‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 20 sur 55 · MASQUES PLUS VRAIS QUE LES VISAGES · texte numérisé non relu

MASQUES PLUS VRAIS QUE LES VISAGES

En d'autres termes, ne parlons plus des Allemands! « Ne résistons pas au mal, » comme disait ingénument le grand Tolstoï. Mais ce n'est pas pour les Allemands que nous écrivons. Nous n'avons pas à nous préoccuper de leur rage. Nous écrivons pour que nos défenseurs sachent bien que nous n'ignorons pas la qualité de l'ennemi qu'ils ont devant eux. Tout est là. La plume aussi est une arme, et la condamnation prononcée par les poètes porte quelquefois très loin, dans le présent et l'avenir, le déshonneur des princes et des conquérants. C'est pourquoi sous le couteau de l'escarpe, nous crierons : « A l'assassin ! » jusqu'à épuisement de soufiQe vital.

Or, en voici bien d'une autre ! J'ai écrit un petit poème en l'honneur d'un héros de quatorze ans dont vous connaissez l'hisloire : les Allemands font prisonniers un garde-voie qui leur demande à boire ; un enfant qui passe va chercher dans un cabaret une chope de bière, et quand il la présente au Français, l'un des soldats bavarois la brise d'un coup de crosse ; l'enfant s'éloigne en courant... et revient bientôt avec une autre chope de bière ; alors un capitaine prussien, irrité, veut contraindre l'enfant, qui se nomme, dit-on, Emile Desjardins, à

fusiller le Français. Le petit Emile, comme s'il acceptait l'ordre abominable, prend le fusil qu'on lui met entre les mains et... fusille le capitaine !

Un ami me reproche d'avoir fait du prisonnier français un soldat blessé et d'avoir transformé la chope de bière en verre d'eau. 11 n'y a, dans ma version, qu'une erreur, grave mais réparable. Nous l'avons tous commise, paraît-il, y compris le ministre qui a ouvert dans nos écoles une souscription en l'honneur du petit Desprès, — c'est-à-dire d'Emile Desjardins.

Mais le reste! Direz-vous qu'il importe aux Allemands de n'être pas accusés, dans ce cas particulier, d'avoir voulu contraindre l'enfant à fusiller un blessé? Quel souci de l'exactitude, ô bons Français, mes amis! Je dis, moi, que, même dans le cas où cette histoire n'eût pas été vraie, on aurait eu le droit de l'écrire! Un conte symbolique, une allégorie, ne sont pas des réalités, mais proclament des vérités; un conte destiné à flétrir les Allemands, pourrait être plus vrai qu'une histoire authentique, s'il ramassait dans un seul fait imaginaire toute l'ignominie d'un grand nombre de faits réels. Je suis persuadé que le diable n'existe pas tel qu'on le dépeint, non plus que les ogres, mais

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