DES REMÈDES
La thérapeutique est très riche et il n'est pas d'auteur ayant écrit sur les crises, qui ne se soit fait comme un point d'honneur de proposer sa « spécialité ». Les uns prétendent guérir, les autres visent seulement à soulager.
§ 1. — Des remèdes destinés a atténuer l'intervention
Ces remèdes peuvent être ou préventifs ou curatifs.
a) Remèdes préventifs.
Ces remèdes diffèrent d'après les causes assignées aux crises.
Statistique. — Législation.
Les partisans de la théorie du déséquilibre entre la production et la consommation ont proposé d'établir un service de la statistique complet, destiné à permettre à l'industriel de ne plus produire à l'aveugle. Renseigné sur l'étendue de la consommation, de la production, il réaliserait un équilibre de plus en plus parfait entre l'offre et la demande (')•
(1} Cf. Roscher, Ansichten, op. cit., t. II, p. 456 s. Schmoller, Grundriss,
l.ESCURE 27
La concentration sous toutes ses formes : trust, cartel, coopératives, permettra de perfectionner la statistique de la production et d'organiser celle de la demande. Depuis 1907, nous pouvons suivre sur la statistique des commandes du trust de- l'acier et des grandes sociétés américaines, l'arrivée et l'évolution de la crise. Grâce à ces statistiques, la spéculation de Bourse, qui a joué un si grand rôle dans les crises au cours du xixe siècle, perdrait une grande partie de son importance. La Bourse et la spéculation de Bourse, jusqu'à présent assumaient la fonction de fixer les prix, d'équilibrer l'offre et la demande, d'adapter la production à la consommation. De nos jours, avec le développement de la concentration, le centre de la formation des prix se déplace; l'offre et la demande se rencontrent de plus en plus dans les bureaux d'un trust, d'un cartel, ou de telle grande entreprise. La spéculation de Bourse cesse de jouer le premier rôle.
Toutefois, la spéculation de Bourse conserve un rôle important. Le législateur s'efforcera de limiter ses abus sous la triple forme du jeu de l'agiotage et de l'accaparement (2).
Ce qui est vrai d'une bonne législation sur la Bourse, l'est aussi d'une bonne législation sur les sociétés par actions. Et les crises ont contribué au xixe siècle à l'amélioration de la législation sur les sociétés par actions, par les imperfections ou les lacunes qu'elles mettent à nu (Voir p. 107, note 236).
Politique des banques.
A ce dernier point de vue, celui de la création des sociétés par actions et des émissions de valeurs, les Banques ont un rôle à jouer. Avec la concentration du crédit, l'intérêt de la grande Banque s'identifie de plus en plus avec l'intérêt général; la tentation est moindre pour une grande Banque, de sacrifier le présent à l'avenir.
La crise allemande de 1900, la crise américaine de 1907
op. cit. t. II, p. 492. Meyers Conversation Lexicon, Leipzig et Vienne, 1904, 6e édit., t. VIII, art. Handelskrisen, p. 734.
(2) Voir notre étude sur le Marché à terme de Bourse en Allemagne, Pari*, Larose, 1908.
et la crise de 1920 plus encore, ont révélé cependant bien des imprudences de la part même des grandes banques. La crise de 1920 surtout. Des fautes que l'on pouvaft croire appartenir au passé, ont éLé commises à nouveau : immobilisation des dépôts, créations de sociétés sans avenir (maritimes et autres), négociations de titres sans valeur. De grosses pertes ont été subies et parfois mal supportées. Les principes d'une saine politique bancaire sont bien connus aujourd'hui. Leur observation est sans doute difficile au moment des griseries d'un essor.
La chute de la Banque de Leipzig en 1901, entraînée par la Trebergesellschaft, celle du Knickerboker Trust en 1907, engagé dans des spéculations sur le cuivre, celle de la Banque industrielle de Chine en 1920, fourvoyée dans des spéculations sur des actions de sociétés de transports maritimes, celle de la Banco italiana di Sconto, entraînée par ÏAnsaldo (3) le démontrent surabondamment. Il est pourtant des principes de politique financière que les Banques ne transgresseront jamais impunément, notamment celui de la répartition des risques; et si on ne peut faire un grief à une Banque d'avoir noué des relations avec un industriel, un commerçant qui, par la suite se révèle insolvable, on doit toujours lui reprocher de s'être trop engagée avec lui.
La fidélité à ce principe offre, il est vrai, un certain danger; cette répartition des risques va amener une diffusion de? opérations de Banque, une multiplication de la clientèle. La surveillance à exercer sur les différents débiteurs deviendra beaucoup plus difficile et, si les crises de 1900, 1907. 1920 ont démontré la nécessité de la répartition des risques, elles ont mis en relief aussi les dangers d'une clien- 1èle trop variée et trop nombreuse. Pour qu'un banquier connaisse exactement la situation d'un industriel, il doit "011naître l'ensemble de ses opérations. Or un client, en se faisant ouvrir des crédits relativement modérés en comparaison du chiffre de ses affaires, peut en obtenir chez un grand nombre de banquiers, et en usant de ce détour, il
(3) R. Bachi, ritalia Economica nel 1921. Ri/orme. Sociale 1922, p. 52 et suiv.
réussit malgré tout à dépasser les limites raisonnables de son crédit. L'application du principe de la répartition desrisques Tloit donc se doubler d'une certaine concentration des opérations de crédit. M. Hecht proposait en 1904 de recourir à la création de « groupes de banque », sortes d'associations destinées à renseigner les banquiers sur la situation d'ensemble du crédit de tel ou tel industriel (*). C'est le système suivi aux Etats-Unis avec les chaînes de banques.
Avec la concentration bancaire en Europe, ces groupements deviennent faciles à organiser. Et nous ne sommes pas certain qu'il n'en existe pas.
En tout cas en réglant la distribution du crédit, en modérant la spéculation, les Banques sont toutes puissantes pour atténuer les crises. Pour atténuer, sans guérir d'ailleurs, que faire, la crise survenue?
b) Remèdes curatifs.
Les mesures préconisées diffèrent avec la conception de la crise :
Entreprises de travaux publics.
Voit-on dans la crise une rupture d'équilibre entre la production et la consommation, l'Etat, la commune, d'une façon générale, les collectivités publiques sont sollicitées d intervenir (5). On a trop produit, les commandes font défaut : il faut en susciter par la mise en chantier de grands travaux publics : chemins de fer, canaux, routes, édifices publics, constructions de navires. La crise est l'origine d'une baisse des prix et de l'intérêt : les emprunts d'Etat et communaux jouissent de la faveur du public; le moment est favorable pour la mise en chantier de grands travaux publics. Ce n'est pas du reste l'industrie seule, qui béné-
(4) Hecht. Rapport à l'Ass. Générale du Verein fur Sozialpolitik. Publications du Verein., t. CXIII, p. 139 s. Philippovich, Grundiss..., op. cit., II, p. 279.
(5) Cf. Nasse : Ueber die Verhiitung, der Produktionskrisen durch staatliche Ffirsorge. Rev. de Holtzendorf et Brentano, plus tard de Schmoller, d879, III, p. 166 suiv.
ficiera de cette intervention bienfaisante de l'Etat, mais aussi la classe ouvrière et M. Jastrow, dans son rapport à l'Assemblée générale du Verein fur Sozialpolitik allait môme jusqu'à considérer ce remède aux crises comme la solution de la grosse question du chômage et de l'assurance contre le chômage. Poussée aussi loin, cette intervention étatique serait évidemment exagérée, et l'on ne peut, l'on ne doit pas inspirer aux classes tant ouvrières que patronales déjà trop disposées à attendre de l'Etat toute amélioration de leur condition et de leur sort une illusion trompeuse; mais, cette réserve faite, l'Etat peut et doit intervenir dans ce sens. Sans doute son intervention ne sera pas dépourvue de tout caractère d'assistance; car quoi qu'en disent certains auteurs, et quelle que soit la baisse des prix, de l'intérêt, la faveur du public pour les emprunts d'Etat après l'arrivée de la crise, ce' prix, cet intérêt baisseront encore davantage par la suite durant toute la période de dépression; au point de vue purement économique, l'Etat aurait donc intérêt à différer ses travaux. Mais étant donnés les troubles sérieux que cette aide bienfaisante permettra d'éviter, on doit malgré tout la recommander.
C'est du reste là un remède qui jouit de la faveur des gouvernements. En France, une commission a été réunie par le ministre du Travail dans le but d'élaborer un plan pratique de réaKsation de cette idée. En Angleterre, les rapports parlementaires de 1909 sur l'unemployment recommandent entre autres comme remède aux crises de chômage, l'exécution de grands travaux publics. A la suite de la crise de 1907, ce remède fut préconisé par certains députés du Reichstag au mois de novembre 1908 et le ministre des Travaux publics déclara avoir passé aux usines après la crise, des commandes de wagons, de locomotives, etc.. En 4922, le Bureau international du Travail faisait voter une motion en ce sens. La Grande-Bretagne élaborait même un plan de ce genre pour atténuer le chômage. Il serait à souhaiter que nos compagnies de chemins de fer suivissent cet exemple. Elles constitueraient en temps de dépression, c'est-à-dire à des prix raisonnables l'outillage indispensa-
ble pour faire face aux besoins anormaux de la période d'essor. Et l'on éviterait ainsi les encombrements des voies ferrées, dont toute période de prospérité est le signal (6). Tel est l'intérêt à la fois des compagnies, de la production nationale et du public.
En réalité cette politique souvent prônée n'a jamais été sérieusement pratiquée. Les périodes de dépression sont aussi des périodes de déficit budgétaire, de m oins- values fiscales, de fléchissement des recettes des chemins de fer. Un certain pessimisme envahit le monde des affaires. On se refuse à envisager aussitôt après la crise, l'essor qui lui succédera. On doit le regretter. A l'aide de ressources d'emprunts, on conçoit la pratique de ce remède d'une efficacité certaine et d'une utilité incontestable.
Politique douanière.
Une bonne politique douanière peut aider, elle aussi, i la liquidation de la crise (:). Toutefois, la crise étant le plus souvent internationale, on ne voit pas comment on pourrait obtenir des concessions favorables à l'exportation de la part d'Etats eux-mêmes en proie à la surproduction. Dans la mesure où il s'agira d'un pays industriel, et surtout d'un pays évoluant vers l'industrie, c'est-à-dire achetant de plus en plus à l'agriculture étrangère, des négociations pourront être tentées en vue d'obtenir des adoucissements de tarifs sur les produits industriels exportés en échange d'abaissement de tarifs consentis sur les produits agricoles importés. Mais, étant donné le caractère industriel d'à peu près tous les grands Etats modernes, il s'agit là de vues plus théoriques que pratiques. La crise de 1920 a déterminé partout (sauf au Japon) un regain de protectionnisme qui gène la reprise du commerce international et paralyse la reprise des affaires.
A jeter un coup d'oeil sur l'histoire des régimes douaniers,
ffi) Chroniques Porte sur les transports, Revue d'Economie politique. Chronique Colson, Revue politique et parlementaire. Villain, op. cit. (7) Cf. Rost, op. cit., p. 49 s. Nasse, art. cit. p. 169 s.
on remarque que les périodes de prospérité sont seules des périodes de libéralisme économique. Le protectionnisme grandit partout en période de dépression.
Et au total nous ne retiendrons ici que l'exécution de travaux publics. Mais elle mérite vraiment d'être recommandée.
La thérapeutique des crises est beaucoup plus avancée en matière de troubles de la circulation et du crédit. La raison en est double : l'importance croissante du crédit a attiré tout particulièrement l'attention des théoriciens; la concentration très avancée dans la banque et l'existence de grands établissements régulateurs du crédit ont permis de substituer à la politique à courtes vues qu'eût suscitée la concurrence de petits organismes une politique plus rationnelle.
Politique des banques.
L'efficacité de la politique d'élévation du taux de l'escompte et sa nécessité ne sont plus aujourd'hui contestées. L'action de l'élévation du taux de l'escompte sur la liquidation d'une crise est l'une des théories les mieux faites et les plus connues de l'économie politique (8). Aussi passerons-nous très rapidement sur ce point, ayant hâte d'arriver à l'examen d'une question plus intéressante, celle de savoir si cette politique, telle qu'elle a été pratiquée jusqu'à nos jours, ne mérite pas quelques critiques et ne serait pas susceptible d'une certaine amélioration.
Nous avons déjà vu, au cours de notre étude historique des crises, que l'un des épisodes réguliers des crises consiste en une crise de crédit soit extérieure, soit intérieure. La crise de crédit extérieure, couramment appelée crise de change, avait son origine tout comme la crise de crédit intérieure dans la baisse des prix. L'arrêt momentané des échanges, qui en résultait, entraînait un détraquement corres-
(8) Ansiaux, La politique régulatrice des changes. Bruxelles, 1910. Schwarz. DisUontpolitik. Leipzig, 1911.
pondant de la balance des comptes; on avait contracté des dettes, que de nouvelles créances ne venaient pas équilibrer. 11 fallait s'acquitter en monnaie, et quand il s'agissait d'une dette internationale, en monnaie métallique. De là ries phénomènes d'augmentation du portefeuille, de diminution des encaisses des grandes banques d'émission. Pour défendre leur encaisse, les grandes banques d'émissions élèvent le taux de leur escompte.
L'élévation du taux de l'escompte a pour effet de solliciter les capitaux disponibles, attirés par une rémunération avantageuse. Ne pouvant immigrer ni sous forme de marchandises (faute d'acheteurs), ni sous forme de valeurs mobilières (pour la même raison), ils se déplacent sous forme de monnaie métallique. Si toutefois la crise est d'une intensité telle qu'une première élévation du taux de l'escompte soit impuissante à enrayer la sortie de l'or, une seconde élévation interviendra; et le taux de l'escompte progressera jusqu'à ce que le commerçant ayant à opérer des remises à l'étranger finisse par avoir intérêt à vendre ses valeurs mobilières ou ses marchandises, même à perte, plutôt que d'avoir recours à un crédit d'une cherté excessive. La baisse du cours des valeurs mobilières, la baisse du prix des marchandises incitera l'étranger à opérer des achats dans le pays où sévit la crise. De nouvelles créances internationales seront ainsi créées au profit du pays débiteur, qui paiera ses importations de la période d'essor au moyen d'exportations de valeurs mobilières et de marchandises dépréciées.
Ainsi s'explique ce phénomène étrange au premier abord : la crise, point de départ d'un ralentissement de la production et de la consommation, c'est-à-dire des échanges soit extérieurs, soit intérieurs, ne l'est pas toujours, au moins immédiatement, d'une diminution des exportations du pays atteint par la crise (o).
Ce sont là faits bien connus et nous nous en voudrions d'insister. Mais il est regrettable de grever d'une surtaxe de 1, 2, 3 % ou davantage l'ensemble, le papier commercial
(9) Juglar constate ce fait sans trop se l'expliquer. Juglar, Des crises commerciales. Ann. Block, 1856, p. 578.
sans distinction parce que certains commerçants ont des remises en or à faire à l'étranger. Comment alors adoucir les élévations du taux de l'escompte?
La constitution d'un portefeuille de créances sur l'étranger comprenant valeurs mobilières ou lettres de change nous paraît un premier moyen. Le système du portefeuille lettres de change a été pratiqué par la Banque de Belgique à une époque déjà lointaine : celui du portefeuille valeurs mobilières n'a jamais été systématiquement employé — à tort selon nous — car il nous paraît plus pratique, plus efficace .
Au moment de la crise, si la Banque dispose d'une somme importante d'effets sur l'étranger, l'offre sur le marché de toutes ces traites empêchera le cours du change d'atteindre le gold point de sortie. L'encaisse de la Banque sera protégée. Au premier abord, ce procédé est séduisant. Il est cependant critiquable. Nous ne lui objecterons pas comme Juglar (IO) son insuccès en Belgique lors de la crise de 1857; Coi de l'aveu de Juglar lui-même le portefeuille des lettres de change étrangères de la Banque de Belgique s'était affaissé à 22 mill. F. au moment de l'arrivée de la crise (contre 174 à 179 millions en 1853-1854) et n'existait pour ainsi dire plus au moment où son efficacité eût été mise à l'épreuve. Nous ne lui objecterons pas non plus l'oubli où il est tombé un instant. Car il semble gagner du terrain. Il a été préconisé par presque tous les membres de la Commission d'enquête sur le renouvellement du privilège de la Reichsbank. Nous ferons cependant des réserves.
La lettre de change est, en général, payable à une échéance assez courte; la Banque, qui assumerait la charge de constituer un portefeuille sur l'étranger, serait périodiquement demandeur et demandeur de première importance sur le marché du change. A l'approche de la crise, c'est-à-dire à une époque où la situation du marché monétaire est déjà très tendue, l'achat par la Banque d'une quantité de change capable de parer à une crise aurait pour effet, en intensi-
(10) Juglar, op. cit., p. loi et 173.
fiant la demande, d'amener une élévation du cours du change au-dessus du gold point, c'est-à-dire de hâter l'arrivée du mal, auquel on se propose de porter remède! Cette procédure repose sur une erreur théorique. De même que le crédit ne crée pas la richesse, de même la constitution d'un portefeuille étranger ne crée pas de créances nouvelles sur l'étranger. Or, en temps de crise, c'est de créances nouvelles que l'on a besoin. La constitution d'un portefeuille d'effets soulève donc une grave objection.
Nous n'en dirons pas autant de la constitution d'un portej mille de valeurs mobilières. La pratique nous en offre quelques applications : elles confirment notre point de vue.
En 1847, la solution d'une première crise de change fut puissamment aidée en France et en Angleterre par des achats de rentes anglaises ou françaises par l'empereur de Russie; ces deux pays soldèrent en rentes sur l'Etat leurs importations de blé russe. Plus récemment, en 1900, l'Etat allemand émit aux Etats-Unis un emprunt de 80 mill. Mk de bons du Trésor 4 % remboursables en 1904 et 1905. Le succès de cette opération fut complet, son influence sur les changes favorable. En 1907, la ville de New- York émit 40 mill. $ de Bonds 4 1/2 en Europe pour assurer au marché monétaire les disponibilités nécessaires pour mouvoir la récolte (crop moving) (JI).
Certaines banques d'émission vont même plus loin. Le statut de la Banque d'Italie l'autorise à comprendre dans la couverture de ses billets les bons du Trésor des Etats étrangers et les comptes courants à l'extérieur (Ia).
Jamais encore cependant on n'a eu systématiquement recours à la constitution, en temps de prospérité, d'un portefeuille de valeurs mobilières en prévision des temps de crise.
La pratique y a-t-elle songé? L'a-t-elle écarté pour des raisons ignorées de nous? C'est ce qu'il est difficile de pré- Ci l)- Commercial and Financial Chronicle, 31 août 1907, 14 septembre 1907, 21 septembre 1907, p. 490, 622 et 624.
(12) Luzzati. Une conférence internationale pour la paix monétaire. Comptes rendus de l'Académie des Sciences Morales, 1908. I, p. 363.
ciser. En tout cas, au premier abord, des objections se présentent. Ce procédé n'est avantageux qu'à une double con dition : 1° le portefeuille ne se déprécie pas au moment où on aura recours à ses services; 2° sa réalisation n'entraîne pas cette dépréciation. La crise s'accompagne d'une crise de Bourse, d'une baisse des cours des valeurs mobilières, I/es Banques peu soucieuses de supporter cette dépréciation de leurs valeurs eussent fort probablement rejeté leurs pertes sur leur clientèle; elles eussent, à cet effet, renchéri le prix de leurs services et... relevé le taux de leur escompte. Nous tournons dans un cercle.
L'objection n'est pas décisive. Car il existe des valeurs mobilières dont les cours ne sont pas atteints par la crise, valeurs d'Etat et fonds publics. La crise est l'origine de la hausse des cours de ces dernières valeurs. Quant à la dépréciation résultant d'une réalisation en masse, la multiplicité, la diversité des fonds d'Etat, l'importance des dettes publiques nous permettent de croire qu'il est possible de nos jours de constituer un portefeuille important de ces valeurs, dont la réalisation s'opérerait dans de bonnes conditions : composé d'un petit nombre de chaque type de valeurs, la réalisation de ce portefeuille n'impliquerait qu'une offre assez faible pour chaque compartiment, et les cours n'en seraient pas de ce fait affectés. En outre cette réalisation ne s'opérerait ni dans un même pays, ni à la même Bourse et ce nous est une nouvelle raison d'avoir confiance dans nos prévisions optimistes. Enfin, la réalisation à la Bourse de ce portefeuille de valeurs mobilières ne serait pas indispensable. La France en cas de crise a-t-elle besoin de créances sur l'Angleterre, les Banques françaises expédient un portefeuille de valeurs mobilières en Angleterre; et elles ont recours à une avance sur titres à la Banque d'Angleterre. Cette avance peut être réalisée soit à l'aide de billets, soit à l'aide de métal. Mais comme les banques françaises ont besoin simplement de créances sur l'Angleterre, elles se contenteront de billets. Or, la circulation billets, est beaucoup plus élastique que la circulation métal. Ce procédé permettrait d'éviter la course à l'or dont toute crise de change a été jusqu'ici
428 CRISES GÉNÉttALES ET PÉRIODIQUES DE SURPRODUCTION
le signal. Grâce à cette politique, l'encaisse des grandes banques d'émission cesserait d'être l'unique réservoir de créances internationales auquel on puisât en temps de crise. La défense de l'encaisse exigerait des mesures moins énergiques une élévation moins considérable du taux de l'escompte (^bis). C'est le même principe, la plus grande élasticité de la circulation billets de banque qui nous amène à recommander la prime sur l'or. Et d'abord en quoi consiste la prime sur l'or? Nous avons déjà eu l'occasion d'expliquer la façon dont l'or s'écoule des caisses des grandes banques d'émission en temps de crise. Les particuliers ayant besoin d'or pour solder leurs dettes étrangères ont recours à l'escompte de leurs valeurs ou à des avances sur titres ou sur marchandises; ils obtiennent ainsi soit des billets, soit du métal. Au cas où ils reçoivent des billets, il leur suffit d'exercer leur faculté de convertir leurs billets en métal pour obtenir du métal. La prime sur l'or consiste à prélever un tant pour cent sur le métal or ainsi retiré soit directement soit indirectement des caisses de la banque. Mais, dira-t-on, la banque viole ses engagements; elle est tenue à la conversion gratuite et à vue de ses billets; il ne saurait en aucun cas être question de prime. Il n'y a là qu'une apparence. Car la Banque est libre de délivrer au porteur de billets de l'or de n'importe quel pays. Or, si ce porteur de billets a des envois d'or à faire en Amérique, par exemple, il aura intérêt à les effectuer en monnaie américaine. S'il l'effectue en monnaie française, iJ devra supporter la perte au poids provenant de l'usure. Son créancier américain ne pourra pas aussi commodément effectuer ses paiements avec de la monnaie française, qu'avec de la monnaie américaine. Pour toutes ces raisons, le porteur de billets a intérêt à obtenir de la Banque une espèce de monnaie particulière. C'est dans ces conditions que la Banque prélève une prime représentant le service rendu par elle en donnant l'espèce de monnaie d'or réclamée par son client à ses guichets. La Banque opère
(12 bis) Ce procédé a été largement utilisé pendant la guerre, en France notamment. Des crédits sur nantissement de valeurs étrangères ont été «ouverts à l'Etat français.
ainsi un départ commode entre le débiteur étranger et le débiteur national (l3).
Ce départ nous paraît constituer un avantage réel. La caractéristique de toute crise économique consiste en un large recours à la monnaie pour solder les achats antérieurs à la crise et en un recours au crédit. Cet accroissement de la demande de crédit a pour origine tantôt des paiements à faire à l'extérieur, tantôt des paiements à effectuer à l'intérieur. Au premier cas, la seule monnaie admissible est le métal or; au second cas, cette monnaie peut consister soit en billets de banque, soit en métal. Au premier cas, l'offre de crédit est infiniment plus limitée qu au deuxième et moins extensible. On n'extrait pas des lingots d'or avec la même facilité que l'on imprime un billet de banque. Il est donc naturel que le premier service, celui qui consiste à procurer de l'or, soit pjus cher que le second et frappé par rapport au second d'une manière de surtaxe. Cette surtaxe pourrait consister en une élévation plus forte du taux de l'escompte; mais il est impossible de discerner à l'examen d'une lettre de change la destination de son montant. Dès lors, cette surtaxe prend la forme de la prime sur l'or telle que nouslavons précédemment définie. La prime sur l'or nous apparaît donc comme parfaitement équitable et économiquement justifiée. C'est là un de ses avantages. Ce n'est ni le seul ni le principal.- Son principal avantage est, en effet, de permettre une élévation plus lente et plus modérée du taux de l'escompte. Car dans la mesure où l'élévation du taux de l'escompte représente seulement le renchérissement d'un service plus demandé, elle est infiniment moindre que dans la mesure où elle représente ce renchérissement plus la surtaxe nécessaire pour protéger l'encaisse de la banque. La meilleure preuve en est dans le fait que, dans les pays ne pratiquant pas la politique de la prime sur l'or, l'escompte
(13) Une erreur courante consiste à croire que la Banque de Franc* offre de convertir les billets en monnaie d'argent et à prélever une prime, si on exige de l'or. C'est inexact. La prime sur l'or fonctionne en France telle que nous l'exposons au texte. Entretien de M. Aîdrich avec M. Georges: PaHain, gouverneur de la Banque de France, 26 septembre 1908, p. 23.
s'abaisse malgré la progression continue du portefeuille et dô la demande de crédit, dès que la sortie de l'or est arrêtée. Le portefeuille enfle, mais parallèlement aussi la circulation billets s'accroît; et comme ce genre de crédit est moins cher pour les raisons indiquées plus haut, le taux d'escompte diminue cependant. La politique de la prime sur l'or, en appliquant un remède sui generis et spécial à la sortie de l'or permet donc une élévation plus modérée et plus lente du taux de l'escompte. Si cette élévation progresse avec calme et modération la liquidation de la crise lui empruntera les mêmes caractères. Sans doute, le débiteur à l'étranger, surchargé de la prime sur l'or, se verra contraint à une liquidation plus brusque. Mais le marché extérieur, surtout en France n'a pas une importance comparable au marché intérieur. Le débiteur à l'intérieur au moyen d'escomptes de lettres de change, d'avances sur titres et sur marchandises obtenus dans de bonnes conditions, jouira de l'avantage de pouvoir reporter sa situation. Ainsi éviterons^ nous un encombrement hrusque du marché intérieur, une baisse brusque des prix, peut-être même un certain nombre de faillites. N'est-ce pas une raison suffisante pour préconiser la politique de la prime sur l'or comme complément heureux de la politique d'élévation du taux de l'escompte?
Toutefois, cette politique de la prime sur l'or n'a vraiment sa raison d'être que dans un pays n'appliquant pas strictement le currency principle. Sinon, le recours à crédit, sous forme soit de billets, soit de métal, représente dans tous les cas une même diminution de la réserve de crédit. Dans les deux cas, l'élévation du taux de l'escompte a le même fondement et doit avoir la même mesure. Si je prends des billets contre une lettre de change, j'immobilise dans l'encaisse de la Banque une somme correspondante au montant de ces billets; sans cela les billets cesseraient d'être exactement couverts par du métal; et le résultat est en fait le même que si j'avais enlevé ce métal lui-même des caisses de la Banque et laissé au contraire le stock billets intact.
J'ai diminué dans la même mesure les réserves de la Banque. Aussi sommes-nous amené à examiner la politique d'élé-
vation du taux de l'escompte dans les pays inféodés au currency principle. L'élévation du taux de l'escompte y sera très accentuée. De fait l'Angleterre, dont l'Act de 1844 est inspiré du currency principle, est le pays du monde offrant les variations du taux de l'escompte les plus nombreuses et de plus extrême amplitude.
La Banque d'Angleterre ne peut, en effet, émettre de billets non couverts par un montant d'or correspondant au delà d'une certaine limite. Quand cette limite est atteinte, la Banque en est réduite ou à refuser l'escompte ou à transgresser les dispositions légales qui la réglementent : émettre un billet de plus c'est dépasser le maximum de billets non couverts toléré par la loi; diminuer l'encaisse d'une livre sterling, c'est encore arriver au même résultat; la couverture devient insuffisante par rapport au montant des b'Uets en circulation. Aussi, en est-on réduit à suspendre l'Act de 1844 lors des crises périodiques de 1847, 1857, 1806, 1890. La circulation billets retrouvait ainsi son élasticité. Mais durant la période précédant la suspension de l'Act, l'incertitude de l'avenir provoquait des paniques.
Pendant longtemps on a admis que la circulation monétaire ne pourrait obtenir l'élasticité que par le billet. Une circulation chèque, notamment, manquait d'élasticité. L'Angleterre, les Etats-Unis avaient surtout une circulation chèque. En cas de crise elle manquait d'élasticité. Le réescompte devait avoir pour contre-partie une émission de billets : contre escompte, la Banque ne saurait délivrer de chèques. Le chèque suppose un dépôt de monnaie en Banque. L'escompte est le contraire d'un dépôt. Récemment ces conceptions ont été critiquées. L'élasticité peut être obtenue par le chèque. A l'origine aussi, l'émission d'un billet supposait un dépôt de monnaie. Plus tard le billet sortit à l'occasion d'opérations de banques et gagé par elles. De même le compte courant en banque suppose à l'origine un dépôt. Mais on conçoit contre remise de traites à l'escompte une inscription correspondante en compte courant. Des chèques pourraient être tirés sur ces crédits en compte courant. Et la circulation chèque pourra s'étendre. Elle jouira de l'élas-
ticité. Ainsi procède désormais la Banque d'Angleterre. Au lieu de délivrer des billets en contre-partie des opérations de réescompte ou d'avance, elle crédite les comptes courants de ses clients du montant des escomptes. Un chèque sur la Banque vaut un billet de banque. Le chèque se substitue là aussi au billet de banque f1'').
Cette pratique, très ingénieuse, n'aurait peut-être pas ailleurs la même efficacité qu'en Angleterre. Là où le billet reste la monnaie de papier prépondérante, ! élasticité de la circulation billet en. temps de crise est essentielle. Et même en Angleterre cette politique est loin de répondre à tout : à trois reprises avant la guerre la Banque d'Angleterre dut emprunter de l'or à la Banque de France, devenue ainsi Banque des autres banques d'émission. Le billet ne serait-il pas plus efficace pour drainer dans les caisses d'une banque les réserves d'or du pays? Les Etats-Unis au reste ne s'y sont pas trompés. Pendant tout le xixe siècle et au début du xxc siècle encore, les crises périodiques étaient le signal de crises monétaires exceptionnellement violentes. Ayant à combler une lacune de leur organisme bancaire — l'absence de Banque de réserve, de Banque des Banques en temps de crise — ils ont. créé douze Fédéral Reserve Bank, à la fois banques d'émission et banques de dépôt, donnant à la circulation et au crédit l'élasticité par le billet et par le compte courant et drainant par le billet et par le dépôt les réserves d'or du pays.
La Banque idéale en cas de crise apparaît désormais comme une banque, à la fois banque d'émission et de dépôt, élevant son taux d'escompte pour défendre son encaisse, pour éviter les abus du crédit, modérant cette élévation par la pratique de la prime sur l'or et du portefeuille étranger de valeurs mobilières.
(14) Hartley Withers. Qu'est-ce que la monnaie? trad. jr. Paris, 1920.
(15) MM. H. Bilgram et E. Levy, The cause of business dépression. Philadelphie, 1914 (ch. XV), p. 762 et suiv., attribuent même au défaut d'élasticité l'apparition des crises aux Etats-Unis. En réalité, l'absence d'élasticité, aggravait la crise. Mais la cause des crises est différente. La circulation américaine est dotée de l'élasticité, et le« Etats-Unis ne sont pas exempts de crise*.
Toutefois l'élévation du taux de l'escompte, pour être efficace doit être suivie par le marché libre, par le taux hors banque ou taux privé (market rate). Et les banques de dépôt sont devenues assez puissantes dans certains pays, pour obéir imparfaitement aux impulsions de la Banque centrale. Le resserrement du crédit s'opérera mal; l'appel de capitaux étrangers destiné à corriger le cours du change ne se produira pas. Avant la guerre, en Allemagne et en Angleterre, on se préoccupait des moyens capables d'obliger le marché libre à se conformer à l'élévation du taux d'escompte sur le marché officiel. La Banque d'Angleterre dispose d'un portefeuille de consolidés. En les jetant sur le marché, elle raréfiait les capitaux disponibles sur le marché libre, y déterminait une hausse de l'escompte.
La Reichsbank escomptait sur le marché libre des Bons du Trésor. Avec la demande, le taux d'escompte s'élève. On faisait un pas de plus; et l'on se demandait si la Banque centrale, pour reprendre la direction des mouvements de l'escompte, ne pouvait songer à attirer à elle les dépôts en servant un intérêt sur ces dépôts et en élevant cet intérêt en cas d'élévation du taux de l'escompte; les capitaux disponibles auraient déserté le marché libre pour la Banque ■centrale et le taux d'escompte aurait haussé sur le marché libre. Ou encore la Banque centrale, en cas d'élévation de son taux, sans être suivie par le marché libre, pourrait songer à réescompter une partie de son portefeuille sur le marché libre et forcer ainsi l'élévation de l'escompte
En réalité ces deux derniers procédés comportent bien des réserves ; ils sont le contrepied de la politique suivie jusqu'ici par les Banques centrales. Celle-ci doit-elle drainer les dépôts? Peut-elle surtout, sans perdre de son prestige, réescompter sur le marché libre? C'est bien douteux. Et des mesures de ce genre ne sauraient être envisagées qu'en cas de circonstances critiques. Mais dans ce cas-là généralement l'élévation du taux officiel est suivie par les sociétés de crédit. Car la tension monétaire existe alors partout, et sur le marché libre plus encore que sur le marché officiel. Et «'est la tension du marché libre, le recours par les sociétés
LESCURB 28
de crédit à la Banque centrale, qui souvent amènent celle-ci à élever son taux d'escompte. En France le problème d'ailleurs ne se pose pas. Et en cas de crise — le cas qui nous intéresse ici — il ne se pose guère, même en Angleterre ou en Allemagne.
Par contre, aux Etats-Unis les Banques centrales de réserve ayant en face d'elles des milliers de banques, grandes et petites, sont moins facilement obéies. La crise de 1920 a pourtant démontré l'efficacité des relèvements du taux d'escompte et des avertissements donnés par le Fédéral Beserve Board (lG).
En cette matière, d'ailleurs essentiellement mouvante, l'évolution est capable de poser aux Banques centrales des problèmes nouveaux et délicats. Mais partout jusqu'ici elles ont pu tenir leur rôle de Banques du temps de crise et dominer les situations les plus difficiles en pratiquant la politique dont nous venons de retracer les lignes essentielles.
Tels sont les remèdes soit préventifs, soit curatifs, capables d'apporter un peu de régularité dans le développement des sociétés économiques.
Après avoir énuméré et apprécié les principaux de ces remèdes : création d'une statistique nationale et internationale de la production, de la consommation, de la circulation et de la répartition, intervention de l'Etat, action des Banques sur la spéculation pendant la période de prospérité, ou après l'arrivée de la crise sur les abus du crédit, nous devons examiner les théories visant à la suppression des crises économiques.
(16) Avant la création par la loi de 1913 de douze Fédéral Reserve Banks, les Etats-Unis, manquant de banques de réescompte, subissaient des crises monétaires exceptionnellement violentes. Ils avaient alors recours à l'émission de Clearing-House Certificates. Cette émission de certificats donnait une certaine élasticité à la circulation américaine; mais une élasticité imparfaite. Car le certificat ne circulait que sur une place donnée (New-York, Chicago). Et avant que l'émission en fût décidée, une panique avait surgi. L'histoire des crises américaines le démontre. Désormais, le marché américain est à l'abri de ces paniques. La crise de 1920 l'a prouvé.
§ 2. — De LA SUPPRESSION DES crises.
Parmi ces théories, les unes reposent sur la théorie de la sous-consommation ouvrière; les autres sont l'œuvre d'économistes complétant l'idée de sous-consommation ouvrière par celle d anarchie économique. D'accord sur le principe du mal et sur sa cause, ces auteurs, du reste, sont loin de l'être sur le remède applicable.
Parmi ceux qui s'appuient sur la théorie de la sous-consommation ouvrière, les uns préconisent une relation constante établie entre les différentes catégories de revenus : rente, salaire, profit; — les autres une limitation du profit.
Parmi ceux qui combinent la théorie de la sous-consommation ouvrière avec l'idée d'anarchie économique, les uns concluent à la destruction de l'ordre capitaliste et à son remplacement par l'économie collectiviste; c'est la théorie de l'effondrement des sociétés capitalistes à la suite d'une succession de crises toujours plus intenses et plus rapprochées; les autres, s'inspirant surtout de l'idée d'anarchie économique, voient la solution du problème des crises de surproduction dans la création d'organes régulateurs de la production et des prix.
a) Théorie de Rodbertus. Théorie de May.
Certains trouvent la solution du problème des crises dans la fixation légale de la part du salarié au produit social total. C'est la doctrine de Rodbertus. Nous avons déjà précisé le sens donné par Rodbertus à l'expression sous-consommation ouvrière; il s'agit, non d'une sous-consommation absolue, mais d'une sous-consommation relative; le salaire augmenterait, mais augmenterait moins'vite que la productivité du travail, et par suite la consommation ouvrière croîtrait moins vite que la production sociale. D'où la surproduction. Comment obvier à cette insuffisante progression de la consommation des classes laborieuses? Au moyen de l'attribution à la classe ouvrière d'une part déterminée de la production. Le patron, l'ouvrier, le capitaliste tou-
obéraient toujours une même part du produit social : a p. 100, b p. 100, c p. 100. Ce n'est donc pas le produit intégral du travail que Rodbertus réclame pour l'ouvrier, mais une croissance de sa part de la production (J~).
Ayant critiqué le fondement même de la théorie de Rodbertus, nous pourrions nous dispenser d'examiner le remède proposé par lui : s'il y a erreur de diagnostic, il y a par là erreur sur le traitement applicable. Toutefois, il est une série d'objections que soulève sa théorie indépendamment des imperfections de son fondement, et que nous lui adresserons rapidement.
Tout d'abord, il ne suffit pas de décréter l'augmentation de la part de l'ouvrier pour réaliser l'équilibre entre la consommation et Ja production. L'ouvrier a la faculté d'utiliser son revenu de deux façons : en consommation directe, en épargne. Or, il n'est pas indifférent qu'il 1' utilise de l'une ou de l'autre manière : les produits demandés varient. L'Etat devra donc réglementer non seulement la part de l'ouvrier, mais le départ qu'il fera de son revenu entre la consommation directe et l'épargne. Non seulement l'Etat devra procéder à cette première réglementation, mais il devra aussi dire quels produits de consommation directe seront achetés par l'ouvrier, comment il placera son épargne. Sans cela des risques d'erreur en direction dans la production subsisteront. Ces risques seront au reste d'autant plus grands que, avec la croissance de son revenu, l'ouvrier changera peut-être ses habitudes; au lieu de consommer davantage, il consommera peut-être des produits de meilleure qualité, voire même d'autres produits : au lieu de l'alcool et du cabaret, il choisira peut-être comme distraction la vie familiale, la lecture, etc. Encore un risque de produire pour une consommation inexistante. Et, dès lors, l'Etat ne deviendra-t-il pas un tyran insupportable? Cette immixtion de l'Etat dans la moindre action de l'individu ne sera-t-elle pas un mal en comparaison duquel la crise économique n'est rien ou pas grand 'chose (l8) ?
(17) Rodbertus, op. cit., p. 283.
(18) Cf. notamment, Lexis, Zur Krilik der Rodbertus' schen Theorien.
Malgré ces critiques souvent adressées à la théorie de Rodbertus, M. May a proposé un remède aux crises qui se rapproche de celui préconisé par Rodbertus : la limitation du taux du profit.
Il y aurait un délit d'usure en matière de profit comme pour l'intérêt. Le maximum du taux du profit serait fixé à 7 % (J9). Grâce à cette limitation, l'entrepreneur, en cas d'augmentation de sa production, se trouverait placé dans l'alternative ou de diminuer ses prix, pour ne pas réaliser des profits supérieurs à ceux autorisés par la loi, — ou d'augmenter les salaires de ses ouvriers; dans les deux cas, à l'accroissement de production correspondrait un accroissement de la consommation.
Une objection se présente dès l'abord : cette limitation du taux du profit porte en elle-même la mort de l'esprit d'entreprise, voire même du simple esprit d'initiative et d-i tout effort de perfectionnement technique. Le patron qui aura atteint le maximum légal de 7 % de profit se souciera peu de travailler soit pour le consommateur soit pour l'ouvrier et n'apportera aucune amélioration à sa production. L'objection va trop d'elle-même pour que M. May ne l'ait pas prévue. M. May imagine une sorte de prime au profit du patron vigilant, une manière de châtiment du patron négligent. Un patron a-t-il réussi à accroître la productivité de son outillage et a-t-il réussi à augmenter ainsi ses profits, la limite maximum du profit s'élèvera en sa faveur de 1 %• Au contraire, un patron fait-il preuve d incurie et se contente-t-il sans plus de ses 7 % annuels, la loi le punira de son inertie en abaissant de 1 % le taux légal du profit, Mais ici les objections surgissent : si le patron se contente de 6 % annuels, abaissera-t-on encore de 1 %; et dans le
Revue de Conrad, 1884, p. 473-47G. Adler, Rodbertus, der Begrûnder der tuissenschaftlichen Sozialismus. Leipzig, Duncker et Humblot, 1884, p. 51-60. (19) May op. cit., p. 51 et Disc, à l'Ass. générale du Verein fur Sozialpolitik. Publications, t. CXIII, p. 249-25fi. M. May invoque, du reste, comme précurseurs de sa théorie, Geiler von Kaiserberg, Luther, qui, eux aussi, ont protesté contre les profits scandaleux de monopole réalisés de leur temps. May, op. cit., p. 58 et s. et Luther. Werke (kritische Gesamtausgabe). Weimar, 1889, t. XV, p. 279-322.
cas de l'affirmative à quelle limite s'arrêtera-t-on? Ce serait alors l'inquisition et le remède aux crises serait pire que le mal. L'application de cette nouvelle usure impliquerait une immixtion permanente de l'Etat dans les affaires du commerce et de l'industrie. Là où existe la société par actions comme forme dominante, cette intervention incessante de l'Etat serait encore concevable; mais là où i'entreprise privée ou toute autre forme de société prédomine, on s'imagine mal les moyens de contrôle de l'Etat. Comment calculer ces 7 % pour une entreprise privée? Au cas où la limite sera excédée, quelle sanction établir? Une amende? Mais l'amende devra égaler l'excès du profit. Et comme dans les entreprises modernes 1 % du profit représente parfois plusieurs centaines de mille francs, il faudrait édicter des amendes énormes. A-i-on recours à la prison, l'entrepreneur aura vite fait de trouver un homme de paille responsable de cette violation de la loi et payé tant par jour de prison subie. On conçoit mal la sanction de cette loi.
D'autre part, quoi qu'en dise M. May, l'esprit d'entreprise souffrirait : 1 appât d'un profit sans limite est un stimulant plus puissant qu'un profit limité; la prime de 1 % supplémentaire ne suffirait pas à compenser l'effet restrictif d'une pareille loi.
Serait-elle au reste applicable et utile, il serait facile de la tourner. Les trusts américains ont « mouillé » leur capital.
Rejetons également les deux remèdes inspirés par la théorie de la sous-consommation ouvrière : l'un, celui de M. May est impraticable, l'autre, celui de Rodbertus, est insuffisant; après s'être laissé séduire par un remaniement de notre système de répartition, c'est notre régime économique tout entier qu'ils auraient dû proscrire. Les marxistes vont jusque là et soutiennent même que l'existence des crises dans nos sociétés implique nécessairement leur transformation en économies collectivistes (20).
(20) Bernstein, Socialisme théorique et socialdémocratie pratique. Trad. fr. Alex. Cohen. Paris, Stock 1900. Kautsky, Le Marxisme et son critique : Bernstein, Trad. fr. Martin Leray, Paris, Stock 1900.
b) Théorie collectiviste de l'effondrement.
Partie de la théorie de la sous-consommation avec son triple fondement : la croissance de la production, la loi d'airain, la concentration capitaliste, la doctrine collectiviste annonce un retour plus fréquent de crises toujours plus intenses. En vertu de la loi d'airain, la consommation du salarié est réduite au strict minimum. Malgré l'accroissement de la productivité du travail résultant de ïa concentration, la consommation ouvrière reste constante. L'évolution vers le capitalisme détruit la classe moyenne. A mesure que la production s'accroît, la consommation sociale diminue. La sous-consommation s'aggrave; la crise de même. Les ouvriers atteints par des crises toujours plus rapprochées et plus intenses se révolteront et c'en sera fait des économies capitalistes (2I)-
Cette théorie de l'effondrement fut longtemps l'une des idées les plus chères et l'un des moyens de propagande les plus efficaces du parti socialiste. Elle est déjà très ancienne, et quoi qu'en pense M. Kaustky (22), elle remonte à Marx lui-même. Sans doute, elle prend chez ce dernier un aspect original; mais chez lui aussi « la surproduction, la spéculation, les crises, la surabondance du capital et la surpopulation » constituent la preuve « du caractère historique passager du régime capitaliste » (a3); elles démontrent « qu'il doit forcément se trouver en contradiction avec les conditions même de son développement » (2*). Quoique très anciennes ces prévisions ne se sont pas réalisées. Non seulement les économies capitalistes subsistent, mais les crises ne sont allées ni en se multipliant, ni en s'intensifiant (25).
(21) Bernstein, op. cit., p. 119 s. Tugan-Baranowsky, Der Zusammenbruch der Kapitalistischen W'irtschaftsordnitng, art. cit., p. 273 s.
(22) Kautsky, op. cit., p. 85-98.
(23) Marx, op. cit., t. III, 1, trad. fr. p. 263 et 264, édit. ail. p. 222 et 223.
(24) Marx, op. cit., t. III, 1, trad. ff. p. 266 et 267, édit. ail. p. 225 et 326. Cl. en outre sur le conflit entre l'extension de la production et les difficultés d'écoulement, Marx, op. cit., t. III, 1, trad. fr. p. 269-273, édit.
ail., p. 228-232.
(25) Cette théorie compte encore des partisans dans les rangs du parti
Les crises décennales ont pris en Europe une allure relativement bénigne. Nombre d'économistes absorbés par la dépression économique inaugurée en 1873 ont fait souvent abstraction des crises de 1882 et 1890. Et si les crises de 1000, 1907, 1913 sont venues rappeler aux optimistes que Y ère des crises générales n'était pas close, de l'avis unanime, elles ont été d'une intensité moyenne. Elles ne furent en rien comparables à la crise de 1873, par exemple. Certains économistes allemands ont même prétendu que l'année 1900 mérite tout au plus le nom d'année de dépression. L'atténuation des crises n'est pas douteuse; elle n'est contestée par personne, pas même par des collectivistes modérés tels que Bernstein (a6), ou des collectivistes plus radicaux tels que Kautsky (2").
De fait, si nous examinons la courbe de la production, du commerce extérieur, des prix, de l'escompte, de l'intérêt, en un mot les courbes statistiques dont nous disposons pour juger de l'état économique d'un pays, elles offrent un aspect infiniment plus calme que dans la période antérieure. Nous avons déjà noté l'importance de la production de la fonte comme caractéristique du développement économique d'une nation capitaliste. L'examen de ces chiffres pour la période 1873-1914 pour la France, l'Angleterre, l'Allemagne, accuse une allure d'un calme relatif. Il en est de même de la courbe des prix : au lieu d'un bond brusque de l'index général de Sauerbeck de 96 en 1870 à 111 en 1873 et de son effondrement à 83 en 1879; au lieu d'une élévation encore plus soudaine et plus significative de l'index des matières minérales de 85 en 1868 à 141 en 1873 et son écroulement à 73 en 1879, nous assistons à une hausse pleine de mesure pour l'index général de 83 en 1879 à 85 et 84 en 1881 et 1882; les matières minérales, tout en restant plus sensibles à l'essor, passent seulement de 73 en 1879 à 79 en
socialiste. Mais les théoriciens les plus estimables, soit en Allemagne (Bernstein, Kautsky, Tugan-Baranovvsky), soit en France (Jaurès, Etude? socialistes, p. 82 et 83) ont abandonné la théorie de l'effondrement.
(26) Bernstein, op. cit., p. 121 s.
(27) Kautsky, op. cit., p. 255 s.
REMÈDES AUX CRISES 4 if
1882, mais s'abaissent aussi seulement à 66 en 1885. Même phénomène dans la période d'essor précédant la crise d&. 1890. Avec les périodes d'essor 1895-1900, 1904-1907, 1910-1913, l'allure devient moins calme : l'index général s'élève de 61 en 1896 à 75 en 1900, et celui des matières minérales de 62 en 1895 à 108 en 1900. L'affaissement est alors plus profond à 69 en 1904 pour l'index général et à 81 pour les matières minérales. De même l'index général passe de 1904 à 1907 de 70 à 80 et celui des matières minérales de 81 à 107 pour s'abaisser respectivement dès 1908 à 73 et à 89. Et ces indications des statistiques des prix nous sont confirmées par celles de l'escompte, du bilan des banques, de l'intérêt, des dividendes. De 1873 à 1895, les oscillations sont faibles, dominées par un mouvement dans le sens de la baisse; à partir de 1895 jusqu'en 1909, on constata un relèvement marqué et des oscillations plus fortes, et les crises de 1900 et 1907, sont de tous points plus sérieuses et plus nettes que celles de 1882 et 1890.
De 1873 à 1895 les crises économiques sont allées en diminuant d'intensité; par contre, en 1900, 1907 et 1013, nous constatons un retour offensif de la crise en Europe : l'Allemagne enregistre des crises économiques très nettes et incontestablement beaucoup plus sérieuses que la crise française de 1882 ou la crise anglaise de 1890. Que conclure? L'école collectiviste a-t-elle en définitive raison? Non. L'histoire économique récente donne même un démenti certain à la théorie de l'effondrement des économies capitalistes à la suite de crises de surproduction toujours plus intenses. Car les crises ne sont pas devenues, au cours de l'évolution, plus intenses. Elles ont même perdu un instant de leur acuité première. Les prévisions des collectivistes ont donc été contredites par l'expérience.
Mais, cette constatation faite, gardons-nous d'un optimisme excessif, gardons-nous surtout de négliger deux faits importants de l'histoire économique : 1° la dépression économique de 1873-1895; 2° l'évolution économique des Etats- Unis durant cette même période. Si les crises de 1882 et 4890 ont été particulièrement bénignes, c'est qu'aux aîter-
natives d'essor et de dépression se superpose une longue dépression. Aux Etats-Unis les crises de 1884, 1893, 1907, ont été des crises générales de surproduction caractérisées. Mais, contrairement aux prévisions des collectivistes, la violence des crises n'est pas allée en croissant. De fait il y a contradiction entre la théorie de l'effondrement et la loi de la concentration capitaliste. Car la concentration, loin de multiplier les crises, tend à réduire l'anarchie économique et le risque de crises. Les progrès de la concentration augmentent les probabilités d'atténuation des crises. De puissants organismes résisteront mieux que de petits organismes concurrents.
c) La concentration des entreprises (cartels et trusts) et la suppression
Qu'il s'agisse de prévoir la crise, d'éviter les abus trop fréquents en période d'essor (hausse exagérée des prix, création d'entreprises hasardées) ou, la crise survenue, d'en conjurer les effets, les grandes entreprises industrielles ou bancaires nous paraissent plus compétentes ou plus résistantes. Grâce à la concentration, nous disposerons de statistiques toujours plus rigoureuses et plus dignes de foi : statistiques de la production, des prix, des émissions de titres. Des commandes pourront être reportées de la période d'essor, période de cherté, sur la période de dépression, période de bon marché. Une politique rationnelle, susceptible d'être pratiquée par des entreprises aux vues larges et préoccupées de l'avenir, nous paraît capable d'atténuer beaucoup ces alternatives d'essor et de dépression. Quelques progrès ont dès maintenant été réalisés. La lecture des rapports de certaines sociétés par actions est significative à cet égard par les allusions qu'on y trouve à notre phénomène. Est-ce à dire qu'avec la progression de la concentration toute rupture d'équilibre pourra être à l'avenir évitée? Cartels et trusts avaient ouvertement ou tacitement cette ambition. L'ont-ils réalisée? La question est délicate. Dès le début du xxe siècle, cartels et trusts sont très répandus. Les crises pourtant se succèdent régulièrement en 1900, 1907,
4913. Est-ce insuffisance de développement:» Est-ce erreur de politique? L'une et l'autre probablement.
Les cartels sont puissants en Allemagne; mais ils n'existent pas partout. Là où ils fonctionnent, leur organisation n'est pas toujours efficace : leurs prescriptions ne sont pas obéies. Mais plus encore la doctrine qui les inspire nous paraît comporter bien des réserves.
Sans doute on peut, par le monopole de production, régler l'offre sur la demande : la demande, grâce au monopole, est concentrée dans les bureaux du cartel; il est possible de régler la production sur la demande.
Mais le cartel a pour mission de déterminer les prix et son but serait, d'après les théoriciens allemands (a8) de stabiliser les prix en modérant la hausse pendant la période d'essor, en limitant la baisse, la crise survenue. Et c'est là une erreur. Modérer la baisse en cas de crise, c'est aggraver et prolonger la dépression.
Il n'est point surprenant, tel étant le but assigné aux cartels, de les rencontrer particulièrement puissants dans les industries minières et métallurgiques, celles ayant le plus ù souffrir de nos alternatives de prospérité et de crise par les fluctuations exceptionnelles de la production, des prix, des profits. Mais si la modération de la hausse des prix pendant l'essor est capable de prolonger la période d'essor et de faire obstacle à la rupture d'équilibre entre coût et prix de vente qui caractérise la crise, le maintien de prix élevés pendant la dépression empêche la reprise. Les cartels aggravent alors la dépression et la prolongent. C'est pourtant la politique suivie par les cartels allemands.
Les cartels allemands ont traversé — depuis leur création — trois crises caractérisées : 1900, 1907, 1913. Dans les trois cas, ils ont créé à leurs acheteurs, après l'arrivée de la crise, les plus sérieuses difficultés. En 1900, les cartels de la houille et du coke ont même imposé à leur clientèle des conditions si rigoureuses qu'une enquête officielle fut décidée. Et cette enquête a montré la fidélité peut-être exces-
(28) Kleinwàchter, Die Kartelle. Innsbrfick. 1 383 .
sive des cartels à leur principe : modérer la hausse, mais résister à la baisse. La comparaison des prix de la fonte en Allemagne, pays de cartels puissants, et en Grande-Bretagne, en France, de 1893 à 1900, démontre l'action modératrice du cartel en Allemagne. Mais après 1900 la résistance du cartel à la baisse met en difficulté les laminoirs et provoque leurs chutes. En 1900-1901 certains cartels ont même pratiqué une politique particulièrement léonine.
La politique de fusion avait consisté à fusionner les contrats de 1900 avec ceux de 1901 et à obliger les acheteurs à s'engager pour deux ans (29). A son origine, c'est-à-dire au moment de l'apogée de l'essor, cette politique s'explique dans une certaine mesure. Elle doit, par contre, être sévèrement critiquée à partir de l'explosion de la crise. Si le cartel a une excuse d'avoir conclu des contrats à long terme à des prix élevés au moment où l'avenir semblait plus brillant que jamais, il n'en a aucune de les avoir maintenus, la crise commencée. C'était peu honnête, c'était maladroit; — peu honnête, car l'arrivée de la crise devait lui inspirer une politique plus conciliante; — maladroit, car en exigeant l'exécution stricte des contrats à long terme, souvent à moitié imposés à ses acheteurs, il précipitait leur ruine, sacrifiait l'avenir au présent. On objectera peut-être (30) : les contrats sont inviolables. Pure abstraction, il est des cas de force majeure, et il n'en est pas de plus net que l'arrivée d'une crise. Les cartels visaient moins d'ailleurs à faire respecter le principe de l'inviolabilité des conventions qu'à ralentir, à modérer la baisse des prix (31). L'expérience pos-
(29) Fonte :
Prix 55.26G 58.681 60 285 61914 72.430 83.972 66.785
Coût de production. 50.407 53.812 55.464 55 847 64.009 68.237 52.542 Profit par tonne.... 4.859 4.869 4.821 6.067 8.421 15.737 14.237
Remarque. — Dans les coûts de production ne sont pas compris l'amortissement et le service des intérêts.
Cf. Enquête ail. sur le cartel, t. III, Déposit. Kaiser, p. 197.
(30) Enquête ail. sur le cartel, t. I, Déposit. Kirdoff, p. 646-648.
(31) Le cartel, d'autre pari, comptait parmi ses membres de petits producteurs qu'une baisse trop forte des prix eût ruinés. M. Kirdoff, dans
térieure l'a prouvé : le Kohlensyndikat en a usé avec ses acheteurs en 1907-1909 et 1913 comme il en avait usé en 1900-1904.
En 1907, le cartel de la houille décide le 1er avril une nouvelle élévation de ses prix; en octobre, il annonçait une hausse pour toutes les livraisons à effectuer en 1908-1909 et il l'imposait sur quelques qualités. O est à ce point que l'Etat prussien se décide alors à acquérir des charbonnages dans la Ruhr pour s'affranchir des exigences du Kohlensyndikat. De même pour l'acier : les prix de la fonte s'effondrent après la crise de 1907; ils baissent encore en 1908 et au début de 1909. Le cartel de l'acier cependant tient, en 1909, ses prix de 1908; il consent, il est vrai, une prime de 15 mk par tonne à ses acheteurs de demi-produits, pour éviter leur chute; mais ceux-ci, malgré une compression énergique de leurs coûts de production, résistent péniblement.
De même en 1913, le cartel de la houille maintient ses prix pendant toute l'année. Il ne consent une réduction sur le coke qu'à dater du 1er janvier 1914 et sur la houille à partir du 1er avril. Le cartel de la fonte procède de même : malgré la baisse des produits fabriqués, il exige pendant toute l'année 1913 les hauts prix de la période d'essor; il élève même ses prix à dater du 1er juillet. Et, pour le premier semestre de 1914, il les réduit de 2 à 4 mk par tonne seulement. Le cartel de l'acier se montrait un peu plus raisonnable : dès le troisième trimestre de 1913, il diminue ses prix (32); et il les abaisse encore de 5 mk pour le quatrième (lingots et poutrelles).
Le cas des chantiers maritimes, en 1913, mérite d'être cité : ayant pour clients de puissantes compagnies maritimes (Hamburg-Amerika, Norddeutscher Lloyd) et pour fournisseurs de matières premières de robustes cartels (houille, acier), ils sont pris entre les exigences des uns et des autres.
l'enquête sur le cartel, fait ressortir que le kohlensyndikat, a permis il une foule de mines de survivre à la crise. Elles n'ont pas fermé, leur outillage est resté en bon état, leurs galeries ont été entretenues, etc. Elles seront prêtes à répondre à la demande, quand un nouvel essor se dessinera. Cf. Enquête ail. sur le curleL t. I, Déposit. Kirdoff, p. 184 s. (32) Feiler, op. cit., p. 25, p. 66, p. 142.
Malgré l'importance de leurs commandes, leurs profits sont comprimés par les deux branches de cet étau.
Sans compter que les prescriptions du cartel pèsent inégalement sur les divers membres du cartel : l'entreprise intégrée pendant la dépression échappe aux limitations de la production prescrites par le cartel. L'entreprise non intégrée ou pure (Reine Werke) en supporte intégralement le poids. Certains cartels sont même dissous le 1er mai 1912, les cartels des produits, dits produits B : fer en barre, tôles, tuyaux... (33).
Et au total, l'expérience allemande, 1900-1914, par l'insuffisante organisation des cartels, par les erreurs de leur politique des prix, amène à croire le cartel impuissant comme remède aux crises. Cette conclusion nous paraît cependant un peu rapide. Mieux organisés et plus puissants, s'inspirant d'une autre politique de fixation des prix, les cartels miniers et métallurgiques nous paraissent avoir un rôle à jouer dans l'atténuation des crises. La politique des prix préconisée par nous leur paraîtra peut-être onéreuse ; modérer la hausse des prix pour prolonger l'essor, hâter la baisse pour précipiter la reprise. Mais à cette condition seulement, ils éviteront la dépression intense de la production, le chômage, qui accompagnent toute crise périodique. Ils trouveront là une compensation aux sacrifices consentis par eux sur leurs prix de vente. Le meilleur moyen de ramener l'acheteur découragé par une hausse exagérée des prix consiste à consentir des concessions suffisantes sur ces prix et le plus tôt possible.
A cet égard, l'exemple des Etats-Unis nous paraît assez significatif. Soit que le trust de l'acier se plie immédiatement à la baisse nécessaire, soit qu'il tente de résister, la baisse des prix nous apparaît, depuis sa constitution en 1900, comme le meilleur moyen de ressusciter les commandes après la survenance des crises. En 1903-1904, sa politique des prix lui ramène rapidement les acheteurs. En 1907-1909, sa résistance les tient momentanément éloignés. Mais aussitôt après
(33) Feiler, op. cit., p. 100.'
la baisse des prix, les commandes augmentent. De même après la crise de 1920. Le trust de l'acier, assez rapidement, a consenti de notables abaissements de prix. Ses carnets de, commandes, dégarnis à dater de la fin 1920, recommencent à se garnir dès le début de 1922.
Et aussi bien condamnerons-nous une politique de dumping largement pratiquée pendant une période de dépression : maintenir les prix élevés à l 'intérieur pour favoriser l'exportation, c'est consolider le facteur essentiel de la crise : le prix excessif des matières minérales et métallurgiques à l'intérieur. Vendre à bas prix au dehors en cas de crise, passe encore; mais maintenir des prix élevés à l'intérieur pour vendre h bas prix au dehors, c'est consolider la crise.
C'est pire encore : c'est armer l'industrie étrangère au détriment de l'industrie nationale, lorsque le produit exporté à perte joue le rôle de matière première : tôle, acier brut. A la suite de la crise de 1900, les chantiers hollandais travaillent des tôles allemandes exportées par ce procédé, et enlèvent les commandes aux chantiers similaires allemands. Sans doute les cartels de matières premières distribuent des primes à l'exportation aux industries de transformation laminoirs, par exemple). Mais ces primes sont, le plus souvent, inefficaces (3^).
A la suite de la crise de 1900, l'exportation des produits de fer et d'acier bruts ou demi-ouvrés augmente de 1900 à 1901 de 80 "/„, de 1901 à 1902, de 50 "/„; celle des produits fabriqués aux mêmes dates, de 9 °/0 et de 21 °/0 (34 bis).
Les primes, en effet, sont insuffisantes. Nous citerons des exemples.
Au début de 1901, la différence entre le prix intérieur de la tonne de fil de fer et le prix extérieur était environ de 30 Mk, soit le montant du droit de douane. Or, la fonte valait à l'intérieur environ 20-25 Mk de plus que sur le marché extérieur; comme on consomme environ 1 t. 1/4 de fonte par tonne de fil de fer, cela fait un renchérissement de 30 Mk environ et l'on peut compter 1 Mk pour la diffé-
(34) Sur ces primes, Wiese, art. cit., p. 306. — Vogelstein, op. cit., p. 98. ( 34 bis) Enquête ail. sur les cartels, t. III. Déposit. Gerstein, p. 439.
rence de prix de la houille. Le producteur indigène se trouvait donc grevé d'un coût de production de 31 Mk plus élevé que le producteur étranger. Dans quelle mesure la prime d'exportation faisait-elle contrepoids à cette surcharge artificielle P A partir de 1901, le Roheisensyndikat {fonte), de concert avec le Kohlensyndikat (houille), payait une prime de 10 Mk environ par tonne de fonte convertie en fil de fer et exportée : soit donc une prime de 14 Mk environ par tonne de fil de f»r exportée. Le producteur de fil de fer se voyait donc obligé d'exporter avec une perte de 17 Mk environ sur son coût de production (34 ter).
Après la crise de 1907, pendant toute l'année 1909, le cartel de l'acier maintint, pour l'acier demi-ouvré et pour les poutrelles, les prix de 1908; mais, pour éviter la ruine -des industries de transformation, il distribuait à ses acheteurs une prime d'exportation de 15 Mk par tonne seulement. En 1913, 1914, les cartels de la houille, de la fonte, de l'acier, résistent à la baisse des prix. Fin mai 1913, le cartel de l'acier ressuscite ses primes à l'exportation, le cartel de la houille et celui de la fonte suivent son exemple en juillet. Mais les primes sont insuffisantes; et encore une fois les industries de transformation sont victimes de la politique des cartels (35).
Le vice de l'organisation de l'industrie allemande en cartels, c'est de compter trop et trop peu de cartels. Trop peu, car l'absence de cartel entraîne une hausse anarchique des prix. Il suffit que l'industrie des objets fabriqués ne soit pas organisée pour que, pendant l'essor, l'action modératrice du cartel soit paralysée. Elle en compte trop; car la multiplicité des cartels s'oppose aussi à une politique rationnelle d'élévation des prix.
Mais c'est surtout après l'arrivée de la crise que le cartel allemand a suivi une politique funeste Le cartel ne doit point, pour hâter la liquidation de la crise, limiter la production de ses membres, en vue de maintenir les prix de
(34 ter) Voir aussi Enquête sur les cartels, t. I, p. 167. Disc. Gothein. Publications du Verem fur Sozialpolitik, t. CXIII, p. 192 s. (38) Feiler, op. cit. p. 66 et 142.
l'intérieur et il ne doit pas davantage écouler son excès de production à vil prix à l'extérieur. L'intérêt bien compris du cartel et des producteurs en général consistant dans une renaissance rapide de l'esprit d'entreprise, leur intérêt est d'abaisser les prix non seulement dans leurs ventes à l'extérieur, mais aussi à l'intérieur. Comme l'a remarqué très exactement M. Sombart, le débouché de l'industrie allemande est essentiellement national; dès lors, pour ranimer le marché, c'était surtout le prix intérieur qu'il fallait réduire. Le cartel a suivi la politique inverse. En diminuant la production, il a augmenté les frais généraux, le coût de production, iî a aggravé le chômage. En exportant à bas prix à l'extérieur, il a menacé dans son existence toute une partie de l'industrie nationale; il eût agi plus sagement en cherchant à l'intérieur un débouché à sa production. Au système compliqué de primes d'exportation insuffisantes, arbitrairement distribuées à ses acheteurs, il aurait dû préférer le seul vrai stimulant de la demande, l'abaissement général et profond des prix.
Et au total, cartels et trusts nous paraissent efficaces pour hâter la liquidation d'une crise, pour prolonger un essor. JNlais ils ne le seront qu'à une condition : modérer la hausse des prix en temps de prospérité, hâter la baisse après la crise. Leurs profits gagneront en stabilité et en régularité ce qu'ils perdront en intensité passagère. La production sera plus stable. Le chômage sera limité à son minimum. Il pourra peut-être être assuré.
SECTION III