PREMIERE PARTIE
le cheptel qui appartenait à ce dernier et qui se dénombrait ainsi :
10 bœufs.
10 mères vaches.
10 têtes de bétail de 18 mois (génisses et taureaux).
Toutes ces bétes furent toisées et pesées avant d être remises au nouveau fermier. Pour constituer ce cheptel le propriétaire dût débourser une somme approximative de 10.000 francs. Ajoutons qu'il ne tira pas de sa ferme un revenu plus élevé. Le fermier sortant donnait un fermage de quatre mille cinq cents, le fermier entrant traita aux mêmes conditions pendant les six premières années. Pendant les trois dernières, il donne 5.000.
Parfois aussi le fermier, dans Timpossibilité d'acquitter un fermage, donne en paiement au propriétaire, les bestiaux ou une partie des bestiaux qu'il possède, jusqu'à concurrence de la somme due. Le propriétaire alors les lui remet à titre de cheptel pour assurer l'exploitation continue du domaine (1).
Mais, répétons-le, ce sont là des faits isolés, rendus indispensables par des circonstances particulières, et le plus souvent en égard à letendue des fonds à cultiver.
(1) « Les preneurs et le bailleur ont conclu Tarran^^ement suivant : le bailleur prendra pour son compte le bétail qui est au domaine, il en deviendra propriétaire à la charge pour lui d imputer la valeur de ce bétail sur les arrérages échus du fermage. Les preneurs demeurent dès à présent chargés de tout ce bétail pour servir de cheptel au domaine et le rendre à la fin du bail ».
DU CHEPTEL DR FER
En résumé, le cheptel perd de jour en jour du terrain. Bien loin d'être, comme dans la première moitié du xix^ siècle, l'indispensable et nécessaire complément du bail à ferme (si bien que l'on a pu dire (( qu'une ferme sans cheptel ne serait qu'un corps sans àme et que l'on ne trouverait pas plus pour l'exploiter de cultivateur qu'on ne pourrait se procurer de locataires pour un moulin sans eau ou une maison sans escalier »), le cheptel devient une exception. Donner des chiffres ici, même approximatifs, semble difficile, mais on peut affirmer sans risque de se tromper beaucoup, que si sur 100 domaines, 17 sont exploités par des fermiers, sur ces 17 il n'y en a pas 5 dont le cheptel soit fourni par le propriétaire. Il est aisé de vérifier ce chiffre à l'aide d'indications précises fournies par une commune essentiellement agricole de la Bresse. Voici, par exemple a Marsonnas » (canton de Montrevel), dont la superficie est de 1.863 hectares, et dont la population (1.073 âmes) est ainsi composée : 1/2 de propriétaires, 1/3 de fermiers, et 1/7 est à la fois fermier et propriétaire (1). La commune a pour principale ressource les produits de la culture de la ferme et du bétail. Elle compte 32 fermes d'une contenance de 15 à 32 hectares. Sur ces 32 fermes, 3 seulement sont garnies de cheptel et, parmi ces 3,
(1) Pommerol. « Dictionnaire du département de l'Ain ». 1907. V° Mar sonnas.
PHEMIKRE PARTIE.
4 an moins sont depnis longtemps aux mains de vieilles familles bourgeoises qui conservent le cheptel, moins par ui\e absolue nécessité, après réflexion, que pour respecter les coutumes et les usages d'autrefois (1).
Cette disparition du cheptel n'est pas sans présenter parfois quelques inconvénients. Des esprits qu'il ne faut pas trop se hâter de qualifier de chagrins et de pessimistes — qui sont peut-être simplement prudents — présentent sous les couleurs les plus sombres, les plus noires, la situation du propriétaire qui s'est débarrassé de son cheptel. D'après eux, le propriétaire qui loue une ferme sans fournir le cheptel se verrait assiégé par les ennuis, les surprises, les mécomptes les plus graves. \ous allons passer en revue rapidement ces tristes prédictions.
1^ Exigences du fermier pourvu de capitaux
Le propriétaire a vendu son cheptel et il offre en location un domaine dépourvu de bétail. Il écartera d'abord les postulants qui, sans avance, subordonnent leur acceptation à la reconstitution onéreuse, certes ! d'un cheptel. Il n'aura bientôt plus devant lui que des « amateurs » solvables. De pareils fermiers sont
(1^ Je dois ces inrtications précises et précieuses à M. Aberton, géomètreexpert à Marsoimas, très compétent en matière d'usages ruraux.
DU CHEPTEL DE FER
recherchés, ils apportent en général au propriétaire des garanties sérieuses effectives. Aussi se font-ils désirer (1), et ils n'offriront de la ferme qu'un prix peu élevé.
Ainsi, le propriétaire est ])lacé entre ces deux alternatives, ou bien avoir affaire à un fermier accommodant mais pauvre, sans surface, ou à un fermier solvable, mais difficile, exigeant. Olivier de Serres dans son « Théâtre d'agriculture », constatait de son temps déjà l'existence de ces mêmes inconvénients : a Si choisisses riche votre fermier. . . voudra avoir votre bien à trop bon marché, et n'y entrera qu'avec assurance de grand profit, sous condition rude et pour vous peu avantageuse. . . si pauvre, serez contraint de lui fournir deniers, blé, meubles, bétailpour avancer vos affaires ».
2° Mauvaise culture à craindre par suite dinsuffi-
sance de bétail
Enfin, tant bien que mal, l'accord s'est fait. Le fermier s'est installé, après promesses et engagements formels d'amener au domaine la quantité de bêtes nécessaires à la bonne exploitation (1). Voilà le pro-
(1) En général, un cultivateur assez aisé pour acheter ou amener un bétail de quelque valeur à son entrée en ferme, « préférera de beaucoup employer ses capitaux à l'acquisition d'un petit domaine, afin d'être chez lui et cultiver son propre fonds, plutôt que le domaine d'autrui. Pour lui, la condition de fermier est un pis-aller. Il ne s'y résigne que s'il ne peut faire autrement. » Truchelut, n» 103.
(1) Le bail fixe le plus souvent le nombre et Tespèce de bétail, que le fermier devra constamment élever et entretenir.
PHEMIERE PARTIE.
priétaire tranquille.. . Pas du tout! cruelle surprise ! Le fermier était de mauvaise foi, ou bien, ce qui revient au même pour la culture, il avait mal calculé ses ressources. Il a dû dépenser pour son installation (mobilier, semence, instruments agricoles, provisions pour attendre la récolte) une somme supérieure à ses prévisions. Son pécule est épuisé avant qu'il ait pu acheter du bétail, ou tout au moins le nombre de bêtes prévu au contrat.
Voilà le propriétaire bien embarrassé, que faire ?...
Il est trop lard pour chercher un autre fermier, la Saint-Martin a passé. Du reste, le fermier s'excuse, promet de faire des élèves, de combler les vides, très prochainement ! et le propriétaire n'a d'autre ressource que de patienter, à moins qu'il n'hésite pas à remettre un cheptel de médiocre valeur au fermier.
Le fermier débute péniblement dans de mauvaises conditions. Les éléments nécessaires à une bonne exploitation lui font défaut, et il en résulte une pauvre culture, de maigres fumures, de faibles récoltes. Le domaine est déprécié, les affaires du fermier vont de mal en pis, si mal qu a l'échéance il n'est pas en état de payer le propriétaire.
Appauvrissement de la propriété ! ruine du cultivateur ! non-paiement du propriétaire ! la situation est lamentable (1), elle devient désespérante, le jour où le
(1) Ce sombre tableau s'applique plus spécialement à laDombes. Truchelut dit bien « que le rôle du cheptel très utile en Bresse, pays de moyenne
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fermier qui a accumulé tous ces désastres, découragé quitte la ferme. Parfois même il n'attend pas l'expiration du bail ; il part après résiliation. Il s'ensuit une liquidation désastreuse pour le propriétaire. Le fermier qui se présentera ne manquera pas de faire valoir souvent avec exagération — il saura être éloquent — le mauvais, état dans lequel il prend le domaine, il profite, il abuse de la situation, pour louer à vil prix, quelquefois même pour rien pendant la première année. De guerre lasse, le propriétaire accepte.
On comprend que les agronomes, pour qui la situation apparaît revêtue de ces sombres couleurs, voient dans le cheptel « un mal nécessaire », disant et répétant aux propriétaires ; « conservez votre cheptelbétail, gardez-vous de le supprimer et de le vendre... c'est de l'argent placé à gros intérêts !» (1) Ils pourraient ajouter : « Ou gare aux malheurs qui vous menacent »,
Et cependant, ces « Cassandres » ne sont point écoutés. Le cheptel disparaît de la Bresse au fur et à mesure qu'augmente l'aisance du fermier. A de rares exceptions près, aucun des cheptels disparus, vendus, n'a été reconstitué par la suite. Bien au contraire, chaque année, les baux contenant avances de cheptels se font moins nombreux ; notaires, experts, régisseurs.
culture, est surtout indispensable en Dombes, pays de grande culture ». (Truchelut, n» 93 ; voy. de môme Dubost, op. cit., p. 87). (1) Truchelut, p. 119.