DEUXIEME LETTRE OUVERTE
A M. FERDINAND BUISSON
J'ai montré que l'unité morale française s'est brusquement reconstituée, dans les faits et dans les conclusions que les esprits tirent des faits. Si elle ne s'était affirmée, à l'heure où l'intensité du péril l'a imposée, que pour disparaître avec les dangers qui en ont fait voir la nécessité, ce serait donc que la nation légère ne profiterait d'aucune expérience, abdiquerait la maîtrise d'elle-même et se résignerait à tenir la conduite de l'enfant sans réflexion, qui court à clochepied sur le parapet d'un pont d'où il est déjà tombé une fois dans la rivière.
Je dis que la nation a reconnu la nécessité sans appel (où elle se trouve, à peine de mort) de reconstituer son unité morale ; qu'elle y est parvenue au moment psychologique et qu'il s'agit aujourd'hui de maintenir cette unité, de la fixer, d'en faire l'armature inébranlable du corps social.
Tout le monde se rend compte de cette obli-
gation où nous sommes, vis-à-vis de nousmêmes, d'être, dans l'avenir, sans défaillance, ce que nous fûmes et sommes encore à l'heure héroïque.
J'entends bien que l'héroïsme n'est pas et ne peut être un état permanent de Tindividu, mais la morale n'est pas cela non plus. Elle est la foi irréductible dans les principes qui font l'honnête homme courant — et le disposent par avance à savoir se conduire en héros, le jour où il faudra que l'honnêteté, s'élevant à la hauteur des circonstances les plus redoutables, monte jusqu'à être l'oubli de soi pour le bien de toute la race; héroïsme national où l'on ne doit voir que le prolongement de l'amour des parents assurant la protection des jeunes.
Plaçons-nous dans le proche avenir. La guerre est finie, l'ouragan est passé. Les grandes eaux reprennent un ni veaupaisible. Les surexcitations des écrits et l'élan de résistance des âmes sont tombes avec la violence des bouleversements. Durant la tempête, on pensait en conséquence des impressions nouvelles qu'elle soulevait; allons-nous nous retrouver les gens de la veille, avec une reprise des mêmes errements, des mêmes mollesses, des mêmes philosophismes?
C'est ce qu'il ne faut pas. Et que devons-nous
312 DES CRIS DAxNS LA MÊLÉE.
combattre d'abord? Les façons de raisonner qui conduisaient à des conclusions contraires à ce que l'expérience a, depuis hier, dénoncé comme nocif. Je ne vois pas ce que le rationalisme peut opposer à raffîrmation qui s'écrit ici. Le siècle s'est réclamé de Veorpérimentalisme. Tant pis ou plutôt tant mieux pour lui s'il aboutissait hier au sot réalisme, et si la plus récente et la plus formidable des expériences établit aujourd'hui la nécessité, la légitimité, le triomphe de l'idéalisme. Il faut un idéal, il faut une morale, il faut qu'ils deviennent des principes toujours présents, toujours visibles, toujours directeurs. Ennemi de la France et du monde, ennemi des vivants et des morts, tout ce qui trouble les principes moraux, tout ce qui ose en chercher le fondement ailleurs que dans une nécessité prouvée parune telle expérience ! J'ai toujours trouvé admirable cette obstination des raisonneurs, servants d'une raison qui se heurte à la déraison, ces raisonneurs théoriques qui cherchent la raison d'être de ce qui est, de ce qui ne consent pas à nous donner de raisons! Combien m'apparaissent-ils illogiques! Rationahstes, positivistes, réalistes, ils cherchent, en quintessenciant des abstractions, le fondement abstrait de lois évidemment nécessaires! Cette néces-
ité évidente, comme concrète, est d'ordre positif,— et ils demandent autre chose!... Quoi, en somme? Tout simplement la valeur métaphysique des lois morales, — recherche diamétralement contraire à la qualité de leur philosopliisme^ qui, logiquement, ne devrait tenir compte que des faits. Au fond, ils ne se rappellent pas que la nécessité des lois morales est un des phénomènes de la vie expérimentale, tandis que le fondement initial de ces lois demeure perdu aux régions de l'inconnaissable ; ils ne voient pas que chercher à prouver l'existence de Dieu, ou rechercher la valeur absolue, purement spirituelle mais impérative, de la morale, c'est même chose, et raisonnablement interdite aux positivistes. Pourquoi donc s'embarrassent-ils de vouloir démontrer comme existant ce qu'ils ont ou nié une fois pour toutes, ou négligé comme placé hors de leur portée? Il faut considérer la recherche du fondement de la morale comme une intrusion illogique du rationalisme dans les régions métaphysiques. Laissons la métaphysique au spiritualisme pur. Nous arriverons à un pur spiritualisme par les voies que nous désigne l'expérience.
Donc, nous savons que la morale est nécessaire; nous en connaissons les lois essentielles.
universelles, et celles plus particulièrement chères à notre race. Elles sont les mêmes pour les hommes de nos différentes religions et de nos différentes « pensées ». Qu'ils se réunissent tous, en bataillon sacré, sur le terrain commun Les régies de la morale commune, il ne nous restera dés lors qu'à les proclamer tous ensemble, à les exalter, à les enseigner (oui, les mêmes!) dans nos écoles différentes, aussi bien laïques que religieuses. Avons-nous, qui que nous soyons, une autre façon que nos adversaires politiques de nourrir nos enfants? Ne mangeonsnous pas, les uns et les autres, le même froment?
Reconnaître que, pour une nation, la morale doit être une, et en imposer partout le même enseignement, voilà toute la solution du problème.
« Sauvons la morale! le trésor des .siècles! l'âme des civilisations! » Ce fut le cri qu'Alfred de Vigny, le poète transcendant et visionnaire, attribue à Julien l'Apostat, fondateur d'écoles.