‹ Des définitions géométriques et des définitions empiriquesChapitre 1 sur 18 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le matériel de nos jugements se compose de représentations individuelles et d'idées générales. On décrit les représentations ; on définit les idées.

Décrire, c'est déterminer la circonscription d'un individu ; définir , c'est déterminer la circonscription d'une idée. La description se fait par l'accident ; la définition par l'essence.

Qu'est-ce que l'accident ? qu'est-ce que l'essence ?

L'accident est chose variable. C'est tantôt un rapport fortuit et passager. Tout individu occupe dans l'espace et le temps une place déterminée, mais non pas invariable ; de là naissent entre lui et les choses circon voisines , antérieures et postérieures, des relations qui changent quand il se déplace ; cet ensemble de relations particulières est un accident, car l'individu y entre et en sort sans cesser d'être le même individu. C'est tantôt une modification accessoire qui n'altère pour ainsi dire que la surface de l'être qui la subit, sans entamer le fond. C'est, d'une manière plus générale, tout ce qui arrive aux êtres par un concours fortuit de circonstances extérieures.

» rien n'a disparu que quelques-uns de ses acci- » dents (1). ))

Ce passage contient plusieurs confusions qu'il importe de dissiper. D'abord , l'exemple sur lequel on s'appuie est habilement choisi pour engendrer l'équivoque ; on abuse d'une richesse de la langue , qui a deux noms différents pour désigner deux choses qui ne diffèrent que par accident. L'eau, qu'elle soit solide ou liquide, est essentiellement une combinaison d'oxygène et d'hydrogène ; pour devenir autre chose , il faudrait qu'elle perdît quelqu'un de ses éléments constitutifs ou qu'elle en reçût de nouveaux; la glace compacte et la glace liquéfiée ne diffèrent donc pas en essence ; l'eau, en passant de l'état solide à l'état liquide, est toujours de l'eau, de même qu'un Européen, s'il venait à changer de couleur, ne cesserait pas pour cela d'être homme. — En second lieu, la signification des mots , quelque part qu'y ait la convention , n'est pas absolument arbitraire. Un mot est à la fois un son et un signe; comme son, il n'a aucun sens et n'est attaché à rien ; comme signe, il est uni à demeure à une chose ; sa signification est l'énoncé des propriétés invariables de la chose désignée ; aussi tout changement dans la chose n'entraîne-t-il pas un changement de nom. L'accident ne porte pas atteinte à l'essence; le nom de la chose demeure ; mais si l'essence est détruite , le nom disparait. Le langage suit la réalité, et la réalité ne suit pas le langage ; autrement il suffirait de faire varier le sens des mots pour changer les attributs des choses. Il faut donc retourner les propositions de Stuart Mill, et dire : une chose cesse d'être appelée du même nom quand elle devient autre chose ; elle continue d'être appelée du même nom quand rien n'a disparu d'elle, si ce n'est quelques-uns de ses acci-

(1) Système de logique, Uv. I, ch. vi, trad. Peisse,

C'est par une synthèse que nous lions Fattribut au sujet dans la proposition accidentelle. Si Texpérience ne m'avait pas révélé les relations du sujet donné avec les sujets circon voisins, j'en ignorerais les accidents.

C'est par une analyse que nous détachons d'une idée générale l'attribut essentiel que nous en affirmons ensuite ; le sujet est un tout complexe, formé par une synthèse antérieure, et nous en faisons sortir les attributs que nous y avons enveloppés.

Il suit de là que la proposition accidentelle est con-* tingente, et la proposition essentielle nécessaire. Un sujet étant donné, il n'implique pas contradiction qu'il n'ait pas telle ou telle relation particulière ; au contraire, il implique contradiction qu'il n'ait pas tel ou tel attribut essentiel, puisque l'ensemble de ces attributs est le sujet lui-môme.

La somme des attributs accidentels d'un sujet est la description de ce sujet ; la somme de ses attributs essentiels en est la définition.

On remarquera que la description implique la définition, de même que l'accident implique l'essence. On décrit les individus ; mais l'individu réalise une certaine essence dans un point de l'espace et dans un instant de la durée ; la description est donc [l'ensemble des particularités qui s'attachent à l'essence aussitôt que celle-ci s'individualise. Mais, si l'essence est en acte dans l'individu , la définition est seulement en puissance dans la description. La couche des accidents décrits a pour support l'essence ; mais, par là môme, ils la dérobent à nos regards, et, pour l'apercevoir, il faut faire tomber cette enveloppe fortuite et variable. Par conséquent, aucun des attributs compris dans la description ne saurait entrer dans la définition.

L'ensemble des attributs essentiels d'un sujet en constitue la compréhension. La définition consiste donc à énoncer la compréhension d'une idée.

en extension au sujet, et qu'une telle proposition peut être convertie, sans qu'il soit besoin d'apporter quelque restriction au prédicat. Si l'homme est l'être animal, vertébré, mammifère et bimane, tout être animal, vertébré, mammifère et bimane est homme.

De là résultent encore les deux règles fondamentales de la définition :

1*> La définition doit convenir à tout le défini ;

2<» La définition doit convenir au seul défini.

Il est aisé devoir que la seconde est une conséquence de la première. Plusieurs individus peuvent avoir même essence sans se confondre, car ils se distingueront toujours parleurs relations particuLères, par leur situation dans l'espace et dans le temps, et par Teffort individuel que fait chacun d'eux pour réaliser l'essence commune à tous. Mais deux idées générales ne sauraient avoir même compréhension sans se fondre immédiatement en une seule. Gomment la pensée les distinguerait- elle l'une de l'autre, puisqu'elles sont dépourvues d'accidents ? Il n'existe donc pas dans l'entendement humain deux idées générales de même compréhension. Dès lors, si j'ai fait sortir de l'idée à définir tous les attributs qu'elle contient, leur somme lui appartient en propre et ne convient qu'à elle.

Distinctes les unes des autres, les différentes idées ne sont pourtant pas absolument isolées ; nous n'en voyons pas le lien tant que nous ne les avons pas définies ; mais, quand l'analyse en a fait sortir tous les attributs , nous constatons que tous ces attributs , moins un, ont une extension qui dépasse de plus en plus les limites de l'idée définie. L'idée d'homme se résout dans les attributs bimane, mammifère, vertébré, animal et être. Homme et bimane ont même extension ; mais mammifère a une plus grande extension que bimane ; vertébré, une plus grande extension que mammifère ; animal, une plus grande extension que

le tout ainsi formé, nous en verrons sortir les divers éléments dans Tordre de la généralité croissante. Ainsi, de bimane sort l'attribut mammifère ; de mammifère, l'attribut vertébré; de vertébré, l'attribut animal; d'animal, l'attribut être.

Puisque les éléments des idées sont inclus les uns dans les autres , et que les moins généraux supposent les plus généraux, on peut simplifier la formule de la définition sans l'altérer. J'ai défini l'homme un être , animal , vertébré , mammifère et bimane. Si mammifère implique vertébré, animal et être, je puis réduire ma définition à ces termes plus simples : l'homme est un mammifère bimane. C'est ce que les logiciens expriment en disant que la définition se faitjoer genus et differentiam.

En logique, les genres sont des idées générales « tellement communes , qu'elles s'étendent à d'autres idées qui sont encore universelles ». Les espèces sont « ces idées communes qui sont sous une plus commune et plus générale (1) ». Ainsi l'idée de mammifère est un genre , puisqu'elle s'étend aux idées moins générales , mais encore universelles de bimane, quadrumane, etc. Au contraire , bimane et quadrumane sont des espèces du genre mammifère, puisque, tout en étant universelles, elles sont comprises sous l'idée plus générale de mammifère; la différence, c'est l'attribut qui s'unit à l'attribut générique pour constituer l'espèce.

Une espèce est donc constituée par deux attributs : l'un qui lui est commun avec plusieurs autres espèces, l'autre qui lui est propre et la distingue des autres espèces du môme genre. La définition est donc complète, qui énonce le caractère spécifique et le caractère générique du défini , c'est-à-dire qui se ïdXiper genus et differentiam. Si l'on ne se proposait , en définissant

(1) Logique de Port-Royal^ 1" part., ch. VII.

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