CHAPITRE VII
La définition empirique suppose une classification. — Imperfections des procédés pratiques de classification. — La définition empirique qui se fait par le genre et la différence est variable, temporaire et toujours provisoire. — Elle est un résumé et non pas un principe.
La nature se compose d'individus qui sont pour nous l'objet de représentations distinctes ; mais ces images ne sauraient entrer dans la science ; aussi la pensée y substitue-t-elle des notions générales d'où les accidents sont éliminés. Ces notions sont l'œuvre à la fois'de l'expérience et de l'esprit lui-même. Nous commençons par analyser nos représentations sensibles; puis, recueillant un à un les éléments communs ainsi extraits des images , nous en formons un tout , dont la permanence nous est garantie * par la loi de subordinattion qui réglera la fois la coexistence des qualités essentielles dans les choses , et des idées élémentaires dans l'esprit. Cette ^ synthèse d'éléments empiriques n'est donc pas arbitraire , puisqu'elle suit et reproduit l'ordre môme de la nature.
Définir une telle notion , c'est en déclarer, la compréhension; c'est en quelque sorte étaler ce que nous avons enfermé dans une idée. Ainsi , je forme l'idée d'homme par une synthèse successive des caractères
communs à un certain nombre d'individus; je la définis en faisant sortir Tun après Tautre ces caractères du tout qu'ils constituent, et je dis : Thomme est an être, animal, vertébré, mammifère, bimane.
On doit, dans toute notion empirique , distinguer la matière et la forme. La matière , ce sont les qualités comprises dans la notion ; la forme , c'est le lien qui fait de ces qualités un tout permanent ; la matière est à posteriorif et la forme à priori. La matière varie d'une notion à l'autre ; la forme est la même dans toutes les notions ; il suit de là que les définitions empiriques ont une forme commune à priori , et des matières distinctes à posteriori. U est aisé de voir (Jue toutes ces définitions se ramènent à la proposition suivante : les êtres naturels sont des tissus de propriétés générales incluses les unes dans les autres ; substituez à ce sujet et à ce prédicat indéterminés un sujet déterminé et un groupe déterminé de propriétés subordonnées, et vous aurez une définition.
Mais les propriétés essentielles des êtres n'ont pas toutes même extension. Si l'on trouve dans les individus de l'espèce humaine , par exemple , des caractères qui les distinguent des individus de toutes les autres espèces, on y rencontre aussi des propriétés communes à tous les mammifères, à tous les vertébrés, à tous les animaux et à tous les êtres. La notion complexe de l'espèce enveloppe toujours les notions^ de plus en plus simples du genre , de la famille , de l'ordre, de la classe et de l'embranchement i et^ pour la former, il faut savoir comment les caractères de Tembranchement sont modifiés par ceux de la classe , ceux de la classe par ceux de Tordre j ceux de l'ordre par ceux de la famille, ceux de la famille par ceux du genre , et enfin ceux du genre par ceux de l'espèce. Cette connaissance est le résultat de la classification , dont les degrés doivent reproduire la hiérarchie et la
subordination des caractères naturels. La classification est donc antérieure à la notion, et, par suite, à la définition empirique ; il résulte de là que notion et définition valent ce que vaut la classification.
Toute distribution naturelle des êtres en groupes de plus en plus étendus repose sur le principe de la subordination des caractères. Théoriquement , rien ne semble plus facile que de tracer ces cadres où doit entrer la réalité tout entière. Si la fonction la plus importante du végétal est la reproduction , les caractères des groupes les plus généraux seront tirés des organes reproducteurs ; si une modification de l'appareil reproducteur entraine des changements dans le système de nutrition , c'est à ce dernier qu'on devra emprunter les caractères des groupes inférieurs. Si, dans le règne animal, la fonction la plus élevée et la plus importante est la sensibilité et le mouvement spontané, le système nerveux et le système locomoteur fourniront les caractères des embranchements; si une sensibilité intense réclame un sang chaud , et si une sensibilité moins vive se contente d'un sang plus froid , les modifications du système circulatoire permettront d'établir des classes dans les embranche-r ments; si un sang chaud exige une respiration active, si au sang froid suffit un échange lent entre les gas intérieurs et les gaz extérieurs , l'appareil respiratoire fournira les caractères des ordres; si la niiLi-ition est subordonnée à la respiration, les caractères génériques seront tirés de l'appareil de nutrition ; et enfin , si de la nature des aliments dépend la forme des organes de préhension , on trouvera dans ces derniers les diff'érences spécifiques. U semble donc aisé de dégager des individus les caractères des divisions les plus étendues et des subdivisions les plus restreintes.
Mais en pratique, la chose est moins simple qu'en théorie. Les sciences qui font usage de la classification
sont la minéralogie, la botanique et la zoologie. Les minéraux sont les moins complexes des êtres; ils n'ont entre eux que des rapports de forme géométrique et de composition chimique ; rien ne parait donc plus facile, au premier abord, que d'en déterminer les espèces et les genres ; pourtant il y a cent ans à peine que Werner a reconnu que « le système de la nature » minérale doit être'constitué à la fois d'après la nature » chimique et la forme cristalline des corps », et, si aujourd'hui les principes de la cristallographie semblent définitivement arrêtés , les savants sont loin de s'entendre sur les espèces chimiques. Les plantes , objet de la botanique , sont des êtres beaucoup plus complexes que les minéraux ; elles vivent et se reproduisent; aussi la distribution en sera- 1- elle moins aisée encore. On sait combien a été lent l'avènement de la méthode naturelle en botanique ; sans parler ici des vues d'Aristote, combien d'essais imparfaits ont précédé le système de Linné! Depuis les travaux des deux Jussieu, nous possédons les principes d'une classification naturelle des plantes; mais quelles difficultés ne rencontre-t-on pas quand on les applique ! Dans la méthode de Jussieu, les familles formaient une série' linéaire , commet si la dernière famille des monocotylédons était supérieure en organisation à la famille la plus parfaite des acotylédons, comme si la dernière famille des dicotylédons présentait un organisme plus parfait que celui de la famille la plus élevée des monocotylédons. Cette disposition des familles sur une seule ligne ne suivait pas exactement la hiérarchie naturelle , et , de plus , elle laissait dans l'ombre certaines analogies importantes. On a reconnu le besoin de la modifier, et de substituer à cette unique série linéaire des séries parallèles ; on peut ainsi exprimer un plus grand nombre de rapports intimes , sans sacrifier les différences.
Toutefois, malgré la simplicité relative des organismes végétaux , malgi*é les avantages incontestables de la distribution des familles [en séries parallèles , on est loin encore d'avoir pu comprendre dans un seul tableau la subordination et la parenté de tous les groupes du règne végétal. Aussi les notions et , par suite, les définitions des êtres contenus dans ces groupes sont-elles incomplètes et provisoires.
C'est en zoologie surtout que se manifeste l'imperfec tion peut-être irrémédiable de nos procédés pratiques de classification. Toute notion empirique suppose une classification, et toute définition s'y réfère. Mais quand il s'agit de définir une espèce animale, quelle classification choisir ? celles de Cuvier, de Lamarck, de Blainville , d'Ehrenberg , de Burmeister , d'Owen , de Milne Edwards , ou de Leukart , celles d'Oken , de Fitzinger , de Leay , celles de Baer , de Van Beneden , de Kœlliker, de Vogt , ou enfin celle de Haeckel ? Cuvier, Blainville , Ehrenberg , Milne Edwards , partagent le règne' animal en embranchements caractérisés par des plans difi'érents de structure et par des dispositions spéciales du système nerveux ; Lamark divise les animaux en apathiques , sensitifs et intelligents ; les physio-philosophes allemands Oken et Fitzinger, partant de cette idée que l'homme est le prototype de l'organisation animale , admettent que tous les animaux inférieurs à l'homme sont pour ainsi dire l'homme fragmenté et dispersé, et, faisant de chaque appareil humain la caractéristique d'un groupe animal, superposent, dans l'ordre de perfection, les animauxdigestion , les animaux-circulation , les animaux-respiration, les amwiatia?-o« , les animaux-muscles, les animaux-nerfs et les animaux-sens» Pour les embryologistes, « les formes animales supérieures, à diverses » phases du développement de l'individu depuis le » commencement de son existence , jusqu'à son acbè-
162 DES DÉFlNITîOIf» EMPfRTQUBB
» vement parfait, correspondent à des formes pertna» » tientes de la série animale ; le développement de » quelques animaux suit les mèmes( lois que la série » tout entière des animaux ; par suite , Tanimal de » l'organisation la plus élevée passe, durant son déve- M loppement individuel, et pour tout ce qui est essen- » tiel, à travers des phases, qui , chez des êtres moins » nobles , sont Tétat permanent ; si bien que les dififé- » rentes périodiques de l'individu peuvent être rame- » nées aux dififérences des formes permanentes des n animaux (1). » De là cette classification de Bael* en quatre types : le type périphérique, le type loiigitu-^ dinal , le type massif et le type vertébré. Pour ceux enfin qui voient dans tous les individus du règne animal des descendants d'un type unique , perfectionnés par la double et incessante action de la concurrence vitale et de la sélection naturelle, la classification devra figurer le développement du règne organique et la filiation des types»
On voit , par ce rapide aperçu , combien peu les naturalistes sont d'accord sur la nature des caractères propres aux embranchements. La diversité serait plus grande encore si nous passions des embranchements aux classes, des classes aux ordres, des ordres aux familles, des familles aux genres. Pourtant chacune de CCS classifications repose sur une distinction réelle, et sur une subordination naturelle des caractères. C'est que l'animal est si compliqué, c'est que les organes qui le constituent sont si nombreux et si variables, qu'on ne saurait exprimer en même temps toutes les analogies qui les unissent et toutes les différences qui les séparent* Aussi , chaque classification particulière n'est-elle qu'un fragment de la classification
(1) cité par Agasslz, De l'Espèce et de la Classification en zoologie eh. m, sect. vi.
idéale^ « La nature elle-même, a' dit Agassiz, a son .> système propre , à Tégard duquel les systèmes des auteurs ne sont que des approximations succès- » sives, d'autant plus grandes, que rintelligence » humaine comprend mieux la nature. » Le mieux serait sans doute d'unir et de combiner ces fragments épars d'un môme tout; mais nos procédés graphiques &ont impuissants à rendre les analogies et les homologies si variées de toutes les espèces d'un même règne.
On a cru d'abord que les embranchements du règne animal étaient comme soudés bout à bout en une série unique ; mais on a bientôt reconnu l'erreur de e&tt45 doctrine. « Ainsi les insectes ont certainement une » organisation plus élevée que les derniers représon- » tants des vertébrés , notamment les poissons cyclti- » stomes ; les mollusques céphalopodes l'emportent de » beaucoup sur certains crustacés et sur les articulés » inférieurs , vers et helminthes , et ces derniers , év, n même que les mollusques bryozoaires, restent an - » dessous des échinodermes et des rayonnes snpé- » rieurs. Il est donc impossible de souder bout à boni » les embranchements pour en faire une série unîqnr, » puisqu'ils empiètent les uns sur les autres par leiu's » extrémités. Au lieu de les figurer au moyen d'uin^ » seule ligne formée de cinq parties d'inégale lon- » gucur, on doit les représenter par cinq lignes droites, » verticales et parallèles (1). » Maintenant , si , dans un môme embranchement, les classes s'échelonnent parfois régulièrement du simple au composé , souvent aussi l'une d'elles ne se termine pas où l'autre commence ; on aura donc dans un même embranchement des groupes isolés et des groupes parallèles* « Au lieu
(1) Contcjcan, Des Classifications et des Méthodes , Revue des Cours Scient., 22 mai 1869.
164 DBS DÂFINITIONS EMPIRIQUES
» de s'étendre sur une ligne verticale unique, • les » divers éléments d*un ensemble peuvent s'étaler sur » une surface plane. Les groupes et les séries parai- » lèles prennent place les uns à coté des autres, de » manière que leurs termes homologues se trouvent » sur la même ligne horizontale, chaque série formant » d'ailleurs une colonne verticale dans laquelle les » termes se succèdent du simple au composé. Les » séries et les groupes qui ne sont pas parallèles entre » euiL se succèdent également sur la verticale, du » simple au composé, et les types isolés sont inler- » calés dans Fensemble selon leurs affinités. La situa- » tion en haut, en bas,- à droite ou à gauche, indique » la supériorité ou rinfériorité, suivant les conven- » tions. Telle est, en peu de mots, la méthode de
# classement par séries parallèles, dont Is. Geoffroy
# Saint-Hilaire a fait de si heureux emplois (1). » Cette méthode a l'avantage d'exprimer à la fois les rapports directs et les rapports collatéraux des êtres classés ; mais elle manque de simplicité et elle laisse dans Tombre les rapports divei^enls. Un naturaliste anglais, M. Leay, a cru qu'on pourrait encore exprimer un plus grand nombre de rapports, si Ton distribuait circulairemeni les divers représentants du règne animal. 11 dispose tous les animaux de manière » à former un grand cercle; qui lui-même touche ou » se rattache à un autre grand cercle composé des » plantes, au moyen des êtres les moins organisés » du règne végétal. Les parties composantes de ce » cercle général sont cinq grands cercles formés par » les mollusques, les acrites et polypes, les rayonnes » ou étoiles de mer, les insectes on annelés, et les ver- » lébrés. Chacun deux passe et s'enchaîne au suivant » au moyen d'un groupe, beaucoup plus petit comme
(1) Contejean, loc, cit.
Caractères des définitions empiriquks 16o
» étendue, mais qui forme un anneau ou cercle oscu- ^) lant... Chacun de ces grands cercles contient cinq » groupes ou cercles moindres, dont chacun peut, à ^> son tour , se résoudre en cinq autres plus petits , » décrits suivant le môme procédé... Ainsi , il y a ») des cercles dans des cercles , des roues dans des » roues y — un nombre infini de relations complexes, » mais toutes réglées par un principe uniforme , la ^) circularité de chaque groupe (1). » Le nombre des analogies et des homologies figurées par cette méthode circulaire est certainement plus considérable que dans la méthode des séries parallèles; mais il est encore incomplet. H faudrait pouvoir disposer les embranchements , les classes et les ordres sur les faces et dans l'intérieur d'un parallélipipède , ou bien sur la surface et dans Tintérieur d'une sphère; et pourtant on ne parviendrait pas encore à mettre en saillie les rapports divergents : il faudrait , pour cela , distribuer les êtres dans un de ces hyperespaces rêvés par les auteurs de la géométrie imaginaire. Du reste, les divisions ne sont pas toujours aussi nettement accusées dans la réalité que dans nos classifications. La distinction des embranchements est bien tranchée, et l'on ne peut espérer que les découvertes de la paléontologie viennent un jour l'effacer; mais parfois la transition est insensible entre deux classes , entre deux ordres successifs. Ainsi , pour ne citer qu'un exemple , les chéiromys ont à la fois les caractères des singes et ceux des rongeurs; auquel de ces deux ordres les rapporter? On serait donc conduit, si l'on voulait exprimer toutes les affinités des espèces animales, à les disposer tantôt sur des lignes sinueuses, tantôt sur des cercles, tantôt sur des droites ; ici en groupes isolés , là en séries parallèles ; en cherchant Tordre le plus grand , on
(1) Agasslz, De VEsp. et de la Classif, en zooL, ch. III, sect. v.
aboutirait à la confusion. 11 faut donc renoncer à Tespoir de faire tenir en un tableau tous les rapports qui unissent les innombrables représentants du règne animal.
On voit par là combien les définitions empiriques sont loin d*ètre assurées et immuables. Quand nous définissons une idée par le genre et par la différence, les deux éléments du prédicat évoquent , Tun , le groupe des qualités propres à Fespèce , l'autre , celui des qualités communes à un certain nombre d'autres espèces, n faudrait donc s'accorder d'abord sur les caractères des espèces et des genres. Si , dans la définition, on ne mentionne pas l'ordre, la classe et l'embranchement, c*est qu'ils sont impliqués dans le genre, en vertu de la subordination des caractères ; il faudrait donc être aussi d'accord sur la subdivision du règne animal ou végétal en embranchements , des embranchements en classes, des classes en ordres ou en familles. Il résulte de là que la définition d'une espèce naturelle variera selon le système de classification adopté ; on peut employer les mêmes noms pour désigner les espèces, les genres, les familles, les ordres , les classes et les embranchements sans s'accorder sur le fond des choses. En effet , chacune des subdivisions d'un règne naturel est l'expression d6 certaines analogies plus ou moins étendues , et les divers systèmes ne sont , nous l'avons vu , que des approximations variées de la vérité. Ainsi , le terme mammifère n'a pas la même signification dans la classification de Linné et dans cçUe de Cuvier: pour celui-ci, il exprime un nombre plus considérable de caractères et d'affinités organiques que pour celui-là. Bien que Haeckel fasse usage de ce terme consacré par Tusage, il n'y attache pas le sens qu'y attachait Cuvier. pour ce dernier, les mammifères sont une classe autonome en quelque sorte , sans4)arenté directe avec
:CARACTÈR^S DBS DÉFINITIONS EMPIRIQUES 167
les autres classes du règne animal ; pour Haeckel au contraire , ils sont une classe issue , par voie de transformations lentes, d'un archétype animal, sorti luimême de la monère autogone , souche commune des végétaux et des animaux. 11 n'est pas impossible qu'on parvienne un jour à fondre en un seul tous les systèmes de classification qui se partagent aujourd'hui les savants; mais jusque-là, les définitions empiriques ne seront pas irrévocablement closes ; la formule n'en variera peut-être pas; dans un siècle, on pourra définir encore l'homme un mammifère bimane; mais les choses désignées par ces mots, mammifère et bimane, auront peut-être changé; on aura peut-être reconnu La fausseté de certaines affinités admises aujourd'hui comme vraies ; on aura découvert de nouvelles analogies encore cachées à nos yeux. Par conséquent, jusqu'à la constitution définitive des systèmes naturels , les définitions empiriques doivent rester à l'état instable.
Mais, le jour où tout désaccord aurait cessé entre les savants sur la valeur et les caractères propres des subdivisions de la nature , les définitions seraient encore loin d'être complètes et définitives. En premit^r lieu , il faut toujours tenir compte de méprises possibles de l'expérience; l'observation anatomique esL des plus délicates ; l'œil doit souvent s'armer du raicroscope, et, alors, à quelles illusions n'est-il pot^ exposé ! De cette façon, l'erreur peut toujours s'introduire dans une classification dont les degrés correspondraient cependant à la hiérarchie véritable des caractères naturels ; de là l'erreur passe dans la définition ; celle-ci ne saurait donc jamais être afifranchie de tout soupçon. En second lieu, nous avons vu qu'il était impossible à l'homme de figurer , avec les procédés dont il dispose, les analogies si variées qui unissent entre elles les espèces d'un même règne. Lee
408 DKS DÉFINITIONS EMPIRIQUES
définitions, si remplies qu'on les suppose, ne contiendront donc jamais Tessence entière des êtres définis ; elles sont des expressions de plus en plus approchées d'une réalité qui ne sera jamais exprimée d'une manière adéquate.
Supposons même que , par impossible , Tesprit humain ait pénétré le détail infini des êtres naturels, qu'il en ait découvert tous les rapports intérieurs , extérieurs , directs , collatéraux et divergents , qu'il ait réussi à exprimer, sans en omettre aucune , toutes les différences et toutes les affinités des espèces, la classification et les définitions qui l'accompagnent ne seraient pas encore immuables. L'analyse des lois de la pensée nous a prouvé que les fins poursuivies et les formes réalisées pouvaient changer, sans que l'ordre fût détruit; l'expérience nous montre qu'elles ont changé et qu'elles changent encore. Des espèces , des classes même sont disparues; d'autres espèces, d'autres classes les ont remplacées, et disparaîtront sans doute à leur tour. Que les groupes nouveaux rentrent dans les cadres généraux de nos systèmes , c'est ce qu'on admettra , en vertu de la loi de finalité qui règle la coexistence des êtres; mais on reconnaîtra qu'ils n'occupent pas juste dans ce cadre la place laissée vide par les groupes disparus. Voilà donc de nouveaux termes, et, par suite, de nouveaux rapports introduits dans les systèmes; les lignes générales de la classification demeurent , mais il faut en modifier le détail. La classification parfaite ne serait donc que le tableau temporaire de la nature , et la durée en serait subordonnée aux vicissitudes de la nature elle-même. La définition empirique ne saurait donc être éternelle ; elle s'évanouit lorsque l'être qu'elle exprimait n'est plus.
On voit, par ce qui précède, quels sont le rôle et la place des définitions de cette sorte dans la science. Nous percevons des individus ; ces individus sont pour
la pensée des systèmes de propriétés de plus en plus générales ; chaque propriété résulte de certaines dispositions intérieures et de certaines affinités extérieures ; c'est par l'expérience que nous constatons ces dispositions et ces affinités, et, à mesure que s'étendent la puissance et le champ de notre observation , nous pénétrons plus avant dans la texture des ôtres, et nous saisissons entre eux des rapports de plus en plus amples. Le terme de la science serait la découverte et la distribution hiérarchique de toutes les propriétés de tous les êtres ; nous croyons a priori qu'il existe un système de la nature , nous en traçons même les cadres ; mais c'est à l'expérience seule qu'il appartient d'accumuler les caractères concrets dans ces formes. La classification et la définition sont donc à la fin , et non pas à l'origine de la science. Les anciens avaient raison de dire que savoir c'est définir ; mais , ici , la définition n'est que le développement de la notion , et la notion empirique est le résultat d'une synthèse progressive.
Les définitions empiriques ne sont qu'un résumé , moins condensé que la notion, des propriétés de l'être défini. Nous faisons tenir en un certain nombre d'idées générales , exprimées par des noms communs , toutes les propriétés spécifiques et toutes les affinités génériques des êtres de nature. Si la chose était possible , ces notions devraient suivre la découverte de tous les caractères qu'elles doivent contenir ; mais si nous les formons prématurément, nous ne les fermons pas ; elles demeurent ouvertes à toutes les qualités que l'expérience découvre chaque jour. Ces résumés des résultats empiriques devraient nous suffire ; mais ils ont le grave défaut d'être pour l'esprit , si on ne les décompose pas, des touts irréductibles l'un à l'autre, et nous savons que les êtres distincts sont cependant unis par des liens plus ou moins étroits ; ce
sont ces relations qae là définition apoiir objet de mettre au jour; elle se fait par la différence spécifique et par le genre. La différence spécifique nous apprend par quoi l'espèce définie se distingue de toutes les autres espèces ; le genre , par quoi elle se rattache à toutes les subdivisions du règne auquel elle appartient ; les notions non développées demeurent à tout jamais isolées Tune de l'autre; les notions développées, c'est-à-dire définies , restent distinctes , et pourtant elles soutiennent toutes ensemble des rapports mutuels. La science est à Fétat latent dans la notion ; la définition la fait t>asser à l'acte.