‹ Des crises générales et périodiques de surproductionChapitre 87 sur 100 · C. — Intervention du patron · texte numérisé non relu

C. — Intervention du patron

Il serait à regretter que le patron, pour cesser le versement de retraite au profit de ses ouvriers, en renvoyât le plus grand nombre possible.

De nos jours, les patrons réduisent la journée de travail en temps de crise, diminuent au besoin le nombre de jours de travail par semaine, mais ils ne renvoient pas d'ouvriers, ou en renvoient* très peu. C'est le système connu en Angleterre sous le nom de travail à « short time ». Nous l'avons vu au cours de notre histoire des crises maintes fois pratiqué en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Etats-Unis. C'est là l'action la plus efficace du patron au profit de ses ouvriers, dans une société exposée à des crises périodiques.

Le patron pourra également intervenir en cas de chômage résultant des crises en distribuant des secours à ses ouvriers, peut-être même constituer en temps d'essor un fonds de chômage destiné à être distribué en cas de crise; mais ce sont là. autant d'actes de générosité qui, dans l'état actuel des relations entre le capital et le travail, iront de plus en plus en se raréfiant. L'ouvrier se soucie peu de devenir l'obligé du patron, et le patron se soucie de moins en moins d'obliger ses ouvriers.

Malgré les perturbations profondes ayant bouleversé depuis la guerre le monde économique, la crise de 1920, et plus encore la reprise générale de 1922, démontrent la survivance de notre phénomène.

D'ailleurs, aux Etats-Unis, pays comblé par la nature à tous points de vue (production agricole, matières premières, industrie) et qui, à bien des égards, reste son propre client, les troubles économiques européens ne sauraient exercer une influence décisive. Mais même en Europe, notamment en Grande-Bretagne, en France, les indices classiques, permettant d'affirmer une reprise ou une dépression, marquent, depuis la fin de 1922, une légère amélioration (1).

Sans doute, en Europe, des influences se superposent aux impulsions régulières du mouvement alterné de prospérité et de dépression. Au premier rang, nous citerons le problème de l'assainissement des finances publiques, de la restauration monétaire, de la reconstitution des pays dévastés par la guerre (Nord et Est de la France), ou de nations bouleversées par des révolutions (Russie). L'Allemagne a cessé d'être la nation industrielle prépondérante d'Europe : elle a perdu des mines de fer, de grandes forges, une part de ses gisements de houille. L'Allemagne importe aujourd'hui de la fonte '. elle exportait jadis. Mais l'Allemagne, malgré cette diminution de puissance, redeviendra plus tôt que certains l'imaginent un grand pays industriel et un redoutable

(1) Compte-rendu annuel de la Banque de France. Pour la Grande-Bretagne : Annual Commercial and Financial Times de janvier 1923.

concurrent pour tous les exportateurs. Et si, momentanément, les indices économiques allemands ont perdu de leur importance, ils la retrouveront un jour.

De même que des phénomènes de hausse ou de baisse, de prospérité ou de dépression, pendant de longues périodes, sont capables de donner aux crises un aspect particulier, de même toutes les influences énumérées par nous à l'instant sont susceptibles d'altérer le caractère et l'évolution des périodes prospères de courte durée et des crises qui les terminent. Mais nous ne pensons pas ces influences assez fortes pour les supprimer. Il est un instinct de conservation des peuples comme des individus. Le monde économique triomphera lentement, mais sûrement, de ses difficultés actuelles. Malgré ces difficultés, des projets ambitieux d'équipement des chutes d'eau, de création d'un réseau de câbles électriques analogues aux réseaux de chemins de fer, de transformation des voies ferrées, sont à l'étude ou en cours de réalisation. L'électricité est loin d'avoir donné, dans le domaine économique, ses principaux résultats. L'ère de l'électricité, qui s'ouvre avec la dernière décade du xixe siècle, portera des fruits analogues à la découverte et aux applications de la vapeur. D'immenses capitaux seront nécessaires pour cette œuvre colossale. Pendant son accomplissement, les périodes d'essor alterneront très vraisemblablement avec les périodes de dépression et pour les mêmes raisons. Mais l'observation se portera de préférence sur la situation des grandes fabriques de matériel électrique (turbines, alternateurs, dynamos, locomotrices, etc.). L'état du marché du cuivre importera au même titre que celui du marché de la fonte et de l'acier.

La crise du logement, enfin, est trop profonde pour que, dans les années prochaines, le bâtiment n'absorbe pas une part importante des épargnes des divers pays. Les industries moins essentielles (industries textiles, industries automobiles, constructions navales) participeront, elles aussi, à ces bonnes et à ces mauvaises fortunes. Bien des raisons permettent de prévoir leur développement, la croissance de la population mondiale serait-elle la seule. Mais les inventions

conclusion 459

récentes (moteur Diesel, télégraphie et téléphonie sans fil, aviation...) en favorisant le développement des relations internationales, provoqueront une extension probable de commerce extérieur. Le marché du pétrole rivalisera avec celui de la houille.

Aussi affirmerons-nous, aujourd'hui comme hier, l'intérêt qu'il y a pour l'industriel, le commerçant, le financier, le capitaliste, "l'ouvrier et même le politique, le criminaliste ou le sociologue, à discerner l'approche des crises générales. La crise est souvent la ruine pour le commerçant, l'industriel, le financier, la réduction de ses revenus pour le capitaliste. Elle annonce le chômage, la misère ou tout au moins la diminution de son salaire à l'ouvrier. Il n'est pas jusqu'au politique qui ne soit intéressé par cette sorte de cyclone économique; parfois, l'opinion publique en rendra le gouvernement responsable, toujours les finances publiques s'en trouveront ébranlées.

Comment prévoir l'arrivée d'une crise?

La crise est l'aboutissant de tout un processus de hausse. Observer et expliquer ce mécanisme de hausse pour tâcher de discerner l'origine du mal et sa cause, tel a été notre but. Toute période d'essor est caractérisée par un emploi croissant de l'épargne dans l'industrie, par une augmentation de la production, de la consommation, de l'activité des échanges, par une élévation des prix, des profits, de l'intérêt et des salaires. Pendant un espace de temps variant de trois à cinq ans, la création de nouvelles entreprises progresse, l'optimisme est général.

Vient un moment où cette création d'entreprises nouvelles, cet accroissement du capital social deviennent impossibles ; les coûts d'installation d'une usine et, après son installation, le coût de production représenté par le prix des matières premières, le taux des salaires, les frais généraux (loyer, traitement des employés, etc.), ont tellement augmenté que tout espoir de réaliser un profit normal doit être abandonné. Au fur et à mesure que la production s'accroît, l'intensité du besoin tend à diminuer.

Les industries essentielles ayant absorbé la majorité des capitaux au xixe et au xxe siècles, vendent leurs produits à un prix fixé par un tarif. Les entreprises lancées vers la fin de la période d'essor causeront des déceptions à leurs promoteurs; la hausse du prix des moyens de production, des salaires, de l'intérêt, cesse d'être compensée par l'élévation des prix de vente des objets de consommation ou par l'augmentation des recettes brutes dans les entreprises assujetties à un tarif. Les profits attendus ne se réalisent pas. L'esprit d'entreprise s'en trouve paralysé. Avec la disparition de l'esprit d'entreprise, l'industrie minière et métallurgique révèle une situation difficile. Les prix baissent, avec eux les profits; on limite la production, les échanges ralentissent, entraînant une multiplication du nombre des faillites. Les cours des valeurs industrielles baissent à la Bourse : l'épargne effrayée s'emploie en valeurs de toute sécurité et à revenu fixe. En vertu de la solidarité économique, la crise se propage : de la seule industrie occupée à convertir l'épargne en capital, elle s'étend à l'ensemble de l'organisme économique. La crise n'est pas générale, sans doute, mais elle est généralisée (2).

Ayant ainsi réussi à déterminer le point sensible de nos sociétés économiques, nous avons, par là même, fait faire un pas à la solution du problème de la prévision des crises. C'est l'afflux de l'épargne vers l'industrie, c'est la situation de l'industrie des moyens de production qu'il importera d'observer pour déterminer si nous nous trouvons dans une période de hausse et, au cas de l'affirmative, dans quelle partie de la période de hausse nous nous trouvons. C'est cette industrie qui nous révèle l'intensité de la production du capital social; c'est elle qui, par ses prix, ses conditions de vente, nous permet de savoir si l'on peut prévoir une longue survie de cet esprit d'entreprise, ou, au contraire, sa disparition prochaine. Toutefois, si le coût de l'outillage est un facteur important de l'esprit d'entreprise, on ne doit

(2) Cette idée de la solidarité des diverses branches de la production domine la plupart des considérations générales des présidents des grandes sociétés de crédit britanniques pour 1922. Revue Economique Internationale, lévrier 1923, p. 331 et suiv.

pas oublier qu'il n'est pas le seul; la réussite d'une entreprise dépend encore de la consommation à laquelle elle s'adresse, du taux de l'intérêt auquel elle emprunte, du taux des salaires, de la qualité de la main-d'œuvre, du taux de l'escompte qui sera prélevé sur ses lettres de change.

Parti de ce principe, nous allons assister à l'évolution d'une période d'essor vers une crise économique et tâcher de déterminer les symptômes qui, sans nous permettre de préciser la date exacte de l'arrivée de la crise, nous permettront cependant d en déceler l'approche.

A la fin de la période de dépression, les prix, en général, et particulièrement ceux des moyens de production, ont tellement diminué que les conditions sont remplies pour l'arrivée d'une période d'essor. Un chemin de fer, qu'il eût été impossible de mener à bien lorsque les prix des rails, des wagons, étaient 50, 60 % plus chers, deviendra' peutêtre une entreprise avantageuse. L'impulsion sera ainsi donnée à un mouvement de hausse. Pour observer son évolution, diverses statistiques sont à consulter.

La première de ces statistiques sera celle des émissions industrielles; c'est elle qui nous révèle l'état de l'esprit d'entreprise, l'activité de la demande de moyens de production (2). Toutefois, comme toute statistique, celle-ci exige d'être interprétée et contrôlée. Les transformations d'entreprises privées en sociétés par actions, les consolidations en période de dépression des émissions à court terme effectuées pendant la période d'essor sont susceptibles de fausser les données de cette première source d'informations. Aussi, aurons-nous recours à un second indice pour apprécier cet afflux de l'épargne vers l'industrie : l'étude de la situation de l'industrie des moyens de production. Nous en étudie-

(2) On trouve cette statistique dans le Moniteur des Intérêts Matériels. l'Economiste Européen, la Volksioirtschaftliche Chronik de la Revue de Conrad, le Journal of the Statistical Society of London, le Bulletin de Statistique et de Législation comparée (depuis 1908). Plus récemment, en France, l'Association des porteurs de valeurs mobilières publie une statistique des émissions. La Statistique générale en dresse une autre d'après une méthode un peu différente. Galmiche, Les émissions de valeurs mobilières en France «£ en divers pays. Bulletin de la Statistique générale de la Frayice, janvier

rons la production en quantité et en valeur, les prix obtenus, les profits réalisés, les salaires servis aux ouvriers. Le bilan et les rapports de quelques grandes sociétés métallurgiques nous renseigneront à cet égard. Â mesure que s'opère une concentration toujours plus grande de la production, l'utilisation de ces documents devient plus instructive et plus aisée. Nous noterons cependant quelques symptômes plus rapidement et plus facilement observables : la production de la fonte, matière première de l'industrie métallurgique, son prix, sa demande, seront pour nous des indices précieux. La demande résultera des commandes reçues par les grandes entreprises métallurgiques. Les publications des trusts et des cartels à cet égard sont de première importance.

Après avoir précisé l'état des industries occupées à transformer l'épargne en capital, nous observerons l'influence de leur situation prospère ou défavorable sur les autres industries. Par une application très remarquable de la solidarité économique, la prospérité se communique de proche en proche d'une branche de production à l'autre.

En possession de tous ces indices, examinons alors, non plus un état économique, mais une série d'états économiques successifs. Les émissions industrielles, la production des moyens de production, leurs prix, les salaires des ouvriers occupés à cette production, le cours des valeurs mobilières s'élèvent progressivement. Le mouvement gagne les autres industries. La production et la consommation augmentant, la circulation des richesses de toutes sortes : moyens de production, objets de consommation, valeurs mobilières, s'accélère. La statistique des chemins de fer, celle de l'exportation et de l'importation en témoignent. Mais l'activité de la circulation des richesses s'exprime plus encore par le nombre des lettres de change tirées et se traduit principalement dans le mouvement du portefeuille des banques. Le taux de l'escompte s'accroît. Dans les pays où le chèque domine ou se trouve être de pratique courante, elle se reflète dans la statistique des Clearing-House.

Dès lors, pour prévoir l'arrivée d'une crise, c'est-à-dire la conversion d'une période d'essor en une période de dépression nous aurons recours à l'observation par série. Ce

n'est pas une année isolée que nous devons envisager, mais une série d'années et dans cette série d'années étudier la statistique des émissions industrielles, l'élévation des prix des moyens de production, des matières premières, des salaires, de l'intérêt, de l'escompte. Lorsque le mouvement de hausse aura duré un certain temps, que les coûts de production se seront progressivement élevés, une grande prudence s'imposera. Les statistiques pouvant être considérées comme un indice du profit : recettes nettes des chemins de fer, bénéfices nets des sociétés par actions, dividendes soumis à l'impôt, devront particulièrement retenir l'attention. Car le fléchissement du profit réel ou du profit possible dans une industrie essentielle constitue un symptôme de crise. De même, la statistique des émissions d'actions et le fléchissement des émissions. Quand nous apprendrons que les prix des métaux ont baissé, nous serons en présence de l'arrivée de la crise. Toutefois, il ne suffira pas de consulter la statistique des prix. Là où existent des monopoles de production, on s'adressera de préférence à la statistique des commandes (commandes reçues par les trusts., par les cartels). Il y a là une branche de la statistique à développer. Elle serait précieuse pour la prévision des crises. L'arrêt de la demande en est le signal.

Les achats ne trouvant plus désormais de contre-partie dans une vente postérieure, les industriels ont alors plus largement recours au crédit pour s'acquitter. Le portefeuille des banques, à qui l'on demande la monnaie nécessaire pour régler les achats de la période d'essor, gonfle momentanément. En présence de l'élévation de l'escompte et de \a persistance de la baisse, on sera contraint de vendre, même à perte. On liquidera. Bientôt après, le portefeuille des banques dégonflera. Quand ce recours au crédit solde des paiements à effectuer à l'intérieur, le billet de banque suffit à tout; quand le paiement doit être fait à l'extérieur, le débiteur doit s'acquitter en métal; la crise alors se complique d'une crise de change. Mais il faut se garder de prendre cette crise de change comme symptôme unique de crise. Il est des crises de change, l'histoire nous l'a démontré, indépendan-

tes de toute crise économique. De même, la crise de l'industrie s'accompagnera d'une crise à la Bourse, mais nous ne devons en aucun cas tabler sur ce symptôme seul pour annoncer l'arrivée d'une crise : il est des crises isolées de Bourse, tout comme des crises isolées de change. L'arrivée de la crise ne résulte pas de la constatation de l'un ou de l'autre des troubles indiqués, mais de leur coexistence.

Assistons-nous à une diminution des profits, des émissions industrielles, des commandes, à une baisse des prix, à une limitation de la production de l'industrie des moyens <Ie production, à une crise du crédit souvent accompagnée d'une crise de change, à une crise de Bourse, à un ralentissement des échanges traduit par la statistique des chemins de fer, du commerce extérieur, par le mouvement du portefeuille des banques? Alors, et alors seulement, nous pouvons dire : l'essor s'est converti en une dépression, la crise est arrivée.

Telle sera notre conclusion. Elle justifiera, croyons-nous, le titre de ce livre : Des crises générales et périodiques de surproduction. La crise est générale, car elle affecte l'ensemble de l'organisme économique; elle est une crise de surproduction, car elle est caractérisée par un arrêt brusque des échanges, par un excès de la production, soit effective, soit possible, sur la demande et la consommation: elle est, en outre, périodique, car jusqu'à nos jours,- elle s'est reproduite avec une remarquable régularité dans chaque décade de la vie économique des grandes nations capitalistes. Périodique, elle nous a paru susceptible de prévision. En terminant, nous avons essayé de préciser aussi brièvement que possible le moyen de la prévoir. Espérons que notre conclusion, essentiellement basée sur l'expérience, ne sera pas démentie par l'expérience, et souhaitons que se vérifie, dès lors, dans le monde économique le grand principe psychologique mis en lumière par Guyau qu'en prenant conscience d'une habitude ou d'un instinct, nous échappons à sa loi. Ce serait là une récompense inespérée et la plus précieuse .à nos modestes efforts.

Avril 1923.

ANNEXE

Index de Sauerbeck (18(37-1887 = 100)

(D'après Sauerbeck et Paish. Price of commodities and precious métal, Jouin. de la Soc. de stat. de Londres, 1886-1932).

ANNÉES

Hat. végétales

(Blé, etc.)

Mat. animales

(Viande, etc.)

Sucre, café, thé

Mat. minérales

(Fonte, fer, ' houille, cuivre)

lit

Teitiles

Moyenne générale

Chemins de fer et métallurgie aux États-Unis.

Jw

Page 1