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La forme et la couleur

Après cel examen rapide de la manière dont s’effectue la perception des couleurs, revenons à notre sujet, c’est-à-dire au rôle que joue cette perception dans nos sensations esthétiques.

Nous avons déjà fait remarquer que nous ne reconnaissons la forme des objets que par des diffé-

rences de couleur : différences d'intensité, de ton ou de saturation. | |

Dans le dessin proprement dit, ce sont surtout les différences d'intensité que lon utilise pour accuser la forme : ce sont, par exemple, des traits noirs sur un fond blanc, ou inversement, qui nous servent à définir une figure; mais nous pouvons tout aussi bien substituer au noir telle autre couleur foncée et au blanc tel autre ton clair.

Sans recourir à de véritables traits, on fait souvent des figures en en colorant la surface en teinte plate; la différence d'impression produite par les parties adjacentes du fond supplée au trait.

L'emploi des ornements métalliques, des dorures en particulier, se rattache à une différence d’intensilé lumineuse, le ton n’entrant que d’une manière secondarre dans l'effet produit. Les métaux, surtout lorsqu'ils sont polis, renvoient la presque totalité de la lumière qu’ils reçoivent, tandis que les corps non métalliques en absorbent toujours une forte proportion, hormis le cas où les rayons incidents sont très inclinés sur la surface qui les réfléchit. Il résulte de là que les lignes ou les figures d’or ou d'argent accusent la forme avec une grande vigueur et sont pour celte raison souvent utilisées dans les arts décoratifs. C’est ici le dessin qui prédomine, quoique la couleur et l'éclat des wiétaux employés ne soit pas sans importance.

L'introduction de plusieurs couleurs dans un dessin y apporie un élément de variété. Si le dessin est symétrique, les couleurs aussi bien que les figures

doivent se présenter avec régularité et se distribuer semblablement à droite el à gauche de la médiane. S'il s’agit de dessins répétés, la même couleur devra caractériser chacun d’eux, ou tout au moins se reproduire périodiquement suivant des alternances régulières. Dans ces différents cas, la couleur constitue un caractère nouveau venant se joindre à celui de la forme; c'est une analogie de plus dans ce : genre d'impressions réltérées.

Il est à peine nécessaire d'ajouter que tout cela ne concerne pas seulement le dessin dans un plan et s'applique aussi bien à la forme dans ses trois dimensions.

Il convient de remarquer aussi quel important élément de variété le mode d'éclairement, c’est-à-dire une modification de couleur, peut apporter dans l'impression que nous cause la vue d’un objet de forme esthétique. Un édifice de belle architecture prend des aspects divers et toujours séduisants, suivant que la lumière du soleil le frappe d’aplomb au milieu du jour, ou le dore de ses rayons inclinés le soir et le matin; suivant qu'un temps sombre le revêt d’un caractère plus sévère, ou que la brume du crépuscule en laisse les contours indécis, et oblige à deviner les détails, ou encore que la clarté de Îla lune lui donne des tons argentés el bleuâtres. L’œil, dans ces conditions diverses, reconnait toujours le même objet, l'impression, dans toutes ces variétés, conserve son caractère esthétique essentiel.

On cherche quelquefois à produire artificiellement des effets plus prononcés encore, par exemple

en éclairant un monument, une salle, par la lumière électrique ou par des feux colorés. Qui n’a entendu parler, s’il ne l’a admiré lui-même, du Colysée de Rome illuminé aux flammes de Bengale, ou de la galerie de sculptures du Vatican éclairée aux flambeaux”? On obtient ainsi le rappel d’une impression esthétique connue, modifiée et ravivée par un jeu étrange de couleur et de lumière. Malgré ce qu'il y a d’artificiel et de factice dans ce procédé, 1l produit de beaux effets, même lorsqu'on l’applique à des paysages. Je me rappelle que, dans un voyage dans l'Oberland, je rencontrai un peintre bien connu, Diday, auquel j'exprimai mon intention de ne point aller voir lillumination aux feux de Bengale des cascades du Giesbach, qui était alors une nouveauté et qui me semblait une sorte de profanalion des beautés alpestres. Diday me répondit : « Vous avez tort; allez-y, c’est réellement beau; voyez-vous, la nature peut supporter cela : c’est comme une belle femme à qui tous les costumes vont bien. »

Un autre effet, en corrélation avec l’éclairement des objets, est celui que produisent leurs ombres. Quand la source de lumière est vive et de pelite dimension angulaire, l'ombre portée est intense et bien définie dans ses contours; c’est ce qui a lieu avec la lumière solaire. Si, au contraire, la lumière est diffuse, comme celle d’un ciel couvert, ou celle qui pénètre dans une salle par les fenêtres, l'ombre est diffuse également. Lorsqu'on a plusieurs foyers lumineux, les ombres deviennent multiples. Leurs teintes varient aussi suivant les circonstances.

Ces ombres produisent des effets esthétiques de diverse nature :

lo Elles apportent un élément qui, aussi bien que les modifications de ton ou d'intensité dues à l'éclairement, change et varie l’aspect général d’un assemblage d'objets, tout en laissant subsister l'impression principale que leur forme détermine.

2 Elles permettent habituellement de mieux juger de la forme réelle des objets que l’on voit dans une direction déterminée, et l’on sait le parti que les dessinateurs tirent de ce fait pour reproduire par un dessin sur un plan l’impression d’un objet dans ses trois dimensions. Très souvent une relation de symétrie ou de similitude entre deux parties d’un objet, dont l’une est directement visible, tandis que l’autre est cachée, se trouve indiquée par l’ombre portée qui la dévoile. Ainsi, plaçons-nous dans une église gothique dont une face est en plein soleil; tournons le dos à cette face : nous jugerons de la position et de la forme des fenêtres situées en arrière de nous, par l’ombre qu’elles projettent sur le sol, et nous établirons facilemeni une relation entre la forme de cette ombre et l'architecture de la face opposée que nous voyons directement.

30 Il y a toujours une analogie entre Ja forme de l'ombre et celle de l'objet lui-même; c’est une sorte de vague reproduction de lim pression que développe la vue de ce dernier, c’est une relation que nous saisissons facilement et qui provoque ou renforce une sensation esthétique.

La réflexion régulière par les corps polis, tels que

les miroirs ou les nappes d’eau, entraîne aussi des effets esthétiques résultant de la forme et de la lumière réunies. Lorsque la surface réfléchissante est plane, elle donne toujours lieu à une image virtuelle reproduisant la forme des objets placés devant elle. Les positions verticales et horizontales des miroirs sont évidemment les plus favorables à cette sensation de symétrie. Le charme de la réflexion d’un paysage sur l’eau d’un étang, le rôle des glaces dans la décoration des appartements sont justifiés par celle impression réitérée. Quand la surface réfléchissante est courbe, les 1mages sont déformées; ce cas est plus rare et ne présente pas assez d'importance pour que nous nous y arrêlions 1CI.

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