LES CRISES ET LA CLASSE OUVRIÈRE
Le nivellement de la production constituerait, en effet, le meilleur remède aux maux dont les alternatives d'essor et de dépression sont la source pour la classe ouvrière : grèves, chômage, dissolution des syndicats ou diminution du nombre de leurs membres en temps de crise, grèves en temps d'essor pour obtenir l'amélioration de leurs salaires.
Nous ne saurions, sans sortir de notre sujet, envisager l'action ouvrière dans son ensemble. Nous nous bornerons à montrer le parti que l'on peut tirer de la connaissance de l'évolution par période d'essor et de dépression des sociétés capitalistes, pour atténuer les conséquences des crises pour les ouvriers, et peut-être même pour améliorer leur sort. Les ouvriers eux-mêmes, l'Etat, les patrons peuvent intervenir.
A. — L'action ouvrière.
Les époques de crises sont des époques de chômage. Contre le chômage du temps de crise, l'ouvrier s'aidera en épargnant sur les salaires élevés par lui touchés pendant la période d'essor. Mais l'épargne individuelle est insuffisante.
L'épargne collective dans les coopératives de consommation nous paraît présenter une particularité intéressante : elle constitue un mode automatique d'épargne en temps d'essor. L'accroissement de consommation de l'ouvrier résultant de l'accroissement de ses salaires est susceptible de constituer automatiqument un fonds de réserve, qui pourrait servir à alimenter un fonds de chômage destiné à assurer F ouvrier contre le chômage du temps de crise. Sans doute, le syndicat présente sur la coopérative de consommation des supériorités en matière d'organisation de l'assurance contre le chômage. Composé d'ouvriers du même métier, le syndicat connaît l'état du marché du travail; il est plus apte à contrôler les chômeurs simulés. Mais certaines professions sont plus atteintes que d'autres : une assurance groupant les ouvriers de professions différentes sera plus efficace. La coopérative de consommation présente cette particularité de grouper des ouvriers de toutes professions. Un fonds de chômage, annexe des coopératives, nous paraît digne d'être recommandé. La cotisation serait moins sentie qu'avec le versement à un syndicat; il y a toute la différence d'un impôt indirect et d'un impôt direct. La coopérative aurait recours aux unions de syndicats et aux bourses du travail pour l'aider dans la gestion de sa caisse de chômage.
Chômage en Grande-Bretagne (*)
(Pourcentage des ouvriers syndiqués sans travail. — Les traits noirs verticaux marquent
les années de crise).
(*) Statislical Abstract of labour statislics, 1914.
L'union de syndicats, la bourse du travail peuvent, en effet, placer les ouvriers chômeurs. Mais si une bonne organisation du placement est efficace contre le chômage individuel, elle l'est moins contre ces chômages en masse des périodes de crise.
La période d'essor sera, par contre, favorable au développement des syndicats, à l'élévation des salaires, même par la grève, s'il en est besoin.
C'est en temps d'essor que le syndicat a le plus de chance d'obtenir pacifiquement du patron des modifications de salaire ou des améliorations dans les conditions du travail. C'est au moment où le patron réalise de gros profits qu'il consentira à payer de gros salaires. Mais c'est à ce moment également que le syndicat apparaîtra à l'ouvrier comme un moyen efficace d'améliorer sa condition. La période d'essor constituera aussi le moment favorable pour décréter une augmentation des cotisations syndicales, en vue d'assurer les risques multiples (maladie, mort, vieillesse, chômage, grève, etc.) courus par les ouvriers.
En fait, les effectifs des syndicats gonflent surtout en période d'essor, diminuent souvent en période de dépression. De même, les ressources des trade-unions. La crise de 1920 a mis tout particulièrement en évidence ce phénomène. Mais tandis qu'au xixe siècle, en Grande-Bretagne, c'est sur la statistique de l'assistance que l'on trouve la trace la plus nette de la crise et du chômage qui en résulte, à partir du xxe siècle, l'ouvrier anglais a substitué les caisses syndicales à l'assistance publique. C'est sur la statistique des secours de chômage distribués par les trade-unions, que nous rencontrerons la marque des alternatives d'essor et de dépression. Les secours augmentent d'une façon régulière en période de dépression et diminuent en période d'essor (35 Ut).
(35 bis) M. Tugan-Baranowskv s'étonne de ce que la statistique de l'assistance publique en Grande-Bretagne ait cessé au xxe siècle de subir l'influence de notre phénomène. La raison est celle que nous donnons au texte.