MASQUES PLUS VRAIS QUE LES VISAGES
les dépeindre comme dans les contes, c'est faire entendre, même aux plus petits enfants, que la méchanceté, la perfidie, la cruauté, le crime, — en un mot que le mal pour le mal existe et qu'il faut s'en défier et se défendre.
Le mal est une abstraction. Des cornes^ c'est concret, cela se voit. Prêter au mal une forme de diable, ce n'est pas mentir... c'est faire comprendre aux naïfs qu'il existe des êtres à forme humaine qui sont des monstres.
Quand le génie populaire veut marquer à jamais ses admirations ou ses haines, il transforme un petit fait en légende. Il crée un symbole. Un symbole est une image irréelle qui rend plus sensible une vérité profonde. L'esprit populaire excelle dans ces créations. A côté des évangiles, il y a les évangiles apocryphes que la tradition orale nous a apportés et qui, plus peut-être que les formules du catéchisme, ont servi à propager dans le monde la morale chrétienne.
Une de ces traditions nous montre un pauvre pâtre, au berceau de Jésus, prêt à tirer de sa flûte rustique un chant naïf, en l'honneur du petit enfant divin, — lorsqu'on annonce le cortège des rois mages. Le berger, confus, intimidé, se retire dans un coin de l'étable légendaire,
— mais la mère de Celui qui vient proclamer sur la terre le droit des faibles, des humbles, des déshérités, la vierge Marie, avant d'accueillir l'hommage des rois, dit au pauvre berger : « Approchez-vous, brave homme; tous, ici, nous vous écoutons. » Le berger obéit; il oublie la présence des puissants de ce monde pour ne voir que l'invisible royauté des cœurs doux et bons; — et les rois eux-mêmes Técoutent, charmés. Que cela soit « arrivé » ou non, qu'importe ! Gela met en pleine lumière ce qui est arrivé réellement : le règne de l'idéal évangélique, bienveillance, charité, bonté.
Dans un autre ordre d'idées, rappelez-vous la légende de Guillaume Tell. Est-elle assez populaire, cette histoire qui n'est, dit-on, qu'un simple conte ! Gessler, représentant de l'Autriche dans le canton d'Uri, veut contraindre la libre Suisse à abdiquer ses fiertés devant l'orgueil de son empereur, Albert I". Ge que Gessler imagine pour humilier l'Helvétie est tout à fait digne des Allemands d'aujourd'hui : il fait planter en terre une longue perche au faîte de laquelle il a accroché son chapeau. Tous ceux qui passent devant la perche doivent la saluer. Guillaume Tell s'y refuse — et comme il est habile archer, Gessler, cruellement, lui
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dit : « On va placer sur la tête de ton jeune fils, une pomme que tu devras tenter d'abattre d'un coup d^ flèche. Allons, que ta main ne tremble pas ! Tu peux tuer ton enfant, et c'est ce risque-là qui sera ton châtiment! » Guillaume ne tremble pas ; il abat la pomme. — « Et si tu avais tué ton fils? » ricane Gessler. — « En ce cas, je t'aurais tué toi-même! » réplique hardiment Guillaume. Pour cette audacieuse réponse, il se voit chargé de chaînes et emmené sur une embarcation, mais une tempête providentielle bouleverse les eaux du lac. Guillaume Tell, délivré de ses entraves, s'enfuit et parvient à tuer Gessler, — tout comme, voici quelques mois à peine, le jeune Emile Desjardins ou Emile Després tua le barbare officier prussien.
Ah ! comme il sera grand ! et comme je l'envie, même anonyme, le poète qui inventera de toutes pièces une vivante histoire où seront mises en pleine lumière d'immortalité, la cruauté et la fourberie de l'atroce Allemagne ! Qu'on nous donne un conte propre à exciter, au cœur des petits enfants de France, le mépris et la haine du Teuton perfide, espion, calculateur, fusilleur d'enfants et de femmes. Plus le conte sera invraisemble à force d'horreur, mieux il représentera la vérité !
Mon ami Jean d'Auriol est entré hier, en coup de vent, dans mon cabinet de travail... Je ne vous ai peut-être pas assez dit que Jean d'Auriol est un lettré, d'ailleurs licencié en droit, n'ayant jamais plaidé comme avocat, et en même temps un rustique, ne reculant pas devant une expression « du gros grain » et salée; c'est un homme qui porte en lui, à mon avis, un joli bon sens populaire et l'intelligence sympathique des braves gens et des plus humbles.
Enfin, si je le fais intervenir volontiers, c'est que je trouve souvent plus de sel et de saveur dans sa façon de s'exprimer que dans la mienne.
— « Quel bon vent vous amène, lui ai-je dit hier, mon. vieux Jean d'Auriol? »
Il alluma sa pipe sans façon, s'assit dans un fauteuil de paille (il aime les sièges durs) et répliqua :
— Voilà. Savez-vous pourquoi Polichinelle a
deux bosses? ou plutôt comment est venue à l'esprit de ceux qui ont créé ce personnage de la comédie italienne, l'idée de lui prêter deux bosses, qu'il n'a, comme vous savez, jamais rendues.
— Allez, mon ami d'Auriol, je vous écoute.
— Pulcinella ou Polichinelle est Napolitain, spirituel, narquois, malicieux et voleur. Il avait, au début de sa carrière, un pantalon large, que débordait, à la taille, la chemise serrée et bouffante. Et les objets qu'il dérobait, il les mettait dans son sein, id est dans sa chemise, ce qui, peu à peu, lui constitua par devant une bosse permanente. Quand cette bosse de devant fut devenue partie intégrante de son personnage, on le gratifia d'une seconde bosse par derrière pour accuser son caractère de malin critique, car chacun sait que les bossus regagnent en vivacité d'esprit ce qu'ils ont perdu en beauté physique, par besoin ou de se défendre, ou de se donner des avantages compensatoires.
— Compensatoire, ô Jean d'Auriol, est douteux!...
— Fichez-moi la paix avec vos scrupules académiques, s'écria d'Auriol, en projetant au loin une énorme bouffée de sa pipe. D'ailleurs, vous me reprendrez sur d'autres vocables, car
eelui-là est français quoique aussi lourd qu'un mot allemand!
— Revenons à Polichinelle!...
— N'y revenons pas, au contraire, je passe sans transition à lord Byron. Pourquoi ce poète romantique était-il d'humeur sarcastique? Parce qu'il était pied-bot. Il eût voulu être Antinoiis ; il en avait laissé échapper l'occasion dans le ventre de sa mère. Gela l'avait mis en mélancolie d'abord et en fureur conséquemment.
— Conséquemment?... Hum!
— Oui, mon ami, sa 'fureur fut la conséquence de sa mélancolie, ou (si vous voulez un style noble), sa mélancolie engendra sa fureur. Elle engendra autre chose qui lui fut plus utile, à savoir le désir quotidien d'être aimé et admiré des femmes. Il fit donc, parce qu'il était pied-bot, beaucoup de malheureuses que séduisit son génie exaspéré par son infirmité; — et celte tare, quand il eut épuisé la coupe des plaisirs, le poussa à mourir en beauté, si bien qu'il alla finir sur les rivages de la Grèce, au moment 011 ce pays, si beau dans l'histoire, tenta de reconquérir son indépendance.
— Et alors?
— Et alors, on pourrait prouver par beaucoup d'autres exemples que les bossus et les
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pieds-buls, humiliés à tort par une infirmité qui, n'étant que regrettable, devrait être dédaignée par eux, — s'en préoccupent toujours, au contraire, et cherchent d'autant plus à dominer dans le monde, qu'ils ont moins apparence de triomphateurs. On ne sauraii imaginer, deviner, concevoir la quantité de coups de bâton qu'a valus au commissaire de police, à Guignol et à sa femme, la bosse de .Polichinelle ! Au fond, et toujours, quand Polichinelle cogne, c'est qu'il se venge. C.Q.F.D.
— C'est entendu. Après?
— Après? Connaissez- vous Mlle Z..., artiste dramatique?
— Je la connais. Talent de premier ordre.
— Elle a donné à Berlin des représentations théâtrales, et elle a été présentée au kaiser. Elle a vu sa main gauche. Demandez-lui-en des nouvelles.
— Tout le monde sait que son bras et sa main gauche sont atrophiés....
— Tout le monde le sait, mais peu de personnes les ont vus. C'est la vue qui en est suggestive. Cette main, il paraît qu'on ne peut la regarder sans un sentiment des plus pénibles. Toute petite, comme avortée, elle apparaît comme celle d'un autre^ d'un nain malade, tou-
jours appuyée qu'elle est sur la poignée de Tépée impériale. Elle fait avec la stature du prince, avec son allure de haute arrogance, avec sa moustache forcenée, et, enfin, avec son autre main, qui n'est pas difforme, un contraste effrayant et qui explique tout. Elle dit : « Je suis la tare héréditaire, le signe évident de la déchéance d'une race. » Elle dit : « Celui que je déshonore ainsi physiquement ne pense qu'à moi; il me hait et je suis part de lui-même! aussi, voyez, je ne quitte pas la poignée de sa redoutable épée ; c'est là qu'il me place toujours, d'instinct, comme une menace. Et là, je dis : Prenez garde, tous! Je suis débile jusqu'à l'impuissance, et, cependant, je suis toute puissante, par la volonté du souverain qui me commande, que j'humilie et que j'inspire! Regardez bien! il rougit de moi et il me surcharge de joyaux qui ne parviennent pas à me masquer, et qui plutôt me dénoncent. Imaginez donc, si vous le pouvez, un Jupiter Tonnant, boiteux comme un Yulcain. Impossible, n'est-ce pas ? Et pourtant, c'est bien cela ; cet empereur omnipotent ne peut rien demander, aucun geste noble et fort, à sa main gauche. C'est la droite seule qui agira, mais il faut qu'elle fasse oublier l'autre; il faut que ce Jupiter-là soit si tonnant
et si étonnant qu'on ne pense plus 'au vilain membre dont les fées Carabosse le dotèrent. Et c'est pourquoi il enrage, et sa rage est devenue redoutable. Il est pénible d'être un si grand prince et d'être estropié. Un pauvre bougre, d'esprit sain, s'accommode d'une infirmité pareille, l'accepte avec simplicité et énergie, mais ce mauvais bougre-là, malade, mégalomane, ah! mes enfants! il vous fera voir ce qu'on fait à cause de la main gauche, et ce qu'elle conseille à la main droite, car enfin il faut montrer ce qu'on est et ce qu'on vaut, lorsqu'on a Dieu pour copain et la certitude d'asservir un jour l'Europe. Alors, on devient quoi? le plus grand criminel de tous les siècles. Ah! mon ami! quel argument contre le pouvoir personnel ! Car enfin, en république, quand on veut changer de gouvernants on en change.... On en change rarement pour ne pas abuser de la liberté, mais tout de même, on en chanae, comme de chemise, à volonté. »
Et Jean d'Auriol ralluma sa pipe éteinte.
C'est un admirable petit être que tout le monde connaît, mais certainement sans se rendre compte de toutes ses qualités symboliques.
Je l'ai aimé dés mon enfance; il fut un compagnon de mes jeux. Adolescent, je le retrouvai dans le livre de Michelet, YOiseau, et dés lors je rêvai d'être son poète. Cette ambition n'ayant rien de démesuré, je peux dire que je crois l'avoir réalisée. J'ai consacré au rouge-gorge plusieurs petits poèmes qui sont aimés des écoliers, et qui leur ont appris que ce charmant oiseau, bien français, est à la fois un cœur vaillant et une âme tendre. Oui, je le connais très particulièrement; oui, nous sommes des amis (le toujours; il a quelquefois frappé à ma vitre, aux soirs d'automne noirs, menaçants, lorsqu'il pressentait une nuit-d'orage. Je sais qu'il comptesur la générosité de l'homme, sur l'hospitalité du plus pauvre bûcheron. Un rouge-gorge à qui j'ai donné asile, se sent chez lui très vite, car
je connais des moyens sûrs déplaire à ce petit Sylvain. Et, au bout d'une heure de libre captivité dans mon cabinet de travail, l'hôte mignon finit par venir picorer sur mon papier blanc les vivantes lettres noires, à mesure qu'elles naissent sous ma plume, assez pareilles à des moucherons ou à des fourmis ailées....
Je vous répète que c'est une admirable créature que le rouge-gorge. Son plastron rougeâtre, orangé, dit bien son caractère : c'est un être énergique et délicat, toujours prêt à se battre, — attaque et défense — et toujours prêt à se donner. Quel mystère! Pourquoi cet oiseau mignon est-il né duelliste? et pourquoi, en même temps, tout plein d'une tendresse vraiment « humaine »? A peine voit^il rougeoyer fleur ou fruit, sanglante arbouse ou rose pourpre, qu'il vole au combat! Croyant rencontrer un de ses congénères il s'élance, brûlant de se mesurer avec lui. Pourquoi? Au temps des amours, sous les yeux de la dame désirée, on comprendrait. Il ne ferait qu'imiter toutes les autres créatures, mais c'est en toute saison qu'il s'offre au combat. Pourquoi? goût de la solitude? fierté? désir de prendre à toute heure une conscience nouvelle de sa force ? Je ne sais. Le vaillant se précipite; il faut que l'un
des deux adversaires s'avoue vaincu, soit mis en fuite ; et ce fuyard tout à l'heure attaquera superbement un autre de ses congénères : « Voyons si, sur toi, j'aurai la victoire! »
Je n'approuve ni ne désapprouve en ceci le rouge-gorge ; ses raisons m'échappent, voilà tout, mais je suis sur qu'elles sont nobles, comme celles d'un don Quichotte.
Vous savez que c'est pour avoir voulu alléger les souffrances du Christ, détacher avec son bec une épine de la couronne affreuse au front du Crucifié, que le rouge-gorge est resté marqué d'une goutte du sang divin, comme d'une décoration sacrée. D'autres oiseaux ont essayé de lui dérober cette gloire, mais elle n'est qu'à lui ; et nul, désormais, ne la lui conteste.
Je ne sais pas ce que pensent les Allemande du rouge-gorge. L'Allemagne d'autrefois, la sentimentale en laquelle nous avons cru, devrait lui sourire, mais l'Allemagne de Nietzsche ne doit avoir que mépris pour l'oiseau sacré, dont l'idéal guerrier est comme nimbé de générosité et de tendresse.
Notre alliée l'Angleterre a très bien vu 1 ame du rouge-gorge et elle la vénère. En Angleterre, le rouge-gorge s'appelle Robin; il est célèbre pour avoir eu pitié de deux pauvres
enfants perdus dans les bois, qu'il recouvrit pieusement, après leur mort, de feuilles tombées, qu'avec son petit bec il arrangea doucement sur eux.
Rien de mieux observé. Le rouge-gorge, au fond des forêts les plus solitaires, dès qu'il aperçoit une créature humaine, court à elle. Ici encore je dirai : « Pourquoi? » A-t-il faim ? Quelquefois; et alors il accepte la miette tombée du rustique repas d'un chasseur ou d'un bûcheron, mais souvent il ne manifeste aucun désir de prendre part au festin ; il s'approche pourtant et vous regarde. Son œil, perle de jais, profond, est d'une douceur infinie. La petite tète se penche, se tourne et se détourne, car lorsqu'un de ses yeux vous a vu, l'autre, à son tour, veut vous voir. Si vos gestes sont calmes et s'accordent aux siens, il viendra jusqu'à vos pieds ou tout prés de votre main.... Qu'est-ce donc ? Que veut-il ? Oh ! presque rien : un instant, il veut être aimé de vous! Mystère ! Et c'est pour cet indélébile trait de son caractère que Robin est partout adoré des enfants.
Or, écoutez. Un de nos confrères journalistes, mobilisé, envoie du front des croquis de guerre à son journal. Et il conte ceci : un rouge-gorge est venu rendre visite à sa compa-
gnie, dans une tranchée. Pendant que crépitaient les fusillades, il est venu, parmi les soldats de France, regarder, s'informer, et faire ses petites mines de tendre appel. Et les soldats de France se sont appelés l'un l'autre : « Viens donc voir! qu'il est gentil!... C'est qu'il n'a pas peur ». Et tous oubliaient la bataille pour admirer cet inconcevable mystère d'amour : le rouge-gorge/ Leur tendresse française comprenait la tendresse humaine du petit être ailé au cœur saignant, aux yeux doux... Je trouve, moi, ce tableau incomparable, et d'une signification transcendante. Tous les soldats admiraient et aimaient si bien, qu'à la fin, n'y tenant plus, l'un d'eux se détacha « pour allei^ prévenir l'officier \ » Et il criait : « Mon capitaine, un rouge-gorge! »
Je voudrais bien savoir ce que, de cette très simple et véridique histoire, pense l'aigle idiot que Guillaume II porte sur son casque? Il n'en pense rien. D'autres genres d'oiseaux attirent son admiration. La mésange, par exemple, qui me paraît assez bien représenter l'âme allemande moderne. Cette fauvette de romance, au nom angélique et trompeur, a pour habitude de se percher, sournoisement, au-dessus d'un
oiseau, rossignol ou pinson, qui, la tête sous l'aile, dort avec confiance; et, brusquement d'un coup de son bec acéré, la perfide perce le crâne du kamarade et lui mange la cervelle....
— Allemagne/ Allemagne au-dessus de tout!
Quand j'ai pensé pour la première fois à faire de la mésange l'oiseau symbolique de l'Allemagne, je voyais dans cette idée une trouvaille. Ce que je savais de la mésange, je ne l'ai pas appris dans les livres; je l'ai étudié « sur nature ». J'ai possédé, dans mon adolescence, des oiseaux en cage; on m'offrit une mésange ; elle assassinait. A plusieurs reprises, je trouvai des morts, le crâne percé et sanglant, gisants au fond de la volière. Je soupçonnai la mésange, tout en me disant : « C'est impossible ! un oiseau d'aspect si pacifique, qui compose des lieds comme un petit Gœthe, qui est musicien comme Schumann, elle assassinerait! quand les abreuvoirs et les mangeoires sont si bien garnis autour d'elle ! c'est impossible ! » Je l'épiai. Je lavis dans l'exercice de ses hideuses fonctions de bourreau. Lorsqu'un des hôtes de la volière se trouvait perché sur l'un des barreaux inférieurs, elle allait prendre place juste au-dessus de lui, d'un air innocent;
et brusquement, d'un coup de son bec aigu, elle lui perçait le crâne et lui mangeait la cervelle. On a vu une seule mésange venir ainsi à bout de toute une volière.
La mésange est une manière de monstre, ('/est une race perverse. Pour des raisons que je dirai tout à l'heure, j'ai voulu avoir sur la mésange des renseignements ^complémentaires. Vvais-je lu ce qu'en pense Toussenel? peututre? En tout cas, je l'avais oublié-; j'ouvris donc V Esprit des bêtes, Ornithologie passionnelle, tome second.... Ah! mes amis! Quelle surprise et quelle âpre joie! L'ennemi y était dévoilé, son infamie proclamée, sa fourberie traînée au jour! Écoutez plutôt : « C'est le seul des oiseaux chanteurs », — ô Allemagne de Wagner! — « qui soit infecté du vice d'infanticide et de cannibalisme, le seul qui donne sur la charogne, le seul qui ait les pieds prenants, le seul qui thésaurise ! Ajoutez à cela qu'elle fait plus d'une ponte par an, malgré sa fécondité prodigieuse; qu'elle grimpe, qu'elle marche et qu'il. ne lui manque plus que de savoir plonger )> — ô Allemagne des sous-marins ! — « pour jouir de la faculté de locomotion omnimode. Dites-moi maintenant dans quelle catégorie de mangeurs vous classeriez une échenilleuse qui adore le
suif, le chènevis » — ô Allemagne du pain KK ! — « le mollusque, l'abeille, la semence de charme... et la cervelle de rouge-gorge! Assurément, conclut Toussenel, jamais espèce n'a mieux mérité que celle-ci le titre d'ambiguë ! »
Selon notre auteur, la mésange — ô Werther! ô Charlotte! — « est l'emblème de tous les essors subversifs qui peuvent dériver de l'égoïsme familial, affection légitime en son essence, mais atroce en ses subversions, qui sont, au premier rang : la peur de la misère, l'avarice, la rapacité, etc. »
Ainsi, au début, vous avez l'Allemagne sentimentale, celle qui s'attendrit sur le Roi des Aulnes et qui pleure adorablement sur les fiancées mortes. Dans le principe, cette Allemagne maternelle thésaurise vertueusement et s'adonne pour ses petits à l'honorable fabrication des andouilles et des confitures. Elle emplit ses greniers et ses coffres... mais, dit Toussenel, qui trésor a guerre a, et, en même temps que la mésange « est devenue riche, elle a été portée à considérer tous ses voisins... comme autant d'ennemis. Elle a été en proie à une inquiétude dévorante qui ne l'a laissée en repos ni le jour, ni la nuit. Les flâneurs les plus innocents et les plus pacifiques qui vivent au jour
le jour, ne songeant qu'à aimer, ont cessé d'être pour elle, comme par le passé, d'aimables compagnons de plaisir. La peur d'être dépouillée par eux du fruit de ses épargnes lui a fait découvrir dans leur troupe joyeuse une bande de brigands avides en quête de son magot. Puis elle a commencé par n'y plus voir que rouge et, dans sa rage aveugle, elle s'est ruée sur les espèces les plus inoffensives.... Alors, elle s'est mise à dépouiller les morts!... elle s'est enivrée de leur cervelle; et la soif du meurtre étant venue s'ajouter à l'autre, pour lui brûler le sang, elle s'est habituée au carnage, achevant tout ce qui souffrait, attaquant tout ce qui était faible, pénétrant dans le domicile de ses sœurs, pour massacrer leurs petits au berceau. »
Voilà. Et le pénétrant psychologue s'écrie : « Il n'y a parmi les oiseaux que ceux du diable : les Mésanges, les Corbeaux, les Pies voleuses ; et ceux du bon Dieu : les Rouges-gorges, les Hirondelles et les Bergeronnettes. Il y a aussi, dans le monde, des nations de proie, rapaces et avides, douées au plus haut degré du génie de l'industrie et du commerce anarchique ! elles ont semé bien des misères, versé bien du sang sur la face du globe; et leur cupidité sans frein
a largement motivé les anathèmes de l'Église et les imprécations des âmes charitables ! »
Voici maintenant, cher lecteur, les raisons qui m'ont fait rechercher ces renseignements sur la mésange. Mon article intitulé Le Rouge- Gorge a éveillé une émotion singulière. On m'a adressé de divers côtés un grand nombre de lettres qui parlent avec affection du vaillant petit oiseau symbolique. Même un homme d'État des plus considérables a pris la peine de m'écrirô pour être renseigné sur les origines de la légende. Et enfin, un artiste m'a annoncé son intention de conférer au Rouge-gorge une médaille symbolique qui sera certainement un des souvenirs les plus attendrissants de l'époque farouche que nous traversons (1). Or, cet artiste, séduit par les apparences trompeuses de la mésange et ne connaissant rien de son caractère et de ses mœurs, m'a avoué qu'il était prêt à lui donner, dans son œuvre, le rôle qui appartient au seul Rouge-gorge. Halte-là, j'ai dénoncé la traîtresse ! et j'en appelle à Toussenel.
Glorifions le Rouge-gorge. Toussenel le nomme un des consolateurs du pauvre. Le rouge-gorge, dit-il, est plus vaillant et plus
(1) M. Augis, joaillier à Lyon, a réalisé son gracieux
projet.
LA MÉSANGE. ixi
généreux que le faucon! La couleur orangée de sa poitrine est celle de l'enthousiasme qui pousse en avant les chercheurs de vérités nouvelles. Il est remblême du dévouement et de la charité sociale; il arrive le premier à la charge contre l'infâme (l'oiseau de nuit), et meurt le premier en l'atlaquant, parce qu'il « a le besoin de jeter bas toutes les tyrannies! » 11 se bat et meurt pour « la concorde et la liberté ». Enfin, c'est l'oiseau favori de la Lorraine ! Tous les héros de cette province « ont été élevés à l'école du Rouge-gorge. L'héroïsme implique, en même temps que le déploiement d'un courage surhumain, la grandeur du but collectif.... Jeanne d'Arc était du pays des Rouges-gorges ! . . . »
Le chant du rouge-gorge est une fine et délicieuse mélodie; son appel de guerre un cliquetis d'épées empruntées aux panoplies de la reine Mab.
La mésange siffle comme la vipère.
ILS " FAISAIENT LUMIÈRE " La mort du <( Gambetta »
J'ai eu l'honneur insigne de rendre aux marins du Bouvet j un solenneL hommage.
Le public de Toulon était rassemblé dans le grand théâtre municipal; les autorités civiles et militaires étaient présentes. La musique des équipages de la flotte avait pris place à l'orchestre. Sur la scène, seuls, des fusiliers marins, clairons et tambours.
Le poète, placé hors du cadre de la scène, n'était plus qu'une voix. Il lut un Hommage au Bouvet] et lorsque, par intervalles, il interrompait sa lecture, les clairons, appuyés par les tambours, faisaient entendre des sonneries en rapport direct avec le mouvement des strophes c'est-à-dire de l'escadre en route vers les Dardanelles. Au départ, ce fut le branle-bas du matin] plus tard, le salut aux couleurs] puis le branle-bas de combat] — enfin les honneurs funèbres^ lorsque le poète eut montré les femmes