PREMIÈRE LETTRE OUVERTE
A M. FERDINAND BUISSON
Peu de temps avant cette guerre infernale, j'ai publié un essai sur la Morale à V Ecole. Il vous intéressa sans réserves, si bien que vous m'engageâtes vivement à devenir l'apôtre actif de mes idées sur le sujet en question ; vous m'offriez de constituer un comité qui eût organisé mes conférences; il semblait que j'eusse trouvé quelqu'une de ces formules maîtresses, qui imposent la conviction — et, ma foi, je ne reçus pas sans fierté des éloges que soutenaient tant de marques de votre sincérité prête à l'action.
Que disais-je donc, en cet essai qui fut d'ailleurs publié d'abord par le Temps, puis envoyé, sous forme de brochure, aux instituteurs de France?
Je disais que c'était folie ou absurdité de chercher, avec une vaine obstination, un fondement rationnel à la morale; que le mieux-être d'une société dépend de sa fidélité aux lois mo-
raies qu'elle se donne ; que la vie morale ne fait pas seulement meilleure l'existence, mais qu'elle fait la vie même; qu'il est aussi absurde de se refuser à accepter la vivifiante morale, prétendue sans fondement, qu'il le serait de se refuser à prendre de la nourriture tant que la philosophie rationnelle n'a pas trouvé les raisons de la vie physique \ Bref, les morales, pour la société, tirent leur valeur impérative de notre nécessité d'être. Pour vivre, il faut manger; et pour vivre en société, il faut êlre nourri de morale.
Le point principal de mon travail, et j'y revenais sous diverses formes, était celui-ci : il ne faut pas chercher le fondement rationnel de la morale ailleurs que dans la nécessité où nous nous trouvons d'avoir une morale si nous voulons vivre en -tant que société.
Toutes ces belles idées n'étaient, pour beaucoup, que viande creuse et vaines déclamations. Pendant que je recevais vos louanges, j'entendais crépiter autour de moi les objections ironiques.
Hélas! vous savez combien, ivres de l'orgueil de tout comprendre, de raisonner et. d'être libres, certains esprits s'affranchissent volontiers des idées simples. On éprouve tant de satisfaction à dresser son intelligence contre toutes les
autres, contre celle des vivants et contre celle des morts! Il y a eu des maîtres contradictoires pour tout dire. On leur tient tête à tous, et l'on se sent plus grand que tous. Ni dieu, ni maître. Et, cette devise ayant été pensée et adoptée, on tâche, en maître et en dieu, d'imposer aux ignorants la vérité négative qu'on possède! Voilà le péril qui nous menaçait à l'intérieur; le néant faisait des prosélytes; Nietzsche ricanait làbas; et Sa Majesté Guillaume, qui trouvait ce philosophe bon pour l'Allemagne, nous dénonçait comme anti-moraux, anarchistes et décadents, sans ignorer que nos erreurs venaient de ce que nous raisonnions à l'allemande! L'honneur? où est le fondement de l'honneur? le dévouement? duperie! le respect du mystère? // 71 y a pas de mystère {sic). Bref, nous étions atteints par la kultur.
Trois lignes supprimées par La Censure.
Sur tous les terrains, on rencontrait la négation sans profondeur du Méphisto de Goethe. Je me rappelle avoir lu à un comédien une pièce de théâtre où se trouvait cette réplique d'un gentilhomme à sa femme : u Vous êtes vraiment une âme exquise ». — « Otez cela! s'écria
mon auditeur, ce mot âme n'est plus tolérable dans le langage français moderne; vous mettrez : nature ».
Théâtre ou roman (c'étaient là des signes) étaient blagués à souhait quand ils montraient et affirmaient la beauté du sacrifice. « Le sacrifice, ça n'existe pas! soyez donc réaliste ». Et toujours le refrain : « Où est le fondement de telle ou telle idée que vous trouvez morale?... Je veux vivre ma vie, développer mou moi, j'ai droit au bonheur; le sacrifice, métier de dupe!... ce qui m'importe à moi, c'est moi-même!... » Vous savez bien que cette antienne retentissait à toute heure autour de nous.
La guerre éclata; et, avant le miracle de la victoire de la Marne, il y eut le miracle de Y union sacrée.
Du soir au lendemain ce qui était désuni fut uni; mais ce n'est pas tout; on aurait pu s'unir de fait pour la défense sans s'unir... d'âme (oh! pardon!) Nullement; on se retrouva unanimes pour affirmer l'existence et la beauté de tout ce qu'on niait la veille. Pas de citoyen qui ne fût un convaincu, un enthousiaste et un héros. « Je meurs pour toi; tu meurs pour moi; nous mourons avec joie les uns pour les autres. » Corneille triomphe! et c'est un spectacle ex-
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traordinaire, aussi sublime qu'inattendu, dont il faut tirer, de différentes manières, tout le profit moral possible.
Et je dis : d'où vient que ces vertus transcendantes, niées ou raillées la veille, sont devenues soudainement les maîtresses, les reines de l'beure, celles en qui l'on croit, celles qu'on admire; ... bien plus, — et ceci est décisif — celles qu on pratique?
C'est qu'elles sont apparues comme le salut, le seul moyen d'assurer la vie de tous, la résistance et la victoire. Ah! certes, on n'en a plus cherché le fondement! on n'en a plus raisonné ! on a couru à la conclusion : « Ces vertus, il nous les faut pour vivre : donc elles sont des vertus; elles sont ou elles seront; il faut qu'elles soient. Rien n'est plus sacré. » Et les rationalistes ne se sont pas fait faute de répéter ce mot mystérieux : sacré. Et tout fut dit. La France avait, d'un coup, retrouvé l'unité et la foi morales, par subite révélation.
Eh bien, de quel autre fondement rationnel a-t-elle besoin, la morale? Si celui-là ne suffisait pas, c'est que les admirateurs de nos héros ne seraient que des simulateurs intéressés, excitant, par l'éloge menteur, les dévouements dont ils bénéficient? Soit. Ma;is ceux qui meurent
par centaines de mille pour nous, pour l'avenir, pour la beauté française, — nierez-vous qu'ils ont à jamais montré à leurs enfants, à nos écoliers, le fondement tant cherché de la morale essentielle?
Que si, après la guerre, la France partielle, celle qui, avant, se montrait légère assez pour paraître corrompue et faire croire à la corruption du pays tout entier, — si cette Prance sceptique, gouailleuse, jouisseuse, reprenait ses errements, et se reprenait, comme jadis, à nier les vertus dont elle profite à cette heure ; si par là, elle révélait qu'elle n'a montré que par politique de l'admiration pour nos héros, afin de les susciter parce qu'elle en avait besoin, — soyez sûr qu'une vague populaire d'indignation légitime se soulèverait des profondeurs; que la révolte des âmes arriverait à être une révolution de fait, et que nos erreurs revivantes d'avant la guerre seraient balayées par un vent salubre.
Cela est d'autant plus probable que les moins éclairés de ceux qui combattent ont aujourd'hui pris, comme par miracle (d'innombrables lettres le prouvent) une intelligence nouvelle, une nouvelle conscience. La nécessité des vertus qu'ils pratiquent, au prix de tant de souffrances,
leur est définitivement apparue. Après avoir défendu la France contre l'étranger, ils sont prêts à la protéger, — si besoin est, — contre elle-même!
Quelque chose me dit qu'on a jadis nommé révélation la simple affirmation par les faits et le bon sens, d'une vérité morale essentielle.