COURS DE QUELQUES ACTIONS DE CHEMINS DE FER A LA BOURSE DE PARIS
Bourse Différence en bais e
du 30 juillet 1846. en 1847.
Orléans
Rouen
Les profits, les salaires, l'intérêt baissaient. « Les bénéfices se changeaient en ruine probable, sinon certaine, des actionnaires (70). » Le riche d'hier était le pauvre d'aujourd'hui et la fortune se jouait à rejeter brusquement dans la classe moyenne, ou même parmi les indigents, les gros capî-
(68) Tooke and >"ewmarek. Die Gesehichte und Bestimmung der Preise, op. cit.. p. 174.
(69) Journal des Economistes, 1847, t. XVIII, p. 76 et 77. Journal des Economistes, 1847, t. XVII, p. 27o.
(70) A. Biaise, Les Chemins de fer et le crédit, art. cit. p. 47.
talistes de la veille. Tel comte anglais, qui aliénait tous ses biens à ses créanciers moyennant une rente annuelle, préférait à la mort la vie sur le pied de 500 & de revenu par an (71).
Les classes ouvrières étaient, elles aussi, très durement éprouvées, si durement même que cette crise fut le signal de mouvements populaires un peu dans tous les pays : en Angleterre, c'est la renaissance du Chartisme; en France, c'est la Révolution, à caractère nettement ouvrier et socialiste de 1848.
En Angleterre, à partir d'octobre 1847, le chômage était colossal, le prix des subsistances encore très élevé. Fin octobre, les entrepreneurs de la ligne Nord AVestern congédiaient 2.500 ouvriers et se préparaient à procéder à de nouveaux renvois. En Lancashire, on renvoyait d'un coup 10.000 ouvriers et ceux qu'on occupait encore travaillaient seulement moitié de la semaine et encore à « short time (7a) ». Pendant If hiver 1847-1848, on dut admettre 100.000 ouvriers nouveaux dans les maisons d'assistance et augmenter de 1 mill. £ la taxe des pauvres (:3).
En France, Biaise évalue à 780.000 le nombre des ouvriers que l'arrêt de la construction des chemins de fer a jetés sur le pavé et, bien que le fonctionnement des lignes construites avant la crise ait créé un débouché nouveau pour la main-d'œuvre, on ne pouvait le comparer à celui qu'avaient constitué les travaux de terrassement, de balastage, d'édification des voies ferrées et de construction de leur matériel.
Aussi, le chômage, la diminution du temps de travail et des salaires, frappaient la classe ouvrière et particulièrement les travailleurs de l'industrie minière et métallurgique. Dans les mines de fer, le nombre des ouvriers passe de lo.OOO en 1847 à 10.200 en 1849; dans les mines de houille de 34.800 à 32.000 (74);
(71) Wirth, op. cit., p. 223.
(72) De Molinari, Crise financière et commerciale en Angleterre, Journal des Economistes, 1847, t. XVII, p. 275.
(73) Wirth, op. cit., p. 218. — Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 271.
(74) Annuaire Block, 18oo, p. 246.
Pour l'Angleterre, la statistique dressée par M. Tugan- Baranowsky pour les districts industriels est particulièrement concluante : le nombre des mariages tombe de 211 et 200 par 10.000 habitants, en 1845 et 1846, à 169 en 1847, 177 en 1848, 189 en 1849; le nombre des délinquants par 100.000 habitants, après avoir diminué de 0,265 en 1842 a 0,159 en 1845, 0,169 en 1846, augmentait brusquement et passait à 0,187 en 1847, 0,205 en 1848.
En France, la criminalité s'accroissait en 1847 par rapport à 1846; surtout le nombre des crimes contre la propriété. Le nombre des accusés pour vol sur chemins publics augmentait de 52 %, celui des vols qualifiés autres que vols sur chemins publics ou les vols domestiques de 31 %. En 1847, il était jugé 530 accusés de pillage de grains et farine, tandis que le nombre moyen annuel de ces accusés n'avait pas été de plus de 20 de 1841 à 1846 (v5).
La crise de 1847 exerce une influence énorme dans le domaine politique (76).
A Paris, on comptait 100.000 ouvriers sans* travail ("'). Aussi, les premières décisions du gouvernement provisoire furent-elles autant économiques que politiques; après avoir proclamé la République, on annonça aussitôt la création d'ateliers nationaux et lorsque le 25 février Lamartine lut au peuple la proclamation lai annonçant cette double réforme, c'est la seconde qui souleva une immense acclamation (?8). Toute une série de mesures suivirent, animées du même désir de soulager la misère des ouvriers. Un décret de février décida : 1° « Que les objets engagés aux Monts-de- Piété depuis le 1er février 1848 et consistant en linge, vêtements, hardes, etc., dont le prêt ne dépasserait pas 10 francs, seraient rendus aux déposants »; 2° « Que les Tuileries ser-
(7b) Compte rendu général de l'administration de la justice, criminelle «en France, Ann. Block, 1848, p. 125; 1849, p. 155; 1850, p. 112 et 113.
(76) Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France de 1789 à 1870, 2 vol., 2« édit., Paris, A. Rousseau, t. II, 1904, p. 340 s. — Cf. aussi : A. Menger, Le Droit au produit intégral du travail, trad. fr., Paris, Giard et Brière, 1900, p. 32 s.
(77) Levasseur, op. cit., t. II, p. 382, 456 et 457.
(78) Levasseur, op. cit., t. II, p. 343.
viraient désormais d'asile aux invalides du travail (:9) ». On interdit le travail dans les prisons. Un arrêté du 28 février rendu sur la proposition de Louis Blanc, institue une Commission de gouvernement pour les travailleurs. Le gouvernement provisoire organise les Ateliers Nationaux; ouverts le 9 mars, ils comptaient dès le 15, 6.000 ouvriers, le 31 mars, 30.000, fin avril 100.000 ! On sait dans quelles conditions ils furent supprimés par l'Assemblée Nationale le 23 juin 1848.
Mais le trait le plus intéressant de ce mouvement ouvrier fut son caractère très nettement coopérateur : sous l'influence des théories de Bûchez, de Fourier, de Proudhon, l'idée coopérative avait fait de très rapides progrès, et la révolution ouvrière triomphante demanda au gouvernement une subvention destinée à fonder des coopératives de production. On lui accorda 3 millions, sans en obtenir les résultats espérés. Beaucoup d'associations ouvrières se créèrent; mais si quelques-unes réussirent, celle des paveurs, par exemple, beaucoup échouèrent. Le moment était mal choisi pour tenter une expérience de ce genre.
En Angleterre, on assiste à une recrudescence du mouvement chartiste.
De 1843 à 1846, c'est-à-dire pendant la période de prospérité, le Chartisme avait subi une éclipse; il ressuscite avec la crise et, dès Fautomne 1847, les grèves, les manifestations violentes, les conflits avec la troupe sévissent dans toute les régions industrielles de l'Angleterre : dans les fabriques de Manchester, 18.516 ouvriers sont encore pleinement occupés, mais 12.198 travaillent à « short time », 10.341 chôment. \ Wigan, la situation est pire : sur 20 fabriques, une seule travaille comme à l'ordinaire. Aussi un peu partout tient-on des meetings, organise-t-on des manifestations contre l'ordre économique nouveau. A Glasgow, les manifestations prennent une allure révolutionnaire; la foule des chômeurs réclame « Pain ou Révolution ». On pille les magasins, on en vient à des mêlées avec la police. Sur un terrain aussi favorable, et à la nouvelle de la Révolution de février en
(79) Levasseur, op. cit., t. II. p. 340.
France, le Chartisme renaît en Angleterre. Il tient son congrès en pleine effervescence populaire, le 4 avril 1848. Les discours des délégués sont empreints d'une violence extrême. Stephenson, délégué du nord du Lancashire, parle du peuple qui meurt de faim et vit d'aumônes, au milieu de l'excès général des richesses; les autres délégués renchérissent encore avec le même « leitmotiv » : chômage, misère, mort pour les classes ouvrières (8o). La situation est si grave et la détresse du peuple telle que le Times lui-même s'en émeut et confirme leurs dires. Toutefois, il analysait avec beaucoup de pénétration les causes de la renaissance du mouvement eharliste, et il écrivait dans son éditorial du 24 avril 1848 : « On peut reconnaître comme un axiome de la politique anglaise que chaque mouvement politique important révèle chez les masses un manquement de travail. »
Le 10 avril, en effet, O'Connor, l'un des chefs du Chartisme, avait déposé au Parlement une nouvelle pétition nationale (la troisième). On y annonçait qu'elle serait suivie d'une manifestation chartiste de 100.000 personnes. Immédiatement l'on mande à Londres des troupes de tous les districts de l'Angleterre; des batteries sont installées à Woolvich. Plus de 150.000 particuliers effrayés offrent de s'enrôler dans la police. Le vent souffle à la révolution : l'on craint la contagion de la Révolution française. Il n'en fut rien cependant et le Chartisme ne tarda pas à s'effondrer sous le ridicule. La manifestation de 100.000 personnes, bruyamment annoncée dans la pétition, réunissait à peine 10.000 individus, dont le cortège défilait pacifique et soigneux d'éviter toute collision avec la troupe. Entre temps, une commission parlementaire examinait la pétition de plus près et l'on découvrait parmi ses 5.700.000 signataires des noms tels que ceux de la reine Victoria, du duc de Wellington. Peu à peu, le Chartisme perdait du terrain. Néanmoins, les meetings et les manifestations chartistes durèrent encore tant que dura la dépression.
Ainsi le brillant essor de 1844-1847 subissait un brusque
(80) Cf. Tugan-Baranowsky. op. cit., p. 347, 349.
temps d'arrêt en Angleterre et en France. A une production et à une consommation croissantes, issues d'une véritable fièvre d'entreprise de chemins de fer surtout, succédait une décadence soudaine, compliquée, en France et en Angleterre, d'une crise politique grave.
Mais, vers 1850, les prix ont beaucoup diminué, la production a réduit ses frais généraux, perfectionné son outillage, accéléré la substitution de la fonte au coke à la fonte au bois, jeté par-dessus bord toute une série de petites entreprises, dont le coût de production était trop élevé pour pouvoir résister à la baisse. Les capitaux sont abondants et bon marché, la main-d'œuvre nombreuse. Toutes les conditions sont réunies pour un nouvel essor.
§ 6. — Crise de 1857.
Il ne tarda pas à se faire jour et, dès 1850, une reprise très nette se dessine. Elle sera marquée par un. double caractère : elle sera essentiellement mondiale, affectant l'Ancien Monde comme le Nouveau, les Etats-Unis comme la France, l'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne. Elle surviendra à la suite d'une production de métal précieux sans précédent dans l'histoire. En l'espace de quelques années, de 1848 à 1856, la production or excède de plus d'un sixième la valeur de toute la quantité d'or et d'argent existant dans le monde (8l). L'étude de cette période d'essor implique donc l'examen du développement économique d'un grand nombre de pays; elle exige, en outre, une observation tout particulièrement attentive des phénomènes de circulation.
a) Essor.
Nous parlerons d'abord de la production de l'or, car c'est bien là, semble t-il, sinon l'origine et le fondement de la nouvelle période d'essor, du moins la cause d'une durée relativement très courte de la période de dépression qui suivit !a crise de 1847. L'Angleterre repartait dès 1850; la France, mise en retard par des troubles politiques d'un caractère
(SI) Levasseur, La question de l'or, Paris, Guillaumin, 1858.
plus grave, attendait 1851 et 1852 pour inaugurer vraiment, et d'une façon décisive, une période de prospérité.
C'est une théorie désormais classique en économie politique qu'une augmentation du stock du métal précieux a pour effet de faire baisser l'intérêt, l'escompte, hausser les valeurs mobilières, de stimuler par suite le commerce, l'industrie, l'esprit d'entreprise en général. Ainsi en fut-il après la découverte des mines californiennes, en 1849, et australiennes, en 1881. Survenant dans des sociétés encore vierges au point de vue du développement du capitalisme, manquant de moyens de production et de machines de toutes sortes (chemins de fer, navires à vapeur, mines, hauts fourneaux, etc.) et incapables de satisfaire par elles-mêmes leur besoin croissant de civilisation et de bien-être, ces découvertes influèrent d'autant plus vivement et plus heureusement sur les vieilles nations déjà adaptées aux modes nouveaux de production : la France et l'Angleterre. La production de l'or, qui en 1841-1850 était encore de 54.759 kg. et 188,6 mill. fr., s'élevait subitement à 199.388 kg. et 686,7 mill. fr. en 1851- 1855 (8j). Sous la pression de ce développement rapide de la production, les prix effectuaient un bond brusque et l'Index •de Sauerbeck s'élevait de 74 en 1849 à 95 en 1853. L'intérêt baissait : l'escompte était à 1 1/2 sur le marché libre anglais en 1852.
L'ouverture de nouveaux débouchés, par suite de la découverte et de l'exploitation des champs d'or, stimulèrent énergiquement l'exportation de capitaux et même de maind'œuvre; d'où une demande active de fret, bientôt suivie d'une élévation de leur taux. Tooke évalue cette élévation à 100 % pour les frets d'Amérique.
L'industrie de la construction navale ne tarda pas à subir l'influence bienfaisante de cette hausse des frets : des chantiers maritimes sortirent, chaque année, un nombre toujours plus grand de navires jaugeant un plus fort chiffre de tonnes. En Angleterre, dès 1851, de nouveaux chantiers maritimes s'ouvrent un peu partout (8*). De même en Amérique.
(82) Production d'or, d'après Levasseur, op. cit., p. 40, 41 et 55. (84) Wirth, op. cit., p. 253-258.
Si la construction maritime était prospère, la construction ferrée ne l'était pas moins et le chemin de fer jouait dans l'essor un rôle infiniment plus important que les constructions maritimes — surtout en France.
Comme nous l'avons déjà vu, la crise du chemin de fer anglais était issue de coûts d'entreprise trop élevés. Mais, avec la baisse des prix, de l'intérêt et des salaires, l'économie des frais généraux, il était redevenu possible d'entreprendre des chemins de fer; le revenu net par kilomètre ^'accroissait ; le rapport des recettes au capital engagé augmentait de 7,3 en 1855 à 7,5 en 1856, et 7,7 en 1857. Aussi, le chemin de fer bénéficie à nouveau de la faveur des capitalistes, non seulement en Angleterre, mais aux Etats- Unis, et le rail prenait dans ce pays neuf un développement colossal : en 1851, les Etats-Unis ne comptaient que 10.900 milles de chemins de fer; en 1857, ils en possédaient 24.500. Ils avaient absorbé, au dire de Schœffle, 1.090 mill.' S, dont 736 mill. $ dans la seule année 1855-1856. Des manœuvres scandaleuses se font jour. Des députés, trafiquant de leur mandat, font obtenir les concessions de chemins de fer à qui leur offre les plus forts pots-de-vin (86).
En France, l'année 1852 est aussi l'origine d'une sérieuse impulsion donnée aux entreprises de chemins de fer. Le Gouvernement s'efforça de remédier à la rigueur des contrats de concessions antérieurs à 1847; il modifia le mode de participation de l'Etat à la construction et à la durée des concessions pour les nouvelles lignes. A la concession à court terme on substitua la longue concession; on remplaça la participation de l'Etat en nature sous forme d'exécution d'une partie des travaux par une participation financière sous la forme de subventions. On procéda enfin à une fusion rationnelle des différentes Compagnies, qui permit de diminuer beaucoup leurs frais généraux, en même temps qu'elle assu rait à l'Etat de plus grandes facilités d'exercer son contrôle (87).
(86) Cf. Schaeffle, art. cit. p. 447, note i, et 448.
(87) Fusion des Compagnies du Centre, d'Orléans à Bordeaux, de Tours à Nantes; fusion des Compagnies Lyon à Avignon, Marseille à Avignon, Arles
La baisse des prix, de l'intérêt, des salaires, rendait possible et avantageuse l'entreprise des nouvelles lignes. Dès 1852, on sollicitait toute une série de nouvelles concessions et J. Garnier, dans son « Coup d'ceil sur l'année 1852 », concluait que ces nouvelles constructions seraient le point de départ d'une reprise (88). La marche en avant ne so fit cependant pas sans à-coups; l'Etat français, instruit par l'expérience, se préoccupa d'épargner au pays une lièvre de chemins de fer du genre de celle qui avait précédé la crise de 1847. En 1855, il décidait de refuser toute nouvelle concession : le réseau français, qui s'était accru de 590 kilomètres en 1854, 890 en 1855, ne s'accroissait plus que de G65 kilomètres en 1856. Mais le paysT les Chambres s'émurent et, en 1856, le Gouvernement concède 4.025 nouveaux kilomètres ! La construction bondissait alors à 1.263 kilomètres en 1857 (89). De 1852 à 1856, la France dépensait 1.270 mill. fr. pour ses chemins de fer.
1852-1854 250 millions.
Il en était de même en Allemagne : en trois ans, la construction des chemins de fer absorbait plus de 1 milliard de francs.
Ce renouveau du chemin de fer, joint à la grande prospérité de la marine marchande et des constructions maritimes, suffit à entraîner un essor très vif dans l'industrie du fer et de la mine. De nouvelles fabriques se créèrent; on creusa de nouveaux puits. L'Angleterre (o°), la France (01), l'Amérique (02), se laissèrent aller à la même fièvre de construction
à Beaueaire, Arles aux Mines de Grand'Combe, de Montpellier h Cette, de Montpellier à Nîmes, de Rognac à Aix, de \arseille à Toulon.
Il est curieux de voir cette concentration du chemin de fer s'effectuer en France par voie d'autorité, tandis que le jeu des lois économiques naturelles suffit à la réaliser en Angleterre.
(88) Ann. Block, 1853, p. 493.
(89) Wirth, op. cit., p. 240.
(90) Wirth, op. cit.. p. 300 s.
(91) Wirth, op. cit., p. 303.
(92) Wirth, op. cit., p. 317.
et d'exploitations nouvelles. On fixa dans l'industrie une quantité énorme de capitaux. La production de la fonte dans ces trois grands pays nous donnera une idée de la fièvre apportée à la construction de leur outillage.
PBODUCTION T!E FONTE (9>).