‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 10 sur 55 · LES DEUX SOUS DE JEAN D'AURIOL · texte numérisé non relu

LES DEUX SOUS DE JEAN D'AURIOL

oui, pour la honte éternelle de l'Allemagne. Rien n'est plus cursif et plus durable qu'une pièce de deux sous et rien n'est plus populaire. Je veux faire circuler à travers le monde le spectacle de l'infamie allemande et la perpétuer à jamais.... Écoutez-moi. Sur l'avers de ma médaille de deux sous, la représentation d'un crime; sur le revers une brève inscription explicative.... Attendez donc!... Supposez qu'il y ait vingt pièces différentes. Tout le monde les voudra. Tous les collectionneurs, même les Boches, les rechercheront! Ce sera une collection inouïe! Et chacun tiendra à posséder la collection entière, les vingt sujets. Gela fait deux francs.... Attendez donc... Supposez que sur la terre entière 50 millions de personnes désirent conserver cette collection, qui vaudra des prix fous après la guerre, cela ferait un impôt de 100 millions que la France prélèverait sur l'univers!... Je n'en doute pas, le monde entier s'arrachera ces médailles.

— Vous m'émerveillez!

— Que sera-ce quand vous m'aurez ouï jusqu'au bout! Soyez patient.... Un kilo de billon en pièces de 10 centimes vaut 10 francs. Or, le cuivre pur vaut 4 francs le kilo. Donc l'État gagnerait 70 millions nets, car on pourrait

prendre du laiton comme métal, qui vaut 2 fr. 50 le kilo.

— Vous savez tout!

— Non, mais je sais cela.... Ces pièces de 10 centimes auront cours comme les pièces de 10 centimes vulgaires. Le bénéfice de 70 millions pourra servir précisément à réparer une légère partie des maux causés par les crimes allemands; et, en tous cas, l'État aura trouvé le moyen de perpétuer sûrement, dans les siècles, la honte ainsi infligée aux Allemands.... On pourrait créer aussi le timbre-pilori^ mais l'État n'y aurait aucun bénéfice matériel....

— Et vous avez trouvé cela tout seul? Je suis vraiment émerveillé, car enfin rien n'est plus facilement' réalisable que votre idée, et ce serait là une utilisation extraordinaire de la monnaie de billon! Quel monument historique! Quelles représailles sûres, ingénieuses et « artistes » ! Jean, mon ami, je vais écrire l'article : vous le signerez.

— Jamais de la vie, dit Jean d'Auriol, l'honneur s'y oppose. Je viens tout simplement de vous réciter ou à peu près une lettre que j'ai reçue hier soir. L'auteur de la lettre, l'inventeur de l'idée, est mon vieil ami le baron G. de Tromelin, officier de marine en retraite, lequel

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est un mathématicien hors ligne; et si j'étais le gouvernement, je ferais appel dés aujourd'hui à tous les médaillistes de France.... Seulement voilà.... il y a la diplomatie? alors?...

Et Jean d'Auriol secoua, sur son ongle, sa pipe éteinte.

— Vous avez ce matin, mon cher d'Auriol, une figure de magistrat, et je ne peux pas dire qu'elle soit aimable. Le petit sourire un peu narquois qu'on devine à l'ordinaire sous vos moustaches a disparu. Vous avez l'air de porter le diable en terre?

— Et c'est un peu cela, déclara mon vieil ami Jean. C'est-à-dire que je comprends l'expression dont vous venez de vous servir dans le sens qu'on lui donne généralement. Je la comprends; cependant, en bonne justice, on devrait, à porter le diable en terre, prendre un extrême plaisir, puisque ce serait la fin de toutes les diableries.... mais je ne suis pas venu vous voir pour disputer sur des mots ou des locutions dont je me fiche comme de mes premières espadrilles. Excusez-moi d'avoir la figure peu aimable. Je suis, en eff'et, très troublé.

Il tira de sa poche l'étui de sa pipe, car sa pipe a un étui bien qu'elle soit en simple bois de bruyère.... Il ouvrit l'étui, fit le geste d'y pren-

dre Tobjet précieux qu'il contenait; il te souleva, mais le remit en place aussitôt d'un air découragé.

— Jean d'Auriol, lui dis-je, vous aviez l'air de contempler dans ce petit cercueil noir le menu cadavre d'une illusion regrettée....

— Ne plaisantez pas, fit-il en fourrant l'étui et la pipe dans la poche de son large veston. Ne plaisantez pas. J'ai passé une mauvaise nuit.

— Et c'est pour une mauvaise nuit que notre vaillant d'Auriol se montre si abattu ? m'écriaije. Voyons, mon ami, vous aurez mangé, hier soir, une pomme de terre mal cuite?

— Il est indigne de vous, dit-il, d'attribuer à une cause purement matérielle un mauvais rêve. Ma théorie du mauvais rêve est celle-ci : un malaise physique provoque, il est vrai, durant le sommeil, une excitation cérébrale à tendance mélancolique; mais le sujet du rêve, le choix de l'image évoquée, ne viennent pas du malaise physique. Le subconscient profite de l'état morbide pour accourir des fonds de nousmêmes ; et nos pensées les plus tristes, que nous refoulons en nous habituellement, se libèrent alors, viennent au-dessus des autres, les annihilent. Ce qui est endormi, durant notre sommeil physiologique, ce n'est que notre pou-

voir de nous commander, de coordonner nos pensées, — mais elles gardent un sens ou au moins une indication de vérité. J'ai donc eu à subir cette nuit un mauvais rêve, ou, si vous voulez, un beau rêve, mais si terrifiant, si gonflé des réalités présentes, de toute la souffrance des peuples, — que vous m'en voyez encore accablé.... Vous souriez?... Vous trouvez que je deviens lyrique ou ésotérique? Eh! mon ami, ce qui se passe dans l'univers, en ce misérable vingtième siècle, est fait pour légitimer toutes les exaltations individuelles.

— Racontez- moi votre rêve ; vous serez exorcisé.

— C'est possible, dit Jean d'Auriol, d'autant plus possible qu'en le racontant j'en diminuerai nécessairement l'intensité. Toutes mes paroles seront plus faibles que mes impressions. J'ai rêvé que j'assistais au suprême jugement.

— Et c'est là tout?... Vous aurez revu, dans quelque livre illustré, une reproduction de la fameuse fresque de Michel-Ange, honneur de la Sixtine.

— « Rien de cela, dit-il. Voici : Les hiais- Généraux du monde, des deux mondes, étaient assemblés dans la rade de Toulon. Les alliés — et l'Amérique. Toutes lés escadres, en bel ordre,

transformaient l'immense rade bleue, encadrée de vertes collines, en une formidable cité de fer et de feu, sous un radieux soleil. Tout à coup, chacun des grands cuirassés s'étantmis en mouvement, ils se rapprochèrent les uns des autres jusqu'à se toucher, en silence, et quand ils furent flanc contre flanc, ils parurent former sur la mer une île vaste, une sorte de vaste arène flottante et unie, car tous les bordages s'étaient abaissés comme par enchantement. Au milieu, groupés en faisceau comme des arbres nus, s'élevaient des mâts gigantesques qui portaient en plein ciel tous les pavillons des nations alliées. Au loin, sur les collines et les montagnes, les peuples s'entassaient, regardaient, attendaient. Sous les mats, au milieu de l'île étrange, je vis tout à coup, comme s'ils y étaient venus pendant que mes yeux se portaient ailleurs, des personnages assis : amiraux, généraux en uniformes brillants, et des civils en vêtements sombres. L'un d'eux fit un signe, et, en présence de ce tribunal et des peuples témoins, fut amené, entre un peloton de gendarmes et de soldats anglais, russes, italiens, serbes, belges, français, — un malheureux que j'hésitai à reconnaître, mais que les foules assemblées sur les rivages saluèrent de malédic-

lions en le nommant à grands cris : « Guillaume II! Guillaume II! »

« Il ne paraissait pas comprendre ce qu'on lui voulait; sa main gauche, sa main difforme, serrait la poignée de son sabre, et les nombreuses bagues dont cette main est ornée lançaient des feux rouges.

« Un interrogatoire commença, que je n'entendais point, — mais que sans doute entendait la foule, car à chacune des accusations, elle criait un mot, un nom qui retentissait, gémi, hurlé par des millions de bouches : Belgique ! — Louvain! — Malines ! — Reims! — et enfin : Edith Gavell ! » Puis, devant l'accusé, défilèrent des mutilés, des vieillards aux pieds brûlés et saignants, — qu'on portait sur des civières; — des enfants aux mains coupées, qui tendaient vers lui leurs moignons rouges ; des jeunes filles violées et enceintes qui se voilaient la face avec leurs bras, et qui, sans qu'on pût les retenir, se précipitaient dans la mer, cherchant à fuir par la mort l'horreur des enfantements futurs....

« A chaque apparition de l'une des victimes, les foules hurlaient leur douleur maudissante. Lui, l'homme, paraissait insensible. A ses gestes, je compris qu'il parlait : « Qu'a-t-il dit? » de-

mandais-je à l'un de mes voisins. — « Il a dit simplement : « J'ai voulu que l'Allemagne fût « au-dessus de tout; et je persiste à croire que « j'avais pris le bon moyen. Je n'ai pas réussi, « je le regrette ! » Alors, des soldats et des gendarmes, anglais, russes, italiens, serbes, belges, français, s'avancèrent, — et l'homme fut dégradé. On lui arracha ses insignes qu'on jeta à terre; aussitôt un soldat allemand s'avança et les foula aux pieds en criant — et ces mots je les entendis : « Traître à l'humanité! » et les foules répétèrent, millions et millions de voix fondues en une seule : « Traître à l'humanité! » Cet accord était tout nouveau, de toutes les nations du monde, même les Balkans, dans une pensée de justice. Le bien sortait enfin du mal, le plus grand bien du plus grand mal.... La vision changea d'aspect. Les navires-fantômes réapparurent, reprirent leur mouillage, chacun à son rang. Tous les pavillons palpitaient dans l'air bleu, comme des fleurs de fête épanouies au bout de tiges sans nombre, hautes comme des tours de Babel.... Et je me réjouirais du présage qui est le sens de mon rêve, si je n'avais pas dans mon cœur tous les désespoirs de toutes les victimes : Louvain ! Reims ! Miss Gavell ! »

Quelles demoiselles? On ne s'attend pas, je suppose, à lire ici une histoire aimable ? Il s'agit de ces jeunes héros que les Allemands lourdauds avaient surnommés « les demoiselles à pompon rouge ». Il s'agit de nos marins, plus particulièrement de ceux de Dixmude. Je me rappelle avec émotion une après-midi de 1914 que j'ai passée au cinquième dépôt des Équipages de la Flotte, à Toulon. Je donnais une conférence devant ces « demoiselles ». Elles étaient plusieurs milliers. Un très long hangar nous abritait. La foule des marins le débordait, s'échelonnait au dehors sur je ne sais quels praticables. Il y avait des hommes, au-dessus de nos tètes, assis dans l'entrecroisement des charpentes. Et tout cela écoutait immobile; puis, vibrant, .s'agitait, acclamait la France, huait l'Allemagne. Pendant une pause, je vis venir à moi un lieutenant de vaisseau en tenue de campagne. — « Monsieur, me dit-il, un certain nombre de nos marins partent avec moi dans un moment pour Paris (pour le front demain, j'espère), vous nous excuserez ; nous

VOUS laissons la plus grande partie de votre auditoire.... Avez-vous une commission pour Paris? » Je saluai ces hommes au départ avec une indicible émotion. Sans doute ils furent de ceux qui défilèrent quelques jours plus tard devant le général Pau ; le général dit aux officiers qui l'entouraient : — « Saluez-les, Messieurs, vous ne les reverrez plus! » On n'en revit guère, de ceux-là; ils allaient triompher sur l'Yser et mourir à Dixmude, refusant, diton, d'arracher de leur bonnet le pompon rouge, dansant comme une flamme sanglante, qui les désignait au tir des Allemands.... Ah! ces demoiselles! quelle page de l'histoire de France ils ont écrite là-bas, dans les Flandres! Gomme elles sont grandes et simples, ces figures ! quelle gloire est la leur et restera la nôtre ! Ils prétendent qu'ils ont eu, jusqu'ici, un rôle effacé ! que leur faut-il donc ? Dixmude en Belgique, Le Bouvet aux Dardanelles, le Gambetta dans l'Adriatique, c'est pourtant quelque chose... mais eux, ils ne trouveront jamais que ce. soit assez d'héroïsme, ni, partant, assez de sacrifice et de gloire !

C'est dans le livre de Le Goffic qu'il faut lire tout ce qui, actuellement, peut être conté sur Dixmude.' Quelle épopée en raccourci! Un

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amiral les commande, l'amiral Ronarc'h. 11 croit mener sa brigade à Dunkerque. A Dunkerque, on leur annonce qu'ils vont continuer vers la Belgique, vers cette grande Belgique, si grande depuis qu'elle est écrasée. Alors, ces demoiselles « trépignent de joie ! » Elles font sauter en l'air leurs bonnets à pompons rouges! A Gand, on les acclame. Là, ils font connaissance avec les soldats anglais — à qui ils témoignent sympathie et admiration. Les voilà en route vers la bataille et la mort. Durant les marches, les autos sont vides d'officiers; ceuxci ont voulu souffrir, à pied, les mêmes fatigues que leurs hommes ; ils se feront tuer les premiers. « Il n'y a pas, dit Le Goffic, deux manières d'apprendre aux autres à bien mourir. » Lorsqu'il faut se replier sur l'Yser, avec Dixmude pour point terminus, les demoiselles, « pour s'épargner les durillons, marchent pieds nus, leurs souliers en bandoulière ! » A la traversée de Gand, elles sont acclamées de nouveau, ce qui fait écrire à l'un de nos fusiliers marins : « La douce Belgique nous avait engagé son cœur : elle ne nous le retire pas, même quand nous semblons l'abandonner.... » Ils rencontrent une caravane de « réfugiés», ils leur crient : « Espère un peu : on reviendra! »

Les voici à Dixmude. Voici l'antique église consacrée à saint Nicolas et dans laquelle on admirait V Adoration des Mages, de Jordaëns. Elle contenait des merveilles. Elle allait devenir une cible pour les Allemands, sinistres futuristes qui ont juré de détruire les chefs-d'œuvres du passé pour installer sur leurs ruines le plus hideux des triomphes matériels. Nos demoi- 'selles ont une mission définie. « Sans chaussettes, sans caleçons, sous la pluie, dans la vase plus cruelle que les obus », ils vont passer quatre semaines, barrer la route de Dunkerque, sauver l'armée belge d'abord, puis permettre à nos armées du nord de se masser derrière l'Yser et d'étaler le choc de l'ennemi. 11 y avait là 6000 marins et 5000 Belges contre trois corps d'armée allemands ! Et les Allemands, lorsqu'ils apprirent que les demoiselles n'étaient que 6000, pleurèrent de rage et d'humiliation.

Dixmude fut broyée, et de nos fusiliers et de leurs officiers ^beaucoup tombèrent ; ce fut^ une hécatombe, mais leur sacrifice faisait plus que sauver l'honneur; il assurait les victoires futures....

Je causais hier à Toulon avec un lieutenant de vaisseau qui me dit : a Nous allons bientôt

partir à bord du grand cuirassé Provence^ pour la croisière de la Méditerranée. On y fera des exercices fatigants, de dures et longues veilles. On y mènera la vie rude et souvent peu gaie que vous savez. Mais il y aui:a des moments de calme et de répit. A quoi s'occupera-t-on alors? On s'ennuiera, et ce sera pire, pour Vétat moral^ que les fatigues passées. Tous les anciens bateaux, gréés en temps de paix, possèdent' bibliothèques, cinémas, phonographes, stands de tir, foot-balls, etc. Les derniers venus, tels que France^ Paris, Jean- Bar t, ont été l'objet des plus touchantes faveurs. Ce qu'il nous faudrait, ce serait des collections de revues, Revue de Paris^ Revue des Deux-Mondes, Revue des Revues, Mercure de France, Illustration, Rire, Vie Parisienne, Assiette au beurre, Chroniques, Humoristeries diverses, que sais-je, moi! ma mémoire ne retrouve pas en ce moment tous les titres qui s'imposent; il faudrait des romans, les Verne, les Balzac; et les contemporains; et les pièces de théâtres!... N'y aurait-il pas aussi quelques « marraines » pour les marins ? »

J'approuvais silencieusement. Je trouvais que mon interlocuteur plaidait bien la cause; mais je ne le connaissais pas. Quelqu'un le nomma : Cantener. Et, le soir, je cherchai ce nom dans

l'appendice du livre de Le Goffîc et je lus : « Le lieutenant de vaisseau Cantener, qui avait pris le commandement après la mort de son chef, s'était maintenu jusqu'à la nuit sur la route de Beerst, avec trois compagnies de fusiliers. Dans l'ombre, par les fossés pleins d'eau, les trous de vase où l'on enfonce jusqu'au ventre, il aura la joie — et la gloire — de ramener la presque totalité de ses hommes dans nos lignes, — non pas, comme on l'a dit, épuisés, sans armes, sans équipement, mais en formation de marche sur colonne par quatre, aussi calmes qu'à l'exercice, les blessés devant, et chaque compagnie protégée par une section d'arriére-garde.... » Je lus, — et il me sembla qu'il suffirait de faire connaître aux auteurs et au public le vœu d'un défenseur *de Dixmude pour que ce vœu soit réalisé. Envoyons des livres et des revues au cuirassé Provence, à Toulon... Il ne- serait pas très français de refuser un cadeau... à ces demoiselles, aux demoiselles à pompon rouge.

« Capitaine, disait l'une d'elles, en pleine bataille, devant Dixmude, — capitaine, j'ai perdu ma baïonnette! —Fais comme moi, répondit le chef, cogne avec ta tête/ »

En conscience, peut-on refuser quelque chose à de pareils hommes?

— Vous m'avez dit, l'autre jour, mon cher d'Auriol, que, selon vous, les moyens infâmes qu'emploient les Allemands, à la guerre, déshonorent la guerre elle-même et que, pour cette raison, il n'y avait pas aies trop déplorer. Vous n'étiez pas loin de vous en réjouir, si j'ai bonne mémoire ?

— Ma foi, répliqua Jean d'Auriol, j'ai bien pu dire ça... on dit tant de bêtises!... Mais d'abord, passez -moi du feu, ma pipe '^^t éteinte.

11 alluma sa pipe et reprit :

— Oui, on dit beaucoup de bêtises, même quand on n'est pas dépourvu d'intelligence, et peut-être pourrait-on affirmer qu'on en dit surtout quand on est très intelligent. Et cela, qui semble paradoxal, s'explique parfaitement. Toutes les questions ont un grand nombre d'aspects différents; une grande intelligence les voit tous, mais successivement, et plus elle en aperçoit, plus elle a de chances d'er-

reur. La haute raison consiste à tout peser et à ne conclure qu'à bon escient, et c'est pourquoi le bon sens dame souvent le pion à l'esprit. Vous me parliez, l'autre jour, des abominables moyens de guerre employés par les Allemands et je vous ai dit : « Ils déshonorent la guerre, tant mieux ! » Ne voyez-là qu'une boutade, je vous prie. La question, mieux étudiée, mérite une autre conclusion.

— Vous l'entrevoyez, cette conclusion?

— Je dis d'abord, avec vous, qu'il y eut jadis une manière noble de concevoir la guerre. On voulait faire triompher un intérêt, — soit; — ou une idée, — très bien; — et l'on se battait à armes courtoises, lorsqu'on n'avait pu s'en- 'tendre diplomatiquement. De la sorte on masquait la brutalité de la guerre avec"des procédés de gentilshommes. Et ces procédés n'étaient pas vains lorsqu'ils sauvegardaient quelque chose de juste et de bon. Le chevalier qui a fait sauter l'épée de son adversaire et qui, pouvant le tuer, lui rend son arme, n'est pas seulement élégant. Matériellement fort," il proclame, par sa générosité, la subordination de la force à la justice. L'humble chasseur de bécasses qui se croirait déshonoré en tirant le gibier posé à terre et immobile, et qui attend

que l'oiseau envolé use de tous ses moyens de fuite et de défense, condamne hautement, à sa manière, l'abus de la force et de la violence. Le guerrier sournois, traître, à qui tous les moyens de destruction semblent légitimes, ramène l'homme vers ses origines purement animales, l'avilit, le ravale; il n'arrivera pas à faire prendre en horreur la guerre, Vultima ratio^ hélas! qui restera un recours nécessaire contre une race agressive, — et il déshonore en lui non pas l'homme tout entier, mais sa seule race. Les procédés qu'il emploie peuvent être scientifiques ; le fait de les employer avec férocité, par traîtrise érigée en principe, lui donne littéralement physionomie de bête, et de bête puante lorsqu'il s'agit de gaz asphyxiants.

« L'odeur de ces poisons, dégagés en nuage, me semble la buée naturelle sortie de lui-même, le brouillard de sa respiration, ce que le bon La Fontaine eût appelé ses « esprits animaux ». qui sont infects.

— Tout cela est fort job, mon cher d'Auriol, mais prenez garde de parler en poète, de vous griser de mots et de ne pas conclure utilement. Vous savez bien qu'on se demande depuis assez longtemps en France s'il sera légitime et surtout s'il sera « français » de faire aux Allemands

la réponse du berger à la bergère, c'est-àdire d'user envers eux de certains moyens de guerre qui leur sont propres et qui nous répugnent, à savoir : des gaz méphitiques. Odieux de la part de nos ennemis, comment ces moyens deviendraient -ils honorables de notre part?

— Je n'ignore pas, dit Jean d'Auriol, que nous hésitons à faire la guerre avec des poisons, contre ces empoisonneurs, et cette hésitation est honorable, certes ! mais je dis qu'elle est absurde. Nous ne sommes plus en présence d'égaux; nous n'avons pas devant nous des semblables. Une éducation monstrueuse, systématique et toute-puissante a fait de tout un peuple une race de brutes et un danger universel. Ce peuple proclame lui-même qu'il détruira, par tous les moyens les plus horribles, tout ce qui s'opposera à ses volontés de domination . Il viole les traités qu'il a sournoisement signés avec l'intention de n'en pas tenir compte. Il se met lui-même hors les lois, hors le droit des gens, hors l'humanité; ce n'est plus un peuple, c'est un prodigieux troupeau en furie de loups ou de tigres, de bêtes puantes ; il ne faut penser qu'aie détruire pour sauver V homme, Vidée, la loyauté, la pitié, la faculté de sympa-

thie humaine. Si donc la bête puante secrète un venin qui, retourné contre elle, doit en venir à bout, n'hésitez pas, servez-lui sa propre exhalaison, son venin, son gaz asphyxiant — et qu'elle crève dans son terrier!

Jean d'Aurjol s'était levé, tout pâle. Chose extraordinaire, il posa sa pipe sans ménagement sur la cheminée et l'y oublia. 11 arpentait la salle.

— Si vous croyez, me dit-il, qu'on puisse avoir, de sang-froid, pareilles idées, vous vous trompez. Je m'étonne de les entendre sur mes lèvres, car je suis un pacifique, mais c'est la paix même, la 'paix future, le repos de nos enfants — qu'il s'agit de préparer! Tant qu'un peuple, théoricien de malheur, approbateur de honte, apologiste de crime, tiendra en suspens sur la France la menace de ses forces brutales, organisées par sa science sans idéal, — il n'y aura plus de sécurité sur la terre. Ces gens-là ne sont plus des êtres humains, sinon par leur aspect général ; ce sont des hybrides infernaux, des incarnations de cataclysmes. Certains peuples croient qu'il existe, sous terre, des géants endormis, qui parfois se réveillent et font trembler le globe quand ils s'étirent ou se retournent dans leur lit de ténèbres. L'effroyable Allemagne

ressemble à ces géants légendaires qui respirent par la bouche des volcans. Il faut en venir à bout par tous les moyens !

Et Jean d'Auriol essuya ses yeux pleins de larmes.

(( Je vous prie, dit Jean d'Auriol, de faire une distinction facile entre la poésie et la politique et de ne jamais prendre un philosophe pour un clérical sous prétexte qu'il aime les belles légendes. Vous rappelez- vous certain vers du débonnaire Béranger ? Le chansonnier populaire qui a célébré le « Dieu des bonnes gens >> aimait assez la liberté pour souhaiter qu'on pût aller « même à la messe ! » Et il osait implorer la pitié céleste en faveur des courtisanes qui s'imposent tant de peine pour, donner à beaucoup d'hommes un peu de joie incertaine. Cette philosophie de l'excellent homme, qui s'apparente dans mon esprit au fabuliste malicieux et tendre, ne déplaît pas à tout le monde. Elle ne me déplaît pa^, à moi, simple rêveur, qui, n'ayant jamais eu d'ambition politique, ai toujours essayé de voir, dans chacun des partis qui divisent la France, ce qu'il contient de justes et bonnes aspirations et surtout de sincérité. Lorsqu'on n'a pas besoin de suivre une

tactique d'arriviste, on se sent plus libre que d'autres qui se font les esclaves d'une prétendue liberté ; et il se peut alors qu'on soit mal compris, — mais rien n'est plus estimable que de rechercher et respecter la vérité partout, même chez des ennemis. Pour moi, j'ai de tout temps interdit à la politique de m'éloigner des êtres qui me sont sympathiques. Qu'ils ne pensent pas comme moi sur bien des sujets, cela ne modifie point mes sentiments à leur égard, et je leur sais gré' surtout de tolérer, à leur tour, que je ne pense point comme eux sur toutes choses.

« Tout ceci est dit en manière de préambule, parce que, avant de vous conter une histoire ambiguë mais drôle, je ne saurais le faire sans le secours de quelques précautions oratoires, mon désir étant de n'offenser « aucune foi », ni politique ni religieuse. On peut même combattre sans ofTenser. C'est la bonne façon française et chevaleresque....

« ... Or donc, je commence... ou plutôt non, un mot de préface encore.... Un mot sur les légendes. Je vous disais, l'autre jour, combien je les aime. Tristes ou gaies, elles ajoutent un sens à ce qui, dit abstraitement, apparaîtrait un peu trop simple et nu. Et comme elles pré-

sentent toujours une idée sous la forme colorée d'une histoire qui demeure invraisemblable, rinvraisemblance fait pardonner ce qu'elles peuvent contenir d'exagération oad'ironie.

« ... Et puis, vous le savez, le rire désarme. Je commence donc cette fois... ou plutôt, non... pas encore. D'abord, je veux faire désirer un peu l'histoire promise, et aussi il me paraît nécessaire de, vous dire comment elle est parvenue jusqu'à moi; son origine ajoute quelque chose à son prix.

« Dans un hôpital temporaire, des blesses, revenus les uns du front occidental, les autres des Dardanelles, — entourent un de leurs camarades, soldat comme eux, mais prêtre. L'ecclésiastique, très malin, parle gravement, et les poilus rient aux éclats. Il a voulu les distraire, les amuser un instant, et il a inventé une histoire qui semble égratigner un peu Sa Sainteté Benoit XV. D'ailleurs, le prêtre parle provençal, et, en provençal, Benoît se prononce Benoni, à quoi la déférence trouve son compte.

« Vous savez que Benoît XV a plusieurs fois parlé, depuis le commencement de cette horrible guerre, en faveur de la paix. Seulement, il

a oublié de dire de quel côté, selon lui et selon Dieu, se trouvent la justice et le bon droit. De bons catholiques même lui reprochent de parler toujours en politicien, au lieu de se placer au' point de vue du surnaturel, ce qui serait proprement son rôle.

« Les peuples fratricides s'égorgent. Gomment les juge le Dieu de l'Evangile représenté par le pape ? Dieu le sait ; le pape ne le dit pas, ce qui lui vaut maintes critiques. Au surplus, je ne mettrai pas mon index entre l'arbre et l'écorce, me rappelant que, pour avoir commis pareille imprudence, Milon de Grotone, tout athlète qu'il était, fut mangé par une béte.... Et maintenant voici, telle que la conta un poilu ecclésiastique à des poilus laïques, l'histoire que j'intitule : « Une consultation »,

« Le pape, voyant le monde à feu et à sang, et sa pensée sur cette guerre interprétée de plusieurs manières très opposées par les peuples et les partis, se décida à gagner le Paradis, par des moyens à lui, qui demeurent secrets; il voulait interroger Dieu, face à face. Il fît part de son projet à l'un de ses familiers et lui dit : « Pour me tirer d'embarras, j'ai décidé d'aller au Paradis consulter Dieu, en personne. » — « En personne? dit le cardinal étonné, mais,

Très Saint Père, à laquelle de ses trois personnes avez-vous l'intention de vous adresser? — A celle, dit le pape, à celle qui a le plus d'expérience : je vais voirie Vieux ».

« Gela fut prononcé sans irrévérence, car on ne saurait être plus vieux que Dieu, puisqu'il n'a pas eu de commencement. . — « C'est une bonne idée, Saint-Père, et je souhaite un bon voyage à Votre Sainteté. » Et Benoni, tout de blanc vêtu, la tiare en tête et son grand bâton pastoral en main, partit pour le ciel, où' les papes sont reçus à toute heure, sans même avoir à heurter au seuil. Le Saint-Père trouva Dieu le Père très occupé, attendu qu'il était en train de faire avec Abraham et les saints une immense partie de cartes. Quel jeu jouait-on? C'est un mystère. Combien la fiche? Je n'en sais rien. Je crois qu'on jouait l'honneur et que personne ne perdait jamais, vu qu'on était en Paradis. Benoni, un moment, demeura silencieux, n'osant interrompre la partie divine. Enfin le Père Éternel, ayant murmuré : « Je manque d'atout », le pape profita de sa déconvenue pour se faire remarquer : il toussa légèrement. Dieu se retourna sur son trône : — « Tiens! c'est Vous, Benoni?

qu'y a-t-il pour votre service? — Seigneur, commençaBenonijles hommes sont enguerre.... — Et c'est pour me dire ça que vous me dérangez? je le sais, pardieu, bien, qu'ils sont en guerre! Peu ou prou, ils y sont toujours! Je leur ai donné une intelligence et un cœur et une certaine liberté : ce n'est pas ma faute s'ils ne s'en servent que pour le mal. Quoi qu'en dise un certain Guillaume, qui est, si j'ai bonne mémoire, un de leurs empereurs, il y a beau temps que j'ai renoncé à m'occuper de leurs affaires.... Tenez, adressez-vous à mon fils, c'est la plus belle âme que je connaisse. Il a toujours eu la manie de sauver les gens! Jusqu'ici, cane lui a guère réussi, mais, ma foi de Dieu — on ne sait pas — ça pourra prendre à la fin ! il se passe tant de choses extraordinaires! Arrangez -ça avec mon fils... adieu, Benoni, laissez-nous. Messieurs, je joue trèfle. J'ai l'as et le roi... j'ai gagné, sans atout! Et ca, c'est un miracle ! »

Benoni, un peu ennuyé, s'en alla, à travers les jardins du ciel, vers le palais de Dieu le Fils. Il rencontra quelques saints, à la promenade, qui lui sourirent en lui disant : « Courage,

Benoni, bonne chance! » car tout le Paradis, par un spécial télégraphe sans fil, apprend tout de suite, comme de juste, toutes les nouvelles qui le concernent. On savait donc que le pape venait prendre conseil de Dieu et le prier de regarder d'un peu plus près le conflit formidable qui bouleverse notre planète. Le pape salua au passage saint Rigobert, qui aime à rire ; saint Hygin, qui toujours se lamente ; saint Eucher, protecteur des poulaillers; saint Mellon, tout heureux d'avoir deux ailes; samt Papoul, qui serait « papo » s'il n'avait pas deux lettres de trop; — et enfin, apparut le palais de Jésus-GhrisX. — « Seigneur, dit le pape, je ne sais plus quel langage tenir aux hommes, en votre nom, pour les calmer; ils se massacrent entre eux. De grâce, descendez un instant avec moi sur la terre! » Le doux regard de Jésus s'attrista : — « Tu oses me demander de retourner là-bas, ô âme candide! s'écria-t-il. Tu as donc oublié mon histoire, toi dont le métier est de la savoir? Retourner sur la terre ! je sais trop et tu sais ce qui m'y attend ! ils m'ont insulté, craché au visage, cloué au gibet ! Non, non! je n'irai plus! on ne m'attrape pas deux fois! adresse-toi au Saint-Esprit. »

UNE CONSULTATIO . 67

Le pape, bien ennuyé, obéit en silence.

Le Saint-Esprit, colombe divine, dormait, la tête sous l'aile, sur la plus haute branche de l'arbre de paix. Le pape l'éveilla en frappant dans ses mains, et lui exposa sa requête. — « Va voir saint Pierre! » s'écria le Saint- Esprit... Et comme le pape insistait : — « Moi ! redescendre sur la terre ! y penses-tu ! criait-il ; jamais de ma sainte vie! D'abord, en ce moment, la chasse est ouverte ! ... et puis, en temps de guerre, vois-tu, on se méfie trop des pigeonsvoyageurs. »

Benoni, toujours plus ennuyé, alla voir le grand saint Pierre, dont il est le successeur glorieux, et le pria de descendre sur la terre, à Rome. Saint Pierre leva les yeux au ciel du ciel et dit doucement : — « A Rome? vraiment? tu veux que j'aille à Rome? eh bien, je n'irai pas, mon ami, pour cette raison, que, depuis que Rome a fondé le denier de Saint-Pierre, par tous les saints, je n'en ai jamais vu un centime ! »

C'est dimanche qu'on fêtera, dans toute la France, le drapeau belge.

A Toulon, au théâtre, deux représentations seront données au profit des réfugiés belges, l'une en matinée, l'autre le soir. C'est notre chanteur populaire Mayol qui s'est chargé d'organiser ces représentations.

Ce Mayol est une force ; il ira bientôt courir les hôpitaux et les casernes de toute la France comme nous avons couru ensemble ceux du camp retranché de Toulon, portant, lui, la bonne chanson, — moi, la bonne parole.

Une infirmière déclarait : « 11 opère des cures ; nous avons vu des malades, qui dépérissaient d'ennui, sourire enfin, et fredonner gaîment chaque matin les chansons qu'il leur avait apprises. » N'ai-je pas raison d'affirmer que cet homme-là est une force? Quelqu'un s'étonna, l'autre jour, devant moi, en ces termes : « Cela me paraît singulier, l'alliance de l'Académie française et du café-concert! »

Cette guerre a fait bien d'autres rapprochements, et dont beaucoup mériteraient d'être durables. On s'est aimé pour se défendre; il faudra continuer.

Croyez-vous, par exemple, qu'on ne continuera pas à aimer, après la guerre, le drapeau belge avec la même ardeur qu'aujourd'hui? N'en doutez pas, un lien nouveau s'est créé entre nos deux nations, — un accord que rien ne saurait plus détruire. Comptez pour la fidélité sur le cœur de la France. Au fond, elle ne sait qu'aimer. Elle se juge mal, trop souvent, et aussi la juge-t-on mal, parce qu'elle a une « mauvaise tête », à la façon de ces gaillards qui veulent avant tout rester indépendants, — mais qui se donnent tout entiers et à jamais, le jour où on leur a rendu sciemment un service, un vrai! — Et quel service la Belgique a rendu à la France et, par ainsi, au monde! Voilà ce que je voudrais savoir dire, dimanche prochain, aux sept mille auditeurs qui salueront, à Toulon, la gloire belge! Qui donc le dira jamais d'une façon définitive, ineffaçable? Rappelez-vous ce cauchemar : l'Allemagne monstrueuse, qui a enrégimenté des assassins

et des incendiaires, vient tenter la Belgique : (( Laisse-moi passer par tes villes et tes campagnes; je respecterai tes trésors et tes monumeùts et la vie de tes citoyens. Laisse-moi passer, au mépris des traités, qui sont des chiffons de papier. De tes frontières, je me précipiterai sur la France pour la saccager et la réduire. Je marcherai sur Paris, j'y entrerai au pas de parade, et, le soir, pour fêter ma victoire, je ferai flamber dans la nuit comme des torches, le Louvre et Notre-Dame!... Laissemoi passer! » Tandis que la diabolique nation tente la Belgique au cœur pur, la France frémit. Elle aimait trop sincèrement la paix! C'est pourquoi elle n'est pas prête à recevoir sur la pointe des baïonnettes les deux millions d'Allemands qui sont, eux, sous les armes. Mais la Belgique a répliqué : « Vous ne passerez pas î Je suis un pays neutre et libre, et loyal! » « Prends garde, petit peuple : je t'écraserai! » Alors, tous les drapeaux belges claquèrent dans le vent, au sommet de tous les monuments, de toutes les forteresses, et le canon tonna. Ils frémissaient, les drapeaux, comme d'indignation; se relevaient d'eux-mêmes, comme par fierté, et ils parlèrent ainsi : « Le peuple belge, ce petit peuple, sera un grand peuple, fût-ce

dans la ruine et dans la mort, par la grandeur et la simplicité de son sacrifice et de sa loyauté! »

Furieux, l'Allemand se rua sur Liège, sur Louvain, sur Malines, sur Bruxelles. Et il arriva ceci de surprenant, de miraculeux, qu'ayant empêtré, le lourdaud, sa massive botte éperonnée dans les dentelles, il ne put s'en dégager vite! Il les déchirait pourtant, mais elles résistaient, filet merveilleux, plus délicat que les fils de la Yierge, plus solide qu'un treillis d'acier! Et la marche du monstre fut entravée assez longtemps pour que, derrière le mur que lui opposaient les poitrines belges, la France put se préparer à la lutte. Enfin, le barrage héroïque fut franchi, et l'Allemagne, avec des « hoch » d'enthousiasme, roula vers Paris ! Frémissante de rage, elle se disposait à le traiter comme Malines et Louvain. Vous savez la suite : la feinte tranquille de Joffre, Maunoury tombant sur von Kluck, la victoire de la Marne, Paris sauvé de l'offense!

0 sainte Belgique! tes jardins refleuriront, toutes tes cités seront relevées, tes splendeurs te seront rendues et quand tu seras redevenue

indépendante, en pleine gloire, nous pourrons dire avec orgueil : « La libre Belgique est pourtant française! » L'Allemagne n'y comprendra jamais rien. Elle en est à croire que la brutalité peut conquérir les cœurs.

0 grande Belgique ! le monde entier acclame ton rni et vénère ton drapeau.

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