III. — Etats-Unis
Mais n'anticipons pas. Examinons l'essor américain dans cette période.
Dès 1897, de bonnes récoltes vinrent donner à l'industrie le coup de fouet dont elle avait besoin pour se remettre définitivement de la crise de 1893; les émissions d'actions et d'obligations s'accrurent; la grande industrie du fer et de la houille, favorisée par la découverte des gisements prodigieusement riches et à fleur de terre, du Mesabi en J890, connut une ère de prospérité sans précédent. Tandis qu'en 1890 l'Angleterre contestait encore aux Etats-Unis le premier rang pour la production de la fonte, en 1902 la production de fonte des Etats-Unis dépasse celle de l'Angleterre et de l'Allemagne réunies.
Nous ne retiendrons de cette progression de l'industrie américaine parallèle à celle de l'industrie européenne que
(356) Landsberg, Armenpflege. Publications du Verein fiir Sozialpolilik, t. CIX, p. 259 s.
deux particularités : 1° la longue durée de l'essor et sa prolongation après 1900, en 1901 et 1902 (Mitchell, Busines, Cycles, cit. p. 65 et suiv.); 2° la politique de la grande industrie de la houille et du fer américaine.
L'industrie américaine peut accuser encore des années de prospérité en 1900, 1901, 1902 après intervention de la crise européenne sans que cela ait lieu de nous surprendre. Deux particularités intéressantes : la concentration de l'industrie américaine, une politique nouvelle dans l'emploi des profits réalisés par les sociétés par actions, l'expliquent peutêtre.
1° Politique des Sociétés par actions américaines. — Jusqu'alors les périodes d'essor avaient été également des pé^ riodes d'entrée en activité d'un outillage plus ou moins démodé et dépourvu des derniers perfectionnements techniques. Grâce à la hausse, cet outillage était remis en service. A. partir de 1898, l'Amérique rompt avec cette politique, et si en 1898 parmi les hauts fourneaux allumés tous sont des hauts fourneaux de premier ordre, il en est encore de même en 1901; bien mieux le haut fourneau produisant 1,270 tonnes par semaine, qui était l'exception en 1898, est devenu la règle en 1901. Les Sociétés par actions américaines, au lieu de profiter des prix élevés de leurs produits pour distribuer de gros dividendes, les employaient à améliorer leur exploitation et à abaisser leur coût d'entreprise (35").
Sans entrer dans le détail, nous nous attacherons à l'évolution de l'une d'entre elles, qui nous servira en quelque sorte de type : la Repnblic Iron and Steel Company.
Créée en 1898, elle n'a depuis cette époque procédé à aucune élévation de son capital, émis aucune obligation et elle n'en a pas moins, du 1er mai 1899 au 30 juin 1903,
(357) Nous utilisons dans ces considérations sur l'Amérique deux articles très documentés de la Revue de Schmoller, où M. Glier, en dehors du reste de toute considération théorique, nous expose l'évolution de la grande industrie américaine dans la période récente; Glier, Zur neuesten Entwickelung der amerikanischen Eisenindustrie, Revue de Schmoller, 1903, 27, p. 229-299 [1.013-1.083] et 1904, 28, p. 149-178 [149-178]. Nous les citerons sous le nom : Glier, 1er art. cit., 2e art. cit. — Cf. Glier, 2e art. cit. p. 250 s.
dépensé 6 mill. I à l'extension de son outillage. Dans les années 1899-1903 elle réalisait, 15,009 mill. $ de profits employés : 6.066 mill. $ en constructions nouvelles, 3,248 mill. $ à constituer un fonds de réserve et 5.694 seulement à distribuer des dividendes. Dans ces conditions, cette usine était en 1903 pourvue d'un outillage dernier modèle. En 1898, elle produisait 2,o mill. tons de minerai de fer et 1,5 tons de houille et, en 1903, 20 mill. tons de minerai et 14 mill. tons de houille; ses hauts fourneaux, au lieu de 400.000 tons en 1898, pouvaient couler 600.000 tons de fonte en 1903.
2° Concentration des entreprises. — Mais la concentration de la production aux Etats-Unis, l'évolution vers le trust ont joué peut-être un rôle plus décisif.
En 1899, grâce aux efforts de Moore (35S), la grande industrie du fer américaine se trouvait entre les mains d'un très petit nombre de producteurs, une dizaine environ.
Le marché des demi-produits est à peu près complètement monopolisé par la Trinité : Carnegie Steel Company, Fédéral Steel Company, National Steel Company.
La production des rails compte seulement deux principaux producteurs : Fédéral Steel et Carnegie, qui concluent un cartel pour 5 ans.
La production du fer-blanc est complètement monopolisée et se trouve au pouvoir d'un grand trust : l'American Tin Plate Company. Il en est de même de l'industrie du fil de fer organisée en un trust puissant: l'American Steel and Wire Company, qui achète l'acier qu'il ne produit pas luimême à Carnegie et à la Fédéral.
Enfin l'industrie des tuyaux a deux principaux représentants : l'American Steel Hoop Company et la National Tube Company.
La tôle fine était seule, en 1899, produite par de multiples compagnies; Moore se mit en devoir d'abaisser les prix h tel point que les Sociétés récalcitrantes travaillèrent à perte; menacées dans leur existence même, elles durent céder et.
(3K8) Glier, 1" art., p. 281 s. [1.065 s.].
LE PUÉNOMÈNE 153
le 14 février 1900, voyait le jour le trust de la tôle fine : l' American Sheet Steel Company.
Chacun de ces trusts s'enquérait soit de produire lui-même sa matière première, s'il s'agissait d'un trust de produits fabriqués, soit de transformer lui-même ses produits au cas d'un trust de semi-produits.
Au début de 1900, on craignait une ère de concurrence, comme l'histoire n'en avait jamais vu. Leur puissance formidable fit reculer les adversaires; ils préférèrent à la lutte la conciliation. De cette conciliation sortit la Corporation de l'acier, qui sans jouir d'un monopole absolu, contrôle cependant suivant les différentes branches 50 à 70 % de la production de l'industrie du fer américaine. (36°).
Ce trust suivit la même politique que les sociétés par actions; il abaisse le coût de production. A cet effet, il ferme les usines de rentabilité inférieure pour ne laisser en activité que les usines pourvues de l'outillage le plus perfectionné ; il revise ses frais généraux, renvoie impitoyablement les ouvriers ou les employés reconnus inutiles, s'assure des tarifs de faveur auprès des Compagnies de chemins de fer en faisant valoir son importance comme client du railway, quand il n'acquiert pas des lignes entières pour son propre compte (361)-
Toutefois il ne s'agit pas tant de produire bon marché; il faut vendre.
L'industrie américaine fut vivement favorisée par la politique modérée des cartels américains (pools) (36a). A la différence des cartels allemands, le cartel américain groupe à peine quatre ou cinq entreprises seulement, les mêmes dans les différents cartels; cette oligarchie se transforme facilement en une monarchie. Une société obtient la suprématie. Les quatre cartels américains de produits fabriqués lourds (rails, matériaux de construction, grosse tôle, fer en barre fondu) sont à la discrétion de la Corporation de l'acier.
(360) Glier, 2e art. cit., p. 150-217 [150-217].
(361) Enquête américaine sur les trusts, Review of Evidence, p. 32 et 33. Martin Saint-Léon, op. cit., p. 144-178.
(362) Glier, 2<> art. cit., p. 264 s.
Il est alors facile au cartel américain de régler efficacement la production et les prix, et même la consommation, en élevant ou en abaissant les prix suivant les circonstances.
Le cartel américain, loin d'abuser pour élever démesurément les prix, a substitué à l'ancienne politique cristallisée dans la formule to make'hay while thé sun shiness (faire les foins tant que le soleil brille) la politique du débouché stable par un prix stable.
Les années 1901 et 1902 nous en offrent une application. Dès le mois de mai 1901, la Corporation de l'acier s'est systématiquement opposée à toute élévation de prix.
Malgré la hausse des prix de la fonte et des produits semiouvrés, le prix des produits fabriqués (rails, tôle, etc.), fut même (363) abaissé. La consommation progressait et l'essor ■se prolongeait. La consommation des chemins de fer nous en donnera une idée.
ANNÉE