THÉORIES EXPLIQUANT TES CRISES PAR DES PHÉNOMÈNES MONÉTAIRES
Pour certains économistes la crise étant l'arrêt de la hausse des prix, suivant la définition classique de Juglar, c'est cet arrêt de la hausse des prix qu'il faut expliquer.
Comme la hausse est générale, la baisse également, on sera tenté d'invoquer la théorie quantitative. Mais par monnaie, on pouvait entendre la monnaie métallique, le billet de banque, la lettre de change. Ces trois fondements ont été successivement donnés à la hausse des prix précédant, annonçant et causant une crise économique.
314 crises générales et périodiques de surproduction
§ 1. — Monnaie métallique.
Cette explication des crises s'appuie sur les faits et sur la doctrine.
La crise de 1857 précédée d'une extraction de métal or colossale et d'une hausse énorme des prix, a suggéré (r) l'explication des crises économiques générales par une augmentation du stock de monnaie métallique. Schaeffle, entre autres, voyait dans la hausse des prix de 1850-1857 un phénomène monétaire et rien de plus.
Mais cette doctrine, incapable d'expliquer les crises postérieures avait été abandonnée et elle paraissait tombée dans l'oubli, lorsqu'elle fut reprise par M. Werner Sombart. Pour lui la récente crise de 1900 survenant après l'exploitation des mines du Transvaal, celle de 1857, enfin celle de 1873 survenant après l'afflux des cinq milliards français, sont une confirmation de la relation de cause à effet existant entre l'accroissement du stock monétaire et les crises générales.
Mais comment un accroissement du stock monétaire peut-il amener une surproduction générale ou plus exactement généralisée?
C'est un fait bien connu, dit-on, et généralement admis que l'augmentation des stocks métalliques amène une hausse des prix; la hausse des prix stimule, à son tour, l'esprit d'entreprise et l'on entreprend fiévreusement, pour utiliser cette hausse des prix. La classe ouvrière largement occupée reçoit des salaires élevés, la classe capitaliste touche de gros dividendes. La spéculation intervient : les prix montent et, par là stimulent la production. Mais vient un moment où la
(1) Cf. Sombart, Rapport fait à l'Assemblée Générale du Verein fur Sozialpolitik de 1903. Publications du Verein, t. CXIII, p. 121-137, et Sombart, Versuch einer Systematik der Wirtechaftskrisen. Arch. de Braun, 1904, t. XIX, p. 1-22. Dans cet article, M. Sombart donne une classification des crises et annonce qu'il va essayer d'expliquer dans un prochain article les mouvements d'essor et de dépression des sociétés capitalistes. Nous sommes en 1910, et ces articles n'ont pas encore paru. D'après renseignements puisés en Allemagne, à bonne source, ils ne paraîtront pas : M. Sombart a maintenant des doutes sur l'exactitude de cette théorie.
production s'est tellement développée que les rapports entre la quantité de monnaie existante et la quantité des marchandises à échanger sont renversés; au lieu que le métal soit en excès par rapport aux marchandises, ce sont les marchandises qui sont en excès par rapport au métal; il y a surproduction. Le métal étant très demandé, comme le prouve la diminution de l'encaisse des banques d'émission, le pouvoir d'achat du métal augmente, la valeur des marchandises en face du métal diminue, les prix baissent. C'est la crise. A une demande progressive succède une demande décroissante; à la hausse des profits, des salaires, la baisse; à la fièvre d'entreprise, le calme, la stagnation.
Des objections s'imposent.
Pour que le lien de cause à effet entre l'accroissement du stock monétaire et les crises soit établi, toute période d'essor devrait être précédée d'une augmentation du stock monétaire. Or, s'il en est ainsi en 1851-1857, 1895-1900, il n'en est plus de même en 1844-1847, 1862-1806, ni même en 1870-1873, car le paiement des cinq milliards ne s'est effectué en monnaie que pour une part infime (2). Ce premier rapport nous paraît donc trop accidentel pour permettre l'affirmation d'un lien de causalité.
Ce n'est pas tout. Logiquement, c'est dans le pays où l'accroissement du stock monétaire est au maximun, et au moment de cet accroissement que la hausse devrait être maximum. Or, il n'en est rien : l'Allemagne a vu son stock or croître dans une tien plus forte mesure de 1890 à 1895, période de baisse, que dans la période d'essor 1895-1900. Au premier cas, il augmentait de 490 mill. Mk, au deuxième de 170 mill. Mk. En réalité, la production nouvelle d'or n'a pas émigré vers l'Allemagne, elle a servi à doter toute une série de pays : Russie, Autriche-Hongrie, Etats- Unis, Japon, de l'étalon or, et c'est par ces pays que les 8,150 nouveaux mill. Mk d'or ont été absorbés; à eux seuls,
(2) Léon Say, Rapport sur le paiement de l'indemnité de guerre et sur les opérations de change qui en ont été la conséquence, t. XVII, de la Petite Bibliothèque économique, Piris, Guillaumin, p. 30, sqq.
les Etats-Unis prenaient 700 mill. Mk de 1895 à 1900 (3). Non seulement du reste, l'Allemagne a reçu une quantité relativement faible d'or pendant la période de prospérité 1895-1900, mais c'est elle qui en a reçu le moins en comparaison avec la France et l'Angleterre. En France, l'augmentation du stock or atteint (370 mill. Mk; en Angleterre, 1.400 mill. Mk. C'est pourtant en Allemagne que l'essor est le plus accusé.
L'expérience inspire des doutes au sujet de l'exactitude de la théorie de M. Sombart. Mais le raisonnement théorique n'est pas impeccable. La théorie quantitative ainsi formulée est de nos jours abandonnée. La rapidité de circulation de la monnaie peut compenser l'augmentation du volume des échanges à effectuer. La monnaie métallique joue un rôle décroissant dans les échanges. Elle a des substituts nombreux Et c'est exagérer que prendre le mot monnaie dans le sens étroit de métal précieux (•*).
§ 2. — Monnaie fiduciaire.
Certains auteurs ont alors basé leur explication des crises sur une théorie quantitative élargie. A la suite de la critique pénétrante dont les théories mercantilistes avaient été l'objet et bientôt les victimes, à la fin du xvnf et au début du xixe siècle, les économistes avaient abandonné la fausse notion du métal précieux, première, peut-être seule richesse. La généralisation d'instruments d'échange, autres que le métal : billet de banque, lettre de change, avait amené le remaniement de bien des théories jusque-là admises comme des dogmes. Ainsi en fut-il notamment de la théorie quantitative; le prix fut désormais un rapport entre les marchandises échangeables et la monnaie métallique ou fiduciaire. L'évolution des idées dans ce sens parcourut un double stade : on entendit d'abord par monnaie fiduciaire le seul billet de banque. On élargit ensuite la notion et on
(3) Biermer, op. cit., p. 30 et 31.
(4) Dans ce sens, de Foville, La Monnaie, 2e éd., Paris, Leeoffre, 1907, p 138-146.
comprit aussi la lettre de change. Dans la doctrine la plus récente on y comprend l'avance en compte courant dans les sociétés de crédit.