I. — Billet de banque
Excès d'émission. — Pour certains, la quantité de monnaie qui définit la demande effective se compose non seulement de métal précieux, mais de billets de banque. La quantité de billets de banque mise en circulation augmentet-elle, la demande augmente et, avec la demande, les prix (5).
Les économistes du début du xixe siècle avaient été frappés du rapport existant entre l'émission excessive de billets de banque et la hausse des prix précédant toute crise économique. Ils l'avaient été aussi par la coexistence de la baisse des prix et de la dépréciation des billets de banque. Ils se demandèrent si des émissions excessives de billets ne pouvaient pas être la cause des crises économiques.
Les partisans du carrency principle tenaient à peu près le même raisonnement que les théoriciens du stock or au point de vue de mécanisme de hausse : hausse des prix, baisse de l'escompte, large recours au crédit, spéculation. Mais la baisse leur paraissait provenir moins d'une surproduction, que d'une dépréciation du billet. La crise aurait «té, dans leur esprit, un simple phénomène de circulation. Une émission dépourvue de frein perd la confiance du public. La disparition de la confiance, c'est la crise, car le billet se déprécie. Cette dépréciation devient le signal d'une chasse au métal précieux, de « runs » sur les banques. La baisse des prix serait encore ici la conséquence d'une plus grande appréciation du métal précieux. Mais cette augmentation de valeur du métal résulterait de la dépréciation du billet de banque, à la suite d'émissions excessives faisant craindre pour sa convertibilité. Cette théorie eut une grande
(5) Cf. Andréadès, op. cit., p. 39-49. — Wilson, Capital, Currency and Banking, p. 33 s., cité par Bergmann, op. cit., p. 190. — Loyd, Tracts and other publications on metalllic and paper curency by the right lion. Lord Overstone, London, 185S.
vogue vers 1840-1814 (6). Ses partisans triomphèrent. Et l'Act de 1844 régissant encore la Banque d'Angleterre s'inspire du currency principle; il est essentiel, pour qu'un billet circule à la parité de l'or, que ce billet soit toujours, convertible; à cet effet, tout billet émis doit être représenté dans rencaisse de la banque par une somme en or correspondant au montant du billet.
Que penser de cette théorie^?
Nous ne sommes pas certain que des émissions excessives de billets n'aient eu aucune influence sur les crises de 1815, 1825, 1836. Ces émissions excessives en stimulant l'essor, ont peut-être exagéré la hausse des prix et accru par là l'intensité des crises, tout comme l'usage immodéré du papier-monnaie a préparé la crise violente de 1920. Mais l'abus du crédit aggrave la crise, sans la causer. L'histoire économique démontre que les crises économiques ne s'accompagnent pas toujours d'abus de ce genre. A peine l'Act de 1844 était-il en vigueur que survenait la crise de 1847 et bien d'autres ensuite. Ces crises étaient indépendantes de toute dépréciation du billet de banque. Bien mieux les faits semblaient se jouer des théoriciens, quand, dès 1847, ils obligeaient les auteurs de l'Act de 1844 à fausser compagnie au currency principle. De nos jours, si l'on discute encore sur le « currency principle » et le « banking principle » l'on ne discute plus sur le point de savoir si l'émission de Juillets cause les crises.
Au reste, déjà à cette époque, des économistes plus pénétrants, Tooke, entre autres, avaient entrepris la réfutation de la théorie du currency principle.
Tooke a employé les cinq gros volumes de son History of Priées à démontrer qu'il n'y avait aucune connexité entre la hausse des prix et la quantité de billets en circulation;
(fi) La preuve en est qu'on la discutait, non dans les livres longs et sav.ints, mais dans des pamphlets, par exemple, le pamphlet de S.-J. Lloyd (lord Overstone): Reflexions suggested by a perusal of Mr. S. Horsley Palmer's pamphlet on the cause and conséquences o/ the pressure on the moncy market, cité par Bergmann, op. cit., p. 192. Toutefois Lloyd, n'aurait pas cru que les crises soient uniquement le résultat d'émissions excessives.
son œuvre était d'autant plus méritoire qu'elle survenait au moment de la pleine vogue de la théorie du currency. Tooke n'a, en effet, cessé de combattre l'Act de 1844 et, dans l'enquête parlementaire anglaise sur la crise de 1847, il attaque énergiquement la réglementation de l'émission des billets en Angleterre. Il prétend, l'histoire lui a depuis donné raison, que l'Act de 1844 en énervant l'opinion publique, aggrave encore les difficultés du temps de crise.
Le currency principle n'était, du reste, pas seulement une erreur pratique, il était une, erreur théorique. Au currency principle, on opposait le banking principle. L'émission des billets de banque, au lieu d'être la cause des échanges et de leur activité en est au contraire simplement l'effet. Le billet de banque sert, en effet, à l'escompte des lettres de change. L'émission d'un billet suppose donc, .à moins qu'il ne s'agisse d'une lettre de change de complaisance, un échange antérieur. C'est donc commettre une véritable pétition de principes qu'attribuer l'activité des échanges à une émission excessive- de billets; seule une circulation antécédente de richesses est capable d'amener un plus large recours au crédit, une augmentation de la circulation billet Et encore cela n'est-il pas sûr. La rapidité de la circulation peut compenser l'importance des opérations d'escompte à effectuer. Une période de prospérité économique n'est pas nécessairement une période d'accroissement d'émission des billets.
Mais l'impuissance de l'Act de 1844 à prévenir les crises de 1847, 1857, a amené certains économistes h se demander si cette réglementation de l'émission destinée à prévenir les crises n'en était pas, au contraire, la cause (p). Ainsi se constitua en France, une école d'économistes qui rendait le monopole d'émission dont jouissait la Banque de France responsable des crises économiques. Voici en deux mots, le raisonnement imprécis et un peu confus de ces auteurs : le monopole de la Banque de France (s), en restreignant les
(7) Cf. Horn, La liberté des Banques, Paris, Guillaumin, 1866, p. 308-313 et p. 440.
(8) On ne précisait pas de quel monopole il s'agissait. Cf. Isaac Pereire,
facilités d'escompte, amènerait une augmentation du taux de l'escompte en cas d'essor industriel et commercial. Cette élévation du taux de l'escompte entraînerait de lourdes charges pour l'industrie et le commerce. La crise serait le moment où ces charges sont devenues trop lourdes pour que le commerce et l'industrie restent capables de les supporter. Ces attaques contre le monopole de la Banque de France eurent un grand retentissement. On crut un moment que notre grand établissement de crédit avait le pouvoir de décréter à volonté la pluie et le beau temps, et de choisir plus volontiers la pluie. Car avec la crise s'élevait le taux de l'escompte et cette élévation signifiait pour la Banque une augmentation de ses dividendes. Aussi les milieux commerciaux et industriels, impatients de supporter une élévation du taux des escomptes, au moment où le crédit leur faisait le plus besoin, réservèrent-ils un accueil des plus favorables à cette théorie. Le mouvement d'opinion fut même tel qu'en 1865 le gouvernement décida d'ouvrir une enquête sur le point de savoir si le monopole de la Banque de France était vraiment aussi coupable que certains le prétendaient. L'enquête répondit par la négative et le privilège de la Banque de France fut maintenu (o).
Cette théorie reposait, en effet, sur de multiples confusions : d'abord elle confondait le monopole d'émission avec le monopole d'escompte, deux choses cependant très différentes. Elle confondait non seulement ce monopole avec le privilège d'émission, mais elle confondait aussi l'escompte et l'intérêt. Or, l'escompte est soumis à des variations brusques et intenses, qui laissent l'intérêt différent. Enfin, elle attribuait au taux de l'escompte une importance qu'il n'a pas dans la pratique. Le coût des matières premières, le taux des salaires ont une influence plus décisive sur la prospérité économique d'une industrie ou d'un commerce. Cette
Principes de la constitution des Banques et de l'organisation du Crédit, Paris, Dentu-Guillaumin, 1865, p. 29 s. Ilorn, op. cit., p. 442. — Poujard'hieu, Les crises financières et l'organisation du crédit en France, Revue des Deux- Mondes, 1er juin 1801, p. 086-708. — Coquelin, Les crises commerciales et la liberté des Banques, Revue des Deux-Mondes, 4e trim.^ p. 445-470.
(9) Enquête sur les principes et les faits généraux qui régissent la circulation monétaire et fiduciaire, Paris, Imprimerie Nationale. 1866.
théorie, dont le succès fut très vif, ne compte plus de nos jours de partisan. Les Etats-Unis n'ont-ils pas enregistré des crises pendant tout le xixe siècle, malgré la liberté de la constitution des banques démission.
Il n'en est pas de même d'une autre théorie remontant elle aussi, à peu près à la même époque et qui, elle aussi, a vu le jour en France.