‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 18 sur 55 · LA JOURNÉE DES MORTS · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DES MORTS

pénétrerons qu'après lui être devenus semblables ; nous sommes dans ce monde de l'apparence ; ili ne nous appartient plus, il est à l'infini !

En deuil moi-même d'un être qui fut la meilleure partie de moi, une protection quand j'étais enfant et même toujours, — l'essence de ma vie intérieure, j'agitais ces pensées lorsque le Comité des obsèques militaires, de Toulon, vint me prier de prendre la parole le 2 novembre en l'honneur des simples soldats tombés pour la patrie, ensevelis dans le cimetière de Lagoubran. C'est là que reposent ceux de nos marins qui périrent dans ^'explosion du cuirassé Liberté.

Ces simples soldats, blessés revenus du front, ont achevé de mourir dans nos hôpitaux toulonnais. Au début de la guerre il arrivait que leurs funérailles étaient peu ou n'étaient pas accompagnées. Le corbillard, recouvert du drapeau de PVance, passait morne et presque solitaire dans nos rues et sur nos boulevards. De bons citoyens s'émurent, réunirent un comité de pitié, firent appel à la population ; et maintenant, le simple soldat le plus ignoré a des amis qui le suivent jusqu'au seuil de son « dernier gîte ». Et, au nom de ce comité, au

nom du cœur de la France, je les saluerai demain, ces humbles, qui sont les plus sacrifiés des combattants puisqu'ils n'ont pas vu, en tombant, la Gloire inscrire leurs noms sur la page d'airain de l'histoire.

Je ne sais qui a dit : « Il n'y a point d'héroïsme, point de dévouement, dans une cave! » Il faut entendre par là qu'on se dévoue toujours un peu pour être admiré par des témoins. Eh! bien non, le propre du dévouement parfait c'est de rester inconnu, de se savoir, de se vouloir inconnu. Je connais un exemple particulièrement frappant de ce dévouement. Le fils d'un général s'est engagé au début de la guerre. Sa vaillante mère habite non loin demasolitudeetm'aconté, de son fils, mort à l'ennemi, ce trait touchant. Avant d'aller au feu, il jeta loin de lui la médaille qui portait son nom. Il ne voulait pas, mort, être reconnu pour le fils du général. Décidé à partager l'ordinaire des camarades, il avait distribué aux moins riches l'argent de sa bourse. Il ne voulait être qu'un « simple soldat », mort pour la patrie, non pas pour soutenir l'éclat d'un nom. Il y a là une pureté de dévouement qu'on peut dire incomparable. Ce sont ces dévouements-là qui font croire à la renaissance possible par la victoire.

« La capture de Garros par les Allemands cause une naturelle émotion ». Voilà ce que je lis ce soir dans un journal, le seul qui m'arrive à cette heure tardive, loin de la ville; et j'ai beau chercher dans la feuille que froisse mon anxieuse impatience, je n'y trouve aucun renseignement complémentaire. Garros, le lieutenant Garros, est prisonnier; c'est tout ce que je saurai aujourd'hui.

Il y a quelques semaines, j'ai reçu une lettre venant de Saigon et signée : Garros. Elle était de son père. « Vous avez, me disait-il, pris la parole l'année dernière, devant le monument élevé par Saint-Raphaël, en mémoire de cet exploit : le survol de la Méditerranée. Je serais heureux d'avoir votre discours, car je garde jalousement tout ce qui intéresse mon héros ».

Je n'ai pu satisfaire encore le désir touchant du père de notre héros; je ne sais même plus si mon discours fut publié; je me rappelle seulement qu'il fut prononcé sur la plage de Fréjus,

devant MM. les officiers du centre d'aviation maritime et MM. les maires de Saint-Raphaël et de Fréjus, au milieu d'une foule enthousiaste, colorée, frémissante et ardente sous le soleil de la merveilleuse riviera française. Au premier rang des auditeurs, se tenait, entourée d'hommages, Mme la duchesse de Mecklembourg. De mon discours je ne me rappelle aucun mot que je puisse citer avec exactitude, sinon celui-ci : « L'avion français, dont Garros est l'un des maîtres infaiUibles, est une chose ailée, héroïque — et narquoise. »

Nous nous étions dit que Garros nous arriverait par la voie des airs et qu'il viendrait joyeusement atterrir au pied de son monument. Nos yeux le cjierchaient donc en plein ciel. 11 trouva sans doute que l'arrivée d'un hommeoiseau en automobile aurait quelque chose de plus modeste. Et pendant que nos regards fouillaient là-haut les profondeurs bleues, il roulait dans les sables de la plage, en simple chauffeur d'auto. La cérémonie terminée, il m'emmena dans sa voiture ; et, en attendant l'heure du banquet, ce jeune homme, pas très grand, comme un peu timide! fît halte chez moi. Je le pressai de me conter son survol de la Méditerranée.... « Eh bien! me dit-il, je suis

parti sans savoir si j'arriverais, et — j'arrivai. » Je ne pus d'abord tirer autre chose de ce nouveau msiis victorieux Icare. Je dus invoquer gentiment, affectueusement, mes droits. N'étais-je pas l'auteur de l'inscription coulée dans le bronze qui décore le monument? Et puis, le cœur des poètes s'accroît d'enthousiasme quand les héros de l'action les prennent pour confidents de leurs émotions. Et, un jour, ces émotions passent par la voix des poètes qui émeut et élève à son tour le cœur des foules. — Je dis cela et j'eus cause gagnée. Garros me conta sa belle aventure.

Mais d'abord : — « Je sais, lui dis-je, par nos officiers du centre d'aviation, qu'ils considéraient votre entreprise comme aussi follement que glorieusement téméraire. Je sais aussi quelles furent vos dernières paroles au moment de vous élancer au-dessus de la mer. » Le jeune homme sourit. Quel avait été son adieu à la terre de France? Voici. L'avion est prêt à prendre essor. L'appareil n'a pas de flotteurs, l'homme-oiseau ayant voulu sacrifier la sécurité à la légèreté et à la vitesse. Il prend place sur son siège de pilote : — « Adieu, Messieurs ! »

Et comme une gentille petite cousine était

venue assister à son départ, il la menaça du doigt en disant : « Sois sage ! » Et c'est en jetant ce mot, qu'il s'envola. Savez-vous rien de plus français, de plus simplement joli? — Ailé, héroïque et narquois, notre Garros!

— Voyons, lui dis-je, vous avez quitté le sol : que pensez vous?

— Je pense que mon survol doit durer cinq heures. J'ai de l'essence pour sept. Je porte deux montres en bracelets. L'une marque l'heure exacte et l'autre midi, au moment de mon départ; celle-ci me dira, sans m'obliger à un calcul, le nombre d'heures écoulé. Dans un ciel radieux et par-dessus la mer, je m'élève piquant droit sur Bizerte, Tout va bien; me voici à la hauteur et à quelques milles de la Sardaigne.

« A ce moment, quelque chose se brisa dans mon appareil. A de certains signes, j'en eus la très nette perception : qu'allais-je faire ? Je décidai de me rapprocher de la Sardaigne pour atterrir si ma situation empirait et* si je pouvais me soutenir jusque-là. Je me disais d'ailleurs : peut-être vais-je pouvoir reprendre, avec quelque raison de confiance, ma direction première? Voilà donc la Sardaigne qui se rapproche, — et le salut, en cas de descente

forcée. Dois-je atterrir tout de suite ou tenter d'accomplir J a traversée de France en Afrique? Atterrir, c'est l'échec consenti. Poursuivre ma route, c'est, maintenant, la mort probable; c'est l'échec, mais sans mon consentement... je choisis ce dernier parti....

— En héros, dis-je.

— Ma foi, non! se récria Garros, car voici ce qui se passa. La résolution étant prise par moi de poursuivre sur l'Afrique, je savais qu'elle était irrévocable. Je n'avais plus à la discuter. Et, avec elle, je sentis s'établir en moi la certitude absolue de la non-réussite : j'allais donc mourir. Et c'est alors seulement qu'une véritable détresse m'envahit; ce fut comme une faiblesse dans tous mes membres, la complète défaillance, la mort par avance. Et je songeais : «C'est idiot! Si je m'abandonne ainsi, la défaite devient plus que certaine! — qu'elle le soit, c'est entendu, mais qui sait? avec une chance peut-être d'échapper, si je fais tout pour réussir. » Et je me demandai ce qu'il fallait faire pour bien faire. Je conclus que je devais m'élever très haut afin de brûler moins d'essence et de rencontrer à ma marche une résistance moindre ; ce fut ce que j'exécutai. Alors revint en moi non pas la foi dans le

succès, mais l'allégresse que donne l'effort loyalement tenté.

— Le paysage?

— J'ai du bleu au-dessus de moi ; au-dessous, des nuages blancs à perte de vue. Dans ces nuages, de temps en temps s'ouvre un trou; au fond de ce trou, du bleu : la mer. A quelle distance suis-je, en ce moment, de la côte africaine? je l'ignore. Mon détour vers la Sardaigne m'a coûté un temps précieux ; j'avais de l'essence pour sept heures. Mon essence s'épuise, je la mesure au temps écoulé depuis mon départ, je n'en ai plus que pour une heure — puis pour une demi-heure.... Et toujours, par les crevasses des nuages sous mes pieds, j'aperçois le bleu implacable de la Méditerranée.... Tout à coup, au fond d'une de ces crevasses, sur le bleu, j'aperçois une raie noire, mince, courte.... comme un porte plume posé sur un tapis bleu : un torpilleur!

« Je me sentis sauvé; je pensai qu'on venait à ma rencontre ; je descendis pour « me faire voir » ; et quand le torpilleur, m'ayant aperçu, eut viré de bord, cap pour cap, je m'élançai joyeux vers la côte, — et, peu de temps après, j'atterrissais, n'ayant plus qu'une infime quantité d'essence.... C'est tout... ah! non! i'ou-

bliais!... quand je visitai mon appareil, je trouvai une pièce brisée dont une moitié était tombée à laSiier... l'autre moitié avait tenu par miracle ! »

Garros se tut. Un moment j'admirai en silence (( mon héros ». C'était l'heure d'aller au banquet. J'eus à porter un toast à Garros. Je parlai des beautés de l'aviation, j'exaltai les aviateurs qui auraient un jour à servir en temps de guerre. Garros répondit, toujours simple, souriant, avec un charme étonnant d'extrême jeunesse, gamine et sans prétention. Et il trouva un mot que je vais citer, non pas pour m'en glorifier, mais pour mettre en lumière l'esprit et la modestie d'un Garros. Il était très ému, ému aux larmes : « Je suifs très troublé, murmurait-il, et je ne sais comment répondre. Pardonnez-moi si je ne puis m'exprimer mieux : ... Jamais je ne suis monté si haut! »

Il mêlait ainsi l'abstrait au concret, d'une façon délicieuse, avec la suprême courtoisie d'un prince français de la bravoure.

Il est très doux d'être d'un village. Les concitoyens d'une petite cité se connaissent tous ou presque tous. Je n'ignore pas que les commérages y sont parfois cruels et même dangereux; qu'il y a, au village, des haines particulièrement aveugles, notamment quand la politique s'en mêle.; que les rivalités de petits commerçants y sont parfois féroces; qu'il faut, quand on est d'un parti, ne pas fréquenter le cabaret où se réunissent ceux du parti adverse; — et, malgré tout cela, je dis qu'il est doux d'être d'un village, surtout si ce village n'a qu'un boulanger, qu'un boucher, qu'une épicerie, qu'un forgeron ; la vie alors y devient facile ; on n'a aucun moyen d'exciter les jalousies de métier; on est un client de tout repos, et l'on peut n'avoir pas plus de sujets de mécontentement au village que dans sa propre famille. Pour moi, je me suis toujours félicité d'être d'un village. J'y trouve des mains tendues qui sont rudes et bonnes; j'y rencontre d'atfertueuses

familiarités, inconnues des grandes villes. Au village natal, tel important personnage n'est que mos^ieu Pierre ou mossieu Jean; le mot mossieu indique une déférence gentille, et le prénom signifie qu'on est considéré comme un parent. On désigne son village en disant : « Chez nous )). C'est la patrie intime. L'autre est à tous et c'est un avantage, — mais celle-ci est à quelques-uns seulement et c'est un charme.

Et puis, il y a le dialecte, le patois local. Certains n'aiment pas ce mot : le patois; ils le trouvent injurieux. Je ne partage pas leur sentiment. Le patois de mon village m'est infiniment cher; d'abord, il sait dire un million de choses intraduisibles en tout autre langage, et qui ont aidé à la formation de mon intelligence; je leur en suis resté reconnaissant. Et encore nos patois n'ont jamais servi à exprimer des idées philosophiques ou compliquées ; ce ne sont certes point des moyens d'analyse ; ce sont des onomatopées primitives; ils ne rendent bien que le concret, les images, les bruits de la nature, le relief des objets; ils sont pittoresques, pas davantage, et c'est pourquoi ils nous enchan-

tent. Us sont nourris de la sève des forêts, de la lumière du ciel; tel terme patois, transporté dans la langue française, l'enrichit ou l'enrichirait d'une perle. Et si nos mères ont parlé, à côté de nos berceaux, le patois de notre village, alors il nous devient impossible de n'être pas attendri, charmé, séduit, dès que les sonorités familières viennent à frapper notre oreille.

Les marchandes d'herbes d'Athènes reconnaissaient, dit-on, à leur accent, un client pour être de telle ou telle bourgade du pays hellène. Je n'en suis pas surpris. Je connais des villages séparés du mien seulement par quatre ou cinq lieues et où sont employées journellement, avec un accent tout spécial, des locutions ignorées des gens de « chez nous ».

Je suis donc partisan de la survie des dialectes, à condition qu'on ne veuille pas, en les unifiant, les amener à disparaître, à se fondre dans une langue rivale de la langue nationale.

Toutes ces réflexions me sont venues à l'esprit, l'autre jour, quand j'ai reçu pour la première fois un journal modeste, intéressant, émouvant même, qui s'imprime dans une bourgade de mon département du Var, sous ce titre : La Feuille Pierre feitcaine. Cette feuille, écrite et illustrée à Pierrefeu, est adressée gra-

tuitemenl aux Pierrefeucains qui sont sur le front. Lês fondateurs ont adopté cette admirable idée, (qui appartient à M. Larteret, instituteur à Saint-Seine-l'Abbaye, Gôte-d'Or), d'envoyer à ceux de leurs amis qui se battent pour la défense de la grande patrie, des nouvelles de la petite. — « Que font-ils, que disent-ils, là-bas, dans mon village?. .. Qui sait si la viande a renchéri? si les raisins mûrissent? » Le Pierrefeucain s'interroge ainsi et la feuille de son village apportera la réponse. Elle lui en apportera bien d'aulres : « J'ai dansé, l'année dernière, avec Toinette ou Mariette, dans la salle Verte, sur la Grand'Place, d'où le regard domine toute la vaste plaine.... Que fait Mariette ou Toinette, en ce moment? » Et le petit journal raconte que la belle fille est rêveuse, qu'elle n'a pas cessé de songer à son beau danseur de l'an passé qui, maintenant se bat pour la France. Et, çà et là, le journal s'égaie d'une phrase ou même d'une page en bon et franc provençal. Et, bien sûr, lorsque dans la tranchée, là-bas, La Feuille Pierrefeucaine arrive, les cent poilus de Pierrefeu la commentent allègrement, répriment peut-être une douce envie de la baiser comme une lettre d'amour, parce qu'elle dit ce qui se passe dans « mon village »,

chez le barbier et chez le boulanger, dans cette petite grande famille que forment les gens de « chez nous. »

Et comme ils en viennent naturellement à penser que Pierrefeu est en France, c'est d'un cœur plus ardent, d'un courage plus ferme, qu'ils se battront demain contre l'horrible soldat allemand; car, voyez-vous, ce que chacun défend, dans la grande patrie, c'est son village, sa maison, c'est Mariette ou Toinette.

Et voilà pourquoi, bonne petite feuille de Pierrefeu, tu mérites d'être louée; et voilà pourquoi j'aimerais que chaque province eût sa gazette, mi-partie français et patois, qui s'envolerait chaque semaine vers nos tranchées, portant à nos défenseurs le souvenir et même le gros baiser de Toinette.

Bleu, c'est le ciel de notre Midi, tout rayonnant, et miré dans la Méditerranée pareille à un miroir concassé, mouvant, dont les mille facettes multiplient le soleil. Noir, c'est l'horizon de l'âme moderne, qui, au moment où elle rêvait paix et progrès intellectuel, se voit repoussée vers les nuits primitives par un peuple féroce, armé des puissances scientifiques de l'industrie, et par un prince invraisemblable à force d'être antihumain.

Jamais cette opposition du bleu clair et du noir profond ne m'est mieux apparue ni plus cruellement que ces jours-ci, au cours d'un petit voyage qui m'a conduit, convalescent, de Toulon à Saint-Raphaël.

Nous avons dû nous arrêter d'heure en heure dans plusieurs bourgades, posées pittoresquement au bord de la grand'route, le long de la vallée de l'Aille, et sur les flancs des Maures, ces collines chargées de pinèdes et de châtaigneraies.

D'une de ces petites cités à l'autre, la route était un véritable enchantement des regards ; et, par les yeux, une paix physique pénétrait dans nos cœurs, jusqu'à la halte nouvelle où nous retrouvions, chez les amis qui nous y attendaient, les terribles préoccupations de la guerre, les inquiétudes, les deuils.... On se quittait, et la voiture emportait de nouveau les voyageurs à travers les sites charmants, beaux de couleur, de lumière, tous différents, tantôt plaine, tantôt montagne, tantôt grève étincelante et chantante ; car, dans le Var, les plages verdoyantes semblent des jardins suspendus en terrasse au-dessus de l'eau, ou parfois descendant jusqu'aux vagues bleues qui les baignent et les caressent. Oui, jamais plus saisissant ne m'apparut le contraste entre l'innocence de la nature, qui comporte indifférence à nos agitations, — et la tourmente des- cœurs humains. Les forêts vivent étrangères à nos passions et nous les sentons pourtant fraternelles, très près des sources perdues de notre vie initiale. Un grand repos moral nous gagne sous leurs ombrages. Les arbres sont des vivants sans malice et sans haine, et la lutte pour la vie n'est pas pour eux une occasion de proclamer leur droit de tuer; ils n'en éprouvent Miunn

orgueil; ils n'en font pas, à la façon d'un Bernhardi, une règle vénérable et choisie par eux; ils la subissent innocemment... en sorte qu'ils ne transmettent à la conscience humaine qu'un sentiment de résignation et de confiance. Ce sentiment s'emparait de nous chaque fois que, quittant un village, nous rentrions dans les libres paysages. Paysages incomparables d'ailleurs. Nature sauvage qui a les aspects d'une nature de luxe. Routes forestières qui semblent l'œuvre d'un architecte de parcs et jardins, chênes-lièges antiques, rugueux comme des caïmans, et qui, dépouillés par places de leur écorce, sont d'un rouge ardent qui flambe au soleil. Azur des vagues à tout moment entrevu à travers les pieds innombrables des pins sonores.... Et puis, c'est la rentrée dans un village .... « — Ah ! mon ami , cette guerre ! . . . je n'ai plus de nouvelles de mon fils depuis des mois.... » — « Moi, mon mari a été tué dès les premiers jours de la guerre. » — « Moi, mon frère ! » Et la vision de la consolante nature disparaît, chacune de ces douleurs devient la nôtre. On lui répond, puis on interroge, et, alors, en dépit de l'immense tristesse, on sent partout, toujours, l'espoir tenace, invincible. Le peuple des civils douloureux n'admet pas la

défaite finale, il la sent impossible, il croit à la France nécessaire, car c'est elle V humaine par excellence. Non, le retour aux sauvageries primitives est un rêve démoniaque qui ne se réalisera pas!...

Au milieu de notre voyage, un arrêt en pleine forêt, loin de toute agglomération, nous a conduits dans une maison isolée où j'ai vu et entendu une chose inoubliable.

Nous nous arrêtions pour demander un verre d'eau, un fruit s'il était possible. Nous trouvâmes là un homme qui vit en solitaire, cultivant un carré de vignes où se dressent quelques pommiers et quelques pêchers. Il nous accueillit sur son seuil devant une table rustique, avec simplicité, nous offrit du vin et des fruits... refusa tout salaire et nous dit : « — Quelles nouvelles de la guerre ? »

Ce qui nous frappait en lui c'était son grand air de sérénité. 11 semblait paisible, à la façon de la nature qui l'entourait....

— Et, lui dîmes-nous, vous vivez tout seul ainsi, toujours?

Sans perdre son calme sourire, il répliqua : — Oh! non, j'avais un fils qui vivait avec moi. La guerre me Ta pris, mais il reviendra; voyezvous, Monsieur, c'est un enfant si doux! si

bon! si brave! Il ne nous a jamais donné que de l'agrément, à sa pauvre mère et à moi. C'est un jeune homme comme il y en a peu. Je ne crois pas qu'on me le tue... je ne le crois pas.... Cependant, c'est possible... et alors.... »

Il n'achevait pas. Ses yeux se levèrent sur les arbres, regardèrent le ciel sans affectation, s'y perdirent un moment, — puis revinrent se poser sur nous.

— « Voyez-vous, Monsieur, si cet enfant était tué, je ne ferais pas comme d'autres pères, qui s'engagent, tout vieux qu'ils sont, pour venger le mort; non, je n'irais pas me faire tuer à mon tour; je ferais autrement.... »

De nouveau ses yeux se détachèrent des nôtres, se levèrent vers de vagues horizons plus lointains que ceux qui nous entouraient.

Après un silence, il reprit, d'une voix un peu basse, comme pour une confidence :

— « Il doit y avoir un moyen de l'approcher, ce monstre... oui, il doit y avoir un moyen.... Un homme n'est pas toujours si bien gardé qu'on ne puisse l'approcher. . . je m'arrangerai .... Je suis pourtant un homme paisible, mais je m'arrangerai pour réussir et je vous assure que j'y parviendrai.... C'est une résolution que j'ai

prise.... Voulez- vous emporter ces pêches-ci? Vous me ferez grand plaisir. »

Voilà donc ce qui se pensait au fond des bois sauvages et tranquilles. L'homme avait toujours son paisible sourire, à peine un peu triste.

Il nous tendit une main rude que nous prîmes en le remerciant de son hospitalité.

— « Vous pouvez être sûr que si mon fils est tué, c'est moi, Monsieur, qui tuerai cet empereur Guillaume, le maudit du monde. »

La simplicité de l'accent avec lequel furent dits ces mots avait quelque chose de solennel comme le désespoir muet de la terre elle-même. Nous sentîmes notre gorge se serrer et venir les larmes. Nous partîmes sans pouvoir répondre un seul mot à cette âme qui attendait sa détresse.

Il y avait une fois deux jeunes hommes qui étaient frères. Cela se passait dans les temps les plus lointains, puisque leur père et leur mère étaient les premiers êtres humains qui eussent paru sur la terre.

Le père racontait parfois à ses fils ses aventures, qui étaient extraordinaires.

(( Pétri de limon, il avait été animé par le soufîle du Dieu créateur. Puis, une compagne, tirée de sa propre chair, lui fut donnée. Tous deux restèrent alors livrés à eux-mêmes, dans un magnifique jardin dont ils pouvaient, à leur gré, respirer toutes les fleurs et cueillir tous les fruits. Un seul des arbres du jardin merveilleux leur était pourtant interdit; ils ne surent jamais pourquoi.... Ils mangèrent du fruit défendu et de cela ils furent sévèrement punis : ils furent chassés du paradis et condamnés à une vie de travaux pénibles, de maladies et de douleur.... » Adam ne s'expliquait et ne s'expliqua jamais cette condamnation. Il se

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plaignait amèrement de Dieu et à Dieu luimême.

— « Pourquoi m'a-t-il tenté et fait tenter par son démon et par la femme ? Puisque l'avenir lui appartient comme le présent, il connaissait par avance ma destinée. Il me l'a donc imposée ! » Et Adam ne trouvait pas que cela fût juste. Ses deux fils écoutaient ces propos, mais chacun d'eux en jugeait différemment. Abel plaignait son père mais il se disait qu'on a tort de condamner ce qu'on ne saurait comprendre. Gain sentait son cœur s'enfler de colère chaque fois que, devant lui, était prononcé le nom du Seigneur.

Quand à la tendre Eva, elle n'agitait pas les problèmes. Elle se faisait de naturelles parures avec des fleurettes et mirait son charmant visage, ou souriant ou en larmes, dans l'eau des sources. Gela ne l'empêchait pas d'aimer ses enfants et d'y penser quelquefois. La femme et l'homme, étaient encore si imparfaits! Eve préférait Abel parce qu'il était beau. Le père préférait Gain qui était velu, fort et révolté.

Gain pourtant accomplissait ses devoirs religieux, mais jamais avec bonne Cfrâce. D'ailleurs

il trichait, s'efforçant de tromper Dieu. Q-uand il brûlait, sur l'autel de pierre, la chair des victimes innocentes, il en détournait avec soin une partie pour en faire sa nourriture. Il se repaissait volontiers de chair. L'odeur du sang lui donnait soif; il ne rêvait que pièges; il organisait des trahisons compliquées contre tout ce qui vivait, inventant mille ruses pour s'emparer des quadrupèdes errants dans les bois, et des oiseaux du ciel. Il aimait à les voir souffrir et se débattre entre ses doigts épais. Quand il torturait de la vie pantelante, il éprouvait comme une satisfaction de vengeance. Il lui semblait confusément qu'il faisait souffrir Dieu lui-même et il se sentait réjoui.

Abel, lui aussi, trichait Dieu, mais c'était divinement ! Au lieu d'égorger sur l'autel les timides colombes que lui livrait son père ou son frère, il les baisait doucement sur les ailes et sur le bec, puis leur rendait la liberté en leur disant : « Retournez à Dieu, colombes!... On m'a dit qu'il veut vos souffrances et votre mort et que l'odeur de vos entrailles brûlées lui est douce, mais je n'en crois rien. Il est juste et bon; et quand il ne nous parait ni bon ni juste c'est, sûrement, que nous le comprenons mal. »

Ii8 DES CRIS DANS LA MP.LÉE.

Lorsqu'il avait ainsi prié, dans le secret de son cœur, Abel allumait sur l'autel de petits bûchers de branchettes odoriférantes, de feuillages aromatiques, dont la flamme s'élevait toute droite vers le ciel ; et la fumée qui fusait à l'extrémité de la flamme était aussi bleue que le ciel lui-même. Gain, de loin, l'apercevait et songeait : « Les fumées de mes sacrifices à moi rampent noires et lourdes sur la terre; on dirait que le souffle de Dieu les refuse et les repousse, tandis que celles des sacrifices d'Abel montent toutes droites et couleur de ciel. Dieu certainement préfère Abel ; je suis donc la victime d'une grande injustice ». Et la jalousie rongeait son cœur. Et il se demandait sourdement si, en frappant Abel, avec une pierre ou une lourde branche, il ne le réduirait pas à n'être plus qu'un corps inerte, comme une de ces bêtes qu'il assommait pour son plaisir ; car aucun homme encore n'était mort sur la terre et les premiers humains ignoraient si leur mort était possible. Gain rêvait, et, dans son rêve, il inventait la mort de l'homme, celle de son frère.

Gain était trapu, large d'épaules ; il avait des bras noueux et très longs; le cou très court; la tête massive, carrée; le front fuyant, les mâchoires épaisses, les dents aiguës. Il marchait avec un balancement sans légèreté. Quand il regardait Abel, il s'étonnait de ne se trouver aucune ressemblance avec son frère. Abel était svelte; tous ses mouvements étaient aussi doux que fermes. Sa chair était lisse et blanche : Eve disait qu'il ressemblait à l'ange que Dieu avait placé à la sortie du paradis terrestre, armé d'un glaive flamboyant afin que la rentrée dans le paradis ne fût pas possible aux hommes. Cette ressemblance d'Abel avec un ange de Dieu importunait Gain. Il admirait Abel malgré lui, et c'était sa grande souffrance.

« Les anges sont immortels, pensait-il. Nous verrons bien si mon frère est de leur race î »

Et il attendit Abel, un soir, à la sortie d'un bois où le bien-aimé de Dieu était allé rendre visite à un nid de colombes. Gain, au moment où Abel passait devant lui sans le voir, leva la branche pesante dont il avait armé son bras aussi pesant qu'elle, et, il la laissa retomber

sur le front d'Abel qui s'affaissa sans un cri, mais en murmurant de sa voix douce : « Oh ! mon frère! » Dans le même instant, une voix retentit dans le ciel; elle disait : « Gain, qu'astu fait de ton frère? »

Et cette histoire est éternelle. Et ce cri, j'imagine que Guillaume II doit l'entendre dans les ténèbres de son cœur, jaloux de ses victimes. Mais, comme Gain, il se dit : « Je peux, à ma volonté, faire mourir ce que Dieu voudrait voir vivre; il y a donc, au-dessus du monde, deux tout-puissants : Dieu et moi ! »

Et il semble ignorer que les fins inéluctables de l'humanité s'appellent évolution et civilisation par l'amour, et que le triomphe est réservé à la race d'Abel.

Le jour même où Bismarck, pour légitimer son agression de 1870, lançait sa fameuse parole : « La force prime le droit », cette formule de noire magie déterminait la future résistance 4u monde aux ambitions de l'Allemagne. Positivement, Bismarck sera l'auteur de la défaite des Teutons. Cette formule, forgée par le chancelier de fer, est une lame empoisonnée qui, d'elle-même, s'est magiquement retournée contre l'Allemagne, et l'a blessée en pleine chair. L'Allemagne s'agite et parade comme cette Gamargo romantique, célébrée par Théophile Gautier, « qui danse un poignard dans le cœur », mais elle mourra pour avoir brandi la formule funeste, contraire à toutes les aspirations des peuples; et cette Allemagne vaincue par la force n'aura pas même le droit de protester. Elle a, d'avance, accepté son destin.

En résumé, que rêve l'humanité? Un peu de bonheur, d'amour, de douce paix. Les hommes cherchent à s'installer le plus commodément

qu'ils le peuvent sur ce globe où tant de forces obscures leur sont ennemies. Par l'intelligence, ils ont eu raison, en eux et autour d'eux, de la brute. L'homme est parvenu, en effet, à dominer toutes les bêtes et tous les éléments qui, de par la nature sans cœur, sont plus forts que lui. Les puissances brutes le rencontrent partout, armé de son adresse, de son intelligence, de son ingéniosité, puis de son génie, et enfin de sa bonté.

Ce qui a fait la grandeur humaine, lentement mais magnifiquement accrue de jour en jour, depuis les origines, c'est, en réalité, la révolte de la raison et du cœur contre les forces élêmentales. La grandeur de l'homme, c'est qu'il est L'idée-force contre le fait-force.

Or, que proclame la formule du sinistre chan celier? Que le fait prime l'idée — et c'est le contraire qui est vrai : l'idée parvient toujours à dominer le fait, parce qu'elle crée tôt ou tard des faits humains dominateurs des faits élémentaux, parce qu'elle est incessamment génératrice de puissances morales supérieures aux forces de la nature physique, à la Force comme l'entend l'Allemagne.

Dire à l'humanité : la force yiimt le droit, c'était donc bien déterminer tôt ou tard la ré-

volte universelle, dans un monde qui aime et qui espère, qui sent et qui pense. Nous assistons dès aujourd'hui à ce spectacle merveilleux : l'hum.anité entière se comprenant menacée dans ses destinées idéalistes, et se levant contre l'absurdité réaliste d'un peuple qui prétend contraindre l'âme et l'esprit humains à s'écraser devant lui parce qu'il est brutal !

Bismarck a des commentateurs en Teutonie, et des disciples; Maximilien Harden, par exemple. Que dit ce violent? 11 dit : « Demandez au hêtre qui lui a donné le droit d'élever sa cîme plus haut que le pin et le sapin, le bouleau et le palmier. Citez-le devant l'aréopage que président les mâchoires édentées et pendantes. Dans le feuillage du hêtre retentira comme une tempête ce cri : « Mon droit, c'est ma force! » Ainsi, parla voix de leur coryphée, les intellectuels allemands osent se réclamer d'un phénomène brut; ils osent dire : « Nous nous comportons comme des végétaux; les végétaux, comme les bêtes, ont tous les droits que leur donne la force. »

Jamais on ne vit plus parfaite aberration !

Et remarquons en passant que, même parmi les végétaux, comme parmi les bêtes, il existe des races bienfaisantes et des races nocives ; et

que l'homme traite différemment l'hyène et le chien. Un article très curieux d'un inspecteur des forêts — M. de la Roussière — fait observer au polémiste allemand que, dans la forêt, le vrai représentant de la force, c'est le chêne (robur); et celui-là, étant vraiment fort, « n'étouffe » personne autour de lui. Il est bon ! et sous son ombre les autres essences, surtout les timides, les moins robustes, tel le hêtre précisément, s'installent comme elles veulent. » Quand au hêtre — et ceci est plaisant — « il ne tient pas solidement au sol et les grands vents le mettent à bas! » Maximilien Harden a mal choisi son arbre! et il y a des arbres bienveillants à leur congénères! mais on ne peut pas tout savoir, même lorsqu'on est Allemand.... Laissons cela; l'erreur du fameux polémiste ne change rien au sens de son article : « un végétal, un arbre et un peuple ont, selon lui, tous les droits que leur confère leur force physique ». Eh bien, non; il y a beau temps que les hommes, pour leur vraie gloire, ont inventé des forces qui n'existent pas dans la nature, autour d'eux; qui sont nées d'eux, et qui se nomment : la justice (c'est-à-dire le droit des faibles), la compassion et la bonté, la sympathie humaine. Et ces idées et ces sentiments.

en des temps où ils ne disposaient d'aucune arme, ont fait crouler des empires. Ce n'est pas par le glaive que l'Évangile a triomphé des lions, des tigres et des Césars, dans le cirque de Rome, c'est parce qu'il servait la loi d'évolution, la loi incoercible, grâce à laquelle l'homme des cavernes est devenu l'homme des cités.

Le flottement des morales inventées par l'homme, leur diversité, leur imperfection, leur impuissance à se donner un fondement en dehors de la volonté des moralistes, perdent toute valeur d'objection si on les met en face de l'universel désir dont elles témoignent. Elles signifient que l'homme n'accepte plus pour modèles les hêtres ni les loups, ni les tigres, ni les Allemands!

La grandeur d'un peuple n'est pas seulement dans l'organisation de ses forces et l'administration de ses richesses (kultur); elle est surtout dans ses puissances idéalistes, dans les efforts qu'il tente pour réaliser plus de justice, plus de bonté, plus de compassion. Et c'est à ces puissances-là, à ces puissances idéalistes seules, qu'est promis le monde.

Sans doute, nous avons vu les formes religieuses du christianisme perdre de leur ma-

jesté et de leur influence, mais le christianisme essentiel n'a pas cessé de gagner des cœurs. Il est l'âme des civilisations modernes. Je ne crois pas beaucoup qu'il importe à un Dieu (si ce n'est a celui de S. M. Guillaume) d'être appelé Dieu des armées ou même tout simplement Dieu. Il lui suffît d'être appelé, même par des philosophes. Amour ou Charité. Or, sous ces 'noms, le Christ est adoré par l'univers; il le dirige; il s'accommode même des socialismes exaspérés; il est compris et aimé dans tous les pays, sauf à Berlin. Et ne dites pas que ce miracle : la victoire initiale de l'Évangile sur la force, — ne se peut recommencer. Qu'est-ce, au bout du compte, que le Fils de l'homme? c'est un vaincu de la terre] et c'est le signe légué au monde par ce vaincu^ qui triomphe encore inscrit à jamais dans les pierres du Cotisée romain et au faîte de la Colonne trajane!

Et enfin, instruit par l'histoire, l'idéal chrétien, obéissant à la loi de défense, en présence d'une force brute qui s'arme des engins inventés par la science sans cœur ni âme, s'est armé à son tour, parce qu'il ne faut pas que révolution humaine soit arrêtée par la démence d'un peuple. Le Droit, comme le Christ fustigateur,

vS'est donné des forces matérielles; le cœur et l'âme à leur tour ont forgé des épées, et, face aux ennemis, ils ont crié comme Jeanne d'Arc : « Boutons-les dehors! » car — remarquez-le bien — notre sainte Jeanne, c'est l'esprit même du Christ, c'est le Christ à cheval et armé pour la défense de l'amour!

De deux lutteurs égaux, celui qui combat pour l'amour et le droit sera fatalement le vainqueur. Amour est la force suprême déterminante : Amour prime tout.

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