!..,
O mes amis, épargnez-moi de tristes détails; je n'aurais plus à vous dire que ce que vous avez entendu. Ernest rendu à la raison, fut rendu à tous ses sentimens; j'obtins des ^rds et point d'amour ; je revins à mon projet ; je ne songeais plus qu'à l'exécuter sans jeter de nouveau Emest dans une situation désolante, lorsque mon père, vivement inquiet dç mon sort, fiit ramené vers moi par la plus touchante tendresse. Alors, meS; amis, rien ne s'opposa plus à ma résolution dé^ chirante; je quittai mon pays; je m'arrachai
Je ne puis finir, dit Fanni; mon cœur se brise ; je crois voir Ernest; j'entends ses adieux. .; * .
'—'Venez ^ ma chère Fanni, dit W^^ de Belfort ,
DJLKS LES DESTINÉES HUMAINES. 2t3i
guidez-moi; nous pleurerons ensemble, tandis que votre père continuera votre douloureux récit.
Elles sortirent; la pitié, Fadmiration suivirent Fanni, et M. de Murville fiit prié d'achever son histoire.
— ^Hélas! dit-il, ce récit ne ser^ pas long. Ma fille n'avait plus d'évènemens à craindre ; elle laissait tout son cœur à ce malheureux Ernest qui, toujours , partagé entre l'amour et le devoir, était, à mes yeux même, une intéressante vie* time. Ce jeune homme croyait qu'au bout d'un an son épouse reviendrait en Amérique, Je l'avais laissé dans cette espérance. Ma fiUe m'sLvait fait entrer dans toiis ses projets pa^ des raisons et des sentimens sublimes.
Nous nous disposâmes à partir; Fanni recueillit ses forces. Elle s'enferma une heure avec Stépha-^ nie; elle arrêta, les élans impétueux de cette femme par une générosité bien plus forte. Elle lui rappela ses Sermens , ^ui fit un devoir de les tenir; faisons chacune, lui dit-rclle, ce qu'Ernest et son bonheur commandent. Elle laisse Stéphanie étonnée, subjuguée, fondant en pleurs; elle revient vçrs Ernest; il était pâle, tremblant; elle^ se jette dans ses bras : sois heureux, lui dit-eUe, ^ois heureux .'^ Elle prononça ces mots ^vec uû, accès de douleur violente; elle serrait son inari
de toutes ses forcçsj elle semblait épuiser son âme.— Chère Fanni,, dit Emest, ne reviendrastu pas? Ne nous reverrons-nous jamais?— -Nous nous reverrons, s'ecria-t-elle en fuyant et m'entraînant vers la chaloupe.
Quand nous fômes sur le vaisseau , elle cacha sa tête pour ne pas voir Ernest. L'instant d'après, elle ramena vers lui ses regards, en se mettant à genoux j son attitude était calme et triste j elle avait l'air de se détacher de la vie. Mais quand le vaisseau s'éloigna, quand elle ne vit plus Ernest, le désespoir la saisit; elle courut s'enfermer dans l'intérieur du navire, pour s'épargner la cruelle tentation de finir tant de douleurs. Je m'approchai d'elle; je pris ses mains; elle me serra.— 'Priez pour lui et pour moi, mon père. Elle revint paisiblement avec moi sur le bord du vaisseau.—Adieu, mon pays et mon époux; adieu, adieu.— En. prononçant ces mots, sa tête tomba sur mon épaule, qu'elle couvrit de larmes.
PendaM tdute la traversée , Fanni fat d'une tris-
tesse profonde. Quand nous arrivâmes en France : Voilà donc votre patrie, me dit -elle! Puissiezvous y être heureux et ne pas la quitter!
Je ne répondais à Fanni que par de tendres caresses.
he premier de ses soins fat de faire dresser.
DANS LES DESTINÉES HUMAINES. iîSS
l'acte de son mallieur^ Nous restâmes à Paris le
temps nécessaire. Quand tout fut fini, elle signa cette renonciation ; elle était pâle ; mais un grand effort lui donnait du calme. Aussitôt qu'elle fut seule, elle s'écria, en fondant en pleurs : ô mon Pieu! je n'ai plus besoin de courage!
EUe écrivit à Ernest. Sa lettre fiit simple : mon ami, lui dit-reUe, j'ai obtenu tout ce que je demandais, si vous êtes heureux, si vous épousez Stéphanie.
La lettre qu'elle écrivît à Stéphanie fut pluâ longue : voilà , lui dit-eUe , l'acte qui rend à Ernest sa liberté; recevez -le, Stéphanie; écoutez mes vœux ; nommez votre époux celui qui fiit le mien. Aimez-le, ma chère Stéphanie; rendez-le toujours heureux; c'est mon cœur qui vous en conjure. Ne m'oubhez pas; dites quelquefois à Ernest. .. . , Non , non , ne lui dites rien qui l'afflige, rien qui indique mon sacrifice;
Adieu, Stéphanie; vivez long-temps avec Ernest sur ma terre natale; je dois souffrir, mourir sur la vôtre.... Je prierai pour Ernest; je l'aillerai toujours; je ne le reverrai plus-
Ces lettres sont parties depuis plus d'un an ; nous n'avons pas encore eu de réponse. Ma fille ^ passé ce temps à compter les jours. Le besoin
iS6 DES COMMNSJITIONS^
de recevoir des Douvelks d'Ernest est bien pres-^ sant pow soA cœur; Pendant les premiers mois^ elle me confiait souvent son inquiétude. Maintenant elle aime mieux U renfermer. Elle reçoit cependant avec tendresse toutes les consolations que je lui donne; quelquefois aussi elle me dé^ çhire par cette réponse faite dli ton d'une amère tristesse : ô mon père ! ils sont mariés ^ et je ne le verrai plus.
DANS Bl$ bÉStmé£$ HUMAINËS^i 33*^
Ce îxA pat Phisloire de rinléressante Fanni que fiiirènt termiaées les tîonfidences de Faimable iamille; des réflexions sages et douces suivirent ces confidences. La doctrine des Competisations, disait M. de Murville, vient d'être appuyée par nos souvenirs. Chacun de nous a eu sa part de souPfr^ces; Fanni a éprouvé celles qui naissent d'une sensibilité très vivej moi, celles dont la caloratoie peut accabler un homme d'honneur ; M"*® de Belval a gémi sous une tyrannie cruelle j M™* de Belfort a connu les peines désolantes qui suivent l'abandon et l'isolement; M. Dalmont a éprouvé les malheurs qui naissent des erreurs d'opinion ; M. Durand a été lon^-temps victime des sentimens les plus tendres; M°*® Durand a àouflfert comme épouse el comme mère; nous avons eu tous notre part du malheur, et cette part a été, pour chacun de nous , principalement le fi'uit de ses quahtés, de son caractère. Mais que de douceurs ont, en même temps, été le prix de ce caractère , de ces qualités ! et que de douceurs nous restent encore, puisque chacun de no)is se féHcite â'ayoir reçu la vie! cet avantage nous honore : U
233 t>ES COUtl^ENSATIONS
prouve que la sagesse n'a pas été étrangère à nos actions et à nos intentions.
Maintenant, mes amis, que la raison et l'ha-^ bitude confirment en nous les dispositions heureuses, nous devons trouver la sagiesse encore plus facile; elle rendra nos peines moins amères^ et nos plaisirs plus doux.
Mon ami, dit M"*® de Belvaî, nos salutaires principes nous présentent, en faveur de nôtre chère Fanni, des motifs d'espérance; il mé semble que sa part de douleur a été bien grande»
Oui, répondit M. de Murville, sa part de douleur a été, ce semble, excessive; cependant, n'at-elle connu que du mallieur? n'est-ce pas toujours avec Une satisfaction tendre, et même glorieuse, qu'elle est descçndue au fond de son âme? le droit de s'estimer, de s'approuver elle-même, a-t-il jamais, cessé de lui appartenir? et peut-il exister, pour une belle âme, une source plus féponde de véritables jouissances? Le sort de Stéphanie, si brillant en apparence , si heureux même , si flatteur dans certains momens, est bien loin, selon moi, de pouvoir être cpmparé à celui de sa noble victime. En toutes choses, c'est la fin, ce sont les résultats qu'il Êiut sur-tout considérer. Ma chère Fanni est habituelle ment livrée à un juste sentiment de tristesse 3 mais la douceur de-
DAKS LES DËStlNÉEâ ttUIttAINË<$« ^^39
son àme n'en est jamais altérée^ elle ne murmure pas; elle n'aiccuse pas la Providence j elle n'accuse personne, pas même Stéphanie; et, en attendant que sa résignation reçoive dçs récompenses que je ne puis imaginer encore , mais qu'elle me donne le droit d'espérer, de combien d'estime et de ten- ^esse n'est -elle pas ici l'objet? que d'aflfectiou •dans son cœur, et dans tous les coeurs qui l'en- Tironnent? Stéphanie, au contraire, j'en suis convaincu, est, à l'heure même, très malheureuse; son exaltation épuisée est déjà sans doute rem^ pigcée par une inquiétude, tme oisiveté, une lassitude , une irritation peut-être , qui font le suppUce d'Ernest. Ah ! ma sœur , la justice étemelle règne en France comme en Amérique; c'est la loi du Créateur.
M°^ de Belval allait montrer combien de telsi sentimens étaient ceux de son kme. Fanni entra. M*"* de Belval unit aussitôt sa tendresse à celle de son frère, et l'on reconnut que Fanni était trop chérie, trop ^%De de l'être, pour que, dans soa sort, il n'y eut encore bien du bonheur.
Le lendemain. M™® de Belfort demanda un
entretien à M. de Murville et à sa sœur.— 'Mon cher MurviUe, dit-elle, maintenant que nous connaissons les lois de la justice suprême, ne davons*
UJ^0 DES COMPENSATIONS
nous pas lès seconder de toute notre voloûté? les bons cœurs ne sont-ils point sur la terre les priiicipau!x^ ministres de ces lois?* — Je crois vous entendre, dit M. de Murvillej continuez cependant, mon amie.— Vous le savez j depuis long^ temps Charles et Emilie s'aiment iavec autant de ten*dresse cfue d'innocence. Qiarles est sans fortune j Emilie en a beaucoup. Il y a quelques jours, lorsque je n'avais pas eu encore le bonheur de retrouver ma nièce j mon désir était de donner à Charles la moitié de mon bien, et de garder l'autre moitié pour ma nièce, dans le cas inespéré où elle me serait rendue j le ciel l'a accordée à ma vieillesse ; cet aimable Charles est son fils : il est le mien; je vous demande Emilie.
— Et moi aussi, s'écria M™^ de Belval; dès les premiers mots , j'avais entendu ma respectable amie. Oui, l'aimable Charles est bien digne de notre choix; il l'aurait obtenu, lors même qu'il serait demeuré sans fortune; et maintenant, il a acquis le titre le plus cher à nos cœurs; il est votre fils.— Que je suis heureux! dit M. de Murville, de voir s'augmenter et se resserrer autour de moi les liens' d'amitié et de famille)!»... Il ne. nous reste plus, pour l'exécution d'un projet si touchant , il ne nous reste plus à demander que la glorieuse approbation du grand-père d'Emilie;^
DAÎSfS LES DESTINÉES ' mJMAlNES. a/fl
de M. d^ Solages; j'en suis certain d'avance, ses sentimens s'accorderont kvec nos vœux.
TiS- de MurviUQ avait raison dans sa confiance ; il reçut bientôt de M. et de M™« de Sciages l'ap* probàtion qu'il attehdait.
La lettre de M. de Solages fut remise par M™* de Belfort à sa. chère Marianne, dont tous Içs vœux furent coiiiblés en voyant que Charles reupiss^t totis ceux des parais d'Emilie. Que de bonheur pour ce jeune homme, pour Emilie, pour les deux femilles ! On fixa le mariage au temps où Qara et son mari viendraient voir M* et M°^^ Durand, Ce temps é^it peu éloigné; on tacha de l'abréger, en témoignant l'empressement le pjus tendre; tot^t le monde était dans la joie : M. Dalmont était allé chercher son aimable sœur : M. de Solages avait envoyé, pour les jelmes époux et leurs dignes amis, une invitation pleine de bienveillance; les fêtes touchantes célébréeà chez M. de Murville devaient se continuer au château de Solages; M"^* de Belfort, malgré son âge et ses infirmités , partageait tous les projets , toutes les espérances, toute la joie de la fiimille.
Un jour sa nièce vint la trouver, et d'un ton plein d'émotion et de tendresse, lui demanda un entretien secret. M"*® de Belfort s'empressa de 3. i6
Boivre sa chère Marknne, qui guida ses pas reté un bosquet retiré.
—Ma chère tante, dit M"** Durand, je viais de recevoir un aveu qui ne m'a point étonnée; mais il a été suivi d'une commission qui m'afilige. —Parlez, mon amie.-rC'est de Fanni que je vais vous entretenir; c'est elle que je suis chaînée de solliciter. Elle est aimée, ma tante; vous savez^ combien elle mérite de l'être; maïs son cœur n'est-il pas fermé pour toujours à tous les vœux? lui présenter ceux qo'elle inspire , ne sera-ce point lui causer des peines, renouveler toutes celles qui Paccablent? Ma tante, si j'ai compris le cœur de Fanni, les sentimens du jeune Armand seront repoussés.— Oui, Marianne, et ceux de tous les hommes. Il me semble qu'Armand aurait dû, moins qu'un autre , fermer im espoir ; il a entendu son histoire. -—Voilà ce que j'ai d'abord représenté à ce jeune homme; mais écoutez de quelle manière il m'a ouvert son cœur.
J'étais seule hier dans le jardin , lorsqu'il m'a* borda d'un air timide et agité.— Pardonnez , me dit-il , la liberté que votre excellent caractère me £dt prendre; j'ai besoin d'tm cœur obligeant; j'ai pensé à votre générosité, à votre douceur.
Je ne savsfis ce que je pouvais &ire J)our Ap*
DANS lb(feS DtSTINÉES fitJlttAIl^ES. !li3
InfiiiMi} je le pmi de me l'apprendre; il le fit a^ec BÎmplicité.-^Depuis loDg-temps, me dit-il, Fanm m'a inspiré des sentimens d'amom*; son histoire , en me révélant qu'elle était à la fois libre et eor dbainée^ m'a rempli de crainte et d'espoir; mais jein'ai point osé parler. Depuia qu'il est question du mariage de votre fils et d'Emilie, depuis que les plus douces pensées occupent tous leurs amis , celles dont Fanni remplissait mon cœur sont de* venues plus vives; et, en voyant que Fanni sem* blait prendre part au bonheur des jeunes amans, je n'ai point cru impossible de la rendre encore $eiisible« Je ne pourrais, il est vrai, lui ofirir un cœur exempt de fautes ; j'ai eu le malheur d'en commettre; je n'ai point les droits dé votre fils et de votre mari; mais j'ai ceux du repentir, et je suis entouré des plus sages exemples. Je ne de* manderais d'ailleurs encore que des espérances; il aérait juste de m'éprouver»— Bon jeune homme, ' cU^je à Armand, si le cœur de Fanni était libref... —Ne peut-il le devenir?; .... Quand elle saura qu'Ernest a épousé Stéphanie! ---^ Je ne répondais tien.— Parlez, refiisez - vous de me servir? ne dois-je rien espérer?«^e ne refuse point de vous servir ; et ce n'est pas à moi à fixer vos espérances; mais je ne puis vous dissimula que je ne 1«3 partage point : n'importe, je ferai demain
ipul^es les tentatives qui me paraîtront èonTe^ nables.
. Eh bien ! dit M™« de Belfwt , allons tenir parole à ce jeune liopune ; allons ensemble trouver Fanni...^
La commission d'Armand fîit remplie avec les n^énagemens les pluà délicats. Fanni répondit^ comme Marianne l'avait prévu, avec cette douceur et cette fermeté qui ne permettent aucun espoir. Ses amies la prièrent de né point leur en vouloir d'une démarche qu'elles s'étaient cru obligées de Élire, et dont elles avaient annoncé le résultat. Fanni les rassura par ses tendres caresses , et les remercia, avec de douces larmes, d'avoir jugé son, cœur. Je voi^ maintenant, dit^elle, que j'ai parlé dignement de celui qui le remplira touji^urs. Mies chères amies , ce moment où je suis si bien entendue, a des douceurs pour moi^ laissezmoi saisir cette occasion touchante de vous faire connaître entièrement les sentimens de mon âme.
^ En disant ces mots, Faimi se leva avec une expression de confiance^; elle prit , dans son secrétaire, un papier qu'elle présenta à M™* Durand. Ce papier était l'acte de divorce j il y avait aU bas, de la main de Fanni :
(c Cet SL($e rend la liberté à mon époux ; je l'ai signé par &.çès d'amour, par un dévouement sans
BANâ LES DESTINÉES HUMAINES* tX^^
bornes : mais je jure ici que mon mari seul est libre, que je ne le serai jamais. La seule douceur qui me reste , est de me regarder toujours comme son épouse : je me conformerai à ce titre par mes pensées et mes actions; en àffirancbissantEim^st de tous sentimens et de tous devoirs eny^s mibi , je garderai tous les mien§ envers lui, avec autant de respect que de fidélité. J'ai cru pouvoir. priJSU ter des lois pour &ire le bonheur de mon iiiari, en me condamnant à la doideur. Dieu m'est témèia que les plus grands chagrins personnels n'eussent jamais pu me &ire recourir à ces .mêmes lois ,' et we faire consentir à l'acte. que j'ai deniandé moixïi4me. Si cet acte rend mon mari coupable, que la bonté de Dieu lui pardoime en faveur de mes . intentions , de mes larmes et de mes sermén&! » t . . M™* de Belfort et M™* Durand furent vivement attendries j elles prodiguèrent à Fanni les tendres consolations de l'amitié et de l'estime. *— - Ne vous étonnez pas, ajouta Fanni, si je cache souvent mes peix]^, si je m'unis aux plaisirs que vous .^ m^ famille goûtes en. ce momeut. Mes sentimens sout profonds; rien ue.,]|^eilt les «ffîiiblijr. Je nJai pap besoin de douner à ng^n amour l'aliment de la douleur 5 il est insiltérable jet lès devoirs que la biepveillance et ^amitié m'imposent ne ehangénjt rien à l'état dq mon cœur. £
Voilà, mes amies, ce que vous pourez repondre, et ce qui suffira sans doute; s'il n'en était pas ainsi , vous pouvez parler de ce que vous avez lu : je me confie à votre prudence et à votre oflèction.
M™* Durand promit à Fanni qu'elle ne swait ' point importunée par des vœux inutiles. Elle mit tant de raison et de sagesse dans ce qu'elle dit à Armand , qu'elle le fit renoncer à tout espoir , avec ai:dant de résignation que de regret.
Ëdfin , le moment qui doit unir Charles et Eihi^^ Me est arrivé; toute la famille est dans la joie; Clara et son époux étaient depuis deu^ jours aupvès de leurs amis ; là digne protectrice de l'en- £mce de Charles , la sœur Marianne , vîenait de ae rendre à l'invitation de M™*' Durand; on tfat- |;eridait plus rien ; on était à la veille du jour si vivement désiré.
Le soir, on se mettait à table pour sptiper'; lè hjTuit d'une chaise de ppste étonne l'heureuse &- ]]liille« *^ Serait-ce quelqu'un dû château de Sôla=* Aôs? s'écrie M^® de BelvaL Emilie pâKt; Charles ia regarde en tremblant : on ^st si facile à alarmer quand on aimé ! — Serait-ce des importons , dit M"»* de Mfort ? -^air de BÏiirviHè se lève; fl va à la rencontre des étrangers ;'il n'a pas le temps
DANS LES DESTINÉES HUMAmES. ^47
^ 5ortir.... Un ^eune homme se précipite dans la ^salle. •'— S'il en est temps encore! s'écrie-t-il, si mon malheur n'est pas oèiisommé ! • . . , -^-^ Grand Dievkl s'écrie Fanni; et elle s'élance dans les bras d'Ernest , qui parait prêt à mourir.
On s'agite y on s'^npressè. M. de Miirville sôu*tiwt Ernest ^ le serré sur son cœur ; tout le monde se retire ; il reste ^ôularec Etnest et Fanni.
— J'ffl mtérité^mon sort^ dit Ernest avec un 80UJKU* déchirant»; ihes ciFaintes se sont vérifiées ; é Fauni! j^ai connu' trbp <âird i^ bonheur de fa* dorer ! -^ Que oraîns^iiii7*'6»'écri^ Famri ^ en pressant sa main avec^inquiéttde; -^ Les cirueisi ils iie(me tAmpaient ^oàc pas i . . . - Lorsque j'ai tra-^ versé la ville voisine , j'ai demandé la demeure de ton pière: aUez-y'pwiiàj^bêmènt, mVt-H>ndit, tout y est dans la }0ie<; lii; fille dé la maison se ma-^ rie demain. . . - -
Ernest fi:îsspnnait ; ses jneux s'égaraient.... — Un mariage et de la joie ! Et tu m'as^ soupçonnée? s'écrie Fainni en se jetant à ses pieds. Je suis à toi, Ernest ; je n'ai jamais cessé d'être à toi! le divorce n'était pas pour moi. • ^ . >
Ertièst paraissait accablé. ~- Ma fille, dit M. de Murville avec l'émotion la plus tendre, ménage sc^ âme sensible; csîhne la tienne.... Mon cher Ernest, vous ave2 besoin de repbs« [
a/^S DBS G0M?E^$AT10IfS
.. Fanpi se •lèYe;> elle, veut servir son époux. — AiTjBte,. iuijdit JBroest-! ne : t'éloigne plus, ange ^ijéleste ;, ne me <{uî.tt^|^lus^!..;. En disant c^ mot», il; a vetvfii^'^^ ses -forces^ il seireFanni sur sén cœur; il répète .: XiJ^ e^à «ioi!..i.'**Oui, Ertiest; à toi pouTr Jk vi^ rPrè}^ àil^;»uvre ^k t'obéir, à te serv^j, i Sj^fsYJP ta^St^bafiie !»•.. ♦-?- Ma Stéphàme! s'écrie rEraei^t ;> cIIq t li'-est point à teoi j • elle ne fut jamais à mpi j^ eH^, n'ei^l plus swr la terre • - elle y sera^it çneore, que je n'y cberoherâb plus;que Fanni. r-^Qu'ai-je .eiM»itdw?imo» Eipèst, doa époux ! ... ^-rr Je te co^uiài»»^ Fanlii ; je àtmnais tcôi amour 9 je t'aime, je t'adprpyje n'adore ^que toi!... Ernest .prononcq ce$: mots .de l'accent le plus tendre. / : j '
O mes enfansir dit < l'heureux père 'de Fanni-, calmez-vous ; maintetiant vou$ ; en savez ^ssez ^y puisque chacun de vous a montré son coeur: mon cher Ernest, soignea^vousi pour l'amour de Fanni, dont vous avez toujours été la seule pensée ; et toi , ma fille , repose-toi pour l'amour d'Ernest et de ton père.
M. de Murville obtint ce qu?il demandail jî il conduisît Ernest à un. appartement tranquille, où il lui fit porter tout ce qui pouvait répi^rer ses forces épuisées j il le servit lui-même, le consoisi, lui prodigua les temoignages.de sa tendresse ^ il
DANS LES DESTINÉES f[l7MAlNES. à^^
ne le quitta que lorsqu'il le vil daûis ^ib |yàisMè sojpmeil. t : . . ' *iî
Le lendemain , Ernest, placé' enti;e'M.»dé- MttfyîUe et Fanni, raconta ainsi son histoire:
Après Votre. départ, Fanni,^mon -âone fiitîea pi^ie à la douleur et au repentir. Je ne pénétrais peint, cependant vos généreux' motifs s; mais > je m'indignais contre moi^^menie /de nfe^vôûs aVoil* pas suivie. Ma santé était Êible; ma raison s^m-^ bl^it obscurcie.' «Sté]f^me ne* nie quittait p^sj votre absence paraissait avoir «luginenté sa tisn^ dresse j mais bientôt mes chagrins et mes remottîs rofièùfièrent. Son amoùi^, changé en jalousie, j[»rit le caractère virent de tofates; ses passions^ Elle^inè £tiplus entendre que le langage de l'êxigeanfoej «U^ devint Êitigante • par ses plaintes a%ière&' ^ûî* l'inconstance des hommes^ isur les malheurs îdti seiitiment, sur les. tourment de l'amour. 'garnement alors je ' cherchais à lar calmer , a ramener^, dans son coeur 4es di^ositions.généreilses^ vaine^lent je. lui parlais de vbs droits ^t de mes torts ^ de votre résignation, ide votre douceur ."plus î'é^is modéré est juste, en rappekntr vos qualités, YOjs vertus.' et voS:(peines, pktst .elle <était emportée dans son hun^teiir.'et.^*'^ ses ' jxlÂÎiïtes; Sd> par
dSo 1>SS OOMPEIlSAtriOHS
momens.y elle, fiemblait redevenir tendre et Mtmbie , rinstant d'après elle était dure et împéxiepse ; elle paraissait vouloir reprendre totis les droits qu'elle avait esLeroés sur mon en&nde ; ëîllè me reprochait d'avoir oublié les services qu'elle m'avait rendus. Quelquefois, sentant son injostice^ elle avait honte de son caractère; et alors, moins «dlée par la confiance que par l'orgoea, cHe de ineurait taciturne et sombre. D'autres fois encore , eUe déplorait l'inutilité y l'obscurité de sa vie; et , dans son agitation indiscrète, elle laissoit échapper le regret d'être réduite à partager mon humble fiOfL t
Dans une ^tuation si désolante, que pouvais-je faire, Fanni^ si ce n'est de comparer à tant d'humeur et d'emportement votre conduite touchante iBt sublimue ; et que pouvait produire une telle cèm^ liaraison , at ce n'est de porter vers vous toutes mes pensées^, tous mes vœux, tous mes regrets y et de me détacher de Stéphanie? Elle s'en aperçut aux eSbrts mêmesqne je fis pour le d^uiser ; alors^ /elle ne réprima plus la violence de ses mouvezà&xs ; cette activité passionnée qu'elle employait autrefois d'une manière si brillante, elle ne l'employa plus que poinrisipus accabler l'un et Pautre de{tourmens et de chagrins; tbute stSéctioû s'étei^
DANS CES BESTINÉES HUMAINES. iSl
gnii ; il né me reata plus que la piûé pour adoucir la désolation, l'irritation même que me causait Stéphanie. ^
Tel tétait, Fanni) le triste état de mon cœur, lorsque- j« reçus votre lettre, et avec- elle le droit de contracter nn nouveâat lien : je compris alorà tout votre caractère^ toute votre ccmduitej je -ne pus tenir à tant 'd'héroïfine ; je' m'écriai : ô Vrai Sacrifice de TaiDOur! qù&le mic^ s<Ht à jamais ta récompense!
Famii, transportée > de bonheur, interrontpit Emesé pour.lui «montrer fa t*ùd« émolion de éon âme. — • O mon amiel lui répondit Ernest, potir-' qiitoi.lfi 'mérité' d'un si juste retoui* m'est-il oté par les malheureux dé&uts de Stéj^hdnie^, et bar ce cfùe jiai souffert dé son caractère ? — Qu'iiii-* \ port«, dit Fanni, pourvu que maintenant niori cœur possède le tien! Mais- te6nlinue,''jiè ifeii supplier' . ^ ^
' Stéphanie était auprès de moi , lorsque je lus ta lettre; elle avait déjà vu celle que tu Idi adiresi^âSs; elle semblait 'éprpUvëi* dès combats ëitraôrâinaires; une jalouse inquiétude j'ùii^iSépît violent, M^tmontraient sur son vilsage.. Trop heUreui ei^ m moment, ou* du moins^ trop agite par Pamouir , l'admiraiion, 1« repentir, pour xnaitjtiser mbn âmè,
25a i>ES cùMPWSAxiOYs^
ye laissai échapper les cids dQ mes profonds seiitiniens; StépheiiiieiédUta en reproches afiretix , en imprécations horribles; j'essayai vainement àe iû câliner :. Je. voulus la presser dans mes bras; elle 3'en arrac^bsa brusquement ,* et jSréloigna «n' jetant sur I moi uur^rd qui me fit frémir. .
. Resté, ^ul^vec 4jod image adof^e.et son image e&ayaAt;e ,; j^étàifi * déchiré : pài^^ les; . seutimiens les plus vi& et les plus opposés..:Qiieidjevaib-jé' faire? Mon cœur m'entraînait à te poursuivre ; IcK pitié, la générosité me retenaient auprès d'une femme infortunée.; je n'espéraisppint la. ramener ^ à des sei^timeixs paisibles ; mais je devais^ s'il m'éfait p0&* sible, prévenir son désespoir. ,. . ^ ; » i
llélas ! je ne.pus y parvenir. Dès lé jour niénier^ inquiet de la manière dont elle < m'avait ^quitté, î'allai vqrs. elle , disposé à tous les méiifigemens qui pQjarraiqnt s'^accorder avec mon aihoùr et mon sidiniration ppur tpi ; je la^ trouvai malade y boule-* versée , insensible à mes plus tendres plaintiés^ réypjtée même .4e ma douceur et de mes égards : gafde tapitip-et ta défgr€;nçe,me^it-ellejb'insulté {)Qint à des^.^^i; que tu ne peux comprendre ; la^sse--nioi mp^orâr. .; ..::(:
. Ces. x)fLOXs. .cjruel? , prononcés à la fods d'une voix Taiblfi etd'un tpn,far<ouche, m? jetèrent .dans une s9mb^Q .^l^rmç . 4e ^gardai le silence; mes larmes
DA.IIS LES DESTIIŒES HUHAINES.
coulèrent ; mais grand Dieu! quel spectacle se préparait! Les yeux de Stéphanie se fixent et s'é-^ teignent; elle palît^ saisie de cotivulsions affireuses, eQe tombe sans ^ôniiaissancé. Je me Mte d'appeler du secours ; à forcé de s6ins j la. vie lui est rendue; retour fttneste ! Le jour n'éclaire plus que ses soufirances ; alternativement agitée et languissante, Stéphanie descend rapidement vers le tombeau.
♦ O ma chère Fanni ! ]pardonne-moi les regrets que je lui donnai ; et épai^ne moi le récit des scènes les rplus 4écliirantes ! . . . .
Fanni, vivement émue, fondant en larmes, ne put que se jeter dans les bras d'Ernest , en lui disant : O mon ami ! que j'approuve , que j'estime tous lés mouvemens de ton cœur!... r
• Ma chà'e Fanni, reprit Ernest, je ne pus me reposer de tant de secousses et .d^ chagrins que par le souvenir de tes vertus et l'espoir de te retrouver. Je ne songeai plus qu'à fi^ancliir la distance qui me séparait de toi; je pars,» je ne m'arrête point ; je mets toute la dihgence possible; cépendapt quel long voyage! J'arrive en France; je me rends à la ville voisine; je demande la demeure de M. de Murville : c'est alors que l'on brise mon cœur; on me dit que la fille de la maison se marie.... Oh !
i)54 »ES COMPEKSATIOKS
pardonne-moi cette dernière douleur j cette dier^ nière injustice , Fanni ! pardœine-la à toutes les épreuves qui ont composé ma vie et que j'ai mé« ritées ! -— Tu n'as mérité que mon amour , <£t Fanni, en se précipitant çur son^cœur; et^en ac* çeptant cet amour tout entier , tu mériteras toute ma reconnaissance.
Le jour où Fmest £iisait ce récit , était cdiii que l'on avait fixé pour le mariage de Charles et d'Emilie. M. de MurviUe demanda à Fanni, au nom de tous ses amis , si eUe désirait que ce ma* riage fiit retardé de quelques jours, afin qu'elle pût s'unir à la joie commune , après s'être livrée à tous les sentimens qui l'occupaient. Fanni fut bien touchée d'un si tendre égard ; mais elle pria son père de ne rien changer aux préparati& de la fête; le bonheur , dit-^Ue , ne doit point ratarder le bonheur. *^ Non, non, dit Ernest, ne troublons point un heureux mariage; unissons*nous plutôt à ceux qui vont jurer de s'aimer toujours.
M. de Murville les pressa sur son cœur , et alla porter la douce réponse à toute la &mille. Ëmihe rougit; Charles tremblait de joie; on célél»B^l'au«guste cérémonie ; Ernest et Fanni renouvelèrent leurs sermens. *« Mon ami , dit Fanni , voilà l'union que j'avais désirée : elle est consaci^ par
DANS LBS DESTINÉES HUMAINES. 2k55
mon père y et elle se &it sous les tendres auspices d'un couple aimable et innocent. — Oh ! que je puisse de nouveau 1^ bénir ! s'écria M™* de Belfort, en rappelant sur son cœur Ernest et sa compagne : ma chère fille, cette journée est la digne récompense de votre dévouement et le dédommagement de vos peines. Ahl que l'on se trompait en accusant vos épreuves d'être trop grandes, et de démentir le principe des G)mpensations.
U ne saurait être en dé&ut, dit M. de Murville ; Vest Dieu même, c'est le Maître du Temps, le suprême Ordonnateur des choses, c'est I'Étre JUSTE qui l'a établi.
Espoir du malheurei^x, à la vertu propice, Le Temps marche toujours »uivi de la Justice.