SCHEMA THEORIQUE DES ALTERNATIVES D ESSOR, DE CRISE ET DE DÉPRESSION
Dans les sociétés comme les nôtres, où le développement du capital constitue la condition nécessaire de l'augmentation ou de l'amélioration de la production, il est naturel quela production des moyens de production prenne une place prépondérante. Cette place, elle l'acquiert dès le début du xixe siècle, elle la conserve au début du xxe siècle, élargie.
De là des conséquences multiples. Marx en a noté une essentielle : la concentration de la production, il en est une autre : l'alternance d'essors et de dépressions.
La production du capital, du machinisme, suppose une épargne antérieure disposée à s'employer dans l'œuvre de la production. L'épargne voit son rôle se transformer et si elle reste une consommation différée, c'est-à-dire un phénomène certain de consommation, les découvertes modernes lui donnent la possibilité de s'employer dans l'œuvre de la production. L'afflux de l'épargne vers l'industrie constitue la force motrice de la machine économique contemporaine.
L'épargne est-elle abondante et trouve-t-elle difficilement des placements rémunérateurs, elle sera disposée à s'employer dans l'industrie. S'employant dans l'industrie, la somme des consommations industrielles augmente et, avec elle, les prix, avec les prix les profits, avec les profits l'épargne et par suite le capital disponible. A mesure de l'afflux de l'épargne vers l'industrie, un essor industriel se dessine. Qu'est-ce à dire?
a) Essor.
La production d'abord influencée sera celle des moyens de production. Au début du xixe siècle il s'agira des métiers à tisser, à filer, de tout l'outillage textile en un mot; un peu plus tard, de cet appareil formidable qu'est la voie ferrée et son matériel, du navire à vapeur en fer se substituant
au navire à voile en bois; de nos jours, de l'énergie électrique et de ses multiples applications industrielles : tramways, chemins de fer, fours, éclairage, etc..
Multiple dans ses origines, l'essor a toujours comme fondement la satisfaction de besoins nouveaux ou plus intenses, et ces besoins pour être satisfaits, exigent la production de nouveaux moyens de production. Mais les industries sont solidaires. Le chemin de fer donne des commandes à l'industrie minière et métallurgique, et l'industrie minière et métallurgique constitue, par le transport de ses produits lourds, l'un de ses meilleurs clients. Ou encore, l'industrie électrique demande ses machines à l'industrie métallurgique, qui reçoit d'elle des appareils d'éclairage, des dynamos, etc., etc..
L'industrie minière et métallurgique constitue donc comme le baromètre de l'état général de l'industrie d'un pays. Sa prospérité indique une production active de machines, de capital, c'est-à-dire en un mot une augmentation de la production. Toute période d'essor est marquée par le développement de la production minière et métallurgique : houille, coke, fonte, jadis fer, maintenant acier, produits laminés, machines. Produits en plus grandes quantités, ils exigent plus de main-d'œuvre; le nombre des ouvriers occupés s'accroît, de même le taux de leurs salaires. Et comme l'usine concentre la main-d'œuvre dans un espace restreint, des besoins nouveaux d'habitations se font jour. Le bâtiment prospère.
L'industrie d'objets de consommation, textile surtout, dans la mesure où la cherté capricieuse de sa matière première ne s'y oppose pas, connaît aussi des années favorables; la demande des textiles augmente; avec elle, la production.
Il en est de même des produits agricoles, mais avec une restriction : l'influence capricieuse des saisons et l'aléa des récoltes.
Du reste, la production et la consommation ne sont pas seules à augmenter; les prix haussent eux aussi, et comme la demande la plus pressante porte sur les objets de fer et
d'acier, sur le capital en un mot, ce sont les prix de ces derniers objets qui haussent dans la plus large mesure. Le prix de la fonte constitue, avec le chiffre de sa production, l'un des signes les plus sûrs pour apprécier l'état de prospérité d'une économie capitaliste. Mais par solidarité le prix des textiles et des subsistances s'élève, si le caprice des saisons ou ceux de la mode ne viennent pas contrarier le jeu de cette loi.
Les échanges s'accroissent en quantité et en valeur. Le commerce extérieur, les recettes des chemins de fer progressent, le commerce extérieur tout particulièrement, quand l'essor résulte de placements à l'extérieur : on émettra des titres étrangers sur le marché d'un pays donné, l'industrie nationale satisfera les commandes de moyens de production correspondant à ces émissions de valeurs mobilières. Ces moyens de production sont ensuite exportés.
Avec cet accroissement des échanges, s'accroîtra aussi le besoin de monnaie, soit métallique, soit fiduciaire.
La monnaie métallique est loin d'être, de nos jours, le principal instrument d'échange; mais elle reste cependant le support de la monnaie fiduciaire. En temps d'essor aussi, les besoins de métal s'accroissent avec l'élévation des salaires, le développement du commerce de détail". L'encaisse des grandes banques d'émission fléchira au profit de la circulation du pays.
Le nombre des lettres de change tirées s'accroîtra et aussi le montant moyen de la lettre de change. L'entrepreneur, la société par actions en train de s'outiller en vue de participer à l'œuvre de production capitaliste, déplacent des milliers et des milliers de tonnes d'abord de houille, puis de coke, puis de fonte, puis d'acier, puis d'acier laminé, enfin de machines. Chaque transfert de propriété d'un producteur à l'autre, du producteur de houille au producteur de coke, du producteur de coke au producteur de fonte, du producteur de fonte au producteur d'acier, etc., donne lieu à l'émission d'une lettre de change.
Aussi une période d'essor est-elle toujours marquée par un accroissement du portefeuille des banques, c'est-à-dird
des lettres de change escomptées; avec la progression de la demande d'escompte son taux s'élève.
En va-t-il de même de la circulation du billet de banque?
Très souvent en temps d'essor la circulation billet des banques d'émission (Banque de France, Banque d'Angleterre, Reichsbank) diminue. De même qu'on objecte à Ricardo et aux partisans de la théorie quantitative que la rapidité de la circulation de la monnaie est capable de compenser l'accroissement des besoins de monnaie résultant de l'accroissement des échanges et, partant, d'empêcher une baisse des prix, qui résulterait normalement de l'augmentation de la demande de monnaie en face d'une offre constante de marchandises, de même en matière d'escompte une quantité donnée de billets pourra satisfaire une demande croissante d'escompte. Il suffit que la moyenne des délais d'échéance des lettres de change et de leur séjour dans le portefeuille de la banque diminue. Le flux et le reflux des billets sera plus rapide, le montant tctal des lettres de change escomptées sera plus grand. Le montant de la circulation billet aura peut-être fléchi.
Quant aux chèques, le nombre et la valeur en augmentent. Les opérations des Clearing House se développent. A la Bourse des valeurs, le capital se porte vers les valeurs industrielles; leurs cours montent. Souvent cette hausse détermine une spéculation plus ou moins fiévreuse; un krach se produit parfois. Interroge-t-on l'état de la production, les prix, tout est dans l'ordre. Il s'agit alors d'une crise isolée de Bourse. La Bourse avait exagéré son optimisme. Une baisse est nécessaire, mais une baisse à la Bourse seulement. Aussi la crise de Bourse est-elle un mauvais critérium de l'état économique d'un pays.
La répartition des richesses, son évolution sont des symptômes plus sûrs. Le capitaliste voit ses revenus augmenter, l'ouvrier son salaire croître. Le propriétaire de terrain, par la concentration de la population autour de l'usine, à la ville ou à la campagne, réalise des plus-values. Souvent la spéculation intervient. Le crédit hypothécaire l'encourage. Bref, de gros profits apparaissent. Le luxe, se développe, la
criminalité diminue, l'assistance voit ses charges se restreindre, le nombre des mariages s'accroît.
Malheureusement, cet état des affaires ne dure pas.
b) Crise et dépression.
Le plus généralement, la crise commence par atteindre les nouvelles entreprises, celles de la dernière année d'essor. On avait fondé sur elles les plus grandes espérances. Entrées en fonctionnement, elles accusent des pertes ou des profits fort inférieurs à ceux qu'on avait escomptés. L'optimisme et l'esprit d'entreprise sont allés trop loin et trop vite; il faut rétrograder. L'épargne reflue vers les placements de toute sécurité.
Est-ce à dire que l'épargne soit moins forte que dans les années d'essor? Peut-être. Ça n'est pas certain. Car les périodes de dépression sont des périodes d'émission de fonds d'Etat.
Mais l'épargne s'éloigne .de plus en plus des placements industriels; elle s'emploie alors à couvrir les déficits budgétaires, comme en Allemagne en 1907-1908; à consolider les émissions de valeurs de la période d'essor, comme aux Etats-Unis en 1908. Elle s'accumule dans les banques sous la forme de dépôts et de comptes courants créditeurs, elle s'emploie à la Bourse sous la forme de- reports, qui deviennent très bon marché. Les valeurs de toute sécurité et à revenu fixe gagnent à nouveau la confiance des capitalistes. Leurs cours haussent. Les valeurs industrielles sont désertées; les émissions industrielles diminuent. Tous les revenus baissent. Et avec cette baisse des revenus, baisse aussi vraisemblablement le montant de l'épargne. Si l'épargne paraît plus abondante qu'en temps d'essor, c'est qu'elle est moins demandée et non plus offerte.
Aussi l'industrie la première et la plus touchée est-elle l'industrie minière et métallurgique. Du moment où l'épargne s'éloigne de l'industrie, la crise est certaine pour la métallurgie et pour la mine. Elle est plus intense cependant dans la métallurgie que dans la mine. La mine de.
302 CHISES GÉNÉRALES ET PÉKIODIQUES DE SURPRODUCTION
Bouille, présentant la particularité de servir à la construction des moyens de production et, une fois construits, à leur fonctionnement, est toujours moins atteinte par la crise que la mine de minerai ou l'industrie sidérurgique. Ici, la production de la fonte est caractéristique : elle baisse brusquement et rapidement. De nos jours, des organismes nouveaux sont intervenus, qui se proposent comme but la réglementation de celte baisse de la production; il est difficile de dire s'ils l'ont ralentie ou accélérée; ce qui est certain, c'est qu'ils ne l'ont pas empêchée. Ils permettent en tout cas de mieux l'observer.
Ainsi donc la première manifestation de la crise résulte de l'état de crise d'une branche particulière de la production, suivie bientôt de celle de l'industrie des machines, de l'industrie du fer, de l'acier, des mines, etc.. en un mot, de toutes les usines appliquées à la production de l'outillage moderne.
Avec l'arrêt de la production commence le chômage, le renvoi d'ouvriers; le rat des champs, devenu pour un moment rat de ville, redevient rat des champs. L'immigré, attiré par les salaires élevés de l'industrie, regagne le sol natal; il se produit une crise du loyer, du bâtiment, déjà préparée par la cherté des matériaux, de la main-d'œuvre, l'élévation du taux de l'intérêt des prêts sur hypothèque. Avec la crise du bâtiment, s'effrondre la spéculation immobilière sur les terrains et les maisons; les banques hypothécaires voient leurs opérations considérablement diminuer. L'artisan du bâtiment, serrurier, peintre, maçon, est atteint par le chômage, quand il ne l'est pas par l'escroquerie ou la faillite d'un grand nombre de ses clients.
La crise est le signal d'une accentuation du procès de concentration capitaliste, les prix baissent, avec eux les profits; on ne peut faire face à la crise que de deux façons :
1° En abaissant le coût de production;
2° En diminuant la valeur du capital d'entreprise; le pourcentage des profits augmentera de ce fait et sera susceptible de redevenir normal. Parfois l'usine, trop atteinte, fera faillite.
La crise de production et de consommation est donc le signal :
1° d'une révision des coûts de production;
2° dune réduction du capital;
3° de faillites.
Une accentuation de la concentration capitaliste en résulte.
La faillite frappe les organismes inférieurs que la ,crise antécédente avait réduits à l'inaction, que l'essor avait remis en activité, que la crise frappe à nouveau. La grande entreprise résiste mieux à la baisse des prix. Mais la réduction du capital et la diminution du coût de production agissent dans le même sens. La réduction du capital favorisera l'acquisition de l'entreprise en difficulté par une grande usine. L'intégration des entreprises permettra de iéduire le coût de production. Cette réduction provoque encore la concentration : la crise de 1893 aux Etats-Unis, la crise de 1900 en Allemagne, la crise de 1907 aux Etats-Unis, ont été le signal d'un mouvement général de concentration dans l'industrie minière et métallurgique, dans l'industrie électrique, dans l'industrie des transports, dans le commerce de banque.
Ainsi la crise, normalement, est le signal d'une diminution de la production des moyens de production et d'une crise du bâtiment, d'une baisse des prix de vente, d'une réduction du coût de production et, subséquemment, d'une accentuation du procès de concentration de la production.
Cette crise de l'industrie des moyens de production et du bâtiment se répercute souvent sur l'industrie d'objets de consommation et sur l'agriculture. Une branche de la production aussi importante subissant un temps d'arrêt, sia puissance d'achat diminue et, avec sa puissance d'achat, la demande des produits des autres branches de la production. Aussi, l'industrie textile, l'agriculture, voient-elles leurs produits moins demandés et souvent par le fait même dépréciés. Toutefois, cette dépréciation risque d'être compensée par une diminution du rendement des récoltes.
La crise étant, elle implique une diminution de la de-
mande et de la production, c'est-à-dire une baisse des prix. La baisse comme la hausse ne sera pas proportionnelle sur tous les produits. Sans doute des contrats à terme fausseront parfois le processus de baisse; mais la baisse ne sera un instant différée que pour s'intensifier ensuite. Les lois économiques dominent la volonté humaine, et le cartel, le trust eux-mêmes, malgré la puissance d'un monopole, ne sauraient y contrevenir. Le cartel, malgré ses efforts, n'a pu éviter en Allemagne la baisse des prix, rendue nécessaire par la crise de 1900; en 1907, les trusts ne l'ont pas empêchée davantage. C'est en vain qu'en 1907, 1908, le trust de l'acier a essayé de résister à la baisse nécessaire des prix. Ainsi donc la crise amène une succession de baisses des prix des produits variables suivant les catégories envisagées. La baisse est surtout forte et constante sur les produits de l'industrie du 1er. Pour les produits dont la production, c'està-dire l'offre, est soumise au caprice des saisons, une diminution de la récolte reut fausser la loi de la baisse des prix. Mais la tendance certaine est une tendance à la baisse.
Ainsi donc, les échanges se ralentissent en quantité et en valeur. Le besoin d'instruments d'échange doit donc diminuer et il diminue en effet. Toutefois, cette constatation, vraie d'une façon générale, ne l'est pas absolument surtout au début de la crise.
La rupture d'équilibre entre la production et la consommation entraine, en effet, dans l'échange, soit national, soit international, des troubles qui ont pour effet d'accroître le besoin de monnaie (métal ou billet).
Normalement, les dettes d'un négociant, d'une société commerciale ou industrielle, d'un pays se soldent avec ses créances. L'arrivée de la crise, en rendant invendables toute une série de produits empêche le jeu normal de la balance des créances et des dettes commerciales et industrielles; une foule de commerçants, d'industriels, ont acheté; ils se trouvent dans l'impossibilité de vendre; tantôt dans l'impossibilité absolue, il n'y a plus de demande; tantôt dans l'impossibilité relative, les prix ont baissé. Le particulier, la société par actions, la nation, doivent cependant s'acquitter
de leurs dettes; ils ne le peuvent plus en vendant des produits, ils doivent donc recourir à cette marchandise présentant la particularité d'être toujours demandée : la monnaie métallique ou le billet convertible en métal.
Voilà donc nos économies capitalistes, du fait de l'arrivée de la crise, réduites à la chasse au métal ou à son équivalent : le billet de banque. Ce besoin intense de métal aura pour effet d'entraîner une demande anormale de crédit, car il n'y a qu'une manière de se procurer l'argent dont on manque : le crédit. Or, recourir au crédit, c'est escompter, emprunter sur nantissement ou à découvert. Cette augmentation des crédits entraînera une élévation du taux de l'escompte, une augmentation du portefeuille, une diminution de l'encaisse, une augmentation de la circulation billet ou des comptes courants créditeurs.
Mais nous avons vu également que la banque escompte au moyen de dépôts qui lui sont confiés; or la crise, en augmentant le besoin de métal, a pour effet de diminuer les dépôts. On commence par payer avec son argent avant d'avoir recours à l'argent des autres. Le fonds destiné au crédit diminue à mesure que le besoin en augmente; le taux d'escompte s'élève rapidement. Vient un moment où il est tellement élevé que le commerçant, l'industriel ont plus d'intérêt à vendre leurs produits, même avec des pertes très fortes qu'à recourir à l'escompte; la crise entre à ce moment dans sa phase de liquidation; le ralentissement des échanges se traduit bientôt par une diminution du portefeuille, une baisse du taux de l'escompte, un reflux des espèces métalliques et du billet vers les caisses des banques. La théorie de l'élévation du taux de l'escompte en temps de crise ne doit pas être rattachée, comme on le fait généralement, à une théorie des crises de change. C'est là une application trop étroite du phénomène d'élévation du taux de l'escompte. Ce phénomène se rattache, lui aussi, à la loi de la valeur; avec l'intensité croissante de son utilité, la valeur de l'escompte augmente. Quant à la crise du change, elle n'est pas seule à agir dans ce sens; il y a aussi toujours, en temps de crise générale économique, une crise du
LESCUUE 20
crédit intérieur, la crise du change n'étant au fond qu'une crise de crédit extérieur et ces deux crises ayant au fond une commune origine : la rupture brusque de l'équilibre normal entre les achats et les ventes, l'arrêt des échanges comme conséquence de la disparition de l'esprit d'entreprise et de la baisse des prix. Au premier cas, crise de change, crise de crédit extérieur, on a importé et on n'exporte plus, ou on exporte moins; au deuxième, on a acheté on ne peut plus vendre. Remarquons l'identité des deux formules : importer c'est acheter, vendre c'est exporter. Donc le fondement de la crise est le même et l'élévation du taux de l'escompte a le même fondement : l'augmentation de la demande d'escompte. Elle s'explique par le jeu de la même loi, celle de la valeur.
Toutefois, l'effet de l'une et de l'autre crises sur cette élévation n'est pas le même dans les deux cas, car au premier cas, c'est de métal, rien que de métal, dont on a besoin, le billet n'étant accepté que pour être aussitôt transformé en métal; au deuxième cas, c'est de métal ou indifféremment de billet; et le billet, malgré son coût de production élevé (58l)i est d'une production plus rapide et plus facile que le métal. L'élévation du taux de l'escompte nécessaire pour remédier à la première crise sera donc plus forte que celle nécessaire pour remédier à la seconde. Car il y aura toute la différence entre la difficulté de se procurer de l'or et le coût d'émission d'un billet.
Aussi la politique de la prime sur l'or de notre Banque de France, qui permet de discerner et de séparer ces deux crises, nous paraît excellente. Grâce à la prime sur l'or, elle protège son encaisse; son encaisse or une fois protégée, elle peut satisfaire la demande intérieure de crédit au moyen de l'augmentation de la circulation billet. Dans les pays, comme jadis les Etals-Unis où il n'existe pas de grande banque centrale d'émission, où l'émission des billets n'est pas extensible, on est obligé d'avoir recours uniquement au
(581) Cf. Nitti : Essai sur les variations du taux de l'escompte. Revue d'Economie Politique, 1808, p. 369-398 et p. 793-826; 1899, p. 278-320. Cf. 1S98. p. 378 et 793. 809 et. s.
métal. Mais le métal disponible suffit à peine à parer à la crise de change. Aussi utilise-t-on la possibilité de pourvoir à la crise intérieure avec d'autres moyens de paiement que le métal en créant une monnaie fiduciaire originale, le clearing house certificate.
Quoi qu'il en soit, les opérations de crédit, la crise une fois liquidée, ne tardent pas à diminuer et elles diminuent progressivement jusqu'au prochain essor.
Les compensations dans les Clearing House accusent un résultat analogue, et, elles aussi, jusqu'à l'arrivée, d'un nouvel essor.
La crise économique générale est toujours accompagnée d'une crise de Bourse. La baisse après l'arrivée de la crise atteindra particulièrement les valeurs à revenu variable. Plus la production sera limitée, plus les prix baisseront, plus la baisse des actions sera forte. La crise sera le point de départ d'une hausse des valeurs à revenu variable.
Le capitaliste est donc éprouvé par une première baisse, celle de ses valeurs industrielles; il l'est encore par celle de ses revenus : les dividendes, l'intérêt baissent avec la baisse des prix et des profits. Des ruines surviennent, ramenant parfois le millionnaire à sa condition primitive de valet. La fortune devient pour ses adorateurs de la veille une marâtre détestée. Les rangs de la classe moyenne après s'être éclaircis, grossissent à nouveau, ceux de la classe riche deviennent plus clairsemés. La crise met à nu des spéculations souvent, malhonnêtes; des hommes politiques sont compromis dans des affaires plus ou moins louches, auxquelles ils ont prêté le crédit de leur nom et de leur influence. La classe ouvrière n'est point épargnée. Le chômage se développe avec ses terribles conséquences : mendicité, vagabondage. Le taux des salaires diminue, la durée du travail, le salaire annuel, le salaire nominal, le salaire réel aussi. Et avec la diminution du salaire, c'est la diminution du nombre des mariages, souvent l'augmentation du nombre des suicides (58a) et des décès; c'est aussi un recours
(582) Cf. pour la discussion de l'influence de l'état économique sur le nombre des suicides : Durkkeim, Le Suicide, Paris, Alcan. 1897, p. 264 s.
plus large à l'assistance. C'est enfin souvent l'explosion de troubles politiques graves (5S3).
Tel est le tableau du développement de nos économies modernes. Sous l'action d'une force ancienne, l'épargne, dont la contribution à l'œuvre de la production sous forme de demandes de machines, de maisons, de capitaux de toutes sortes, est essentiellement nouvelle, le monde économique passe par des alternatives d'essor et de dépression. De ce flux et de ce reflux de l'épargne résulte la progression de nos sociétés modernes par périodes d'essor et de dépression. Les premières sont caractérisées par l'augmentation de la production, de la consommation, des prix, des cours à la Bourse, de la circulation des richesses et des recours au crédit, la hausse des dividendes, de l'intérêt, de la rente foncière, des salaires, les secondes par les phénomènes inverses.
Il nous resterait à rechercher la cause de ce flux et de ce reflux de l'épargne, de cette hausse et de cette baisse, c'està-dire la cause des crises générales de surproduction, si nous ne devions serrer le problème de plus près. Ces alternances d'essor et de dépression proviennent des variations dans la production des moyens- de production. La formule est vague. Quel outillage a-t-on créé au xixc et au début du xxe siècle?
SECTION III
RÔLE DES DIVERSES INDUSTRIES SUR LES ALTERNATIVES D ESSOR ET DE DÉPRESSION
Les alternatives de forte et de faible production des moyens de production, l'afflux de l'épargne vers l'industrie et le reflux vers d'autres placements caractérisent essentiellement les alternatives d'essor et de dépression. La crise débute par la baisse du prix des métaux. Elle est annoncée par le fléchissement des commandes passées à la métallurgie. Mais
(583) Influence sociale des crises économiques. Bulletin de l'Institut Solvay,
il faut serrer davantage et dire : c'est tel client de la métallurgie qui l'abandonne. Notre étude historique nous permet d'affirmer : ce client c'est l'industrie des transports principalement au xixe siècle, le bâtiment aussi dans la période récente.
Le chemin de fer, les tramways avec les transports maritimes ont absorbé la grosse part de l'épargne au xixe siècle. L'industrie minière et métallurgique vient ensuite.
D'abord à vapeur, le chemin de fer est plus récemment devenu électrique. A partir de 1890 de gros capitaux sont investis dans les industries électriques et aussi dans l'industrie automobile. Mais qu'on ne s'y trompe pas, le machinisme, nous le rencontrons essentiellement dans les transports, dans l'industrie minière et métallurgique. Car ailleurs il tient une place secondaire.
Que nous considérions la statistique des chevaux-vapeur ou celle des valeurs mobilières, nous arrivons à la même conclusion.
Sur 14.741.000 chevaux-vapeur utilisés en France en 1912, 11.516.000 l'étaient dans les chemins de fer et tramways, 1.117.000 dans la mine et la métallurgie et 5G8.000 dans l'électricité. L'outillage des autres industries représente bien peu de chose en comparaison : 1.540.000 chevaux (5&j).
Si nous remontons dans l'histoire, en 1878, la disproportion est plus flagrante et plus accusée.
La statistique des valeurs mobilières confirme ce point de vue. Les milliards confiés par l'épargne à l'industrie ont essentiellement servi à créer les transports à outiller la mines, la métallurgie, les usines électriques. Voici le tableau dressé par M. Colson d'après les documents du Congrès des valeurs mobilières de 1900 :
(584) Voir le détail de cette statistique dans l'Annuaire statistique de la France.
3i0 CRISES GÉNÉRALES ET PÉRIODIQUES DE SURPRODUCTION
VALEURS COTÉES EN BOURSE (VALEURS NOMINALES; (millions de francs) •
Dettes publiques 29.800
Chemins de fer et tramways (France). . . 18.419
Chemins de fer et tramways coloniaux . 652
Mines 516
Métallurgie 237
Transports maritimes 390
Distribution eau, gaz, électricité 736
Divers 1.928
Banques et assurances 4.128
Nous pourrions citer des chiffres analogues pour l'étranger. Aux Etats-Unis, le capital placé en chemin de fer atteint 21 milliards $, plus de 100 milliards de francs or !
Il est donc naturel que le flux et le reflux de la production des moyens de production résultent de la construction des chemins de fer, des tramways, des usines électriques essentiellement.
Et de fait l'histoire démontre que les industries de transport, l'industrie électrique et la métallurgie jouent le rôle essentiel dans ces alternances de progrès et de recul. Les crises aux xixe et xxe siècles, ont été des crises de chemins de fer principalement. Les autres industries: coton, laine, soie, n'obéissent qu'imparfaitement à "ces va-et-vient. Par solidarité, en cas d'essor très net et très vif, elles sont elles aussi englobées dans le mouvement. Mais souvent la baisse des prix les surprend en pleine période d'essor. L'enquête allemande sur la crise de 1900 nous indique pourquoi les industries textiles participent peu à ces bonnes fortunes. L'extension de la production par la création d'un nouvel outillage est trop rapide en cas de profits exceptionnels réalisés, pour que la concurrence ne vienne pas modérer les prix et enrayer la hausse. Et de fait, l'industrie textile est de toutes les industries celle qui donne les profits industriels les plus réduits. L'industriel du textile tire son bénéfice davantage de son habileté commerciale, de ses spéculations sur ses matières premières que de ses opérations techniques. Le fait est bien connu : l'accroissement technique de la production succède presque immédiatement à la hausse des prix.
La période d'essor 1905-1907 en Angleterre dans le textile confirme ce point de vue. Les créations nouvelles fléchissent dès 1906. De même la crise de 1920 : l'essor a été très bref pour le textile. La baisse des prix, très rapidement, au bout d'un an a succédé à la hausse. Il a fallu cependant reconstituer la majeure partie de l'outillage de notre puissante industrie de Roubaix, Tourcoing, Lille. Quelques mois ont suffi.
Au surplus, l'outillage de l'industrie textile est trop léger pour que sa création par saccade puisse exercer une influence sérieuse sur l'évolution économique de la métallurgie. A fortiori, la production d'objets de consommation en métal (quincaillerie) peut-elle être tenue pour tout à fait secondaire. Et en dehors de l'outillage textile, quel gros outillage ont créé nos sociétés modernes?
Au fond, la métallurgie a trois gros clients : les transports, l'électricité et plus récemment le bâtiment. La métallurgie est aussi son propre client.
Si le nœud des problèmes des crises gît dans la production des métaux, des moyens de production et dans ses alternatives, ce sont ces trois gros clients qu'il faut essentiellement interroger. Pourquoi passent-ils des commandes à tel moment pour les suspendre à tel autre?
Car l'histoire de toutes les crises démontre que l'arrêt des commandes passées à la métallurgie, le fléchissement de la production et du prix des métaux, constituent le meilleur indice des crises générales (580).
Sans doute, après la crise, on achève parfois des entreprises commencées avant (chemins de fer et autres). La production des moyens de production ne touchera pas toujours son minimum immédiatement après la crise. Mais la crise, c'est le ralentissement des commandes, la baisse de la production de la fonte, de l'acier, du cuivre. Et l'explication des crises consiste essentiellement à expliquer ce ralentissement.
(586) C'est là l'un des seuls indices retenus par la Commission chargée d'enquêter en France sur les crises.
Car c'est lui qui déclanche la baisse des prix, les limitations de la production, qui vont influencer le crédit, les banques, la bourse. C'est cette baisse des prix- de la fonte de l'acier, qui par solidarité provoque la baisse générale des prix. La crise de la métallurgie rejaillit sur toutes les autres branches de l'activité économique. Abandonnée par tel ou tel de ses clients essentiels, elle subit une crise. La crise d'abord partielle se généralise. Pendant longtemps le problème des crises n'a pas été aussi étroitement circonscrit, et d'innombrables théories ont vu le jour, qui tendent à expliquer le phénomène. Bergmann dans sa Geschichte der Krisentheorien (1895) en dénombrait 280. Nous en donnerons une analyse rapide, pour discuter plus en détail les théories les plus récentes.
Nota. — Pour confirmation, voir courbe du chômage, p. 379. Le chômage est particulièrement intense dans la métallurgie, les constructions mécaniques et maritimes ainsi que clans le bâtiment.