‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 3 sur 55 · A LÉON DE S^-VALERY · texte numérisé non relu

A LÉON DE S^-VALERY

Et à vous, mon cher confrère, qui vîntes m'apporter votre amitié lorsqu'un accident stupide me laissa pour mort sur une grand' route; à vous qui vous êtes fait mon secrétaire laborieux et attentif; à vous aussi je dois un remercîment ému.

Je n oublierai jamais que la lecture de votre manuscrit : Hors la vie, a enchanté les heures lentes de ma convalescence; et f attends avec impatience l'heure où, la paix conclue, et les littérateurs étant rendus à leur art, ce manuscrit deviendra un beau livre applaudi.

Jean Aicard

La Garde [Var], 50 Juin 1916,

Je dis à Jean d'Auriol :

— La mêlée, elle est partout, excepté toutefois sur les champs de bataille, puisque nous ne voyons plus de ces batailles rangées où deux armées aux prises finissaient par entrer l'une dans l'autre et par lutter corps à corps. La guerre de tranchées est un éternel face à face d'expectative, l'attente de l'usure, avec des intermèdes de violences et des mêlées épisodiques, énormes d'horreur, mais sans ampleur. Et cependant, jamais pareil nombre de combattants ne se dressèrent à la fois les uns contre les autres, et c'est la mêlée quand même, cet inextricable enlacement de haines, de rancunes, d'attaques, de défenses, de révoltes, d'indignations, d'intérêts et d'idées. Et, à l'ar-

rière parmi les civils, ce sont des mêlées encore ; ici, celle des craintes, des désirs, des espérances, des doutes, des confiances et des méfiances ; ailleurs la mêlée heureuse des partis étonnés de s'oublier, de se confondre, au moins pour un instant, dans la volonté de n'être à eux tous qu'une nation triomphante. — Au milieu de- tout cela, mon cher d'Auriol, les poètes écrivent encore, chantent encore, avec, parfois, le sentiment de n'être pas inutiles, de donner une expression vivante à quelques idées qui sommeillent dans certains cœurs et que la magie du mot sait y réveiller ; mais parfois aussi ils doutent de l'efficacité de leur effort, et ils se disent : « J'ai cru prononcer des paroles gonflées de sens, mais que sont les paroles devant l'action ! » De la mêlée universelle sort une rumeur immense où nos voix se perdent. Les sons articulés qui sortent de nos lèvres et qui nous semblent former quelquefois d'utiles discours n'ont de sens que pour nous-mêmes. A peine lancés dans l'air ils ne sont plus que des sons confus, des clameurs vaines parmi tant d'autres, des cris perdus, des cris dans la mêlée.

Mon ami Jean d'Auriol me regarda de travers.

— Il n'y a pas de cris perdus, me dit-il gravement. Rappelez-vous la jolie phrase que voici. Elle est de je ne sais qui : « J'ai jeté une parole en l'air et j'ai lancé une flèche au hasard, et longtemps après, j'ai retrouvé dans le cœur d'un ami la parole jetée au vent, et j'ai retrouvé, plantée au cœur d'un chêne, la flèche tirée au hasard ! »

— Je me dis cela bien souvent, mais cela ne me rassure pas toujours sur les destinées des flèches et des paroles.

— Il est clair que, dans la mêlée dont vous me parlez, on ne saurait se faire entendre comme aux jours de paix et de silence ; mais, dans la mêlée, nous avons des voisins, des frères de soufî'rance qui nous coudoient et ceuxlà du moins nous entendent; et si notre cri est un cri d'espoir, il entre joyeusement en eux, et ils le répètent ; et leurs voisins à eux, les plus éloignés de nous, le recueillent à leur tour et à leur tour le propagent; et c'est ainsi que, d'onde en onde, le cri, qu'on croit perdu, court du premier qui l'a poussé jusqu'aux plus profonds lointains.... Et c'est même pour cela que l'expression d'un simple découragement individuel est une faute grave, car ce qui est exprimé est multiplié à r infini.

Je regardai avec étonnement mon Jean d'Auriol. Je l'aime bien et je l'estime beaucoup, mais une extrême gravité n'est pas dans son habitude et je restai un instant immobile à l'examiner.

— Je vois ce que vous pensez, me dit-il, vous me trouvez un peu trop philosophique ou lyrique, parce qu'à l'ordinaire je vous semble plutôt un peu fruste, de bon sens un peu vulgaire, et peut-être incapable de voir les choses par le dedans. Détrompez-vous. Je crois, en effet, qu'il vaut mieux, le plus souvent, ne pas creuser les sujets, mais j'entends mettre quelque profondeur dans mes propos en apparence les plus communs.

— Vous aurais-je blessé, mon ami Jean ?

— Vous savez bien que non, puisque vous accordez que je ne suis pas trop béte; mais en admettant que j'aie été de tout temps fermé aux idées générales et profondes , encore devriez-vous vous être aperçu de l'heureux changement intellectuel et moral qui s'est opéré chez un grand nombre d'entre nous, par l'influence des souffrances publiques, depuis le début des hostilités. Des pacifistes à outrance sont devenus des défensifs outranciers, c'est entendu ; mais ce n'est rien que cela. Je con-

nais de pauvres cerveaux d'ignorants qui se sont ouverts tout à coup aux plus hautes conceptions sociales, humaines, je dirai même transcendantes. Un paysan de mon village, qui n'avait jamais parlé qu'à son mulet et aux bêtes de sa porcherie, m'écrit : « Nous avons devant nous des brutes; ils ne savent pas ce que c'est que la France et la France c'est les braves gens qui veulent rester un peuple libre! » Bien entendu, l'orthographe n'y est pas, la phrase est moins cadencée, mais c'est le sens entier, à la forme près. J'ai reçu, ce matin, la visite d'un instituteur, venu du front, en congé. Je n'ai pas attaqué ce sujet intéressant delà transformation morale du citoyen français devenu soldat, il m'en a parlé le premier. « C'est, m'a-t-il « dit, une chose merveilleuse, inimaginable ! « Tous, et le plus ignare, savent là-bas, au front, a et même savent dire que l'Allemagne c'est la « bête féroce, la force laide, dégoûtante, mépri- « sable, et que la France c'est la force noble, « belle ; ils le disent comme ils peuvent, mais il « n'y a pas à s'y tromper : ils le savent et le pen- « sent, et pour cela ils sont prêts à mourir. »

Jean d'Auriol parlait et je sentais l'émotion me gagner. Il reprit :

— Ne croyez pas, ne croyez jamais inutiles les

cris dans la mêlée! T^n^z^ mon instituteur me disait ce matin : « Nous, les anciens, il nous est « arrivé d'avoir des minutes d'ennui, après de « si longs mois passés dans les tranchées où l'on « attend plus souvent qu'on ne se bat, eh bien! « lorsqu 'arrivent parmi nous les plus jeunes, « les Marie-Louise de 1915, leur entrain nous (( ferait honte si nous ne l'imitions pas, et leur « jeunesse héroïque passe en nous, les vieux. ...» Continuons, croyez-moi, à pousser sans fatigue nos cris dans la mêlée !

— Jean d'Auriol, dis-je pour cacher mon émotion, rallumez votre pipe et passez-moi du feu!

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