La continuité de la couleur
La continuité dans le lemps.
Nous avons à examiner d’abord la continuité des impressions optiques dans le temps; nous examinerons ensuite leur continuité dans l’espace.
D’après ce que nous savons sur le mode de perception des couleurs, il ne peut se produire une sensation disconltinue, quel que soit le ton des rayons mélangés. Tant qu'il n’v aura pas de changement dans l'intensité ou dans la teinte des rayons pénétrant dans notre œil, nous recevrons une impression continue, identique à elle-même dans les instants qui se
succèdent, ayant par conséquent par elle-même un caractère esthétique.
= Seulement toutes les couleurs ne se comportent pas de même à cet égard. Deux causes principales tendent à accentuer ou à émousser l'impression qu’elles produisent.
1° L'effet esthétique d’une sensation lumineuse aussi bien que d’une sensation sonore dépend beaucoup de son intensité, lorsqu'il s’agit d’une impression isolée et mdépendante d’autres impressions de même nalure avec lesquelles elle est en relation. À moins que l’on ne dépasse les limites de ce que nos organes peuvent supporter sans fatigue, l’impression de la continuité sera d'autant plus frappante que la sensation s’imposera plus fortement par son énergie. Un son musical plein, intense, brillant comme on dit, une couleur vive et éclatante nous frapperont davantage qu'un son faible ou une teinte pâle et terne. La luminosité des couleurs à donc une influence que l’on ne saurait négliger.
Or, lorsqu'on décompose la lumière blanche par le prisme, on observe que ce sont les couleurs correspondant aux vibrations les moins rapides, comprises entre le rouge et le vert-bleu, qui font le plus d'impression sur notre œil; le maximum d'éclat appartient au jaune. Ces couleurs entrent par conséquent pour la plus grande part dans la sensation que nous donne la lumière blanche. À égalité d’éclairement, un corps présentant une de ces couleurs à un degré de saturation élevé produira donc beaucoup plus d’eflet qu’un corps bleu, indigo ou violet.
Cette différence d'éclat explique en grande partie la division que les peintres établissent entre les couleurs chaudes, qui sont les plus luinineuses, et les couleurs froides, qui sont les moins éclatantes.
Les mélanges de blanc et d’une couleur chaude participeront au caractère de ces dernières. En effet, si nous prenons de la lumière blanche et que nous en enlevions une des couleurs froides, nous diminuons très peu l'éclat général, et cependant une modification très sensible s’est produite dans la teinte, qui est devenue celle d’une couleur chaude lavée de blanc. Si c’est une couleur chaude que nous supprimons, la teinte qui reste est froide, mais en même temps la luminosité a beaucoup diminué.
Comme nous l’avons déjà dit, les métaux dépassent de beaucoup les autres corps par la proportion de lumière qu'ils renvoient, et 1l s'y joint quelquefois, comme chez l'or, une teinte chaude contribuant à l'impression qu'ils développent. La réflexion régulière qui se produit sur les surfaces polies, métalliques ou autres, détermine aussi dans certaines directions un éclat exceptionnel qui explique en partie le charme particulier aux corps ayant cetle propriété.
20 La prolongation ou la monotonie d’une sensation visuelle en émousse promptement l'effet. On sait avec quelle facilité l'œil cesse d’être sensible à des différences de teintes même très accentuées lorsqu’elles ne sont pas mises en évidence et rehaussées par quelque contraste ou quelque caractère réveillant l'attention. Si l’on regarde un paysage à travers un lorgnon muni de verres légèrement bleus ou
verts, au bout de quelques moments on ne s’aperçoit plus de la modification de teinte, et c’est seulement lersqu'on met ou que l’on pose le lorgnon, que l’on est frappé de la différence d'apparence.
Par suite, les couleurs que nous avons le plus souvent sous les yeux, les plus ordinaires, nous frappent moins que les plus exceptionnelles. Or ce sont les teintes les plus saturées, celles que lon appelle les plus voyantes, qui sont les plus rares, celles par conséquent qui feront le plus d'effet, qui donneront l'impression esthétique, je ne dirai pas la meilleure ni la plus délicate, mais la plus facilement accessible. La foule, les peuples les moins cultivés, les enfants aiment les couleurs voyantes. Les tons que présentent la majorité des objets qui s'offrent aux regards, tons blancs, tons gris, tons rabatlus, auront moins d’attrait pour eux.
La continuilé dans l’espace.
L'identité de couleur dans tout l’ensemble d’un objet quelconque plait habituellement, parce que nous retrouvons en tous les points que nous considérons une impression semblable. Ceci s'applique aussi bien aux lignes qu’aux surfaces. Dans un dessin nous tenons à ce que les traits soient de même
‘ La même raison influe peut-être sur la limite de séparation des tons chauds et des tons froids. Le vert qui cependant a une luminosité considérable est souvent chassé dans les tons froids. Cela ne vient-1l pas de ce que cette couleur, celle des végétaux, s'offre constamment à nous et que nous sonimes blasés sur l'impression qu'elle produit ?
force relative et de même teinte (à moins que lon n’emploie intentionnellement des couleurs symétriquement disposées ou périodiquement reproduites). Une surface d’une nuance uniforme produit sur nous une sensation esthétique; mais la monotonie en atténue facilement l'impression. Aussi est-ce surtout quand cette continuité est accidentellement rompue que nous en reconnaissons l'importance : une tache sur une étoffe de couleur unie nous frappe désagréablement, et généralement le défaut de propreté d’un objet entraîne une impression de laideur; nous sentons que la loi de continuité n'est pas respectée.
U est d’ailleurs très rare qu’un corps nous apparaisse comme présentant une teinte parfaitement uniforme, parce que les variations d’éclairement en modifient l'intensité dans les différentes parties. Ce n’est guère que sur une surface plane, exposée à une lumière partout égale, que nous pouvons observer une continuité parfaite. Mais, loin de lui nuire, les différences d’éclairement rehaussent l'effet esthétique en en détruisant la monotonie, comme nous l’expliquerons dans l'article suivant.
À côlé de la continuité des surfaces, il faut aussi considérer la continuité des solides, c’est-à-dire leur homogénéité, dont, si je ne me trompe, l'importance a été un peu méconnue au point de vue qui nous occupe. Toutes les fois que l’on se trouve dans des conditions permettant de la constater, elle détermine une impression esthétique plus ou moins vive.
Considérons d’abord un corps solide et transparent, tel que du verre ou un cristal. Sa forme sera
visible pour nous par réflexion ou diffusion de la lumière à sa surface; de plus, la possibilité de disünguer la surface postérieure aussi bien que la surface antérieure nous permet d'apprécier la forme de l'objet mieux que s’il était opaque : c’est déjà là, pour le dire en passant, une condition favorable si cette forme présente quelque beauté. Mais, en outre, grâce à des phénomènes de réflexion, de réfraction, de: coloration ou d’opalescence, notre œil est apte à juger de lhomogénéité de la matière : nous distinguons parfaitement une tige d’un tube de verre, un vase plein d’un vase vide : nous apercevons les défauts intérieurs, s’il s’en rencontre, et lorsque la substance est partout identique à elle-même, nous en recevons une impression esthétique incontestable. On fait grand cas de la belle eau des pierres précieuses, de la pureté des cristaux et des verres taillés.
Chez les liquides les conditions sont différentes. À moins qu'ils ne soient animés d'un mouvement rapide, ils n’ont pas de forme propre et prennent celle des vases qui les contiennent. Si le vase est transparent lui-même, nous jugeons du fluide qu'il renferme comme nous le ferions pour un corps solide; mais les applications esthéliques sont très restreintes : on peut trouver du Joli dans la pureté des liquides exposés dans la vitrine d’un parfumeur; un buveur gourmet se plaît à voir un vin clair dans son verre; on oblient quelques effets agréables et d’un degré plus arlistique avec des aquariums grands ou petits; ce sont là des impressions fort limitées.
Quand le vase est opaque nous ne pouvons plus juger de l’homogénéité du liquide que par la surface supérieure. Si le liquide est en grande masse, comme l’eau remplissant le bassin d’une fontaine, un étang, un lac ou la mer, l’impression d’homogénéité prend une valeur considérable et constitue un facteur important du beau dans la nature.
Lorsque le liquide est en mouvement rapide, il peut avoir une forme par lui-même : le jet clair d’une fontaine, la nappe d’eau arrondie qui s'élance au haut d'une cascade, les vagues de la mer ont un caractère de beauté dans lequel la limpidité, lhomogénéité entrent pour la plus grande part.
Quant aux gaz, leur faible pouvoir réfringent rend l'impression moins sensible : pris en petite masse. nous ne les apercevons pas, sauf dans les cas exceptionnels où 1ls sont colorés, ou chargés de vapeurs, de fumées; un flacon plein d'air ne se distingue pas d’un flacon où l'on a fait le vide à l’aide de la machine pneumatique. Mais en grande masse l'air devient visible : il diffuse légèrement la lumière en Jui donnant une teinte le plus souvent bleuâtre; de là résultent ces effets de perspective aérienne qui nous permettent de juger de la présence, de la pureté et de la continuité de l'atmosphère. |
Chez les corps opaques, cette sensation d'homogénéité ne peut pas se manifester effectivement, directement, comme chez les corps transparents. Cependant elle se produit encore virtuellement : nous ne pouvons juger de l’homogénéité des corps opaques que par l’homogénéité de leurs surfaces visibles : si
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cette dernière se manifeste, nous jugeons probable qu’elle s'étend à l’intérieur. De là notre goût pour les objets massifs (indépendamment de la valeur pécuniaire qui peut en résulter s’il s’agit de métaux précieux); nous préférons le marbre au stuc, les lambris en bois naturel aux boiseries vernies en faux bois, les meubles massifs aux meubles plaqués : c’est une sorte de tendance instinctive à la continuité. Tant que l’objet est sans défaut, l'impression physique réelle est la même dans les deux cas; mais la moindre détérioration de la surface suffit à faire apparaître le manque d’homogénéité quand elle n'existe effectivement pas, et provoque l'impression de la laideur.
Nous parlerons tout à l'heure d’un autre mode de continuité consistant dans la variation par degrés insensibles du ton et de l’intensité des couleurs.