Y A BON, LA FRANCE
C'était une enfant du pays de Bohême, à moins qu'elle n'eût été volée ailleurs, n'importe où, par les bohémiens qu'elle suivait contre son gré et qui la maltraitaient. Elle aurait voulu fuir la roulotte détestée et gardée par de grands chiens féroces, mais elle eût été vite rattrapée ; elle ne se sentait protégée par rien et par personne; aucune autorité bienfaisante ne s'étendait sur elle; c'était une petite esclave. Telle fut l'enfance d'une femme qui devint plus tard à Paris une actrice sans grand talent, mais qui, pour l'étrangeté de ses danses, connut un certain succès. Eh bien! elle racontait volontiers qu'un jour, comme elle avait une douzaine d'années, le chef de la bande d'outlaws qui l'opprimait et la battait annonça qu'ils allaient tous s'acheminer vers Paris.
« A partir de ce moment-là, racontait volontiers la bohémienne devenue actrice, je me sentis consolée; j'avais toujours entendu dire qu'en France il n'y avait pas d'esclaves, que
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c'était le pays de la liberté ; qu'il y avait de bonnes lois qui défendaient les faibles; et, pendant des mois, étape par étape, du fond de la Hongrie, je marchai, pieds nus, derrière la roulotte, en chantant, parce que j'allais vers la France ! . . . C'est bon, la France ! » .
Ainsi parlait la petite bohémienne, et elle avait bien raison. Lorsque, Français ou non, on n'éprouve pas l'amour de la France, c'est qu'on oublie de la comparer. Si l'on ne regarde qu'elle, on aperçoit ses défauts et l'on se dit qu'elle pourrait être meilleure. Si on la compare aux autres pays, on voit par où elle peut leur servir d'exemple; et l'on reconnaît que, par dessus tout, elle cherche à fonder la vraie liberté, à devenir la protectrice des faibles, des déshérités, le chevalier du droit et de la justice, (c Y a bon, la France ! »
J'ai raconté quelque part l'histoire de l'ami Boulot, l'anarchiste. Furieux contre l'idée de guerre, il ne voulait même pas admettre que la France n'est entrée dans le conflit actuel qu'à son « corps défendant ». a Les Allemands, disait-il, sont mes frères aussi bien que les Français » ; puis, un jour, tout à coup, il déclara qu'il allait s'engager, et il y alla en effet. « Pourquoi? — Parce que, disait-il > j'ai été ren-
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seigné sur les Allemands d'aujourd'hui. Les sujets du kaiser sont proprement les ennemis de l'humanité. L'humanité, c'est la France qui la défend contre un peuple d'esclaves cruels et enragés! Donc, il faut d'abord défendre la France! » Y a bon, la France!
^/ous savez d'où vient cette expression : « Y a bon, la France? » C'est le mot que vont répétant les soldats de notre armée noire, les Sénégalais ; et il est lapidaire, car, en effet, c'est bon, la France!
Ils sont touchants, ces hommes de race noire, dont le loyalisme est fait de reconnaissance pour la bonté française.
Aussi, c'est avec une émotion étrange que, l'autre jour, allant à Saint-Raphaël, tout à coup, au moment où la route a côtoyé un des petits affluents de la rivière Argens, nous avons aperçu, barbotant dans l'eau, des centaines de noirs, la plupart tout nus, s'ébrouant et riant au soleil. On se serait cru transporté au Sénégal même. J'ignorais que, prés du centre d'aviation de Fréjus, tout un campement de Sénégalais
s'étalât dans la vaste plaine
Les tentes pointues,
pareilles à des parasols à demi fermés et plantés enterre, s'avancent jusque sur l'immense plage
de sable où sont venus s'installer des cantines et des marchands de bimbeloteries. La fourmilière noire s'agite là, et s'y repose, en attendant d'aller au feu, aux Dardanelles sans doute. Une rumeur de gaieté s'élève du camp et répond aux sonorités de la mer.... Et si on interroge ces hommes, tous disent leur fierté d'être au service de la bonne France : « Y a bon, la France !» Y a bon, parce qu'elle colonise humainement, au rebours de l'Allemagne.
L'Allemagne, elle, admet que la victoire doit être l'écrasement total et cruel des vaincus, leur asservissement sans phrase, la perte définitive de leurs coutumes, de leurs dieux, de leur génie personnel.
Le lendemain de notre arrivée à Saint - Raphaël, un bruit de pas innombrables et d'une régularité impressionnante frappait nos oreilles, nous poussait vers les fenêtres. Au bord de la mer un défilé surprenant nous apparut. Vu de haut, c'étaient des fascines de vertes bruyères encerclées d'une ceinture rouge-sang, qui marchaient en se balançant. On ne comprenait pas d'abord.
Des Sénégalais revenaient des forêts, en corvée, et rapportaient sous les tentes ces lits de verdure fraîche. Et une phrase de Shakespeare