L'ANARCHISTE
Mon ami Jean d'Auriol, un vieux, comme moi, lui si jovial en temps ordinaire, et passé maître en galégeade, est devenu, depuis le premier jour de la guerre, non pas un triste, certes, mais un grave, et il n'a plus toléré qu'on se permît, en sa présence, la moindre plaisanterie.
— Nos enfants souffrent et meurent, répète-t-il à tout propos. Jamais le soleil ne vit à la fois dans le monde tant de souffrance imméritées. En présence de la barbarie allemande, personne n'a plus le droit de rire.
Or, il a, l'autre jour, donné chez lui, tout un après-midi, l'hospitalité à un nombreux groupe de blessés. Sur la terrasse de sa bastide, en face de la mer, il leur servit, à l'heure du goûter, quelques friandises, des fruits, des gâteaux, d'excellent vin de sa vigne, puis on causa, et
les poilus, mis en verve, mais orientés, par le maître du logis, vers les pensées les plus sérieuses, celles qu'inspire la guerre, racontèrent, chacun à leur tour, quelque terrible scène de massacre, d'incendie, de viol et de pillage. Jean d'Auriol répéta sa phrase favorite :
— c( Vous voyez bien que personne n'a le droit de rire en ce moment... »; mais ayant réfléchi qu'il ne fallait pas contrister ses hôtes, le brave homme ajouta, cette fois vivement : « Personne n'a le droit de rire..., sauf vous autres, bien entendu, sauf ceux qui sont en train de se battre, ou qui, comme vous, se sont battus en héros. » Cette phrase amena un sourire sur les visages pâlis. Une béquille s'agita allègrement.
L'œil d'un soldat — dont l'autre œil disparaissait sous un épais bandeau blanc — lança un éclair narquois. Un sergent — qui portait en écharpe son bras droit, une main à jamais morte — se mit à rire bruyamment. Jean d'Auriol sentit que son habituelle tristesse n'était plus de mise :
— Oui, oui, vous riez, fît-il, je sais ce que c'est; c'est le rire de guerre qui a inspiré à M. Lavedan une page charmante et superbe. Oui, c'est vrai, la gaieté française est un des
caractères du courage français ; elle le soutient et peut-être le crée; elle en fait partie intégrante.... Au fait, pourquoi avez-vous ri, mon ami ? Car ce rire répondait évidemment à une pensée intérieure. Allez-y, mon gaillard, ajoutat-il, nous sommes entre hommes!
— C'est un rigolo, le sergent! fit une voix. Et toutes les figures s'épanouirent.
Le sergent (un avocat, dans le civil) conta ceci :
— « Il y avait, dans mon village, un anarchiste, pas très grand de taille, très large d'épaules, rondelet, velu et qu'on avait surnommé Boulot. Boulot était manœuvre et n'avait jamais pu s'élever à la dignité de maçon. Il était illettré, mais, au besoin, en épelant tout bas une ligne de journal, il parvenait à la comprendre. Dans le pays, où il était arrivé en chemineau, un beau soir, on ne savait d'où, il était renommé pour sa force physique. Cette espèce de petit ours portait seul sur son épaule des moellons que les hercules de foire n'auraient pas soulevés — et il eût aisément ployé et cassé entre ses doigts une pièce d'or de dix francs; mais, lorsque, les jours de paie, il en tenait une, Boulot lui réservait d'autres destinées. Naturellement, Boulot était antimilitariste. A ses yeux, les sol-
dats étaient tous des brutes, avec ou sans galons. « La guerre? il n'y a qu'à refuser de la faire, et il n'y en aura plus. » — « Mais si ton ennemi te la fait quand toi tu n'en veux pas? » — « Ne comprends-tu pas, bougre d'idiot, hurlait Boulot, qu'il y a qu'à refuser de la faire... des deux côtés!... c'est bien simple! »
« Tel était Boulot. Pour l'achever de peindre, disons qu'il avait un travers amusant. Cet ours avait toujours refusé de dire son âge. En cela, mais en cela seulement, il ressemblait à une jolie femme. Et c'était vouloir le faire enrager et s'attirer une méchante riposte, que de lui dire : « Quel âge as-tu, Boulot? » A cette question, il vous regardait d'un air furieux, et généralement (car il ne variait guère ses invectives), on l'entendait grogner, comme le capitaine moco, arraisonné en mer par un Hollandais : « Ta maire a fa un pouarc! »
« Et voilà, monsieur Jean d'Auriol, le souvenir qui m'a fait rire. Un jour, on lisait le journal à Boulot; on dénonçait les infamies allemandes; on disait les reîtres esclaves chargeant en masses profondes; les officiers mettant, devant leurs hommes armés, — non plus des ennemis, non plus des Français ou des Belges, mais plusieurs rangs épais de soldats
allemands — qui sait, des punis peut-être ou des Alsaciens, misérables créatures destinées à faire de leurs cadavres amoncelés une muraille derrière laquelle, pour tirer, s'abriteraient leurs compatriotes. On décrivait ces premiers rangs de Teutons sans armes qui marchaient vers nous, Français, en se voilant les yeux de leurs bras repliés, pour ne pas voir leur destinée !
— Il y a ça sur le journal ? interrogea Boulot, tout rouge.
— Oui, il y a ça! et aussi qu'on a trouvé des artilleurs allemands enchaînés, par le cou, à leurs pièces, avec des chaînes à cadenas. Les malheureux, traités en forçats par leurs chefs, se tordent comme étranglés par des serpents de fer, quand ils voient venir contre eux les baïonnettes ennemies !
c( Il y a ça? » criait Boulot. Il se saisit du journal et s'assura lentement de la fidélité du lecteur. Gela fait, il releva la tète. Maintenant il était tout pâle :
— La France, elle a raison! dit-il simplement. Ah! c'est comme ça qu'ils se traitent entre eux? Ces Allemands sont des salops. Je vais m'engager.
— Quel âge as-tu donc. Boulot? »
Il se retourna, placide :
— Il y a cinquante-neuf ans que je suis dans cette salope de vie, dit-il, mais je n'avais pas encore entendu parler d'abominations pareilles. Je vais m'engager; faites-en autant.
Et il y alla.
C'est une coutume invétérée chez nous, celle qui, pour la Noël, réunit autour du repas traditionnel tous les membres d'une même famille. Les querelles, les haines même, font trêve le plus souvent. De très loin accourent les fils se rassembler autour des pères. Beaucoup n'obéissent plus à une pensée religieuse, mais seulement à une habitude ancestrale qu'ils ont trouvée douce et qu'ils perpétuent parce qu'elle leur donne des joies, celles du retour au pays natal, dans la maison antique où ils ont joué tout petits. Noël, c'est l'attendrissement du monde devant la naissance, devant la faiblesse et la grâce de l'enfance, devant la Maternité qui renouvelle sans fin l'espérance humaine.
Noël, c'est année nouvelle, espoir nouveau, l'attente charmée, la foi dans un inconnu de douceur qui s'avance à travers les cruautés de l'hiver. Bientôt, si peu que ce soit, les jours vont croître ; la lumière est promise, elle viendra; les matins seront glorieux et les nuits plus douces : Noël !
Je me rappelle toujours avec émotion nos crèches d'enfant, construites dans une cheminée abandonnée, aménagée comme un théâtre. Les petits personnages de terre, coloriés, aux costumes pittoresques, sont tous en marche vers l'Étable de la Nativité. Les mages, les rois y vont aussi, mais il leur faut à ceux-là une Étoile pour guide. J'aime bien les pauvres gens, bergers, âniers, paysans, menuisiers, forgerons, en habits de travail, qui, eux, se sont mis en marche sans autre guide que leur beau désir; ils devinent le chemin; leur étoile est dans leur cœur; ils n'ont pas besoin d'un flambeau de miracle pour éclairer leur route, ils savent où ils vont et qu'ils seront aimés parce qu'ils aiment.
La Noël de 1914 restera dans la mémoire humaine comme une des plus étonnantes fêtes du cœur et des plus miraculeuses.
Songez donc ! Nous avons devant nous cette Allemagne monstrueuse, difficilement explicable à nos clairs cerveaux de Latins, et qui, soidisant chrétienne, offense toutes les pitiés, toutes les bontés, toutes les charités évangéliques. Pays luthérien, dont le chef, au besoin, invoque gravement la vierge Marie, qui n'a pourtant rien à voir dans aucune de ses pen-
sées. Ce kaiser rappelle un Hérode massacreur d'enfants ou un Néron incendiaire qui allume, en guise de torches, des hommes vivants, enduits de poix.... Voyez ce qu'il fait de son propre peuple!
Ce prince de rapine et de meurtre se réclame pourtant du Christ! Il est vrai qu'il a des rapports plus étroits avec Dieu le Père. Nous avons lu dans un journal allemand cette phrase stupéfiante : « Dieu le père est particulièrement réservé à Sa Majesté l'Empereur! » — Il paraît qu'ils sont au mieux. Gela est très regrettable, car cela ne fait l'éloge ni de l'un ni de l'autre. Il faut s'en consoler en se persuadant qu'il s'agit d'un Sabaoth démodé, d'un dieu hors d'usage, celui-là même que Jésus vint terrasser pour mettre à sa place le Dieu paternel et souriant qu'il nommait son Père, et dont l'avènement réjouit la terre : Noël !
Donc, nous avons devant nous cette Allemagne et cet empereur, une race barbare, prolifique, innombrable, qui cherche vainement à masquer ses criminelles intentions, et qui, débordant son territoire devenu trop étroit, ne veut que s'emparer du territoire et de tous les biens de ses voisins.
Toute la nation française, aidée de ses alliés,
s'est portée au-devant de l'invasion des barbares. Nous sommes parvenus à les repousser vers nos frontières que nous n'avons pas encore reconquises; et, blottis dans nos tranchées, en face des leurs, nous attendons dans la douleur, — bien que sûrs du lendemain, — la délivrance. Voilà dans quelles conditions nous trouve la Noël de 1914.
C'est-à-dire que la question de vie ou de mort se pose entre un peuple, chrétien de nom, mais en réalité aussi dur, plus dur que l'antique force païenne contre laquelle venait lutter l'Évangile, esprit de paix, de tendresse humaine, de charité, générateur de l'altruisme philosophique.
C'est-à-dire que deux mille ans après la naissance de la pensée de douceur, du sentiment de bonté, tout nouveaux au temps d'Hérode, et qui, passant lentement du domaine religieux dans le domaine philosophique, semblaient hier à la veille de conquérir tous les cœurs, deux mille ans après le premier Noël tout est remis en question. Qui donc vaincra, de la Force brutale, de l'Appétit armé, du Soldat sans pitié, — ou de la tendresse, de la bonté, de la paix promise au monde ? d'Hérode ou des Innocents ? de Néron ou de Marc-Aurèle et de Jésus ?
En sorte qu'aux yeux du philosophe, cette Noël 1914 a toute la beauté de la première des Noëls.
Eh bien! n'en doutez pas, Sabaoth, vieux Dieu réservé à l'usage exclusif de Sa Majesté Guillaume II — Sabaoth et Guillaume luimême seront ensemble vaincus et dépossédés, parce que la puissance de l'évolution humaine le veut ainsi — et que cette puissance est une force aussi indéfinissable mais aussi inéluctable, aussi impérieuse que la « volonté de l'espèce » chère à Schopenhauer.
Dans les tranchées françaises — un beau dessin de Neumont apportera à nos chers soldats la plus consolante des visions : les enfants, cette année, enverront a,ux pères les cadeaux qui, d'ordinaire, leur étaient donnés par les pères. Et ces cadeaux seront distribués par les soins de l'intendance militaire, et il arrivera ceci d'extraordinaire que, par la permission officielle d'un gouvernement, un compliment en vers, lettre des enfants de la France, sera lu aux soldats sur le front! Voilà les grâces du cœur français, en opposition saisissante avec les sauvageries prussiennes. On ne trouvera pas, dans l'histoire du monde, une autre vision pareille : les enfants d'une nation venant, en pleine ba-
taille, parler — aux deux millions d'hommes armés qui combattent pour eux — des douceurs du foyer et de la nécessité de sauver les dieux lares.
Vous sentez bien avec moi, n'est-ce pas, qu'elle est merveilleuse, cette Noël?
Voici, .tenez, une lettre d'enfant que je viens de recevoir. Ne vous semble-t-clle pas adorarable ? On souffre d'un doute sur le retour du cher combattant, mais on ne doute pas de la victoire finale. Écoutez :
« Houilles, le 11 décembre 1914.
(( Monsieur,
« J'ai lu votre appel aux « Enfants de France » ; mon papa est mobilisé, nous pensons bien à lui, mais dans ses lettres, il nous dit de prier aussi pour ceux qui se battent, et comme nous voulons être obéissants, nous pensons à tous. Maman touche pour chacun de nous, car nous sommes trois, une allocation. C'est pourquoi nous vous envoyons chacun dix sous pour que nos soldats aient leur petit Noël, et, ce jour-là, nous ferons une plus grande prière. N'est-ce pas. Monsieur, que le bon Dieu voudra que nous
soyons vainqueurs, et peut-être aussi que notre papa nous revienne?
« Vous voulez bien que je vous embrasse? Ce sera pour tous les soldats de la part de Jean, Paulette et Simone. »
En réponse à cette lettre, du fond des tranchées françaises, un grand cri s'élève : « Noël! Noël! Oui, nous vaincrons, chers petits enfants ! Nous vaincrons pour ne pas vous livrer aux païens. Nous vaincrons pour que vous soyez aimés. Nous vaincrons parce que la France a promis au monde la douce fraternité. Nous vaincrons parce que la victoire des barbares, qui empruntent à la science ses engins de destruction et dont la dialectique n'est que vil mensonge, serait la ruine de ce qui ne peut pas périr! Contre l'Antéchiist, le petit Noël est debout. Noël! Noël! »
— Je vous ai dit, l'autre jour, avoir reçu une lettre à laquelle manquait l'adresse de l'expéditeur, en sorte que je n'ai pu y répondre directement. Mon propos, répété par vous dans le journal La France, m'a valu plus d'une lettre intéressante, et à celles-là je désire répondre par votre intermédiaire. On me demande quelques éclaircissements sur les Écoles de Mutilés. Je vous les apporte.
— Je vous écoute, mon cher d'Auriol.
— D'abord,, le siège de V Association qui s'occupe des Mutilés, se trouve à Paris, 63, avenue des Champs-Elysées. C'est là qu'on doit écrire si l'on a besoin de renseignements complémentaires. Le premier de mes correspondants croyait que, dans ces écoles, on recommençait l'instruction générale des mutilés. « Je ne sais, (( disait-il, ni bien lire ni bien écrire et je suis « trop vieux pour apprendre, et j'ai peur d'avoir <( à m'enfermer dans une école comme un ence fant!... » Il ne s'agit pas de cela. Ce sont des
écoles où l'on donne aux mutilés des leçons spéciales^ afin qu'ils puissent, quelle que soit la mutilation qu'ils ont subie, employer encore leur force, leur adresse, et continuer à exercer, le mieux possible, le métier qui est le leur, qui fut leur gagne-pain jusqu'au moment de la guerre.
« Il y a, par exemple, à Reuilly, aux portes mêmes de Paris, une maison pour les aveugles. La villa de Reuilly est une annexe des Quinze- Vingts , avec des jardins magnifiques. Dans ces jardins, on a savamment disposé des grillages en bordure des allées. A l'aide de leur bâton, les aveugles apprennent à se diriger, en se guidant sur les sinuosités des clôtures.
« Et là le vannier, par exemple, retrouve son travail habituel. Il n'a pas à l'apprendre. Ce qu'il apprend, c'est à V exercer malgré son infirmité nouvelle; il apprend u à se passer de ses yeux », à voir par le contact. Les aveugles apprennent aussi à lire, mais à lire l'écriture spéciale imprimée pour eux, en relief, méthode Braille. Les uns rempaillent des chaises. D'autres font du filet, de la dentelle, du macramé^ — vous savez bien ? — le macramé est le filet artistique, cette guipure de ficelle, à franges, dont on recouvre, pour les préserver
des mouches, les chevaux. On en fait aussi, finement, des parures de femme. En retrouvant leur besogne accoutumée, en se rendant compte de la réelle possibilité de la reprendre utilement, de gagner encore leur vie par le travail, les aveugles se sentent revivre. L'espoir légitime entre dans leur cœur. Leurs yeux se sont éteints, mais il se fait en eux une faculté singulièrement aiguë de coordonner un monde nouveau de sensations qui leur rend intelligible, autrement que par le passé, le monde visible. Cette rénovation de leur être, cette adaptation à leur nouvel état, qui se ferait lentement s'ils étaient livrés à eux-mêmes, se fait assez rapidement quand ils reçoivent, tout préparés, les enseignements de l'expérience. C'est là une œuvre magnifique! Ainsi l'aveugle même ne doit pas désespérer; il verra d'autres lumières que celles du jour ou des lampes familiales. Les rehefs des choses lui parleront. Les inflexions des voix éveilleront en lui des perceptions plus étendues. Et, par-dessus tout, il se sentira aimé. Notre ami M. Herriot, maire de Lyon, a écrit là-dessus une admirable page.... « Et, pour les mutilés, il en ira de même que pour les aveugles; je veux dire que des moyens leur seront fournis (auxquels ils ne son-
géraient pas s'ils étaient seuls) de s'aider euxmêmes et de revivre normalement. On leur facilite ou la reprise de leur métier, ou bien l'apprentissage d'une profession compatible avec leur infirmité.
« Le but essentiel de Vœuvre est donc la RÉÉDUCATION PROFESSIONNELLE.
« Des ateliers ont été organisés par les soins de l'Œuvre. Le mutilé y peut apprendre à rester ou à devenir cordonnier, tailleur, ferblantier, menuisier, mécanicien. Les hommes qui ont déjà une certaine instruction peuvent suivre des cours de comptabilité ou de sténographie, de dactylographie, et d'autres encore.
« Pendant toute la durée de la rééducation, les mutilés reçoivent sur les fonds de l'œuvre une allocation journalière de 3 fr. 50; cette allocation ne les prive en aucune façon de celle qui leur est versée par l'État et qui s'élève actuellement à 1 fr. 70 par jour.
« Les hommes qui se trouvent à Paris sans famille sont logés, nourris et blanchis dans un établissement situé quai de la Râpée, n° 28. Ils sont mis à même de suivre leurs cours de rééducation ; mais, naturellement, ceux-là, étant
défrayés de tout, ne touchent pas l'allocation de 3 fr. 50.... C'est justice.
(( Si, dans l'entourage du mutilé, se trouve une personne désireuse de lui venir en aide personnellement pour l'obtention d'un appareil perfectionné, elle peut s'adresser directement à l'CEuvre pour lui faire connaître son intention, et l'CEuvre se fera un devoir de lui rembourser la moitié du prix qu'aura coûté l'appareil, à concurrence toutefois d'un maximum de 200 francs.
— Voilà, conclut Jean d'Auriol, les renseignements que je me suis procurés.
— Fort bien, mon ami Jean, mais, comme j'ai reçu de mon côté une lettre me priant de donner sur les Écoles des mutilés des renseignements définitifs, je m'inquiète de ne pas vous entendre parler des agriculteurs ?. . .
— C'est, dit Jean d'Auriol, que je gardais cette question-là pour la fin. Oui, il existe, pour la rééducation des mutilés^ une école d'agriculture à Limonestj près de Lyon. Le métier d'agriculteur est le premier de tous; il est à l'origine de tous les métiers. Il représente la vie essentielle de la nation. Oui, on a songé aux agriculteurs. Comment eût-on pu les oublier! Une
des personnes qui m'écrivent a vu une gravure anglaise représentant un cultivateur qui, amputé des deux bras, apprend à se servir d'appareils spéciaux pour son travail habituel et préféré! Enfin, cette généreuse correspondante, car c'est une femme, s'adresse à moi pour que j'offre de sa part, à TŒuvre des Mutilés, le prêt d'une terre, bâtiments de ferme-école, lits de fer, tables, instruments agricoles; et cela, dans le cas où son désir serait réalisable, ferait une deuxième école de rééducation spéciale pour les travailleurs de la terre. Je vais communiquer cette offre généreuse à l'œuvre centrale.
— Mais, Jean, mon ami, vous ne fumez pas aujourd'hui?...
— Non; je n'ai ni faim, ni soif, ni envie de fumer quand je songe à tant de misères! et à tant de dévouements prêts à répondre à celui de nos martyrs !
— Bonjour, ami d'Auriol, m'apportez-vous un sujet d'article? un bon?
— Peut-être. Connaissez-vous le projet des Anglais au sujet de Jeanne d'Arc ?
— Ne veulent-ils pas lui élever une statue à Londres?
— C'est cela même. Qu'en pensez-vous?
— Je pense que c'est une idée très pure, très noble, et c'est par conséquent de la belle et bonne politique.... Honorer son ennemi, en pleine bataille, c'était le vieux jeu, le jeu chevaleresque et qui mérite d'être regretté....
— Croyez-vous ?
— Dame !
— Je dis, moi, qu'en changeant de méthode et en employant contre l'ennemi tous les moyens de destruction, de férocité, de trahison et d'infamie, les Allemands, en fin de compte, auront fait d'excellente besogne, parce qu'ils auront déshonoré la guerre....
— C'est un point de vue ; mais alors, si on ne consent pas à les combattre par des moyens
pareils aux leurs, on atteindra le but opposé : non seulement on court le risque de retarder la victoire des peuples loyaux, mais on sert la cause de la guerre considérée en elle-même, puisqu'on la réhabilite ?
— C'est là, dit Jean d'Auriol, en allumant sa pipe de philosophe, ce qu'on appelle un cercle vicieux.... C'est étonnant, ce qu'on rencontre de cercles vicieux au cours d'une brève existence !
— Honorer son ennemi en pleine guerre, était donc très bien, repris-je, et d'ailleurs on se diminue en ravalant l'adversaire; mais je trouve tout simple que deux peuples ennemis rendent hommago réciproquement aux héros de leurs deux nations, le jour où elles ont reconnu avoir de beaux intérêts communs. L'estime réciproque est un fameux ciment pour les alliances internationales, aussi bien que pour les mariages d'amour. Les Anglais, jadis, croyaient avoir un droit sur la terre de France, et ils tâchaient de le faire triompher, lorsqu'une fille du peuple, une bergère, se révéla guerrière et leur infligea de rudes leçons. Humiliés d'être vaincus par une femme, ils la crurent vraiment sorcière, comme le permettaient les superstitions de leur époque. Ils la brûlèrent, avec le secours de quelques moines et prêtres
jaloux, dévoyés, intéressés et abominables. Aujourd'hui, la lumière s'est faite. Les procès de Jeanne sont publiés. Ils ont trouvé en Joseph Fabre, notamment, un historien précis, éloquent et enthousiaste. Les Anglais ne croient plus aux sorciers; la France non plus. Alors on ne voit plus Jeanne d'Arc que comme une fille sublime, en qui s'est révélée l'idée de patrie, quand cette idée ne se formulait pas encore; et tous, sans distinction, Anglais et Français, nous honorons en Jeanne d'Arc la plus parfaite incarnation du patriotisme.
Jean d'Auriol me considérait d'un œil narquois. Il fumait comme une cheminée d'usine. Il dégorgeait des nuages orageux.
— Donc, me dit-il, vous trouvez heureuse l'idée des Anglais, celle d'élever sur une place de Londres, une statue à Jeanne d'Arc ?
— Je trouve cela très beau, notre Jeanne représentant une idée générale : le devoir de défense et le droit d'autonomie des peuples.
— Bon ! moi aussi !... Mais ne redoutez-vous pas un culte de Jeanne d'Arc comme un fait réactionnaire, Jeanne ayant été proclamée bienheureuse par l'Église romaine ?
— Jean d'Auriol, lui dis-je, vous me tendez je ne sais quel piège?...
Il se mit à rire.
— En effet, dit-il, et je suis de votre avis sur Jeanne d'Arc. Mais peut-être vais-je plus loin que vous dans le désir de voir le culte de cette admirable fille se propager, en France surtout. Je suis, il est vrai, une manière de mécréant. Je ne crois pas aux miracles, pas plus à ceux qui viennent du diable qu'aux autres, mais je constate que bien des gens y croient, — et, pourvu que ces personnes-là n'encombrent pas ou ne gênent pas la politique républicaine, je n'ai rien à leur reprocher. Liberté de conscience ! Je vais plus loin, comme j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer. C'est précisément/jarce que « la question Jeanne d'Arc » a plusieurs faces, qu'elle me paraît propre à servir l'unité française, l'union sacrée, si vous préférez. Oui, je dis que, autour de cette merveilleuse allégorie, il est heureux qu'on puisse grouper tous les citoyens, sans exception, — chacun ayant des idées propres, diverses, contradictoires même, sur les origines du génie de la pauvre bergère, — mais tous étant d'accord aujourd'hui pour voir qu'elle assure et vivifie les deux idées qui n'en font qu'une, à savoir : le devoir de défense et le droit d'autonomie des peuples. Et que notre Jeanne d'Arc
ait conquis le cœur anglais, en territoire anglais, c'est là une magnifique conquête humaine de la France : la France a pour mission, humaine ou divine, comme on voudra, ce genre de conquêtes-là. Une statue élevée à Jeanne d'Arc, sur une place de Londres, ce serait un des plus gentils camouflets qu'on puisse infliger à l'Allemagne de Nietzche; car cette Jeanne (ne l'oubliez pas) n'aimait pas le sang versé et sa victoire fut et sera- celle de la Pitié armée et martyre!...
Ayant dit, Jean d'Auriol, s'étant levé, frotta sur son fond de culotte une allumette de bois.
Et comme je regardais sans plaisir ce geste dépourvu de grâce :
« Ne vous frappez pas, me dit-il. Le roi Victor-Emmanuel, en grande tenue de prince et de général, eut un jour une entrevue mémorable avec Napoléon III, et, sous le regard un peu étonné de cet empereur, il fit le même geste, qui est, j'en conviens, sans noblesse. (( Pardonnez-moi, mon cousin, dit-il, ça n'est « pas très distingué... mais c'est bien com- « mode!... »
Il n'y avait rien à répondre. Mon Jean d'Auriol est incorrigible.