‹ Des compensations dans les destinées humainesChapitre 3 sur 3 · PAR M. AZAÏS · texte numérisé non relu

PAR M. AZAÏS

JLje Principe d'un balancement général dans les destinées humaines , est celui que les moralistes et les philosophes de tous les siècles devaient d'abord apercevoir, car il n'en est pas déplus ancien, de plus constant, de plus vrai, et de plus simple^ Aussi on le trouve sans cesse exprimé dans les bons ouvrages de l'antiquité, et dans les bons ouvrages des temps modernes. Tout écrivain réfléchi lui a rendu hommage , le plus souvent sans dessein , et comme l'on proclame une vérité , reconnue même du vulgaire.

Mais il manquait à ce Principe d'être exposé avec méthode et défini avec clarté : Constance dans son application j justice dans ses effets, universalité dans son étendue^ tels sont ses ca*ractèresj il Êdlait le persuader, il fallait le démontrer.

Si je ne m'abuse point, cette démonstration a

été commencée par l'ouvrage que l'on vient de 3. ij

SiSS WSS COMPENSATIONS

lire; peut-être même la persuasion est-elle plu^ avancée que la démonstration. Je voudrais aflfermir l'une et Fautre; j'en forme le vœu et même l'espoir. Pour cela , j'ai l'intention de publier un ouvrage auquel je ^nne, depuis plusieurs années , ' ma pensée et mes soins. J'en ferai connaître tout à l'heure l'esprit et la composition. Mais, afin de disposer mes lecteurs à l'accueillir, je crois devoir les ramener , et sur celui dont je viens de leur of- , fiir une édition nouvêUe, et sur ceux que j'ai pii*^ Uiés depuis sa preimère édition. U me semble que l'on pourra suivre avec quelque finit ^ ou du moini^ avec quelque intérêt, l'origine et les progrès de la^^ doctrine qui s'est formée dans mon esprit.

Qu'il mè soit permis d'abord de rappeler, mai^ avec un peu plus de détails , ce c[ue j'ai déjà dit dans la pré&ce de ce {^emier ouvrage.

Je n'étais point dans une situation ordinaire ^ lorsque je l'ai écrit (i). Jeté, il y a vingt ans, dans ime retraite austère , poursuivi par des événement auxquels je donnsâ d'abord le nom de malheureux et de funestes, qui bientôt fiirent pour moi la

mt^m

(i) Après la joardée du 18 fincddor, condamné à la déportation , prêt à être saisi par la gendarmeifie , je fus accueilli et caché^ dans l'hôpital de Tarbes> par les Sœnri AelaCbaritév

bANs Les ;b6sti]^é£S bùmài^ës. iâ§§

Source d'une tranquillité profonde et des plas douces consolations, je me livrai silentieus^nent aux idées les plus touchantes. Libre, par mon imagination et par mon cœur, au sein d'une étroite ^ captivité, je trouvai, dans mes souvenirs et mes réflexions , une compagnie fidèle, qui jamais ne se laissait attrister par la solitude 3 mon infortune ïie fut qu'apparente.

Dans mon attendrisseçient et ma reconnais^ fiance , je voulus me rendre compte des sentimens et des biens qui embellissaient mon $ort. Au premier rang , parmi ces biens , était le généreui intérêt de quelques personnes simples et vertueuses. Je devais à mes anciens malheurs, lem* afiection^ leurs soins , leur protection et leurs bienfaits.

Quant à mes sentimens, ils étaient sur^tout le firuit du contraste qui venait de s'établir entre des dangers pressans , suscités par mon imprudence , et une douce sécurité garantie par l'obscurité, le silence et la bonté. Ce contraste devait fortifier dans mon esprit une idée qui déjà l'avait occupé d'une manière confiise. Cette idée était celle d'une succession équitable dans leâ vicissitudes du sort de l'homme , d'un balancement continu dans les diverses conditions , et les divers évènemens qui composent sa destinée. J'avais vu autrefois le chagrin, l'amertiune, l'ennui, souvent le désespoir,

d6o DES COBlPEKSATlOirS

au sein de k fortune ; moi-même, j'avais été à^té des plus violentes peines lorsque rien ne manquait à mes premiers besoins. Au contraire, dans ma sitt^ation nouvelle , dans l'asile du mattieur et de l'indigence, j'étais paisible, j'étais heureux j et si quelque bruit pénétrait dans ma retraite , c'était le plus souvent les acceiis de la gaité et de l'innocence; j'entendais les jeux de pauvres orphelins recueillis par la charité.

Où étaient, en ce moment, les en&ns de nos Rois ? l'un était mort lentement dans un sombre cachot; l'autre, conservé pour toutes les douleurs^ avait vu son père, sa mère, traînés au supplice!... et tous les trônes étaient ébranlés ! et toutes les hautes fortunes étaient renversées! et l'éclat, la prospérité, J'opulence, étaiçnt remplacées par l'humiliation , l'exil, la pauvreté! et la sur&ce entière du globe semblait livrée au déchirement, et ^veloppée d'orages!....

Eh quoi! me dis-je, le Malheur, ainsi que ta ^ destruction , fait donc sans cesse le tour du monde ! fnais que peut être le Malheur , si ce n'est le fruit 4e la destruction?

Et si cette définition est vraie, ou même puisqu'elle est évidente , que peut être le Bonheur, si ce n'est l'œuvre de la Puissance qui compose y qui répare^ qui construit?

DANS LES DESTINÉES Ht7MÀINE$* ^lÔl

Or, la destruction n'est-elle pas une Puissance nécessaire? n'est-ce pas toujours dans les débris d'anciens, ouvrages que sont puisés les élémens de compositions nouvelles? et la somme générale d^ destruction n'est--eUe pas nécessairement et rigou^* reusement ^ale à la somme générale de recompo^ sition y puisque l'univers se maintient, et que son ensemble est immuable ?

Ainsi, il le faut, et l'observation le démontre : Tous les êtres ^ alternativement, se' forment et se décomposent. Les êtres sensibles sont soumis à . cette loi conune ceux qui ne sont pas sensibles; snais ces deniiers sont indifférens , et à la formation qui les élève, et à la décomposition qui les détruit* L<es êtres sensibles, au contraire, reçoivent un plaisir, une Jouissance , un bonheur, pendant toute la durée des opérations qui les forment et les développent; ils reçoivent une peine, une douleur, un malheur, pendant toute la durée des opérations qui leur enlèvent ce qu'ils ont acquis. L'£tre qui , dès le premier instant de son existence, a été environné du plus grand nombre de biens et d'avantages, est celui qui a fait les ac^ quisitions les plus nombreuses , qui a été formé avec le plus dç perfection et d'étendue, qui, pour cette raison , a eu le plus de bonheur et de plaisir ; 6a destruction doit être la plus aboudante en SQi;if-'

26a DES COMPENSATIONS

france; les opératîoiis de cette Pmssanoe craeQe sont 9 non-seolemeiit plus nraltîpfiées, maïs elles sont plus vivement senties. Ainsi, le malhedr, dans cet Etre, a deux causes d'intensité ph» forte; et ces deux causes sont es:actement celles qui avaient rendu son bonheur plus étendu et plus parÊdt. .

Et cette Loi de succession , de retour, d'équili* bre, embrasse nécessairement tout ce qui n'étant pas étemel, s'aiccroît, s'arrête, se dorade et se détruit. Ainsi, le sort des sociétés humaines, et plus généralement enclore , de toutes les institu* tions humaines, est figuré par le sort des individus. Pour l'observateur atteiïtif et impartial , le Principe des Q>mpensations est la clef de l'his-* toire.

Telle ftit l'idée générale, fondamentale, dont mon esprit fat d'abord frappé. Mais cette idée, semblable au jour qui vient de naître , et à sa lumière encore incertaine , ne fit que montrer à mes regards un horizon immense. J'aperçus vaguement ' l'ensemble des Etres , et les rapports qui les unissent. Dans ce tableau, la Vérité disposait les masses principales , mon imaginatioij plaçait les ombres et les détails, Ainsi mon imagination et pia raison se conciliaient.

DANS LES DESTINÉES RÛlfÂIIfKSi^ 303

L'accord de ces deux facultés est ce qui produit ^ eu nous , le plug baut idegré du ravissement et de l'enthousiasme.

> Rentré dans le câline de la réflexion, je tentai d'exposer avec méthode oe que je venais d'apercevoir. Mais 5 dans xm Ouvrage quelconque, il faut tout connaître pour que la méthode puisse être employée ; et j'étais si loin de tout connaître î La marche des sociétés humaines , et le sort des individus, étaient nécessaiirement le fruit principal, le fruit ultérieur , de l'ordre tmiversel. Pour que mon ouvrage fut digne de représenter l'univers , ou seulement pour qu'il exposât avec fidélité les lois des conditions hmmaines , je devais donc commencer par. étudier les lois immuables , dont Yexê^ cution coiDStante donne à l'univers le mouvement et la vie; je devais même découvrir ces lois ; car je savais qu'elles étaient inconnues»

Mais poilr découvrir ces lois, ne devais-je pas înteiToger tous les Etres, tous les effets!.... E^tre^ prise ef&ayante! Je ne trouvai point en moi asses^ de forces, ni autour de moi assez de secours. Environné d'âmes simples et vertueuses, tous les sentimens consolateurs étaient seuls à ma portée^; et moi'^nlême , beaucoup plus rempli de douceur et de reconnaissance, ^pie de réflexions et de sa* voir, y'étais bien plus jpressé de soulager mon cosvcf

^64 DBS COMPENSATIONS

que de me livrer à des études profondes. Ce que j'avais éprouvé , et ce que j'avais observé , était ce qui se présente le plus fréquemment dans le sort des hommes^ il me sufiisait, pour frire un livre touchant et utile, de rapporter au balancement universel 3, à l'équité providentielle, ce que j'avais éprouvé , et ce que j'avair observé.

Ainsi , en écrivant mon premier ouvrage , je ne songeai d'abord qu'à placer auprès de moi un diépositaire fidèle de mes souvenirs , de mes consola* tions, et de mes espérances j je m'adressai tacitement à tous les hommes qui étaient y ou croyaient être, dans l'infortune. Ce commerce imaginaire, et cependant toujours soutenu , toujours abondant , peuplait ma solitude de la manière, la plus touchante. Je m'environnais de tous les malheureux ; j'écoutais leurs plaintes, et celles qui étaient légitimes, et celles qui étaient injustes; je remontais à la source de toutes les peines; je montrais qu'elles étaient toutes la dépendance inévitable d'un bien acquis , ou d'un avantage naturel , que l'on aimait à oubUer ; je faisais l'énumération des biens et des avantages, de ceux sur-tout dont on était porté à ne tenir aucun compte , de ceux encore que l'on avait reçus gratuitement et avec la vie , dont on se glorifiait néanmoins comme d'un mérite, et sur lesquels on fondait injustement des droits à la posses-.

sion de tous les biens. De ce nombre étaient principalement l'esprit et la sensibilité.

Tels furent Fobjet et le caractère de ce premier Essai sm* le balancement des destinées hmnaines. Nécessairement ineomplet, car il n'était que préliminaire, je ne l'écrivais point pour le publier un jour; je l'écrivais pour mon bonbeur, pour donner à mon paisible loisir l'emploi le plus convenable aux sentimens de moii cœur. J'ose penser que, parmi les personnes qui en ont pris connaissance , plusieurs répéteront ce que je puis afiirmer sur la foi de mes plus doux souvenirs : c'est l'ouvrage d'une âme qui , après avoir connu bien des peines, se trouve dans la disposition la plus calme et la plus heureuse. J'étais- loin d'avoir oublié les maux dont j'avais été témoin, et ceux que j'avais moimême soufferts; ils se représentaient à mon imagination avec toute leur vivacité; mais, à la faveur du repos, de la réflexion et de la justice, ils se montraient aussi à ma raison avec toutes leurs causes. Je me disais : Le Malheur, lorsqu'il arrive

à l'homme , n'esjt qu'une réaction des hommes et de la nature contre le bonheur dont il a joui. Il serait impossible à là nature de jeter dans la souffrance im homme à qui elle n'aurait accordé aucun moyen, ni aucune ôccasion^ de plaisir; mais il est

aG6 DES COMPEITSATIOIVS

également impossible à. F Auteur de la nature de ne pas retirer Successivement, à chacun dé ses ouvrages, tous les dons qu'il s'est plu à lui feire ; car lui seul est, par lui-même, éternel et immuable. L'homme ,: sur la terre, est nécessairement mortel. Celui q^i , pendant le cours de cette exi- JSjtence passagère , doit éprouver le plus de firoisse -* mens et de douleur, est celui qui a reçu* le plus de biens; c'est cdtii qui est parvenu à avoir le plus de moti& de tenir à la vie; c'est celui qui, étant né très intelligent et très sensible, ayant, d'ailleurs , été placé dans une condition élevée parmi ses semblables,: a vu long-temps ses semblables et la nature se concilier pour enrichir son Etre^ pour étendre indéfiniment ^on existence par un très^and nombre de doux et heureux i^apports; c'est , par exemple , le Souverain illustre qui régna sur laFrance pendant le dix-septième siècle. Cherchons dans l'histoire : nous ne trouverons point im homme que la nature ait doué primitivement d'un plus beau caractère, qui soit venu au monde dans une position plus brillante; qui , dès sa plus tendre jeunesse, ait régné sur un peuple plus éclatant; qui, d'abord, ait plus fortement maitrisé les, évènemens et les hopimes; qui ait obtenu d'une génération entière plus d'aiSection et d'kom-inages^ qui) en nn mot, pendant la première pé«

DANS LES DESTINÉES HClWAlNES. 267

rîode de sa vie , ait figuré plus noblement un Dieu sur la terre.;»... Lisons toute son histoire : nous ne trouverons pas d'homme qui ait terminé son illustre carrière par de plus longues années d^enf nui, de déchiremens , d'humiliation et del tristesse; nous le suivrons siléndeuseiHent dans sa retraite pompeuse, luttant à la fois contre Fhofreur de la mort et le poids de la vie.... j et cette retraite ellemême, admirable monument de grandeur et de inagnificence, demandons-lui pour quels motifs elle fat placée en ce heu jusqu'alors sauvage «t soli^ taire? elle nous répondra : je n'existerais pafssana les sombres terreurs d'un Roi jadis brillant , fier et magnanime. C'est ici qu'il chercha, mais tainé-» ment, à fair l'image désespérante des tours de Saint-Denis,

Si maintenant, avant de descendre de ce grand Souverain à rhumanité ordinaire, nous nous arrêtons quelques momens sur les marches de son trône, nous y verrons une Femme d'un caractère très remarquable. Ecoutons ses confidences, eHes nous apprendront ci la prospérité est la même» chose que le bonheur. » ■

c( Que ne puis-je, écrivait M™ de Maintenon; à une amie, qtie ne puis-je vous fiiîré voir l'ennuî qui dévore les Grands, et la peine qu'ils ont à yemphr l^r journée I Pîe voyez-^ou* pas que je

meurs de tristesse aa sein d'une fortune que IW aurait eu peine à imaginer? J'ai été jeune et jolie, j'ai goûté des plaisirs , j'ai été aimée partout , dans un âge plus avancé , j'ai passé des années (hns le commerce de l'esprit ; je suis venue à la fortune , et je vous proteste que tous les états laissent un vide afireux. »

Que manquait-il donc à cette femme si justement célèbre? elle avait reçu naturellement le goût de toutes les satis&ctions que son sort lui prodiguait; elle était spirituelle, polie, r^ulière, vertueuse; mais tel était, sur elle, comme sur Louis Xiy> l'effet de cette situation si élevée, si fortunée aux yeux des hommes; Y\m et l'autre étaient lassés, accablés d'éclat et de jouissance ; leur âme avait presque perdu la Êiculté de sentir , et leur imagination rassasiée ne leur présentait plus rien à désirer. Satiété du bonheur ! peut-il être un mal plus insupportable? l'excès même du malheur permet au moins l'espoir.

Bans les âmes naturellement faibles , ou depuis long-temps affaiblies, la satiété du bonheur se ma* nîTeste par un morne accablement; dans les âmes jeunes ou encore vives, elle produit une humeur et une irritation qui vont souvent jusques au délire»

Bien éloigné de M™® de Maintenon, par son âge, son rang naturel et son caractère, le petit-fila

dé Louis XIV ^ le jeune duc de Bourgogne , fiit d'abord très malheureux. Pendant son en&nce, ce il était dur , colère jusques aux derniersremporteinens contre les choses inanimées , impétueux avec fureur, incapable de soufirir la moindre résistance, même des heures et des élémens, sans entrer dans des fougues à Ëdre craindre que tout se rompît dans son corps. » ( Mémoires de Saint-' Simon. )

Ce portrait, tracé par lUi historien contemporain et fidèle, ne convint plus au jeune Prince, lorsque, par Tinfluence de la piété, et par des fioins admiraUes , l'immortel Fénélon eût eflkcé , en lui , les effets de l'extrême fortune. Mais ce pbr-^ trait sera toujours celui des enfans qui, étant nés avec une organisation heureuse, seront placés , par leur sort, au sein d'un par&it bien-être, et seront environnés de personnes qui ne mettront point de bonnes à leur complaisance. Organisation heureuse, bien-être par&it, et , de là part des hommes, complaisance absolue ! Il semble que le bonheur parlait devrait résulter de la réunion de si grands avantages ; c'est cependant le mallieur qui en est le réstdtat; parce que, dansl'en&nt ainsi organisé et ainsi placé, il n'y a bientôt plus que l'exigence qui soit sans bornes, et cette exigence finit par Be s'adrdsser qii'àdes choses impossibles; la nature

2']& DES ^OSII^ENSATIONS

et les hommes ne peuvent plus présenter que déé plaisirs déjà accumulés et usés.

L'édfication , pour de tels enfans , n'est autre chose que l'art de forcer leurs désirs à rentrer en proportion avec les moyens justes et raisonnables de les satis&ire.

Il en est ainsi de la sagesse pour les hommes Êiits. loL vraie sagesse peut seule conduire l'homme à tout le bonheur dont il est susceptible y et eUe seule établit ainsi une véritable inégalité dans le sort des hommes ; cependant elle ne iait pas que la loi du balancement Soit troublée; seulement elle ménage les intérêts de l'avenir, en demandant au présent des sacrifices; elle &it que les peines et jies privations, sans jamais être immodérées, sont répandues imiformément sur l'ensemble de la \ie* Les hommes livrés à leurs passions , ou entraînés par l'extrême fortuite , saisissent a^ec précipitation , dès le début de leur vie, tous les biens, tous lies plaisirs , qui devaient en adoucir l'ensemble ; lorscju'ils ont achevé cette consommation , il ne leur reste que malheur et mdigence.

Et n'oublions pas que , parmi les biens répandus à divers degrés sur les hommes, il fiiut considérer, comme d'une grande importance, les qualités individuelles , les qualités données par la nature , telles que la force de l'esprit, et la bonté du ca^

tactère. L'homme né très confiant , très généreux , goûte un profond et tendre ravissement toutes les fois qu'en faveur d'autrui il s'oublie luimême ; c'est ce qui l'entraîne souvent à l'excès de désintéressement et de confiance j par cette bonté immodérée , dont les mouvemens sont accompagnés d'une volupté si douce , il se met dans une position souvent pénible ; et , lorsque l'ardeur du dévouement est apaisée, lorsque les évènemens viennent le surprendre, il soufirej quoique généreux encore , son cœur regrette au moins d'avoir eu trop de générosité.

De même , l'nomme qui a reçu de la nature un esprit très étendu , est vivement satisfait pendant ses études ou ses méditations solitaires ; et , lorsqu'il s'abandonne à quelques-unes de ses idées ^ lorsqu'il compose, ^n employant à la fois sonima* gijlation et son savoir , il est plus heureux encore* Enfin , lorsqu'il pubUe ses ouvrages , ou qu'il communique ses pensées , il reçoit souvent , par son. cœur ou son amour-propre, de vives et profondes jouissances. S'il use modérément de sa fortune naissante , il la conserve et l'augmente paisible* ment ; s'il met trop d'ardeur à l'étendre, il excite de fortes résistances , il alarme l'envie j et si enfin, trop avide d'une célébrité festueuse, il emploie , l^our l'obtenir^ des moyens plus rapide^ qu'hono-t

^fja t>KS COMPENSATIONS

tables, ou seulement si, par VeSet de circon-stances particulières, il est exalté au-delà de ce qu'il mérite, sa chute succède , les mortifications arrivent ^ elles lui font expier ce qui, dians sa marche et ses jouissances , fut injuste et exagéré.

C'est toujours ainsi que se terminent les plaisirs multipliés et extrêmes ; en toutes choses , la modération seule garantit la durée. Mais la modération est naturellement donnée par le caractère , ou bien elle est acquise par la sagesse, ou bien encore , elle est forcée par les évènemens et la situation. Dans le premier cas , elle est constante et Ëicile ; l'homme médiocre est naturellement modéré. L'homme sage est modéré comme l'homme médiocre y mais sa modération est son ouvrage ; elle lui à coûté des efforts, des sacrifices j sa récompense est de jouir avec douceur , avec profondeur même , des plaisirs simples et modestes qu'il a cru pouvoir s'accorder.

Enfin, l'homme ardent et sensible, qui, d'abord, fut flatté par les hommes et là fortune , et qu'ensuite l'infortune abaisse , cet homme, s'il est fiable et injuste, s'irrite et se désespère ; mais si la raison et la justice pénètrent son âme , il s'apaise , se console ; il dopne son cœur aux biens qui toujours demeurent, à la nature, à l'amitié, à l'étude, à la sagesse; il en vient jusques à bénir l'infortune de

ce que sa vie , semblable à une source paisible , coule avec utilité et permanence , au lieu de ressembler à un torrent impétueux, i^égal , qui porte au loin le bruit, le ravage^ et se dessèche en peu d'instans.

Je viens de résumer, et en même temps d'éclaircir, les pensées consolantes qui m'occupèrent âu début de ma retraite heureuse; elles ne se montrerait alors que confusément à mon esprit ; et de plus , «lies y excitèrent, comme je Fai dit, le besoin <Je les rattacher à une Pensée première qui en fut l'explication évidente^

Et celte Pensée première devait représenter la Loi primitive à laquelle l'univers est soumis j c^r j'étais déjà frappé de la vérité de ce Principe .u le sort de l'homme^ si varié dans ses détails , $|. ré** gulier dans son ensemble, le sort de l'homixté, corn*posé, pour chaque individu, de son organisation particulière, de sa position, de sa fortune, de ses relations domestiques , de ses relations sociales , de son éducation, de ses lumières, de ses erreurs, de ses habitudes , des faveurs accordées au climat qu'il habite , des opinions , des mœurs, des circonstances, des institutions qui gouvernent le peuple dont il feit partie, des biens qu'il reçoit, dies aç- {câdens qu'il éprouve, de ses craiatesy chimériques 3. 18

274 ^^^ COMPENSATIOÎCS

OU réefles; de ses espérances, fondées ou illusoires; de ses afièctions, de ses regrets, de ses désirs... le sort de l'homme est manifestement Tœuvre dernière à laquelle aboutissent tous les mouvemens des sociétés, toutes les forces de la nature.

Loi primitive et universelle , quel devait être wn caractère? Unité absolue et simplicité par' faîte ;: à ces conditiolis seules , elle pouvait imprimer à Tunivers le mouvement qui en fidt la vie , et conserver , dans Fcnsemble de l'univers , f équilibre qui en feit la perpétuité.

Ainsi , ces deux Puissances générales qui se partagent tous les effets, et qui, constamiment, dans tous les points de l'espace, se mêlent et se suc cèdent, afin de pouvoir agir sans cesse; ces deux Puissances , toujours ^ales , dont Fune , source du bonheur, ne cesse (fetX)mposer, dont l'autre , source du malheur, ne cesse de détruire, ces deux Puissances^ si merveilleuses , par leur opposition , leur universalité et leur constance, ne pouvaient se montrer à- ma pensée que comme lés deux Ministres , universels et invariables , d'un Principe souverain et unique; Ministres toujours contraints d'obéir , toujours forcés de produire , par leur opposition même , le balancement et Fharmonîe.

Lliistoire ilous dit que les anciens peuples, dont l'ingénieuse habitude était ^ de pei^sonnifier les

idées générales , crurent à l'existoace d'Aximane . €t d'Oromaze, d'un Génie du bien et d'un Géniç àa mal ; ils les enchaînaient* au Destin , afin que leurs divisions lie parvinssent jamais à botileverser , le Monde.

Depuis que la Raison , si avide de voir et de connaître, a écarté les voiles de l'All^orie, les hommes les plus remarquables par leur savoir et leur génie^ «e sont proposé, comme leproblème le plm important, de découvrir la nature et l'origine d'Arimane et d'Oromaze , de ces deux Puissances mu* tuellement opposées, également actives, également nécessaires , qui ne cessent , l'une de former ,» l'autre de détruire. Tel a été, dans tous les siècles , chez tous les peuples, l'objet essentiel delà science, et son terme final. Les travaux, à jamais célèbres, de Platon , de Pythagore, de Bacon y de Descartes, de Newton, de Leibnitz, de Bufibn, portent manifestement l'empreinte de cette recherche majeure , « dont le succès devait amener , en faveur de l'esprit . humain , l'explicaticai universelle.

Mais ces Grands-Homme», d'un génie sî.émineEBt, n'ont pu qu'anticipei^sur cette explication. Très . forts d'imaginaticm et de pensée , mais encore trop peu avancés ea observations et en expérience , leur position a ressemblé à ceUe d'un habile Ardaitecte qui, sur le chantier le plus propre à la cou-

Jl'jG PES COMPENSATIONS-

struction du plus vaste édifice , ne trouveràif ; ^ qu'une quantité insuffisante de matériaux» Son àcti«

- vite et ses talens ne pourraient suppléer à cette insu^

iisance;et si^cependant, il était pressé par le temps^ > par la nécessité, ou par le besoin personnel d'em-*

1 ployer son génie, il ne pourrait Êiire qu'une ceuvre

incomplète, provisoire, qui attesterait son zèle, ses ; méditations , &voriserait les travaux de ses s^e*

cesseurs, fournirait, à toutes les constructions postérieures , des pierres d'attente et des modèles.

Suivons l'image. L'Architecte disparaît ; les générations se succèdent ; le chantier présente encore de nombreuses places à remplir; l'édifice, déjà commencé, se montre si important, si utile , que tous les hommes veulent être appelés à le construire. Les uns continuent de porter des matériaux plus ou moins nécessaires; les autres travaillent à l'extension ou à l'ameublement de quelques parties ; d'autres , en plus petit nombre , s'efforcent d'assortir à un plan général l'ensemble des constructions partielles; ils ne peuvent y parvenir ; malgré tous leurs efibrts , des vides immenses et de fortes irr^ularités se montrent encore. On rassemble de nouveau , et à grands firais ^ des pièces de tout genre , et de toute valeur ; chacun contribue; le zèle est général. /

Quel est enfin l'effet de cette émulation ardente?

BAïïS les DESTINEES ftÛMAimES. 277

C'est que le but va être dépassé; le clîantier même est près de disparaître sous râbondance des matériaux que l'on y dépose ; le temps arrive où toutes les constructions préparatoires menacent ruine , ou le regard ne rencontre presque pliis que des masses en désordre, ou lés matériaux lès ■ plus précieux ,, délaissés , entassés , recouverts , vont: être livrés à la destruction etsecltanger en décombres...,.

Alors il est pressant de créer un Système général, de Fëxécuter, et de tout employer.

J^ôse le dire j et tout le démontre : ce temps est arrivé pourFédifice général dés connaissances Bumaines; tous lès faits particuliers devaient entrer dans la construction dé cet édifice : Fesprit humain lès a tous rassemblés. Les Hommes les plus labo- rieux^ cKerclïent en vain des sujets d'observations nouvelles; tous lés sujets importàns sont examinés , épuisés; ce que Fdn découvre est toujours ressemblant' aux choses dû même genre que déjà Ton connaît; depuis plusieurs années-, aucune dé ces notions positives dont , jusqu'à présent , là science se compose, n'est essentiellement changée; Fexpérience revient sans cesse siu* elle-même; elle tourne, pour ainsi dire, dans un cerclé dont tous lès points principaux sont ttacés et déterminés 3 aussi les otservateurs se lassent; ils ne

sont plus soutenus par la curiosité publique, nî par leur propre curiosité.

Ce n'est pas qu'il ne reste , au sein de l'univers y de grands Faits à découvrir ; mais ces Faits ne sonjt point du domaine de l'observation directe ; car ce sont des rapports généraux entre les Faits particidiers. Le raisonnement seul, invoqué par l'imagination, et guidé par le jugement, peut en révéler la connaissance.

Mais le jugement lui-même, quel est son guide? à quel signe reconnaître que , sur un â grand sujet, ses opérations ont eu une marche assurée? à un signe certain : à la plus parfaite simplicité , et par conséquent à V unité , car il n'est pas de simplicité plus parfaite.

Il est hors de doute que la composition la plus vaste , la plus sublime , cdles qui comprend tous les Etres 3 tous leurs rapports, tous les temps , et tout l'espace, il est hors de doute que la\ composition de l'univers doit avoir, pour caractère essentiel, la simplicité au dernier terme j car, en fait <fe composition , les progrès vers la simplicité servent toujours de mesure aux progrès vers la perfection^

Il suit de là que si l'Esprit de l'homme parvient à concevoir une idée générale , qui, manifestement, soit revêtue de simplicité au dernier terme ^ qui péa^moins çompreni^e exactement^ nécessaire*

ment, dans ses effets , ses conséquences, ses applications, tous les Etres, tous leé rapports des Etres , tout ; le temp^ et tout Féspace, une telle idée ne peut être que Fidée première, l'idée universelle^ l'idée représentative de la Cause universelle , de cette Cause primordiale et unique, de laquelle découlent^ immédiatement , constamment , les deux grandes Puissances , je veux dire la Puissance: de formation et la Puissance de destruction^ .

Ce n'est point ici que je dois exposer dans toute son étendue l'idée première et universelle. Pour l'établir sur des fondemens inébranlables, et là développer dans ses principaux détailjs , un ouvrage spécial est nécessaire; j^ai essayé de le composer; en ce moment , je dois me renfermer dans l'objet particulier de celui que l'on vient délire, et me borner à faille entrevoô* de quelle manière la Loi primordiale et uaique produit le balancement des destinées humaines; je vais, pour cela , employer une image simple et &cile.

Prenon* un Etre vivant et non sensible, un végétal ; l'observation la plus simple , la plus générale , atteste que cet Etre , à son premier instant , a existé sous la forme d'un globule, pénétré en tous ses points dHme action intime , cette action ayant pour but de l'étendre constamment, et eu

iaSo PES COMPEirSATIONS

, tous sens, en un mot, de Pexciter à occuper sans cesse un plus grand espace.

Pour tout Etre vivant et non sensible, pour tout végétal, vivre ^ se former y c'est seulement étendre sa sphère, en conservant son organisation et ses rapports; mourir , se détruire, c'est perdre ses rapports et son orgfinisation , c'est rétrécir et briser sa sphère.

Mais, pour tout Etre à la fois vivant et sensible, tel que l'homme, vivre, se former, c'est non-seulement étendre sa sphère, c'estyoz/xr; au contraire rétrécir sa sphère , mourir , se détruire , c'est souffrir.

Ainsi, dans chacun des instahs où l'Etre sensible reçoit vax plaisir y c'est la sphère de son existence qui reçoit une extension, dont ce plaisir piême est le signe et la mesure.

Dans chacun des momens où il reçoit une peine, une douleur, une souffrance, c'est un ou pilusieurs rayons dé son existence, qui sont brisés, refoulés, comprimés, anéantis.

Il est évidçnt que le nombre , la force, l'étendue des rayons de l'existence sont, pour chaque Etre sensible , proportionnels au nombre, à la force , Si l'étendue, des plaisirs dont il a eu la jouissance. Et comme l'Etrq entier, matériellement considéré , doit successivement mourir et se détruire^'

DÀJ^S LES DESTINÉES HlfMAlNE^* HOt

il est de même évident que le nombre , la force , l'étendue de ses soufirances , soût également , eix prenant l'ensetnble de son existence , proportionnels au nombre , à la force et à Pétendue dé ses plaisirs.

S'il n'eût existé "dans l'univers qu'un seul Etre vivant , si cet Etre, seul et unique , n'eut été environné que de l'espace absolument vide, il se setait dissipé, anéanti, par le seul effet de son Expan^ sion indéfinie.

D'un autre côté, l'Etre vivant qui, dès le preniiér insfant de* son existence j serait compriiné par l'Expansion ardente d'autres Etres plus énergiques, un tel Etre serait comme n'ayant pas d'existence 5 il ne pourrait prendre aucun dételoppement,

Il est don€ nécessaire , pour que l'existence dhm Etre vivant s'effectue , et , en même temps, pour qu'elle ne s'use pas trop rapidement par elle-même, il est nécessaire que cet Etre puisse Se développer et s'étendre , mais seulement jusques à certaines limites fixées par l'Expansion des Etres qui l'environnent.

Alors, si le bôsoin de s'étendre le sollicite encore , il est obligé de se replier sur l'espace qu'il occupe, d'annexer à son existence les Etres mêmes qui sf insèrent datat» son sein , de se forma* par lét»

^^83 SCS COMPENSAltONS

aecours , de s'en nourrir , en un mot d^oset leur existence , jusqu'à ce que la sienne même succombe à Feflfort extérieur dont il est l'objet.

Ainsi, on le voit : pour former et pour détruire, îl n'y a cependant qu'un Principe : Y Expansion générale, ou Vimpulsion de tous les Êtres vers ^augmentation d^existence.

Cette impulsion est à la fois l'action composante ou vitale , et l'action destructive ou mortelle. Ces deux modes d'action existent conjointement dans lePrincipe général. Tout Etre vivant, d'une nature quelconque, passe inévitablement, de la prépondérance du premier de ces deux modes d'action , à la prépondérance de l'autre; c'est ce qui divise l'ensemble de son existence en deux périodes qui s'enchaînent par degrés insensibles , et qui nécessairement sont égales entre ell^ , sinon pour le temps, au moins pour la somme, des effets* L'une de ces périodes est hi jeunesse, l'autre est la pieillesse. Pendant, sa jeunesse , chaque Etre, vivait agit, sur les Etres qui l'environnent , plus qu'U n'éprouve leur action j c'est le con^aire pendant sa vieillesse. A son dernier instant, à l'instant de sa jnortj les Etres extérieurs s'emparent de ses élémens sans retour et sans résistance»

Les sociétés d'Etres sensibles peuvent être considérées, dbacune, conwi^im Etreviviant; elles

DANS LES . DESTINÉES HTJMÀXNES. s83

sont soumises aux mêmes conditions j elles ont les mêmes caractères.

Pour se fonner en société, les Êtres sensibles, les hommes, n'ont besoin que de cette impulsion universelle qui porte chaque Etre vivant à conserver et étendre son existence.

Et ensuite, pour parcourir les diverses périodes de la civilisation, pour connaître tous les avantages, toutes les peines, tous les balancemens de l'état social,' les hommes n'ont également besoin que du même Principe.

En effet, à la surface des lieux fertiles , et où , pour cette raison , la propagation de l'espèce humaine s^ fait avec rapidité et abondance , les hommes sont pressés, les Ëimilles so3:kt multipliées ; chaque sphère d'intérêts individuels he saurait prendre isolément une grande étendue. Qiacune pénètre dans l'espace déjà occupé par l'extension des sphères contiguës, et, réciproquement, laisse quelques-;unes des sphères contiguês pénétrer dans son sein. Cette pénétration mutuelle est ce qui fait les rapports , les hens , et ensuite les oppo§i* lions des hommes. Les liens naissent , lorsjqpie , de part et d'autre , les rayons projetés s'emparent simplement dès intervalles , touchent les rayons voisins, et ^ sans les froisser, les embrassent, les soutiennent.

Les oppositions sont produites lorsque les rayons se gênent, se heurtent, et, par ces mouvemens brusques, irréguliers, se refoulent et se brisent,

11 est évident que les oppositions doivent augmenter de nombre et d'énergie, à mesure que les sphères s'étendent et se multipUent. Au contraire, les liens doivent être doux et Êiciles entre les sphères modestes , naissantes, et en petit nombre.

On voit aussi que toute entreprise importante, ©u difficile, est d'abord tentée et dirigée par un petit nombre d'hommes bien unis; en marchant, ils s'annexent plu^ ou moins d'iauxiliaires ; après le succès, ik se divisent..

Ils se sont divisés, comme ils s'étaient réunis : par besoin (Textension personnelle»

Il suit de la que toute extensicm personnelle qui* s'exécute au-delà dit besoin commun , contribuenécessairement à dissoudre l'association.

C'est ce qui explique les changemens que letemps et la nécessité portent au gouvernement de chaque peuple.

Pendant sa jeunesse, un peuple situé favorablement peut s'accommoder des formes républicaines;chaque individu est encore faible, non de corps,, mais d'intelligence , d'industrie, de fortune; il %< besoin, de s'appuyer sur tous les autres:

DAtfS IiÈS BËSllNéElS fiUHCÂIICt:^. !ïS5

Danâ rage mûr^ la -Monarchie lui est Convenable , l'individu s'est formé ; ses facultés se sont étendues; il fa\it lui en laisser l'usage , et oontenii' cependant les oppositions mutuelles qoî , déjà ^ ont de l'énergie et de la complication.

. Pendant la vieillesse d'un peuple, pres<jue tous les intérêts se froissent; pour cette raison, presque tous les individus s'isolent j le désordre, l'anarchie, ne peuvent être empêchés que par le Pouvoir absolu.

Et, chez les peuples très actiâ , comme chez les hommes d'»in tempérament très animé , la vieillesse est prompte à venir ; l'ardeur des progrès la précipite.

A toutes les époques de la vie des nations, il est des individus dnnt la sphère ne pourrait jamais prendre ime extension considérable; ce sont les hommes qui naissent faibles d'organisation et d'in^ telligence : c'est presque vainement que plusieurs d'entre eux sont secondés par l'éducation et là fortune. Les sources de plaisirs et d'avants^ges viennent vers eux comme vers un vase presque fermé, sans qu'ils puissent les recevoir avec abondance. Mais il en est de même des sources de douleur; elles coulent presqu'entièrement au-dehors de leur destinée. Ces hommes passent sur la terre,

^86 DES COBIPEKSàTIOKS

sans brait, sans éclat, presque sans bonheur efc sans malheur.

Au contraire, les hommes virement oi^nisé»

s'élanc^it avec impétuoâté ypears tout ce qui 4e» environne. Dès leur naissance, ils ont saisi avec force tout ce qui leur était présenté par la nature et par la société. Quelle que soit primitivement leur position, ce n*est pas elle qui trace le cours de leur destinée; parmi les évènemens dont elle se compose, le plus grand nombre est amené par eux-mêmes, par l'ardeur de leur caractère; et ib modifient les évènemens qui surviemient; ils les plient à leur sort ; ils en font presque toute Finfluence. La destinée entière de ces hommes est, pour ainsi dire, tramée de grandes peines et de grands plaisirs, mais tellement multipliés, tellement pressés les uns contre les autres , que le temps, toujours occupé, toujours rapide, vole, comme un trait, de la première extrémité de la vie à la dernière, ne leur laissant, par l^ers intervalles, que le sentiment pénible de son extrême vélocité.

Les hommes indolens, au contraire, trouvent le cours du temps long et paisible.

11. est, de même, des peuples inertes, dont Fexistence est calme et obscure j la nature leur A beaucoup refusée

lUKS Vt& BEâtlNEËS âlTMAINÉS. 28'J

Il en .est d'autres à qui elle a beaucoup donné ; à de tels peuples ) il fiiut de l'éclat ', du mouve^ xnent^ ils ne sauraient vivre sans s'étendre : pour ne pas les &iré périr, il &ut les laisser grandir.

Mais y à un certain tenne , leur accroissement est devenu surabondance; d'autres peuples en sont alarmés; cette surabondance, formée de Fexcès de population, et de l'excès de richesse, contrainte à dâ)order, s'expose à être refoulée; c'est alors à la Force à maintenir la continuité dfu développement. Si Femploi de la Force est juste et mesuré, le développement ne prend quWe marche sou-* tenue et convenable ; mais s'il dépasse toute mesure, il relève les résistances qu'il avait abattues; c'est du côté de ces résistances mêmes que la Force passe, et que le triomphe s'établit.

De grandes considérations naissent encore de ces rapprodiemens et de ces pensées.

Tout plaisir, avons-nous dit, est, dans l'individu, témoignage actuel de l'Expansion organisa:^ trice, ou de l'Expansion qui forme, qui développe. -Toute douleur, au contraire, est témoignage actuel de l'Expansion délétère, ou de l'Expansion qui décompose et qui détruit.

Cependant, pour que le plaisir serve d'indice et de mesure à u^e Expansion organisatrice, pour

£28d DÈS COMPElfSATIOKS

qu'il n^anncHice que des effets salutaires^ il fiiut qu'il soit général dans l'ensemble de l'être j ou que, modérément excité dans un organe partie culier, il se répande ensuite, dans l'ensemble de l'être ^ avec modération et régularité»

Mais, lorsqu'il est excessif, cela ne peut jamais provenir que de ce que toute l'Expansion s'est concentrée sur un organe particulier; c'est par cet organe que la jouissance a été excessive; ce qui a entraîné deux effets correspondans. En premier lieu, l'organe qui a été le siège spécial de la jouissance excessive, a pris un très grand dé^ veloppement ; c'est lui qui s'est formé au gré de l'Expansion ardente dont il a été le siège.

En second beu^ le reste du corps a été jeté dans l'affaissement, ce qui a troublé l'équilibre, par conséquent dérangé l'économie.

Et l'organe, ainsi foimé avec excès, prend n^ cessairement ime exigence d'Expansion propoi> tionnelle à son état; c'est-à-dire, qu'il appelle sans cesse les mêmes moyens de plaisir qui l'ont con-* «titué dans l'état d'excès; c'est ainsi qu'il main* tient et propage le désordre*

S'il parvient à une habitude d'exigence invincible, il finit par porter le désordre ju3ques à la^ rupture entière de l'équilibre; il entraîne la. mort..

Mais si tous les autres organes se réunissent

BANS ,tiËS DESTINÉES HUMAINES. 289

dans uae Expansion de résistance, h lutte s'éta-blit; elle est plus ou moins vive, plus ou moiifs opiniâtre. L'Expansion générale s'e£&>ree d'arracher, à l'organe formé avec excès, cet excès même de développement, qu'il avait usurpé, et qu'il s'efforce de retenir. S'il est vaincu, s'il se soumet, c'est au profit de l'ensemble; mais il n'a pu se soumettre qu'en souffirant, et au d^é de l'abandon qu'il a été contraint de faire.

C'est ainsi que l'Expansion, lorsqu'elle est appelée à réparer des» maux Violens ou invétérés, lorsqu'elle commencée par être agressive, afin d'être ensuite curatiVe et salutaire, se fiiit d'abord accompagner de doukur, son premier acte étant alors de détruire; mais à cette douleur succède' le vrai plaisir de la r^ularité, le soulagement de l'équililH'e.

Dans les sociétés humaines, des moûvemens semblables sont suivis de semblables efièts. Lorsque toutes les classes d'une nation sont animées d'une action égale, régulière, bien distribuée, le développem^it général est accompagné de calme et de plaisir. Mais, lorsqu'uiie classe particulière devient fortement prépondérante, elle ofiusque, par l'éclat de ses jouissances, les classes que sa prospérité opprime; et ce qu'elle possède, p^ un 3. 19

2g0 ' D|» COMPENSATIONS

excès pris sur FensemUe, devient, pour elle, la source 4Hi|i besoin impérieux, d'une exigmôe croissante.

Qu'elle continue, et la société toute entière va languir et mourir.

Slais , que les classes opprimées s'uuisaent et réagissent, topJt s'émeut et sHrrite; 1^ violence df|s secousses est en nô^on de la .vigueur du oom-^ bat; et la force de la douleur est en raison de Ift violence, des secousse^.

Mais enfin, la cris^ passe; b Révolution se termine; toutes les classes sont satisËûtes; toutes rentrent en l^rmonie; l'action du développement reprend, daqs V^tat, un mouvemupt calme et général.

Je m'arrête....; le sujet m'entraînerait- l'en ai dit assez, ce me semble, pour que, selon mes désirs, on puisse entrevoir l'ételoidue, l'unité du Principe d'ExPANSsoN , et donner à ee Prin<9ipe le titre de Loi universelle. L'&upansion est la.source unique des deu^ Puissances égales, opposées et réciproques. En effet, agir sans cesse de manière à se répandre, à occupep successireînent plw d'espace, par conséquent, à se dissoudre ^ s'il y avait pour cela assez d'espace et de liberté : tel est l'effort continu, et plus ou moins efficace, de

DANS liES DESTINÉES ' HUMAINES. 2^f'

tous les Êtres, d'un genre quelconque. D'un autre côté 7 servir de terme à l'action «xpansive de tous les Êtres extérieurs, action tantôt répressive, tantôt auxiliaire; et, à l'aide de plus ou moins de temps, se mettre toujoui*s en éqmlîbre* avec elle: teb sont les rapports de chaque Èttù aVëc céuk" qtii l'environàent.'

Action et^ rapports; il Ay à pas abttè cnose dai3ks la^ nature.

^93 INES tOlfPKlfSATIONS

Cet aperçu i:apide du Principe que tout an" nonce, du Principe d'Expansion, vient sans doute de frapper les hommes judicieux. A leurs jeùSy il s'est mcmtré revêtu de simplicité, d'unité, d'universalité; et telles sont nécessairement: les tortues essentielles de la F'érité première.

Mais^ je le sais, je Fai éprouvé; la haute vraigemblatice, dans un grand sujet, ne suffit pas à la conviction : au premier instant , ce qu'elle produit sur-tout, c'est l'étonnement, le zèle, l'enthousiasme. Bientôt le calme arrive; il amène la réflexion; celle-ci demandé de l'ordre dans les détails, du positif dans les preuves; elle se hâte de présenter des objections; et elle exige que ces objections soient résolues.

Cette heureuse exigence a été celle de ma pensée. J'ai eu besoin de la satis&ire; pour cela, j'ai étudié, j'ai travaillé y selon toute la portée de mon attention et de mes forces. Chaque jour, j'étudie, je travaille encore. Qu'il me soit permis d'indiquer ici ce que j'ai produit , et d'annoncer ce que je me propose de produire. Il me semble que je puis appeler l'intérêt public sur xme tâche bien étendue.

DANS LES DESTINÉES HUMAINES. St^È

l)ién importante , dans laquelle il m'est si néces- ^ihhre d'être soutenu^

J'ai écrit et publié le Système universel. Cette ptsblication n'a été faite que su(;cessivement, et à trois époques diff^ntes, séparées les unes des aU' très par d'assez longs intervalles. L'ouvrage est en huit volumes : le premier volunie, qui renferme lès Base» dij Système, a paru plus d'un an avant le deuxième et le troisième , qui comprennent l'application du Principe général aux phénomènes dont se composent les sciences connues sous le nom de Physique y d'Astronomie ^ de Cosmogonie^ et de Géologie. Plus de deux ans après, éloigné de Paris, haMtaQt Avignon, j'ai &it imprimer les cinq derniers volumes; ils comprennent l'application du Principe général anx phénomènes dont se composent la Physiologie des plantes, celle des animaux, celle de l'homme, et enfin l'Idéologie, ou r.ppHcaHon du même Principe à h formation, au mouvement, et à l'expression des idées« Je m'empresse d'avouer que, soit par impuis^ sance de mieux &ire, soit par Fefiët des cirdon-^ stances qui m'ont contraint de mettre de grandes , lacunes dans la composition du Systàne universel, je n'ai point conçu ni exécuté cet ouvrage avec l'ordre et l'^isemUe q^à étaient rételamé» par wx

fi

pQ/^ DES COMPENSATIONS

si grsuDtd sujet. «Ta jouterai que tous les détaîb^ touteé les explications, né sont point d'une varilé exacte. Dès le début même , j'ai commis une erreiir iniipprtante; ^% établi, comme Principe, ce qui n'est que le premier eflfet du Principe; ct^ rédprpquOTient, j'ai donné, au, Priucipe lùeme, le titre de premier effet. -^^^ '

Je CTois devoir m'çxpliquer ici; car je déâire que mon Ouvrage, tel qu'il est, soit ccnmu des hommes judiciei^, et qu'eux-mêmes , en le lisant y veuillent bien Étire les corrections qui k rendront plus digne de leur estime.

^DiEu est la Cause éteraelle et isuprême/GeB'ort p^s de cette Cause, essentiellenient Première, que HipnH^e peut chercher la nature et l'origine. Eujb 5est, pakce qu'elle est. .

I IVIais la Cause suprême a instkué une première Çfiuse seconde, on une Cause jnécànique ùnpyfrsellqf et c'est à la décQ]uverte de cdle^ci que PE^prit humain pouvait et devait parvenir.

. Or, il suffit de la tendance indéfinie à l'extension^ fiu développement, à l'occupation successive d'pn plps grand espace ; il suffit dç I'Exra^siok^ imprifu^ par la Cause suprême, à tous les corp$ y à tous les Êtres j pour que tout se produise et s'enchaîne; Y action est partout; et, comme nous l'a-*-

vons VU) c'est également partout que, de V action ynême, IdL ^répression procède, puisque chaque Être, constamment en Expansion par sa propre nature, est constamment environné d'autres Êtres paiement et naturellement en Expansion.

Ainsi, l'Expansion générale, constante, essentielle , une fois adoptée, tout ce qui s'exécute dans l^univers reçoit une explication simple et certaine. L'histoire de la Nature entière n'est que l'histoire de l'Expansion, considérée comine mode universel d! action et dé répression.

Gomme toute histoire doit commencer par un premier Fait, et que, dans l'histoire de Funivers, le premier Fait doit être le plus général, le plus: appansit, et le plus simple, le Système universel devait commencer par le Fait général, très simple, très apparent, du mouvement continu que le Soleil, les Étoiles, les Planètes, les SateUites, en un mot tous les grands G)rpd , isolés dans l'espace, exécutent sur eux-mCTies.

Or, il suffit de l'Expansion imprimée, pat la Ciaxi&e> suprême, a la matière de tous ce$ grands Corpsâsolésj pour qu'ils soient inévitablement et constamment soumis au mouvement de rotation.

C'est ce dont la déoionstration est de toute simplicité et de toute évidence.

L'Expansion génét^le a donc pour premier efibt

2qI5 des COMPENSATlOirS

général, pour grand effet d'ensemble, le monve-^ ment de rotation du Soleil, des Étoiles, des Pla-^ nètes, des Satellites, en un mot de tous les grande Corps isolés.

J'ai Êdt, au contraire, et par une grande erreur, de ce mouvement de rotation, l'impulsion initiale , ou la première Cause mécanique ; et c'est de cette impulsii^i ^e j'ai Êiit découler l'Expansion ardente et continue, dont chacun de ces grands Corps se montre pénétré.

Ce déplacement, dans les idées fondamentales ^ a jeté une imperfection ndajeure sur le corps entier de mon Ouvrage, principalement sur les trois premiers volumes; il m'a exposé à des o)>jections que lui-même, et lui seul, rendait insolubles : les sa vans à qui j'ai adressé ces trois premiers volumes, ont rejeté mon Système; ils ont eu un motif judicieux. Dans ce Système, tel que je l'ai présenté, la Vérité n'était contenue que d'une n^nière Ëiutive et irrégulière.

A l'époque où les sayans ont refiisé- d'adopter mes pensées, n'apercevant point moi-même l'erreur capitale dans laquelle j'étais tombé, et les savans qui la combattaient ne m'indiquant point* ce qui devait la réformer, j'ai persisté dans ses conséquences; ainsi, la Physiologie et l'Idéologie du Système en portent ^Jern^nt l'empreinte;

DANS LES DESTITïÉES HUMAINES. 2^7

H;ependant, je commençais déjà à m'en éloigner, lorsque j'ai rédigé ce^ deux parties; aussi , les cinq Tolumes qui les comprennent sont moins impaiv &its que les trois précédens. 11 se ^ouve même que ces cinq derniers volumes forment un ouvrage particulier, et meilleur, en lui-même, que la réunion des huit volfcmies; si, dans cette réunion, il y a plus de faits, plus de détailsfU y a, dans les ciiaq derniers volumes, plus d'ensemble, plus d'unité : j'ai placé, en tête du premier de ces cinq •volumes, un précis de tout ce qui le& précède; et ce précis, qui suffit pour que l'on puisse entendre ma Physiologie et mon Idéologie, est plus rapproché de la vérité exacte que les trois volumes qu'a est chargé de répvé^lr.

C'est donc la vérité approchée, plus que la vérité exacte, que l'on trouvera dans l'ensemble de mon Ouvrage; mais c'est partout un fbnds réel de vérité. Voici ce qui le prouve : sur plusieurs points très importans, en Physique, en Physiologie, et même en Politique et en Philosophie, j'ai établi, par antidpation, des idées gaiérales que, postérieurement, l'expérience a vérifiées : je n'indiquerai point ici ces rencontres heureuses ; les 4étails en seraient assez nombreux ; ils frapperont les hommes qui, depuis dix ans, se sont tenus au courant de la sciencia et des évènemens.

Je ferai seulement remarquer que, dans un ordre quelconque de Ëdts, la faculté de devancer les Fevélatiojfis du temps et de l'expérience ne peut être donnée à l'homme que par la connaissance des vrais Principes, parce que tout ordre de faits a nécessairement ses Lok*

Ainsi, les Lois génâ:'ales, en Physique, en Phyiiologie, en Politique et en Philosophie^ sont exposées par mon ouvrage; seolem^it, je n'ai pas toujours mis, soit de l'ordre, soit de la mesure ^ soit même de la vérité , dans l'exposition des conséquences et des apjplîcaticHtis qui dérivent de ces Lois.

Cependant, je ne saurais l'ouhli^ : lorsque, dans mon ouvrage sur les Compensations, j'ai . annoncé le Système universel, j'ai pris l'engagement de parésenter ce Système d'une manière quîf satisferait les hommes éclairés.

Je reconnais aujourd'hui que je n'ai pas tenu cet engagement au ^é de mon attente; mais èela ne doit point surprendre : toute entreprise grande et ferte commence par enflammer celui qui la con-* çoit, d'un enthousiai^me, source de courage, mads au{$si de prestige. S'il ne s'abusait pas jusques à un c^tain point, s'il ne dominait pas, d'imigîns^on et de zèle, l'étendu^ et les difficultés de lac»nièfe qu'il va pareourir;^ il n'y entrerait pomt

DANS LES DBStlNÉfiS HUMAINES* ^99

-* de ce pas ferme et auîoiié qui, en présence même -'0 des obstacles les plus formidables, ne lui permet '- plus de revenir en arrière; ces obstacles peuvent jj> alors suspendre sa marche, mais non le &ire ré*

n trograder. Pour arriver à son but, il n'a besoin que de constance.

A un certain âge, et après un certain temps de réflexion, l'homme vrai et attentif est celui qui peut prononcer avec le plus d'équité sur ses propres ouvrages; il les connsdt mieux que personne, et le prestige est passé.

Je crois être devenu aujourd'hui juge impartial du Système universel, tel que je l'ai présenté. Ce jQ'est point, à beiiucoup près, un ouvrage par&it ; c'est un ouvragç d'une imperfection successive-ment décroissante^ qu'un homme judicieux, et prévenu par moi-même des erreurs qui le déparent, peut encqre lire avec fruit et intérêt. La dernière partie, l'Idéologie, est celle qui ofire le moins à reprendre; et cette partie est la plus importante. L'Idéologie est le terme de toute la science humaine; elle décrit et explique toutes les opérations de l'intelligence, tous les effets des Passions, toutes les variétés du caractère; elle révèle, t^us les mjstèrés du sentiment et de la

3oO ©ES COMPENSATIONS

pensée^ elle définit, pour chacun de nous, la place qu'il occupe au sein du peuple dont il £dt partie; et, pour chaque peuple, celle qu'il occupe aU sein du temps et des nations. Toute la Morale , toute la Politique, toute la Philosophie ^ toute la tliéorie des sensations et du langage, se trouvent nécessairement comprises dans Tordre immense dès sujets qu'elle em^ras^e; Thistoire des idées de l'homme est Pliistoire de toute lliiunanî té.

Et je le répète avec confiance : cette partie de mon ouvrage qui , dès le début de mes travaux , me pénétra du plus vif attrait , pour laquelle je trouvai stir-tout mes matériaux dans l'étude de moi-toiémè , cette dernière Partie du Système universel mérite d'être accueillie et méditée ; on peut commencer par elle la lecture du Système univ^rsel; c'est par elle que j'en commençai la composition; elle m'entraîna, elle marqua mon but, en me donnant pour guide le sentiment du vrai , du simple, du juste, du nécessaire* Le Principe de l'Equilibre, ou du balancement par opposition et ^temative , celui même que j'avais ébauché dans mon ouvrage sur les Compensations , fut ma bous- ^le j on le trouvera , dans cette Partie, appliqué à tous les actes de la sensibilité et de Pintclligeiice> çt uue telle application , si féconde, si importante,^

BANS MA iMeSTinÉES HUMAIIC^S. 3of

semontrera toujcim^ mssi évidente , aussi facile à entendre , que dans, mon ouvrage sur les Compeiiaation^^

MaiS) jp dois le i^econnattre : semblable à mon ouvrage $ur les G>mpensations , cette dernière pan^ie du Système est plus touchante que rai-* somiéeiplus abondante que précise; jeune encore, à répoque où je récrivais, je cédais à mes besoins d'imagination et de sentiment avec plus d'ardeur qu'à mes besoins de réflexion. D'ailleurs , la libe):té venait de m'étre rendue; j'^is epooré solitaire, mai&dans les Pyrennées , au sein delà ixa* ture la plu» aimaUe, la plus belle , la plus magnifique; j'étais. ijTop heiU'eux pour être calme, ti^p disposé k l'enth<»im6me)pour ne pas en échauffer souvent mes pensées et mes expressions ; je dépassais la (situation d'ânie/ convenable à un ou- ™ge do phU«»pkie.

A l'époque où je publiai les cinq derniers volumes du Système universel (en j 8 1:1), je me trouvais , conune je l'ai dit, éloigné de Paris; je ne pouvais donner à leur propagation les soins, les secours, qu^ maintenait tout bon ouvrage réclame; «t bientôt les évènemens les plus impétiieux, les^ plus critiques^ vinrent suspendiie tous les vœux/

3oj2 DBS cxmptn&kttùÊ^

toud les soins , qui ne se tspfottaietkl pas d£re<5^ tement à la cxmservation de Vetiê^È^.

Ainsi, une partie seulement de mon <yuvrage fut répandue ; bien des p^^soimes qui s^étaient procurées les trois premuars volumes dtt Système universel, î^orèrent que la suîie était imprimée. Aussi , tandis qu'il ne reste qu'un petit nombre d'exemplaires de l'ouvrage eatkv', j'ai encore à mat disposition cent cinquante ex^npkires des citi({ derniers volumes.

J'ai l'espoir qu'ils pourront tenter et satisfaire la curiosité de quelques-uns de» lecteurs de mon ouvrage sur les Compensations^; je les> présente comme un développement de cet oavmge, ét'dé^ veloppement analogue à cet ouvrage par le ton, le stile et la clarté.

J'en ai fiut changer le titre : Traité dé Physiologie et d^ Idéologie ^ après 1^ Système universel } tel est celui que je leur ai donné. Ainsi que je l'ai annoncé , ce Traité forme un ouvrage particulier , pouvant être lu indépendamment des trois vo-* lûmes qui l'ont précédé, parce * qu'il commence par un résumé des Bases et àes deux premières Parties du Système. J'ose en conseiller la lecture aux hcMnmes qu'impeu de vagae^et beaucoup de sentiment ne rebutent pas dans les discussions d'un très grand intérêt*

DANS LES DESTINÉES HURUINCS. 3o3;

Peqdfiuat les trois axmées t8i3., 18149 iSiS^Ies. liomme^ d'tm^^ntsvUeiitif p'o.nt eu que la Ëiculté de faire dès observations profoudes ; les sujets de ces observations soBt v^nus l^s frapper avec taut de force , d'aboudaace, de rapidité !

En 19^16, l^père de Êimille ^ laborieux et paî-'. sible, a pu recommencer à suivre la carrière verslaquelle Fentraînaient ses inclinations et ses habit.u^s% J'ai repris la plume; mais je n'ai4>sé d'abord me livrer qu'à uae coD^posiUou douce, modeste y. propre à écarter de moi les restes de l'orage, et à reposer mon âtue de tous les froissemens quV'Ue venait 4e sulnr. De concert avcic ma femme, j'ai écrit et publié le nouvel Ami des Enfans.

Je ne p^rle ici de cet ouvrage, que parce qu'il n'est souvent que le Principe des Compensations , et le Système universel même, ramei^s à cette simplicité de former que l'enÊmce exige. Parmi les $oèiPte$ touiEJbaiiteç qu badines, que l'on aime àpré* tenter au& en&ns, iln'eJOk est aucune qui, ^sans efibrt , SW9 pédajalme. , ne puisse être rappprtée'à cette morale de balancement , de modération , jcpi &it le foiiçb abondant et unique de la sagesse vrai% indulgente et aimable.

De même , parmi les notions instructives que les en&ns peuvent recevoir , les pli:fe frappantes ^ 1^ plus accessibles à leur intelligence, sontcelled

LES DESTINEES HUltfAtNES* ' 3^5

du Philosophe est encore un ou-

lel je ne crains point d^appeler Fat-

•rsonnes que mon ouvrage sur les Com-

vira pu satisfaire : c^est la Cause même

nations, c'est l'Expansion, tigeuniver-

s les effets , que j'ai prise à son origine,

suivie dans ses quatre branches gêné-

hy sique , la Physiologie , la Politique et

3ulant, comme je Tai dit, que mon Livre

bleau d'ensemble , et sachant qu'une con-

goureuse est nécessah^e à un tel tableau^

ait à leurs traits essentiels , et le Principe

aental , et les quatre branches générales.

Manuel du Philosophe n'est donc qu'une

de prograniime du Système universel , dans

;1 l'enchaînement et l'unité forment, seuls,

orps de preuves, et dans lequel d'aiUeurs , aux

tx de bien des hommes éclairés, comme de

on propre aveu, je me suis plus fortement rap-

■n)ché de la vérité absolue que je ne l'avais fait

«ans le Système universel. Aussi , les savans Font

-iccueiUi avec plus de faveur. M. Cuvier m'a écrit ,

au nom de l'Académie des Sciences, qu'elle avait

fait placer honorablement dans sa bibUothèque cet

ouvrage utile.

Je ne proclame point un tel suffitige coMme 3. 'ad

3o6 DES COMPENSATIONS

une adoption formelle de mes peûsees, triais comme me permettant de Fespérer . Le Manuel du Philosophe n'est pas un ouvrage scientifique , puis-' qu'il manque de développemens et de détails j il a? suffi sans doute pour fi'apper les hommes très éclairés, qui d'un Coup-d'œil emhrassent , par an-' ticipàtion même, toutes les conséquences d'un vrai Piincipejtnais comme je pourrais inoi-même dé-^ duire ces conséquences avec désordre ou inexact • titude 5 la prudence ihVite les Maîtres de la scietice

à ne pas mettre leur sceau à ce que je n'ai pas encore démontré et terminé} ils attendent, et je travaille.

Chaque jour, je fais quelques pas dans la carrière , et chaque jour la carrière s'ouvre et s'applanit sous mes pas. Dans les scieilces naturelles , des hommes extraordinaires par Ifeur instruction et leur sagacité , décrivent et constatent tous les faits élémentaires (i). Dans l'ordre social et poli-

(1} Je me bornerai ici à désigner la Physique inathéma* tique et expérimentale de M. Biot, ouvrage qui n'existait

pas il y a quatre ans , qui expose avec précision tout ce que l'oii peut connaître en Physique par 1 observation directe ^ que fai étudié avec toute Tatt^ntion dont )e suîa capable , que je me suis réellement approprié . par Je» «ecoi^rs immenses que j'en ai tirés pour réclaircissement et U démonstration de mes pensées principales*

DANS LES DESTINÉES HI];MÀINES. So^

tîcjue, les grandes lois de la nature hiumaine se manifestent par les mouvemens de tous les peuj^les } et la science de l'ordre social et politique ne peut être que le coiu*onneœent de la science g)éné|ale; l'époque où tous les hommes éclairés la professeni, où tous les hommes intelligens s'en occupant, i^e peut être que celle où s'achève^^ daiis l'esprit humaijQ^ la connaissance de l'ordre génér^I^ la çonmissance du Système universel.

. Et en effet , cette connaissance eçt déjà tou^ . entière dans l'Esprit humain 5 mais elle y est éparse et incphérente. Ce n'est plus, en aucun gew*c^> dfs choses exactement nouvelle? qu'il soit possible de dire : toutes les vérités , de tous les ordress, sont maintenant semées sur la t^rre ; mais toutp m>:germent pas : les unes sont tombées e^ d^s lieux stériles j d'autres ont été jetées en des saispiqis trpp rij^ureuses ; d'autres sont gênées , dans leur df§veloppe|neut<) par les racines d'anciennes ei^-^ reurs. . v..' . .

U pe&ut pluaque dégager celles-ci, rassembler les autres, et les répandre toutes, avec ordre çt prudence, sur un sol bien préparé.

Le sol de la France , que tant de mouvemeqs ont travaillé, et dont le repos commence, a reçu Cette préparation d'une n^anière éminente,

3o8 1)ES COMPENSATIONS

Comme Français, et glorieux de l'être, je vais renouveler mes eflforts.

L'un des premiers ouvrage que je présenterai à mes contemporaius aura pour titre : Du sort de V Homme dans toutes les conditions^ du sort des. Peuples dans tous les siècles.

Cet ouvrage, qui m'occupe depuis long-temps, n'est autre chose que la Théorie méthodique des Compensations dans les Destinées humaines. Mou premier ouvrage sur ce grand sujet , celui même que l'on vient de Ere, n'en est , comme je l'ai dit, que l'exposition vague et incomplète. Depuis que je l'ai publié , je n'ai cessé de réfléchir sur cette Loi nécessaire de balancement et de justice, qui, ^ seule, dans l'univers, peut concilier la stabilité de l'ensemble avec la perpétuité du mouvement j •je crois avoir acquis les moyens de la sdBhr à son origine , de la définir avec précision , de la démontrer avec rigueur, de résoudre, en sa faveur, toutes les objections qui semblent lutter contre elle , de suivre ses effets dans toutes les conditions de la vie de l'homme, et dans toutes les conditions de la vie des peuples. Ce que j'ai éprouvé, ce que, depuis dix ans , j'ai observé de vicissitudes particulières et publiques, a multiplié mes preuves au degré le plus abondant.

BANS LES DESTINÉES HUMAINES. Sog

Afin de donner plus d'intérêt à cette doctrine , je Tai , en quelque sorte , personnifiée , en consacrant un chapitre au jugement philosophique de quelques hommes très remarquahles. Ce que j'ai déjà puhHé sur J.-J. Rousseau et sur Voltaire , a été extrait de ce chapitre ; et il m'a semblé que les hommes judicieux en étaient satisfaits.

J'ai tâché de mettre quelque gradation dans ce tableau; j'ai réservé, pour ses derniers traits, l'homme le plus extraordinaire , le plus dramatique de ce siècle, et peut-être de tous les siècles. Cet4ionmie qui, en moins de vingt ans, a parcouru tous les degrés^ de la plus haute élévation et de la plus efiroyable chute; cet homme qi4 a fait trembler l'Europe, et qui, en ce moment , est captif sur un rocher : Napoléon est, par l'ensemble de son sort et de son caractère , l'exemple le plus fort que la nature pût donner des Compensations humaines.

Mais je me . trompe : un témoignage plus fi*appant encore a été fourni par le Peuple français; el c'est dans l'examen impartial de sa destinée , ' que j'ai puisé les considérations les plus impottantes; il est vraisemblable que, parvenu aux grandes scènes de notre histoire, et montrant, sans effort , leur enchamement à la Cause universelle, j'entraînerai la conviction. Voici ce qui m'en donne l'espérance# , ».

3lt) BES COMPENSATIQII^

Depuis deux ans, j'ai publié quelques ouvrage» sur des questions de politique^ les pensées que j'ai cherché à établir n'ont jamais été qu'une émanation directe du Principe de balancement et d'çquilibre ^ j'ai appHqué à la situation actuielle des .choses en France, en Europe, en Amérique^ l^s règles générales qui, à mes yeux 9. doivent fonder tous les jugemens. Il m'est bien doux de pour voir citer, en feveur de cette application, un infppsanrt sufirage. Ayant fait hommage à l'Empereur Alexandre de mon Manuel du Philosophe , et d'un ouvrage plus récent , que j!ai . intitulé : IXs la Sagesse en Politique sociale y j'ai reçu de Sfi Majesté le témoignage le plus honorable ; le Monique puissant qui > en ce ^n^oment , se distingue sur-tout par l'usage noble, conciliant, philosophique, qu'U £dt de sa puissance, m'a adressç, avec un don pr^e^,, des expressions qui me signalent comme un zélé soutien de la vraie pottique. ; . ,

Ainsi, de la retraite obscure où je médite en silence, et sur l'ordre physique, et sur l'ordre «ocia^, mes réflexions se conciUent avec les fruits d'une sagesse éclatante et d'une l^ute expérience : on, me pardonnera la confiance que je donne au Principe unique de toutes mes réflexions*

pt l'on partagera sans doute, mon opinion sur ce siècle de la Philosophie. Quelle époque fr^p'

MKâ LES DESTINÉES SUBf AINES. 3lt>

{)ante ! qu'^e sera un jour mémorable l^ous Ici hommes en Europe , sujets ou Souverains, s'avancent vers les notions positives , vers le désir pr<H nonce de né plus alimenter leur âme que d'idées vraies, simples, applicables à tous les temps; dé ne plus comjK)sei^ leurs rdations mutuelles que de ce qui établit, dans l'humanité entière, 1'^lite d'origine, de droits et de destinée. Cette noble fiaternité, cette transaction pacifique entre le puis*sant et le &ible , entre le riche el le pauvre y entré l'homme éclairé et l'homme sans lumières , cette tolérance universelle, cette Saifite j4lliance^de^ viendra un sentiment général, lorsque l'ignôraiice, l'indigence, la faiblesse, ne seront plus jugéeà dei sources uniques de privations et de peines j lorsque le pouvoir, les lumières, l'opulence, ne seront plus considérés comme des sources exclusives de . biens et de privilèges; lorsque, sous le rapport du bonheur , tout se montrera en équilibre ; lorsque la raison désavouera également , et l'orgueil et l'humilité , et l'ambition et l'envie ; lorsqu'en uÈ^ mot , le Principe d'un balancement soutenu entre toutes les conditiotis, entre tous les hommes, entre tous les peuples , aura acquis , dans l'esprft humain, cette force de persuasion calme, profonde, moins brillante que la foi]ce d'inspiration, cins impétueuse que la force d'enthousiasme,

3 la 1^ . cokrSxRkTiOM y etCé

mais à l'epreo^e du tamps^, ou plutol^ secondée par le temps, parce cpie l'expérience générale, &cile, étemelle., tendra sans cesse à Fàffermir.

Qu'il me «ût permis d'inviter à un tel concours 4»us les hommes réfléchis , et prindpalement tous les hommes justes ; car il n'est pas de réflexions plus saines , plus abondantes, que celles qui naissent du sentiment de la justice. Dans l'ensemble des choses , la Vérité se trouve nécessairanent sur khgne de l'Equité.

Et le moment est venu , pour l'homme , où l'ér quité dans les sentimens doit se confondre avec la vérité dans les pensées. Nous avons tous beaucoup souffert et beaucoup appris j l'instruction, en Europe, a marché du même pas que l'in&rtune^ l'instruction, en tout genre, est tombée comme par torrens sur la génération actuelle : telme de tous les progrès, héritière de toutes les recherches, de toutes les épreuves , de toutes les idées préparatoires , elle est appelée à fonder, en fiiveur des générations futures, l'héritage des idées précises, complètes, définitives.

C'est un beau privilège j elle l'a reçu des Scien* ces- et du Malheur.

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