‹ Des délits et des peinesChapitre 66 sur 82 · DE L^ESPRIT DE FAMILLE · texte numérisé non relu

DE L^ESPRIT DE FAMILLE

dans les assemblées nationales, mais encore sous le toit domestique, où résident les principaux éléments de bonheur et de misère.

Si l'association est faite par familles, les lois et les coutumes, qui sont toujours le résultat des sentiments habituels des membres de la société politique, seront l'ouvrage des chefs de ces familles ; on verra bientôt Tesprit monarchique s'introduire peu à peu dans la république même, et ses effets ne trouveront d'obstacles que dans l'opposition des intérêts particuliers, parce que les sentiments naturels de liberté et d'égalité ne vivront déjà plus dans les cœurs.

L'esprit de famille est un esprit de détail borné par les moindres minuties; au lieu que l'esprit public, attaché aux principes généraux, voit les faits d'un œil sûr, les range chacun dans leur classe, et sait en tirer des conséquences utiles au bien du plus grand nombre.

Dans les sociétés composées de familles, les enfants demeurent sous l'autorité du chef, et sont obligés d'attendre que sa mort leur donne une existence qui ne dépende que des lois. Accoutumés à obéir et à trembler, dans l'âge de la force, quand les passions ne sont pas encore retenues par la modération, sorte de crainte prudente qui est le fruit de l'expérience et de l'âge, comment résisteront-ils aux obstacles que le vice oppose sans cesse aux efforts de la vertu, lorsque la vieillesse languissante et peureuse leur ôtera le courage de tenter des réformes hardies, qui d'ailleurs les séduisent peu, parce qu'ils n'ont pas l'espoir d'en recueillir les fruits ?

Dans les républiques, où tout homme est citoyen, la subordination dans les familles n'est pas TeiTet de la force, mais d'un contrat ; et les enfants, une fois sortis de l'âge où la faiblesse et Je besoin d'éducation les tiennent sous la dépendance naturelle de leurs parents^ deviennent dès lors membres libres de la société : s'ils sont encore soumis au chef de la famille, ce n'est plus que pour participer aux avantages qu'elle leur offre, comme les citoyens sont assujettis, sans perdre leur liberté, au chef de la grande société politique.

Dans les républiques composéesdefamilles,lesjeunes gens, c'est-à-dire la partie la plus considérable et la plus utile de lanation, sonlàla discrétion des pères. Dans les républiques d'hommeslibres, les seuls liens qui soumettent les enfants à leur père, sont les sentiments sacréset inviolables de la nature, qui invitent les hommesàs'aidermutuellement dans leurs besoins réciproques, etqui leur inspirent lareconnaissance pour les bienfaits reçus.

Ces saints devoirs sont bien plutôt altérés par le vice des lois qui prescrivent une soumission aveugle et obligée, que par la méchanceté du <;œur humain.

Cette opposition entre les lois fondamentales des États politiques et les lois de famille^ est la source de beaucoup d'autres contradictions entre la morale publique et la morale particulière, qui se combattent continuellement dans l'esprit de chaque homme.

La morale particulière n'inspire que la soumission et la crainte, tandis que la morale publique anime le courage et l'esprit de liberté.

DE L'ESPRir DE FAMILLE. 205

Guidé parla preniière,rhomme borne sa bienfaisance danslecercleétroitd'unpotitnombredepersonnesqu'il n'a pas même choisies. Inspiré par l'autre, il cherche à étendre le bonheur sur toutes les classes de l'humanité.

Lamorale particulière exige que l'on se sacrifie continuellement soi-même à une vaine idole que l'on appelle le bien de la famille, et qui le plus souvent n'est le bien réel d'aucun des individus qui la composent. La morale publique apprend à chercher son bien-être sans blesser les lois ; et si quelquefois elle excite un citoyen à s'immoler pour la patrie, elle l'en récompense par l'enthousiasme qu'elle lui inspire avant le sacrifice, et par la gloire qu'elle lui promet.

Tant de contradictions font que les hommes dédaignent de s'attacher à la vertu, qu'ils ne* peuvent reconnaître au milieu des ténèbres dont on l'a environnée, et qui leur parait loin d'eux, parce qu'elle est enveloppée de cette obscurité qui cache à nos yeux les objets moraux comme les objets physiques.

Combien de fois le citoyen qui réfléchit sur ses actions passées, ne s'est-il pas étonné de se trouver malhonnête homme?

A mesure que la société s'agrandit, chacun de ses membres devient une plus petitepartie du tout, et l'amour du bien public s'afiaiblit dans la même proportion, si les lois négligent de le fortifier. Les sociétés politiques ont, comme le corps humain, un accroissement limité; elles ne sauraient s'étendre au delà de certaines bornes, sans que leur économie en soit troublée.

Il semble que la grandeur d'un État doive être en

raison inverse du degré d'activité des individus qui le composent. Si cette activité croissait en même temps que la population, les bonnes lois trouveraient un obstacle à prévenir les délits, dans Iç bien même qu'elles auraient pu faire.

Une république trop vaste ne peut échapper au des^ potisme qu'en se subdivisant en un certain nombre de petits États confédérés. Mais, pour former cette union, il faudrait un dictateur puissant, qui eût le courage de Sylla, avec autant de génie: pour fonder que Sylla en eut pour détruire.

Si un tel homme esl ambitieux, il pourra s'attendre à une gloire immortelle. S'il est philosophe, les bénédictions de ses concitoyens le consoleront de la perte de son autorité,' quand même il ne leur demanderait pas de reconnaissance.

C'est lorsque les sentiments qui nous unissent à la nation commencent às'afiiiiblir, que l'on voit aussi ceux qui nous attachent aux objets qui nous entourent prendre de nouvelles forces. Aussi^ sous le despotisme farouche, les liens de l'amitié sont-ils plus durables; et les vertus de famille (vertus toujours faibles) deviennent alors les plus communes, ou plutôt elles sont les seules qui soient encore pratiquées.

Après toutes ces observations, on peut juger combien ont été courtes et bornées les vues de la plupart de nos législateurs.

Le sujet de ce chapitre est à peu près étranger à l'objet

DE l'esprit de famille. t07

principal du livre. Nous ne ferons donc sur ce point qu'une courte observation. On a prétendu que Beccaria avait attaqué les bases mômes de la famille et avait voulu la détruire. Il me semble que c'est là une erreur. Ce qu'il combat, c'est l'esprit de caste ou de famille qui, chez les peuples anciens^ étouffait quelquefois l'amour de la patrie, c'est l'intérêt égoïste du chef de famille, l'intérêt de son repos el de ses richesses l'emportant sur l'intérêt général de la nation, c'est le culte des biens matériels mis au-dessus du culte de l'État, auquel tout doit être sacrifié, c'est enfin la morale domestique^ c*est-à-dire le dévouement à la famille, préférée à la morale publique, c'est-à-dire au dévouement de chacun des citoyens à la cité. Il ne veut point affaiblir les liens légitimes qui unissent les membres de la famille, mais il craint qu'ils ne soient la source d'une sorte d'indiff(^rence pour le bien public ; que l'esprit de famille, esprit de stabilité et de tradition, esprit stationnaire peut-être même^ ne présente une force de résistance contre leshlées nouvelles dont il appelle le progrès. Ce n'est qu'une défiance qu'il exprime, ce n'est qu'une direction morale qu'il voudrait imprimer aux idées. Au surplus, même ainsi expliquée, la pensée de Beccaria peut paraître hasardée. La famille, on l'a dit souvent, est la première patrie de l'homme; c'est par elle qu'il tient à la grande patrie qui n'est que l'extension de cette patrie naturelle. Pourquoi donc considérer comme incompatibles les devoirs de la société domestique et les devoirs de la société politique? Est-ce que tous les intérêts, toutes les affections, tous les sentiments de la famille, ne l'associent pas nécessairement au sol sur lequel elle est placée, aux lois sous lesquelles elle vit, à la direction des pouvoirs dont elle subit l'influence? « L'esprit national, a dit un éminent magistrat, n'est que l'esprit de famille agrandi et développé, llnait de l'association d'un peuple sur son territoire. Il est le produit de cette foule d'impressions physiques et de sentiments moraux qui naissent de l'appropriation du sol à l'habitation des hommes, à leurs besoins, à

leurs arts, à leurs mœurs. 11 résulte enfin de Tadhésion plus ou moins spontanée des groupes de familles qui composent une nation à des lois en harmonie avec le climat^ la nature du terrain, les idées et les passions régnantes, en un mot, avec les convenances locales et morales du pays et de ceux qui le peuplent. » Sa constitution politique doit donc s'assimiler l'esprit de famille au lieu deraffaiblir; elle doit s'en faire un appui au lieu de le suspecter. C'est le contrepoids de rincessante mobilité de l'esprit iudividuel.

Page 1