‹ Des crises générales et périodiques de surproductionChapitre 14 sur 100 · tonnes · texte numérisé non relu

tonnes

Toutefois, l'essor, à la différence de la France, est surtout intérieur, et ce caractère entraîne un phénomène intéressant, la diminution dans l'exportation du fer en barre, des rails, des grosses tôles en 1865, malgré la croissance de la production. Cet essor intérieur n'est, du reste, pas toujours exempt de spéculation et, si l'Angleterre ne possède pas de Crédit Mobilier, en revanche ses banques d'escompte se livrent à des opérations analogues à celles du Crédit Mobilier et prêtent des capitaux à l'industrie. A cet effet, elles ont même recours à des pratiques, sinon malhonnêtes, au moins dangereuses. Elles déguisent le prêt à long terme sous forme de prêt à court terme et de traites renouvelées. Les sociétés de chemins de fer, en particulier, eurent recours dans la plus large mesure à ce dernier procédé, que l'on stigmatisa du nom de financiering ("7) : une Compagnie avait-elle besoin de 50.000 £ pour achever une ligne, compléter ou perfectionner son matériel, elle donnait en nantissement la partie de la ligne déjà construite, le matériel existant, puis elle tirait sur la banque jusqu'à concurrence de la somme convenue.

(116) De Laveleye, op. cit., p. 153. Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 140.

(117) Cf. Macleod, op. cit., t. II, partie II, p. 1.058 s.

Toutefois, cette pratique n'allait pas sans le paiement d'un intérêt élevé capable de compromettre les bénéfices de la société. Les banques, du reste, étaient obligées de se montrer exigeantes; car elles couraient de gros risques et servaient elles-mêmes parfois 3, 4 et 5 % sur leurs dépôts.

Au nombre des grandes maisons ayant immobilisé des sommes énormes dans les entreprises industrielles, nous citerons la maison Overend Gurriey and C°; elle avait eu l'honnêteté d'user surtout de son propre capital. Une autre banque, la National Saving's Bank Association, créée en 1856, avait, au contraire, surtout utilisé les fonds de ses déposants et, grâce à cet expédient, avec un capital de 100.000 £, elle avait trouvé le moyen de porter le nombre de ses succursales à 174: en 1866 !

Quelque dangereux que fussent ces procédés en eux-mêmes, ils avaient cependant réussi à amener un brillant essor de l'industrie anglaise, surtout en 1864 et 1865, et l'Angleterre était, en partie, redevable à ces banques du succès rapide de ses sociétés à responsabilité limitée, de leur multiplication fiévreuse, en un mot, de l'accroissement général de la richesse publique.

L'industrie des objets de consommation n'était, en effet, pas moins prospère que celle des moyens de production. Le bâtiment, notamment, accusait des résultats très favorables en Angleterre, tout comme en France. En Angleterre, on bâtit avec rage des maisons, des hôpitaux, des ponts. Eu France, Paris continue la série de ses embellissements, perce de nouvelles voies, construit de nouveaux quartiers, et les grandes villes de France l'imitent. La Société Immobilière du boulevard du Temple fut créée, en 1862, au capital •de 3 millions. A Marseille, des Sociétés analogues voient le jour. La Compagnie Immobilière de Paris, issue en 1858 de la transformation de la Société des Immeubles de la rue de Rivoli, fusionne avec la Société des ports de Marseille et devient en 1863 la Compagnie Immobilière, présidée par E. Péreire.

Seule, l'industrie textile du coton accuse, de 1862 à 1864, une situation peu brillante. Obligée, par suite de la guerre

de l'Union Américaine, de tirer sa matière première de pays lointains où cette culture occupait jusqu'alors une place secondaire et dont la récolte annuelle servait seulement d'appoint à la récolte américaine, les prix s'élevèrent. L'industrie du coton, travaillant une matière première plus chère, devait élever elle-même le prix de ses produits — autrement dit restreindre la consommation et limiter ses débouchés. Ce résultat extrême ne fut cependant pas immédiat : en 1860, au moment où la guerre civile éclate en Amérique, les industriels et commerçants anglais ont encore en magasin des stocks de matière première que la crise de 18^7 a accumulés dans leurs entrepôts : la hausse des prix leur est tout d'abord favorable. Il n'en est déjà plus de même en 1862 et, en J 863-1864, la situation est des plus critiques : non seulement le coton est très cher, mais encore il faut le payer en métal blanc. Heureusement, les importations de entons américains, qui étaient descendues de 2.580.000 balles en 1860, à 71.000 balles en 1862, remontent rapidement à. 197.000 en 1864, 441.000 en 1865 et 1.162.000 en 1866 ("«). En 1864, l'industrie textile reprend sa marche en avant et, en 1865, M. Tugan-Baranowsky nous dit qu'elle est de nouveau très prospère (II^). Le chiffre des importations nous confirme, au reste, dans cette opinion : de 1.495.000 balles en 1862, il passe brusquement à 3.749.000 balles en 1866.

Aussi la statistique de la production, des émissions d'actions, des créations de sociétés industrielles, l'état de l'industrie des objets de consommation, tout, malgré une légère dépression en 1864, révèle un état satisfaisant de l'économie mondiale. Et, comme le remarque très justement l'£co?70mist (l2°), ce n'est pas le capital qui manque en 1864, mais c'est le numéraire qui fait défaut.

Dans ces conditions, rien d'étonnant qu'une hausse des prix se soit produite et qu'elle ait duré de 1862 à 1866. Sans doute, l'index général de Sauerbeck accuse son maximum

(J18) Ami. Blovk, 1864, p. 320, combiné avec Ann. Block, 1869, p. 41S.

(119) The Economit, 1867. The causes of the existing dépression, cité par Tugan-Baranowsky, <<\<. cit., p. 330.

(120) Cité par de Laveleye, op. ci!., p. 156 et lo9.

€n 1864; mais, à partir de 1864, le prix du coton baisse beaucoup et, si l'on examine les causes de l'affaissement de l'index, on se rend compte qu'il est dû à ce dernier phénomène bien plus qu'à une dépression générale des prix. Cependant, l'index de Scetber touche également son maximum en 1864 pour les produits des mines et demi-ouvrés, dont l'état de la production et des prix constitue le baromètre de l'industrie, des moyens de production et de l'esprit d'entreprise (I2I)j mais, si l'on entre dans le détail, on remarque que cette chute de l'index est due à la baisse de métaux tels que l'argent, le cuivre, le zinc ou le plomb, voire même de produits tels que le salpêtre du Chili, bien plus qu'à celles de la houille, du fer brut ou laminé, ou de l'acier. Le tableau suivant le montre surabondamment :

La baisse décisive n'a lieu, en réalité, qu'en 1866 (r52).

Sans doute, nous constatons une légère baisse, soit en 1864, soit en 1865; mais l'élévation énorme du taux de l'escompte, la situation précaire de l'industrie cotonnière, n'ont pu rester sans influence sur les autres branches de la pro duction et notammenl sur la production des machines et des moyens de production. Mais, s'il y a un temps d'arrêt dans la production en 1864, un temps d'arrêt dans la hausse des prix, ce temps d'arrêt est bientôt suivi d'une reprise, notamment en 1865 et 1866. La période 1865-1866 est bien

' (121) Sœtber, op. cit., p. 108.

(122) Quant aux produits agricoles, ils effectuent une évolution absolument indépendante, capricieuse comme le saisons et les récoltes.

lescure 5

Houille (t.;

Fer brnt 1 1.

Fer 1 aminé (1 |

Mk.

Mk.

Mk.

une période d'essor, aussi bien sur le continent qu'en Angleterre.

Nous sommes ainsi tout naturellement amené à parler de cette hausse du taux de l'escompte et des oscillations de l'escompte, du portefeuille de l'encaisse dans les grandes banques d'émission, de 1860 à 1866.

La circulation, durant cette période, présente une double crise de change : une première en 1861, après l'explosion de la guerre civile par suite de la réalisation par les Etats- Unis de toutes leurs créances sur l'Europe; la deuxième en 1863 et surtout en 1864, comme conséquence de la nécessité de payer en argent le coton acheté à des pays n'acceptant que ce métal.

Aussi, en 1860-1861 , assistons-nous à ce phénomène, étrange au premier abord, d'une diminution simultanée de l'encaisse de la Banque de France et de la Banque d'Angleterre, d'une inflation du portefeuille sans développement correspondant des échanges. Ce phénomène s'explique : l'Amérique réalise, pour faire face aux frais de la guerre, toutes ses créances sur l'Europe; parallèlement elle ne crée a l'Europe aucune créance sur elle; elle n'importe plus ou beaucoup moins de marchandises européennes; l'équilibre normal des créances américaines avec les dettes envers l'Europe est rompu; l'Europe doit donc se libérer en monnaie. Elle puise cette monnaie dans l'encaisse des Banques d'Angleterre et de France. Pour enrayer ce recours à l'escompte ou aux avances, les grandes banques élèvent le taux de leur escompte ou de leurs avances; c'est ainsi qu'en 1861, il atteint 8 % à la Banque d'Angleterre et 7 % à la Banque de France. Dès les remises effectuées (ia3), la crise est liquidée : l'encaisse augmente, le portefeuille s'allège, et, en 1862, l'escompte est déjà redescendu à 2 % en Angleterre et à 3 1/2 % en France.

(123) France or : importât. 244.036.749 argent: importât. 172.170.787 1861 — exportât. 267.770.439 — exportât. 233.993.0G7

De Laveleye, op. cit. p, 157.

Mais l'on ne sort d'embarras que pour y retomber peu après. Le marché monétaire présentait à nouveau, en 18G3 et 1864, des symptômes de détraquement. Ce n'était pas cependant la crise de change accompagnant normalement une crise générale de surproduction, comme le voudraient Juglar et de Laveleye.

Sans doute, cette crise eut son contre-coup sur la production, la consommation, les prix; mais elle n'en reste pas moins une crise isolée de change issue de la nécessité d'exporter du métal pour solder les importations de coton de l'Inde et de l'Egypte. La meilleure preuve en est : 1° dans la rapidité de sa liquidation coïncidant avec la reprise des relations avec l'Amérique; 2° dans le fait que Paris seul vit, en 1864, son portefeuille diminuer, tandis que, dans les succursales, il continue sa marche ascendante; 3° dans le fait qu'en 1865 et en 1866 il accuse à nouveau une période de prospérité et ne touche son maximum, pour la période 1862- 1866, soit à la Banque de France, soit à la Banque d'Angleterre, qu'en 1866.

Entrons un peu dans le détail : l'importation américaine de coton, nous l'avons vu, avait progressivement diminué à partir de 1860, pour tomber à peu près à rien en 1862; inversement, celles de l'Inde, du Brésil et de l'Egypte suivaient une- marche ascendante ininterrompue. Normalement, l'Angleterre et la France auraient pu solder leurs importations de coton avec des exportations de marchandises. Mais en 1863-1864 leurs nouveaux fournisseurs de coton, Hindous, Egyptiens, n'apprécient en échange de leur coton que le métal argent. L'Angleterre et la France en sont réduites à solder leurs importations de coton en métal blanc. Or, cette nécessité pour l'Angleterre de tirer de l'Inde et de l'Egypte son coton accroît les importations de l'Inde en Angleterre de lo mill. £ en 1860 à 52 mill. £ en 1864; celles de l'Egypte, de 10 mill. £ en 1860 à près de 20 mill. £ en 1864 («'4). En France, l'exportation de métal blanc pendant le premier trimestre de 1864 atteint 104.280.316 fr., contre

(I2i) De Laveleye, op. cit., p. 305.

79.299.270 pendant le trimestre correspondant de 1863. Les deux grandes banques d'émission européenne, la Banque de France et la Banque d'Angleterre, voyaient leur encaisse diminuer respectivement, la Banque de France d'un maximum de 431 mill. fr. en 1862 à un minimum de loi mill. fr. en 1864, la Banque d'Angleterre d'un maximum de 18,4 mill. 9 en 1862 à un minimum de 12,4 mill. £ en 1864, et la réserve tombait à 4,8 mill. £. Le portefeuille enflait de 1862 à 1864 à la Banque d'Angleterre d'un minimum de 17 mill. £ en 1862 à un maximum de 25,3 en 1863, réduit déjà à 23 en

1864. A la Banque de France, il ne cessait d'augmenter de 1862 à 1864, pour atteindre son maximum en 1864, à 791 mill. fr. Dans ces conditions, on éleva l'escompte jusqu'à 8 % en 1863 et 9 % en 1864, à la Banque d'Angleterre; 8 % en 1864 à la Banque de France. Sous l'influence de celte politique énergique, sous l'influence aussi de la reprise des relations avec l'Amérique, la situation s'améliore. Le portefeuille s'allège de tout le papier, qui ne correspondait qu'à des besoins monétaires; le taux d'escompte s'abaisse en

1865, tout en restant élevé. Peu de temps après, sous l'influence de l'essor industriel, un moment troublé par les soubresauts du marché monétaire, le portefeuille grossit à nouveau, traduisant une nouvelle et très réelle activité des échanges. La Banque de France et la Banque d'Angleterre accuseront leur jjortefeuille maximum pour la période 1860-1866 en 1866.

La crise de 1864 est donc bien une crise monétaire isolée. La guerre civile américaine a tellement troublé les échanges internationaux que la crise de change a été, pour ainsi dire, chronique de 1860 à 1864; mais on n'en saurait conclure, avec de Laveleye et Juglar, que la crise générale périodique éclate en 1864.

A la Bourse, l'essor n'avait été ni aussi sérieux, ni aussi continu que dans les années précédant les crises de 1847 et 1857. La spéculation à la hausse, notamment, avait été enrayée par le taux élevé de l'escompte et des reports en 1864. En novembre 1864 même, la Bourse de Paris avait connu une véritable crise; mais ce n'est pas la première crise isolée de

Bourse que nous rencontrons. Entre le 29 septembre 1864 et le 25 novembre de la même année le 3 % baissait de 1,90, le Crédit Mobilier de 128,75, la Société Générale de 63,75, l'Orléans de 57,50, le Paris-Lyon de 56,25; mais ils reprirent presque aussitôt et, en 1866, ils sont à un taux plus élevé qu'en 1864. D'un autre côté, la baisse du 3 % est la preuve qu'il s'agit d'une crise de crédit et non d'une crise générale; car les fonds d'Etat haussent en temps de crise. De même, au début de 1866, non seulement les chemins de fer ont repris leurs cours à la Bourse, mais leurs recettes ont augmenté et augmentent régulièrement chaque semaine, de 1864 a 1866 («5).

Les profits, les salaires avaient haussé : en Angleterre notamment, d'après le Bulletin du Département of Labor des Etats-Unis (1902), le salaire nominal (l'année 1846 étant cotée 100) avait passé de 72 en 1850 à 81 en 1866; le salaire réel de 86 à 93. En France, le nombre des ouvriers occupés dans les mines passait de 76.450, en 1861, à 91.225, en 1866, et il augmentait de près de 4.000, de 1864 à 1865. L'année 1864 n'est donc pas une année de crise.

b) Crise et dépression.

La crise éclata en ['è^, et: comme toujours, elle fut marquée par un ralentissement de la production, de la consommation, par une crise de circulation et de Bourse, par la diminution des profits et des salaires.

La statistique des émissions des valeurs industrielles est particulièrement concluante. Tandis que l'Angleterre avait créé 997 Sociétés en 1864, 1.034 en 1865, en 1866 elle n'en créait plus que 762 et en 1867. seulement 479. Le montant du capital nominal, de 237,2 mill. £ en 1864 et 205,4 en 1865, descendait à 76,8 en 1866 et 31,5 en 1867.

En France, le nombre des Sociétés fondées, de 239 et 225 en 1865 et 1866, tombait à 187 en 1867 et 191 en 1868. La disparition, ou tout au moins l'affaiblissement de l'esprit d'entreprise, n'est donc pas contestable à partir de i^O. Sur quelle branche portait-il et pourquoi ?

1 25) Cf. Journal La Gironde, G. Gonnouilhou, Marine et commerce..., article quotidien.

En France, comme toujours en temps de crise, on assiste à un ralentissement de l'extension du réseau ferré. En 1805, on avait construit 865 kilomètres; en 1866, on n'en construisait plus que 688; en Angleterre, de même, on n'ouvre que 173 milles nouveaux en 1866, contre 283 en 1865 et 357 en

Toutefois, en France, la crise de 1866 n'est pas tellement une crise de nos chemins de fer nationaux qu'une crise de chemins de fer étrangers, dont la construction a été entreprise par la banque et l'industrie françaises. Et la crise un chemin de fer français, traduite par une diminution tardive et plutôt faible de ses recettes de 1866 à 1867 (I!,i), est plus vraisemblablement une conséquence de la crise qui a sévi sur ces chemins de fer étrangers et, par répercussion, sur l'industrie française chargée de les construire. Les années 1862-1866 avaient été, en effet, des années de construction de voies ferrées à l'étranger. La Bourse française s'était vu inonder d'actions et d'obligations de chemins de fer portugais, italiens, autrichiens, russes, etc. Or, les recettes, après avoir été satisfaisantes au début, accusèrent des moinsvalues souvent considérables, 13-20 % en 1866 par rapport à 1865. C'était toujours la même répétition : devis dépassés, espérances déçues, etc.. Les compagnies de chemins de fer portugais, au capital actions de 35 mill. fr. et au capital obligations de 59 mill. fr., dans leur rapport annuel, à l'Assemblée générale des actionnaires, accusent les résultats les plus défavorables : les travaux ont dépassé les évaluations de plus de 72 mill. fr.; les recettes n'ont pas correspondu aux espérances; le produit brut des neuf premiers mois de 1866 s'élève à 4.311.000 fr. et les frais atteignent 57 %; le produit n'est donc que de 1.700.000 à 1.800.000 fr. Et la Compagnie prévoit le moment où elle va être obligée d'emprunter à nouveau (I2t). Là-dessus, ses actions tombent audessous de 100 fr., alors qu'elles étaient encore à 200 en

(12f>) Le produit net kilométrique tombe de 23,037 à 23,730 de 1SG6 à 1861.

(127) Cf. La Gironde, 4 décembre 1866 : « Les embarras restent les mêmes, dit le rapport; la Compagnie se trouve dans l'impossibilité de pourvoir complètement à ses charges par ses ressources ordinaires. »

janvier 1866. Quelque temps avant, c'était la nouvelle de la suspension du paiement des intérêts de ses obligations par le chemin Turin à Savone, et, en octobre, on avait annoncé la déclaration en faillite, à Madrid, de la Compagnie Granollen à San Juan de Las Abadesas. Le chemin de fer Séville- Xérès, enfin, négociait avec ses obligataires pour réduire son capital de 50 %. Peu à peu, toutes ces entreprises, à la tête desquelles se trouvait presque toujours le Crédit Mobilier, avaient, sinon chuté, du moins accusé des bilans déplorables dans le courant de 1866. La Société Générale Maritime avait liquidé; les chemins de fer russes, le Nord de l'Espagne et bien d'autres entreprises encore avaient donné des mauvais résultats.

Dans ces conditions, le Crédit Mobilier, qui distribuait encore 61,51 de dividende en 1864-1865 (I28), annonçait, en mai, qu'il ne pouvait donner que les 5 % d'intérêt statutaire par action (I29) et, au milieu de décembre 1866, que, la moins-value du portefeuille dépassant les bénéfices réalisés, il ne lui était pas possible de distribuer un acompte sur le dividende des actions anciennes; à cette nouvelle, ses actions s'effondraient de 500 fr.

Dans ces conditions, l'industrie française subit le contrecoup assez accentué de cette crise du chemin de fer. La production de l'industrie minière et métallurgique accuse un recul sensible. La production des mines de fer, des hauts fourneaux et aciéries diminuait, mais la crise était en fonc tion de l'essor et la houille, toujours moins touchée pour les raisons déjà indiquées, voit le montant de son exploitation s'accroître; mais tandis que de 1865 à 1866 l'accroissement est de 660.000 tonnes, en 1867, par rapport à 1866, il n'est plus que de 479.000 tonnes.

Mines de fer Fer et acier Fonte

(128) La Gironde, 31 mars 1865.

(129) La Gironde, 12 mai 1866.

En Angleterre, la crise s'ouvrait en mai par la faillite du chemin de fer Great Western Railway Company et de la London and Dower Railway Company (l3°). En juin, c'était le tour de la maison Morton Petta Retts et C°, qui suspendait ses paiements pour avoir conçu des projets trop grandioses et consenti à des banques des emprunts à un taux qui lui faisait perdre tout espoir de profit (l31). Aussitôt la fièvre de construction stoppait et, au lieu de 283 milles en 1865 et 357 milles en 1864, on ne construisait plus que 173 milles en 1866, car la recette par mille s'abaissait. En mai, lorsque commencèrent à chuter les compagnies de chemins de fer, les banques ne tardèrent pas à suivre. La suspension la plus éclatante fut celle de la maison Overend G urne y and C°; l'arrivée coup sur coup de deux mauvaises nouvelles lui avait porté le coup décisif; l'une, la faillite de l'Atlantic and Great Western Railway et de la London Chatam and Dower Rail Company, compagnies dans lesquelles elle avait de gros intérêts; l'autre, la perte du procès en suspens soutenu contre la Mid WTales Railway. Cette dernière nouvelle arriva le 9 mai; le 10, elle devait suspendre ses paiements, victime d'un de ces « runs » traditionnels en temps de crise. Son passif atteignait 10.000.000 £. Elle fut bientôt suivie de l'Agra and Masterman Rank, de l'English Joint Stock Rank, etc., etc. (l3a).

En présence de ce ralentissement de l'esprit d'entreprise et de cette véritable grève des capitaux (l33), l'industrie minière et métallurgique dut marquer un temps d'arrêt. La production de la fonte descend, en Angleterre, de 4.819.000 tonnes en 1865 à 4.524.000 en 1866 et reste, en 1867, à 4.761.000 inférieure encore à ce qu'elle fut en 1865.

L'industrie des objets de consommation entra, elle aussi, dans une phase de décadence.

(130) Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 143.

(131) La Gironde, 22 juin 1806, Gounouilhou, Marine et Commerce d'après The Economist.

(132) Cf. Maeleod, op. cit., t. D. p. 1.062.

(133) The Economist, du 1er décembre 1866, constate que les capitaux ne manquent pas, mais l'esprit d'entreprise sommeille.

LE PHENOMENE là

En France, la consommation du coton passait de 120.036.066 kg. en 1866 à 95.903.069 en 1867. Le bâtiment subit lui aussi une crise : la Société Immobilière du Boulevard du Temple liquidait en 1866. Il en était de même^de certaines Sociétés analogues dans les autres villes de France, et notamment à Marseille. La baisse des prix était donc inévitable. Elle commença en mai et juin 1866. Le marché des fontes d'Ecosse, après avoir été très animé en 1865 et au début de 1866, accuse un krach fin mai (l3'0, début de' juin (l35). En janvier la fonte haussait encore de 50 sh. la tonne à 65 sh..Au début de juin, on annonçait l'effondrement de ses cours (l36).

Le marché monétaire français (l37) ne connut guère qu'une crise de crédit intérieure et encore sans gravité. Car, si le portefeuille de la Banque de France s'accroît au point de dépasser, en 1866, les plus hauts chiffres atteints depuis sa création, pour dégonfler normalement en 1867-1868, son encaisse ne cesse d'effectuer un mouvement en avant complètement anormal. La circulation billet, il est vrai, suit l'encaisse. Et c'est là, peut-être, et même sans doute, la clef de l'explication de ce phénomène un peu déconcertant. La crise de crédit est intérieure; la demande des moyens de paiements intérieure aussi; or, le billet de banque vaut de For à l'intérieur. La Banque de France, soucieuse de protéger son encaisse en prévision d'éventualités possibles, satisfait, dès lors, à la demande de sa clientèle au moyen de billets, et, comme le billet jouit de la même confiance que l'or, il n'est pas présenté au remboursement.

Encaisse.

Portefeuille.

Circulât, billet.

Escompte.

(134) Juglar, op. cit., p. 389.

(135) Cf. La Gironde, 4 juin 1866.

(136) La Gironde, 4 juin 1866.

(137) Banque de France. — Bilan annuel Mill. Fr.

Quant au change, il ne cessa de nous rester favorable : la France, ayant entrepris à l'extérieur, restait créancière, sans être devenue débitrice de l'extérieur.

Du reste, la crise elle-même, tout intérieure, était comme l'essor, modérée et une élévation du taux de l'escompte à 5 % suffit à amener la liquidation des acheteurs à la hausse.

Cette évolution de la crise de crédit en France, que Macleod traite de « phénomène remarquable et sans précédent », contrastait étrangement avec les convulsions où se débattait le marché monétaire anglais à cette époque.

Le 10 mai, avait chuté la maison Overend Gurney and C. Le 11, une tempête violente se déchaînait sur Lombard Street (xS8). Les recours à la Banque d'Angleterre, qui avança dans ce seul et même vendredi 4.000.000 £ et vit sa réserve réduite de 5.727.000 £ à 3.000.000 £ environ, furent tels que le Chancelier de l'Echiquier suspendait, pour la troisième fois, l'Act de 1844. L'effet fut instantané; l'avenir apparaissait moins sombre dès le soir du mémorable Black Friday (Noir Vendredi). Le chiffre des avances consenties par la Banque d'Angleterre fut considérable : du 18 au 24 mai, en six jours, le Chancelier de l'Echiquier les évalue à 12.225.000 £ (l3o). Le portefeuille avait particulièrement grossi de 19,9 mill. £, le 9 janvier; il enflait à 33,4 le 30 mai, pendant que l'encaisse et la réserve descendaient respectivement de 13,0 à 11,8 et de 5,2 à 0,4. La Banque d'Angleterre, en mai 1866, portait son escompte à 7,8 et 10 %. Cette mesure énergique suffit, du reste, à assurer la liquidation de la crise, qui fut aussi rapide que la panique avait été intense, et, en décembre 1866, la situation de la Banque d'Angleterre était redevenue normale. L'encaisse, au 30 novembre, atteignait déjà 18,1, le portefeuille était descendu à 19,1, la réserve s'élevait à 9,6 et l'escompte, enfin, était abaissé à 4 %; bientôt après, le 20 décembre, à 3 1/2.

La Bourse, surtout la Bourse des valeurs de chemins de

(138) Voir Wolowski, La crise financière de l'Angleterre, Revue des Deux-Mondes, lo août 1866, p. 927 s.

(139) Macleod, op. cit., p. 1063.

fer, refléta la crise économique générale. A Londres, îa baisse était la suivante :

Du 30 décembre 1865 au 26 décembre 1866 (*4°).

Great Easlern 14 °/0

Great Northern 10 »

l.ondon Brighton 17 »

Nord British 21 »

A Paris, la crise est aussi nette : aucun trait ne manque à cette crise générale de 1866. Le 30 mai 1866, les actions récemment émises de la Société Générale du Crédit en Espagne ne valent plus que 72,30, soit une diminution et une perte de 29. 925.000 fr. Les actions de 500 fr. du Canal Cavour (capital 25 mill. fr.) sont à 220, soit une perte de J 4.000.000 fr. Presque toutes les mines et les valeurs industrielles accusent des pertes. Les actions de 500 fr. Sanlander valent 200 fr., les charbonnages belges 385. Les actions de 1.000 fr. de la Nouvelle-Montagne sont à 725; celles du Centre Flein tombent à 200 fr. et perdent 80 %; les mines de cuivre de Mouraia, enfin, sont à 100 fr. (T^).

La crise n'est, du reste, pas moins intense sur les valeurs de chemins de fer étrangers et les actions des Crédits Mobiliers. :

rérlit Mobilier Espagnol.

Se

ville-Xérès.

Portugais.

Romains.

3 janv.

16 juil.

29 déc.

27 juin

Par contre, la rente et les chemins de fer français, valeurs aussi sûres que la rente depuis la mise en vigueur du système de la garantie d'intérêt, font bonne figure au milieu de la panique générale. On évalue, en janvier 1867, à 1.369 mill. les pertes sur valeurs étrangères. La perte subie, au 6 janvier 1867, par les porteurs français sur les valeurs patronnées par le Crédit Mobilier est estimée à 591.229.850 fr.,

(140) Voir Juglar, op. cit., p. 387.

(141) La Gironde, 30 mai 1866,

par un journal du temps, La Finance (l!i~). L'action Crédit Mobilier tombait de 880 en janvier 1866 à 420 en juin; aucun dividende n'était distribué. Le Crédit Mobilier, ayant perdu la moitié de son capital, entrait en liquidation, conformément à l'article 61 de ses statuts. Notre première grande banque d'affaire avait vécu (^ bis).

§ 8. — Crise de 1873.

Jusqu'à la crise de 1866, les crises industrielles ont été essentiellement des crises anglaises et françaises. À partir de 1869-1870. un changement s'opère : l'évolution vers 1' « industrialisme », jusqu'alors surtout anglaise et française, devient principalement américaine et allemande, et, avec ce changement, le foyer de crise se déplace : la crise visitera particulièrement l'Allemagne et les Etats-Unis. La France et l'Angleterre, désormais pourvues d'un outillage déjà puissant, connaîtront des périodes de hausse et de dépression infiniment plus calmes.

a) Essor.

Les États-Unis reprennent, aussitôt après la fin de la guerre civile, la constitution, commencée dès avant 18o7, d'une grande industrie nationale. L'Allemagne effectue une évolution identique. Commencée dès 1869, elle est puissamment favorisée par ses succès de 1870 et le paiement de l'indemnité de guerre française (IW). Aussi, les- deux foyers de crises essentielles furent-ils l'Allemagne et les Etats- Unis^5;.

En Amérique, la fin de la guerre civile avait donné à

(142) La Gironde, 23 avril 1867.

(142 bis) Au 31 août 1807, une bonne partie du portefeuille titres du Crédit Mobilier se composait d'actions du Crédit Mobilier espagnol (62.000 actions), dont nous donnons les cours au texte. Vergeot, op. cit., p. 178 et suiv.

(143) Juglar, op. cit., p. 381.

(144) Cf. Block, La Crise Economique, Revue des Deux-Mondes, !.'i mars 1870, p. 433 s.

(145) Mais l'essoi industriel allemand est antérieur à la guerre. Cf. dans ce sens. Hùbener. Die deutsche Wirtschaftshrisis von 1873, Berlin, Ebering, 1903, p. 39.

l'industrie américaine une impulsion décisive A peine avait on relié New- York à San-Francisco qu'on construisait une ligne destinée à traverser les Etats-Unis du Nord au Sud. Les projets les plus fantastiques se faisaient jour. En 1860, les Etats-Unis n'avaient encore que 49.311 kilomètres de voie ferrée. En 1873, ils en possédaient 106.510.

En Europe, la fièvre de construction de chemins de fer n'avait pas été moindre : de 42.000 milles en 1865, leur longueur passait, d'après M. Wirth, à 70.000 milles en 1873 (ï46).

Les constructions navales prenaient du reste, elles aussi, leur large part dans l'essor. L'ouverture du canal de Suez, en facilitant les relations d'échange entre l'Extrême-Orient et l'Europe, stimulait grandement les progrès de la navigation et des constructions maritimes (''«t).

La mine et. l'industrie du fer répondaient à cette nouvelle demande de moyens de production. Cette période d'essor constitue le berceau de la grande industrie métallurgique allemande. La production allemande de la fonte, qui n'était en 1840 que de 143 mill. kg., et en 1861 encore de 592 mill. kg., atteignait brusquement, en 1867, 1.114 mill. de kg., en 1868, 1.264, en 1869, 1.413, en 1871, 1.564, en 1872, 4.988, en 1873, 2.241 (^8).

De même aux Etats-Unis : de 1.666.000 tonnes en 1870, la production de la fonte passe subitement à 2.561.000 en 1873, soit un accroissement de près du double en moins de trois années.

L'Angleterre suit, elle aussi, mais plus lentement, et sa production de la fonte passe de 5.964.000 tonnes en 1870 à 6.566.000 tonnes en 1873.

Toutefois, il est à remarquer que cette augmentation de la production de fonte anglaise est due beaucoup moins au développement de sa consommation intérieure qu'à l'accroissement de ses exportations et particulièrement de son ex-

(140) Cf. Wirth, op. cit., p. 440.

(147) Cf. Wirth. op. cit., p. 442 et statistiques citées.

(148) Nous remarquons que l'essor de l'industrie du fer allemande est antérieur à 1870 et coïncide bien plutôt avec le renforcement du Zollverein qu'avec la paix de Francfort.

portation aux Etats-Unis; son exportation de fer et d'acier à destination de ce dernier pays passe de 17,7 mill. £ en 1870 à 37 mill. £ en 1872.

En présence d'une pareille effervescence de la production des capitaux, l'économie tout entière avait été vivifiée (^o).

La création de grands centres industriels, la concentration dans les villes des populations des campagnes, avaient amené un accroissement considérable du besoin de logement. Autour des mines, des fabriques et des usines de toutes sortes, surgissaient tout à coup des villages, parfois même des villes entières (l5°). Les grandes villes, Berlin, Vienne, s'agrandissent et s'embellissent (lSl)- Des Sociétés aux noms les plus divers, Bau-und Verkehrsgesellschaft, Stadtgesellschaft, etc., s'étaient constituées, qui faisaient de la construction un véritable commerce. Elles bâtissaient pour revendre. La spéculation intervint et Schœffle nous rapporte qu'une première société de construction acheta 400.000 florins une maison, qui à ce prix pouvait rapporter 2 1/2 % environ. Elle n'en trouve pas moins un acquéreur pour 550.000 florins, lequel la passe à un autre pour la somme colossale de 700.000 florins (l5a). A Vienne, l'année 1873, commencée au milieu des espérances que suscitait l'approche de l'ouverture de l'Exposition Universelle, fut, un moment, l'âge d'or du bâtiment viennois.

L'industrie textile ne le cédait du reste en rien à celle du bâtiment : l'industrie de la soie, notamment, bien influencée par des perfectionnements apportés aux procédés de teinturerie et par la découverte de l'aniline, prenait un essor très brillant. Les Etats-Unis, en particulier, appelaient à eux

(149) A Vienne, on paie 200, 300 et même oOO florins pour assister à une représentation cTAdelina Patti. La grande actrice attribua sans aucun doute ce beau succès à son talent merveilleux, il en revenait cependant une large part aux conjonctures économiques !

(150) Cf. Wirtb op. cit., p. 460.

(151) Pour des détails complets et circonstanciés, Cf. Wirtb, op. cit.r p. 528-533.

(152) Cf. Schseffle. Ce?- grosse Bœrsenkrach des Jahrcs 1873. Rev. de Schœffle. 1874, p. 1-94. Cf. p. 16.

des ouvriers et ingénieurs français pour fonder des manufactures de soieries; leur production nationale s'élevait :

de 23. 904.000 $ en 1870

à 39.880.000 » en 1871

à 36.448.000 » en 1872

Les cotonnades étaient, elles aussi, l'objet d'une demande pressante, et l'agriculture américaine bénéficiait largement de la consommation croissante de coton; la superficie des terres plantées en coton passait :

de 7.811.000 acres en 1871-18:2

De nombreuses sociétés voyaient le jour. Aux Etats-Unis, dans lu seule période 1868-1873, on avait dépensé pour les seuls chemins de fer 1.700.000.000 $ et, dans la seule année 1873, 121.000.000 $. Pour attirer les capitaux, on avait au reste assez souvent recours à des pratiques malhonnêtes. Assez fréquemment on créait une société avec un capital action nominal iaisonnable; on versait 10 % de ce capital, puis on émettait des obligations (l53). Le public, crédule, souscrivait très volontiers ces pseudo-obligations.

En Prusse, la loi du 11 juin 1870 vint faciliter dans une large mesure la création des sociétés par actions en supprimant la nécessité d'une autorisation gouvernementale (l5»)- Le nombre des sociétés prussiennes nouvelles passait de 41 en 1870 à 22o en 1871 et 504 en 1872, représentant respectivement un capital de 177,07 mal. Mk., 1.018,14 et 1.495,78.

Le tableau suivant donne le détail (capital en millions Mk.):

(153) Hyndman, Commercial crises..., op. cit., p. 109.

(154) Cf. Wirth, op. cit., p. 534. — Œkelhfeuser, Die icirtschaftliche Krisis. Berlin, Springer, 1S7G, p. 31, 138, 39. — Hubencr, op. cit., p. 10&

Page 1