‹ Des conditions vraies de la science économiqueChapitre 6 sur 6 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les deux applications que je viens de développer, un peu trop longuement sans doute, de la nécessité d’introduire dans les données des calculs économiques les éléments fournis par la philosophie générale des sciences, auront amené, je l’espère, le lecteur à reconnaître : que si Malthus a créé le principe faux, artificiel et irréligieux de l’accroissement des populations; que si Ricardo a prôné, mis en vigueur, vulgarisé la théorie matérialiste de la rente, c’est que l’un et l’autre ignorait l’explication naturelle des phénomènes de la statistique des êtres organisés qui nous est enseignée par la physiologie végétale et animale, par la physique, par la chimie et par la géologie, et que ni l’un ni l’autre n’a pu suppléer au défaut de connaissances spéciales, par des éléments psychologiques et moraux fondés sur une foi sincère en l’action providentielle, qui au moins leur aurait indiqué leur erreur et leur aurait sans doute inspiré le désir de chercher à apprécier le côté faible de leurs raisonnements. Au contraire, ces deux économistes se sont livrés au rationalisme pur, qui presque toujours est le synonyme

de la déraison ; ils ont transporté dans la science économique les transactions abstraites et les supputations exactes des mathématiques et de la logique. Or, ce double instrument si précieux pour arriver à la certitude n’est efficace qu’autant qu’il agit sur des matériaux naturels et vrais ; si les données sur lesquelles il se base sont artificielles et erronées, sa précision n’est qu’une condition de plus pour faire dévier le penseur de la vérité ; il fausse le jugement et l’esprit de ceux qui l’emploient; il n’est plus que le pernicieux outil de l’échafaudage captieux de sophismes qu’il enchaîne et qu’il relie les uns aux autres avec une grande force. C’est par lui que rien ne ressemble autant à la vérité que l’erreur.

A la suite de ces théories funestes de la population et de la rente, accréditées par les économistes les plus illustres (même par M. Rossi , qui , après avoir débrouillé le chaos des conditions de la valeur, a été frappé de cécité lorsqu’il s’est agi d’appliquer sa propre découverte au service du sol et à l’appréciation de la valeur intellectuelle), se sont vulgarisées d’autres théories non moins erronées, non moins dangereuses : la relation hostile des profits et des salaires, et partant la divergence des intérêts de l’employeur et de l’employé ; la régularisation du marché par le prix de revient, l’offre et la demande, abstraction faite de la véritable force qui gouverne toutes ces conditions (le

degré de puissance intellectuelle d’où dérivent la moralité et le bien-être, et qui élève l’échelle des besoins) ; les vues restrictives sur la circulation et le crédit , et bien d’autres propositions encore, sont venues apporter leur concours involontaire à la construction de l’édifice socialiste. Semblables aux guerriers des temps héroïques, qui lançaient contre leurs ennemis des traits dont ceuxlà pouvaient se servir à leur tour pour combattre, la majorité des économistes a forgé de ses mains les armes offensives du socialisme, et elle s’étonne des blessures qu’elle en reçoit.

Puisque la société que vous prétendez naturelle , ont dit les socialistes, est gouvernée par des lois que vous dites inévitables , et que pourtant tout être humain animé de l’amour de ses semblables doit trouver anti-fraternelles, meurtrières et funestes ; puisque ces lois s’opposent à la notion du bien commun et de la justice égale pour tous, nous croyons qu’il vaut mieux procréer une société artificielle, réglée par des lois de notre façon, qui assurent à tous du bien-être et du bonheur, que de subir les cruautés inséparables, suivant vous, de votre société naturelle.

La destruction de la famille; l’abolition de la propriété ; l’association forcée des intérêts propres ; le droit au travail; le crédit gratuit ; le despotisme communiste; l’anarchie égalitaire, ne sont que des déductions justes et inévitables du principe de popula-

tion; de la théorie de la rente ; de l’antagonisme des profits et des salaires; de la protection injuste du travail de quelques-uns; de la restriction du crédit général ; de l’équilibre parlementaire des partis , qui n’est que l’équilibre des intérêts égoïstes de coteries avides; de la fausse interprétation du principe d’autorité.

Mais si la société est conduite infailliblement par les siècles vers le progrès, en vertu de lois naturelles diamétralement contraires à ces théories; si les propositions acceptées en tout ou partie par la science Économique, loin de constater les voies providentielles et naturelles, ne sont que la juxtaposition doctrinaire des effets coupables qui découlent de restrictions humaines et artificielles ; alors, la société, ébranlée un moment, reprend ses bases normales en s’appuyant sur la vérité ; le principe de liberté et d’amélioration physique et intellectuelle incessante redonne la vie au principe d’autorité, qui n’en est que la manifestation ; tout se calme, tout se rassied, la sécurité renaît, et les hallucinations socialistes retombent dans le néant dont elles sont dignes, et d’où elles n’étaient sorties, il faut le reconnaître, que par l’expansion d’un véritable sentiment d’amour et de fraternité.

Les Harmonies économiques de M. F. Bastiat, l’Organisation de l'Industrie de M. Banfield, les Questions sociales de M. Michel Chevalier, définissent et résolvent mieux les difficultés que je viens de résumer que je n’oserais tenter de le faire. Pourquoi ces économis-

tes s’approchent-ils plus de la vérité philosophique et pratique qu’aucun des adeptes de la science? C’est parce que ce sont eux qui ont le plus osé reculer les bornes artificielles qu’on avait tenté d’imposer aux spéculations économiques ; parce que ce sont eux qui ont le plus élargi la sphère étroite d’action où on les avait voulu renfermer.

M. Bastiat, psychologue humanitaire et généreux, homme d’un sens droit et profond, doué d’un esprit éminemment observateur et pratique, a mis des harmonies en lumière partout où l’école économique reconnaissait et l’école socialiste anathématisait des antagonismes. Les obligations que lui devra l’avenir sont immenses, car nul mieux que lui n’a su réconcilier l’autorité avec la liberté et leur assigner une origine, une marche, une fin commune; nul avant lui n’avait osé aussi nettement déduire de l’ expérience, la solidarité des intérêts, des actes, des individualités, des nations et des races humaines.

M. Banfield, savant naturaliste, versé dans la chimie agronomique et industrielle, excellent mathématicien, doué d’une logique concise et inflexible, est en même temps un spiritualiste religieux et convaincu ; la force de ses déductions ne le cède qu’à la confiance inspirée de ses conclusions. M. Banfield a pris corps à corps le matérialisme abject, il l’a vaincu sous toutes ses formes ; il a prêché la puissance intellectuelle, la vanité

des distinctions, l’horreur du monopole, la convergence et la gradation des besoins physiques et des forces intelligentes, et, chose incroyable, il a su convaincre son auditoire, raristocratie anglaise, et le convertir à la liberté sociale. C’est lui, et j’ose le dire hautement, car sa modestie l’empêcherait de le faire, qui a décidé par ses réfutations économiques et ses persuasions libérales, l’illustre Sir Robert Peel à promulguer ses réformes ; il travaille à F affranchissement des marchés coloniaux anglais; il lutte énergiquement contre l’odieux système de la Compagnie des Indes. Aussi bien qu’un penseur profond, qu’un écrivain généreux, il est un ; hlète infatigable.

M. Michel Chevalier, et dans la bouche du plus humble de ses élèves, son éloge ne sera pas taxé d’exagération , est le plus éclairé de nos Économistes Politiques, non pas parce qu’il en est le mieux versé dans la science abstraite, ce qui ne serait que de l’érudition, mais parce qu’il joint à une puissance généralisatrice exceptionnelle, à une conviction morale ardente et sage , une masse de connaissances acquises que nul d’entre eux ne possède. Nulle question scientifique, générale, politique, industrielle, pratique, sociale, en un mot, ne lui est inconnue ; il a à sa disposition des ressources de comparaison, d’analogie, d’application et de simplification si variées et si étendues, que les difficultés les plus ardues, les sentiers les plus

hérissés d’obstacles, s’éclaircissent devant ses investigations et s’aplanissent sur son passage. Si quelque génie est destiné à sauver la France étouffée entre le conflit d’une tendance réglementaire liberticide, aveugle et immobile, et d’une chimère destructive et insensée, c’est à coup sûr le sien, car M. Michel Chevalier a défini l’ordre : « la liberté collective, » et cette magnifique intuition est le dernier mot du progrès gouvernemental. Par la philosophie des sciences, M. Michel Chevalier a élevé l’économie jusqu’à la révélation. Il a vu, il nous a appris le but sublime, la raison merveilleuse de la puissance productive humaine.

Que maintenant , les économistes opiniâtres, chrématisticiens obstinés , persistent à vouloir abstraire de la science les seules conditions vraies de sa certitude ; qu’ils l’isolent par des barrières maladroites des fondements mêmes sur lesquels elle repose ; qu’ils annoncent que le temps n’est pas venu de faire de la synthèse, leur persévérance n’aboutira qu’à l’erreur.

Quant à nous, nous le répéterons encore une fois, nous ne croyons pas qu’il soit possible d’étudier les conditions du développement de la richesse des nations sans connaître, aussi bien que le permet l’état des connaissances humaines, toutes les lois naturelles qui président à la production et à l’utilisation de ces richesses; sans rechercher les causes, l’origine, la manière d’être et le but de tout ce qui est de création

divine et que la Providence a mis à la disposition de l’homme; sans le secours des résultats généraux qu’ont obtenus jusqu’à présent les poursuites infatigables de chacune des sciences physiques et métaphysiques.

Nous ne croirons jamais qu’il soit praticable de séparer l’Économie générale dans aucune de ses parties, statistiques, expérimentales ou théoriques, de la Philosophie générale des connaissances humaines.

Et nous sommes intimement convaincus que les erreurs inhérentes à la politique, à la chrématistique, à h morale appliquée ou à toute autre branche de l’économie générale , ne proviennent uniquement que de l’oubli de leur connexion indispensable et de l’abstraction dangereuse des éléments scientifiques et philosophiques qui leur sont communs et nécessaires.

Page 1