PRODUITS
Blé
Maïs
Haricots.. . .
P. de terre.
(4) Bananes.
(5) Ignames.
Un simple coup d’œil jeté sur ce tableau fait voir que la puissance productive végétale sous l’équateur est actuellement treize fois plus considérable qu’en Europe.
Il est bon d’ajouter que la fatigue agriculturale y est infiniment moindre; car l’humidité et la chaleur constantes , les fréquents dégagements d’électricité, font presque tous les efforts que l’homme est appelé ici à remplacer par les siens. Les labours profonds y seraient pernicieux ; de bons assolements y évitent presque complètement les engrais. D’un autre côté, la température élevée, le soleil ardent, ne permettent au cultivateur qu’un travail assez médiocre , et lui enjoignent plus de repos, partant plus de loisir et de bien-être que dans la zone tempérée ; il en résulte que la fécondité humaine, sous l’équateur, est infiniment moins considérable qu’en Europe, surtout pour la race Caucasique. D’après mes observations aux Antilles, avec de bonnes machines aratoires, l’ouvrier Européen peut, en six heures de travail effectif par jour, suffire à la culture de la même surface de terrain qui en France exige l’application continue de ses bras de soleil en soleil ; et encore les données sur lesquelles reposent mes calculs se rapportent-elles à une amodiation du sol ayant pour résultat principal la production de la canne à sucre, c’est-à-dire la plus pénible des cultures tropicales, celle qui demande le plus de façons.
S’il s’agissait d’une bananière, le travail serait mouu dre que celui qu’ici nécessite un verger, c’est-à-dire presque nul. On peut donc établir en fait que, sous l’équateur, un travail moitié moindre donne au sol une puissance productive treize fois plus considérable qu’en Europe. (Moyenne générale sus-énoncée dans le tableau comparatif. ) La proportion des populations agricoles aux populations totales est en Angleterre, où la race humaine est de beaucoup plus dense qu’en France, de 31 0/0. (M. Passy, Des systèmes de culture) , c’est-à-dire qu’en moyen terme un individu produit sur le sol anglais la nourriture de trois; il s’ensuit que dans la zone intertropicale, un individu produira avec moitié moins d’efforts 39 rations alimentaires, dont 38 pourront être exportées, en supposant une colonisation uniquement agricole, et dont 36 au moins seront disponibles avec un état social tout aussi industriel que le nôtre.
La conséquence de cette observation est toute simple, et elle montre quelle serait la véritable valeur de l’émigration colonisatrice dans l’Amérique centrale. On a supposé que le trop plein des populations ne saurait jamais s’écouler par l’émigration assez vite pour que l’effet en fût sensible ; mais si l’émigration est dirigée de manière à acquérir rapidement tout son pouvoir producteur, au bout de peu d’années, le chiffre de son effectif devra être multiplié par 38 au moins, et
son effet utile deviendra d’autant plus considérable que les générations accroîtront dans la colonie le nombre des producteurs agricoles, puisque chacun d’entr’eux pourra à la rigueur exporter 36 fois sa ration alimentaire par an, au profit de la vieille Europe. Ainsi chacun de ces êtres, qu’ici la cruelle théorie de Malthus appelle des bouches inutiles, et qui cependant possèdent, je ne dirai pas des bras, mais un cerveau, ce qui est bien autrement important pour Y accroissement delà puissance productive humaine, pourrait tirer d’un sol aujourd’hui désert la nourriture de 38 de ses semblables. Je ne fais pas encore entrer dans cette appréciation les résultats féconds de l’échange; car, quelque soit le bon marché des aliments importés, l’Europe devra fournir en échange de ces précieuses matières premières, des quantités considérables de ses produits industriels, et même des fruits particuliers à sa culture.
Sous le rapport de la production de la viande, les steppes immenses de l’Amérique centrale pourraient fournir encore à l’Europe des ressources immédiates et tout aussi considérables. Les vastes prairies que baigne le cours de l’Orénoque, par exemple, sont couvertes d’innombrables troupeaux de bêtes à cornes.
A Angostura, un bœuf vaut en moyenne 26 fr. 25 c. Dans une note que j’ai remise il y a deux ans au ministre de la marine, j’ai établi qu’en fondant une usine
qui opérât sur 60 bœufs par jour, et en mettant à profit tous les débris de ces animaux, cuirs, suif, sang, cornes, tendons, pieds, os et issues, pour en retirer différentes matières premières utiles à l’industrie et à l’agriculture en Europe et aux colonies, on fabriquerait en outre par jour 6, 600 kilogr. de viandesalée qui, rendue dans un port français, reviendrait à moins de 6 fr. les 100 kilogr. (3 centimes la livre), en déduisant du coût total les sommes réalisées par la vente des produits accessoires. Une usine semblable coûterait environ 100,000 f. à établir; elle nécessiterait environ 3,800f. de fonds de roulement par chaque jour de travail, et en réalisant de magnifiques bénéfices pour ses entrepreneurs, elle pourrait livrer dans nos campagnes de la viande salée à 10 centimes la livre! Malheureusement, les tarifs douaniers s’opposent à une spéculation aussi bienfaisante, et qui, si elle était portée à une certaine extension, résoudrait à elle seule pour toute la France le désirable problème de la vie à bon marché.
On le voit donc, toutes les conditions se réunissent pour faire de la zone intertropicale dans un avenir prochain, le champ fécond de la production alimentaire première des habitants du monde entier. Il est permis de prévoir , en se fondant sur la loi que j’ai indiquée pour la fécondité humaine, que jamais ces contrées ne permettront le développement d’une po-
1 pulation très-nombreuse ; car aussitôt que leurs
champs seront mis en valeur, le producteur y sera très-riche, soumis à, un travail très-modéré, pourvu d’un grand bien-être , et apte à un grand développement moral et intellectuel, toutes conditions contraires à une reproduction exhubérante.
De son côté, l’Europe deviendra l’atelier du monde; ses champs seront envahis par les voies de transports, les habitations et les usines ; la seule culture qui y demeurera possible sera celle des aliments secondaires, des prés, des marais et des jardins; les plantes industrielles elles-mêmes, seconde phase du perfectionnement agricole, feront place à cette troisième phase qui ne permet plus que la production la plus chère et la plus soignée, où il est possible désormais de composer le sol avec des éléments rapportés , où sa fertilité naturelle est insignifiante à côté de la fertilité immense que peut lui apporter l’industrie, la puissance intellectuelle humaine.
Quand l’Amazone, l’Orénoque et le Niger baigneront des champs cultivés, le Rhin, la Seine et la Tamise n’arroseront plus que des jardins.
Où est-elle donc maintenant cette prétendue progression arithmétique imposée comme limite à la puissante productive alimentaire? Et que deviendrat-elle, lorsque la puissance intellectuelle, franchissant tous les obstacles et asservissant la nature entière à son commandement, aura fait au genre humain (sui-
vant la magnifique expression de M. Michel Chevalier), de la matière un trône superbe; que l’homme aura choisi et perfectionné toutes les espèces végétales et animales les plus avantageuses; qu’avec le secours de l’agent électrique, il fabriquera dans ses laboratoires ou sur le sol lui-même autant d’azote soluble, d’engrais qu’il en pourra faire assimiler aux plantes; que peut-être l’air et l’eau condensés, combinés, lui fourniront pour ses troupeaux et à vil prix une nourriture manufacturière ; que la liberté du travail et des transactions ne connaissant plus d’entraves, fécondera le sol européen avec les fruits du soleil équatorial, et embellira les tropiques des chefsd’œuvre de l’art et de l’industrie de nos climats.
Vouloir imposer des limites à l’activité humaine, c’est nier l’existence de Dieu, car sa volonté est que l’homme dirige ses efforts à se rapprocher de lui.
J’ai donc maintenant le droit de conclure : que la
PUISSANCE PRODUCTIVE GÉNÉRALE DE L’HOMME CROÎT EN RAISON DIRECTE ET ILLIMITÉE DU PROGRÈS.
Les tristes conséquences de la doctrine de Malthus , il les a tirées de la comparaison de ces deux termes : — L’accroissement des populations, sauf les obstacles, s’effectue suivant une progression géométrique. — L’accroissement de la production ne peut franchir la limite d’une progression arithmétique. — Donc les populations tendent sans cesse et misérable-
ment à dépasser les productions qui les substantent.
Comparons à notre tour les deux 'termes de la loi naturelle que nous avons définie : — La faculté générative de l’homme est en raison directe de la barbarie et en raison inverse du progrès. — La puissance productive générale de l’homme croît en raison directe et illimitée du progrès. — Et nous en tirerons la loi sublime de la perfectibilité, la loi d’amour et d’espoir: — Le progrès (qui se manifeste par l’extension successive DE LA PUISSANCE INTELLECTUELLE HUMAINE), ACCROÎT, SUIVANT UNE PROGRESSION INDÉFINIE DONT LA RAISON EST ILLIMITÉE, LES MOYENS D’EXISTENCE DE l’homme, tandis qu’il ATTÉNUE SES FACULTÉS REPRO- DUCTRICES MEURTRIÈRES AU PROFIT DE SA LONGÉVITÉ
Cette loi providentielle admirable,. l’examen philosophique de l’histoire des siècles passés et du progrès de nos connaissances aurait pu seul nous la dicter.
Car, loin que les populations s’avancent incessamment vers la famine en se multipliant comme un vil troupeau; à mesure que la race des hommes s’éloigne de son berceau de misère, d’ignorance et de brutalité, et marche vers les siècles futurs; la masse des connaissances acquises, la moralité, le bien-être, s’accroissent constamment en somme sur la surface du globe, et, tout en s’élevant chez les classes supérieures, descendent de plus en plus dans les rangs pressés de la multitude naguères servile, nue, barbare et affamée, au-
jourd’hui plus indépendante, mieux vêtue, plus instruite, mieux nourrie, et demain peut-être libre et rayonnante.
Mais la loi de Malthus n’a-t-elle jamais été applicable? Si; elle était vraie, elle est encore vraie pour un peuple isolé du reste de l’univers, réduit à se suffire à lui-même, privé de toute communication, de toute communion fraternelle avec ses voisins , asservi à des restrictions artificielles et funestes, privé non pas seulement de sa liberté politique, c’est peu de chose, mais de sa liberté sociale, de la liberté d’agir et de disposer du fruit de ses actes, ce qui est tout.
C’est alors que le travail servile abrutit l’homme social, et que, consacrant toutes ses heures à conserver une misérable existence, avec une subsistance chétive, il se reproduit démesurément et à la manière des brutes, dont il diffère peu désormais. Et la Providence irritée envoie ce fléau des populations mourant à chaque pas et pourtant s’accroissant toujours, pour apprendre à l’humanité que son royaume n'est pas de ce monde , c’est-à-dire que son devoir est de s’élever vers Dieu par la perfection et par la liberté.
Et voilà un homme, un prêtre, qui accepte l’œuvre du despotisme et de la barbarie humaine pour la loi divine, la loi de miséricorde et d’amour ; qui ne voit pas que rien de ce qui so passe autour de lui n’est naturel, et qui ne cherche pas, au moins, un grand en-
seignement dans le mal à donner aux pasteurs des hommes ; et il jette à l’humanité tout entière la malédiction que jeta Dieu à la race de Caïn, il lui dit : Ferme tes entrailles à la fécondité, car elles n’engendrent que le désespoir et la mort !
Mais si l’homme n’est pas né pour vivre seul, il ne l’est pas non plus pour vivre et mourir où il est né, sur un coin de terre, isolé dans sa famille, sa nation ou sa race ; son domaine est le globe tout entier. Tous ses maux ne viennent que de méconnaître cette grande vérité. Notre Seigneur disait à ses disciples : « Partout où vous serez réunis plusieurs en mon nom, je serai au milieu de vous. » C’est la leçon précieuse de la communion spirituelle. L’homme est ainsi fait que sa puissance métaphysique s’illumine et rayonne au contact des intelligences, comme par une sorte de multiplication magnétique. Il en est absolument de même de la communion des peuples et de celle des races : les barrières qu’on leur impose sont la cause profonde de leur ruine et de leur détresse. Le fluide magnétique céleste vole en liberté d’une sphère à l’autre; la force mystérieuse des communications intellectuelles et des secours matériels terrestres doit être libre aussi ; elle ne doit point avoir d’autre obstacle à vaincre que les agents naturels à enchaîner, les voies de communication à créer. Toutes les contraintes artificielles sont semblables aux encaissements qu’on fait aux
fleuves : on prétend réglementer l’œuvre divine, on change une rivière utile en un torrent dévastateur. Plus vous enchaînez ses bords, plus il élève son lit et devient redoutable.
Laissez donc les peuples communiquer en paix, les contrées si différentes du globe travailler les unes pour les autres, et ne cherchez plus à séparer ce que Dieu a uni, à faire un étang du fleuve qu’il vous donnait, comme l’a chanté le poète. Si la Providence avait cru que les taxes protectrices fussent bonnes, elle ne vous aurait pas donné la peine d’instituer des douanes ; elle aurait mis l’Angleterre dans une planète et la France dans une autre, ou bien elle aurait placé tous les casiers que vos lois ont faits sur des plans superposés et séparés entre eux. Mais vous voyez bien que nous sommes tous sur la même surface, et que nous pouvons la parcourir en tous sens. Laissez-nous la liberté, laissez disparaître les obstacles, encouragez la vulgarisation du savoir, de la moralité et du bien-être; voilà toute la sagesse des gouvernements, il ne leur en faut pas d’autre.
Si le peuple a trop d’enfants et si ses enfants meurent, tâchez qu’il ait plus d’aisance, plus d’instruction et plus de repos ; vous le sauverez du fléau qui pèse sur lui, et tout y gagnera, aussi bien la moralité que la civilisation ; tandis que les exhortations à la contrainte morale n’aboutissent guère qu’à provoquer le désordre, le libertinage et la prostitution.
Et souvenez-vous que, pour toutes les raisons, pour nous sauver de la barbarie , pour stimuler le progrès, pour servir d’aiguillon impérieux à l’accroissement de la puissance intellectuelle et productive, la bénédiction de Dieu est avec les familles nombreuses !