‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 4 sur 55 · DE JEAN D'AURIOL · texte numérisé non relu

DE JEAN D'AURIOL

Vous ne connaissez pas assez mon ami Jean d'Auriol. Il est célèbre dans mon département, le Var, pour l'indépendance de sa pensée, la franchise de ses discours, et le bon sens, qui me paraît sa qualité dominante. Avec un certain air de se moquer de tout, c'est bien l'homme qui attache le plus de prix aux vieilles qualités populaires françaises et il sait en parler avec le respect le plus parfait quand elles se présentent à lui, — mais c'est aussi le frondeur le plus déterminé qu'on puisse voir. Quand il a bien dit ce qu'il veut dire, et lorsqu'il sent qu'on n'a pas pour ses paroles et ses idées, ou ses sentiments, l'estime qu'il juge leur être due, il ajoute volontiers, d'un air détaché, ces mots, énigmatiques pour les étrangers : « Après tout, vous savez, moi je suis d'Auriol. »Et ces mots sont une allusion comique à une certaine aventure dont fut le héros son bisaïeul, avant

la grande époque révolutionnaire. Ce bisaïeul de Jean s'appelait Jean comme lui, et, comme lui, il était de la jolie bourgade d'Auriol, en Provence, voisine de cette autre aimable petite ville qui s'appelle Roquevaire. Ce Jean d'Auriol d'avant la Révolution était boulanger; et, se trouvant un dimanche, pour un achat de farines, à Roquevaire, il se rendit, avec toute la population roquevairoise, à l'église, pour y entendre un fameux prédicateur. Ce prédicateur, qu'on disait fameux, endormit tout son auditoire, y compris Jean d'Auriol qui, renversé sur sa chaise, fît entendre, à deux ou trois reprises, un ronflement indiscret. Voyant son public endormi, le prédicant irrité lança tout à coup son bonnet dans l'auditoire, et, frappant en même temps sur le rebord de sa chaire sonore un coup de poing retentissant, capable de réveiller les morts, il s'écria d'une voix tonitruante : « Gens de Roquevaire, Roquevairois, vous serez tous damnés! » A ce cri, à ce bruit, tout le monde se réveilla, et, comme tout le monde, notre ami Jean, qui répliqua en ouvrant l'œil et en étirant ses bras engourdis : « Oh! ioù , sioù d'Oourùou : m'en fouti! » c'est-à-dire : « Moi je suis d'Auriol... je m'en fiche. »

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