DE L’OISIVETÉ
Les gouvernements sages ne souffrent point, au sein du travail et de l’industrie, une sorte d’oisiveté qui est contraire au but politique de l’état social : je veux parler de ces gens oisifs et inutiles qui ne rendent à la société ni travail ni richesses, qui accumulent toujours sans jamais perdre, que le vulgaire respecte avec une admiration stupide, et qui sont aux yeux du sage un objet de mépris. Je veux parler de ces gens qui ne connaissent pas la nécessité de ménager ou d’augmenter les commodités de la vie, seul motif capable d’exciter l’activité de l’homme, et qui, indifférents à la prospérité de l’État, ne s’enflamment avec passion que pour des opinions qui leur plaisent, mais qui peuvent être dangereuses.
D’austères déclamateurs ont confondu cette sorte d’oisiveté avec celle qui est le fruit des richesses acquises par l’industrie. C’est aux lois seules et non à la vertu rigide
I7i DES DÉLITS ET DES PEINES.
(mais resserrée dans des idées étroites) de quelques censeurs, à définir l'espèce d’oisiveté punissable.
On ne peut regarder comme une oisiveté funeste en politique, celle qui, jouissant du fruit des vices ou des vertus de quelques ancêtres, donne pourtant le pain et l’existence à la pauvreté industrieuse, en échange des plaisirs actuels qu’elle en reçoit, et qui met le pauvTe à portée d’exercer cette guerre paisible, que l’industrie soutient contre l’opulence, et qui a succédé aux combats sanglants et incertains de la force contre la force.
Cette sorte d’oisiveté peut même devenir avantageuse, il mesure que la société s’agrandit et que le gouvernement laisse aux citoyens plus de liberté.
Ces lignes ne doivent s’appliquer qu’à cette classe d'oisifs qui, dénués de toutes ressources et n’exerçant aucun métier, ont été qualifiés par notre loi pénale de vagabonds et mendiants de profession. La position précaire de ces agents, le péril dont ils menacent incessamment la société, a fait considérer leur oisiveté comme une sorte d’acte préparatoire des délits, et c’est à ce titre que la loi pénale a pu l’incriminer. .Mais là s’arrête sa puissance ; elle ne saurait s'étendre plus loin sans entraver le bien le plus précieux de l’homme, l’indépendance individuelle, la liberté de sa vie. Le travail, quoiqu’il soit la destinée de l’existence humaine, ne peut être imposé par la contrainte; s’il n’était pas libre, il cesserait d’être un bien, il deviendrait une peine ; il abdiquerait sa grandeur et sa puissance. L’oisiveté peut donc être un vice; elle n’est pas un délit ; elle peut être sévèrement blâmée, elle ne peut être punie. Dans le vagabondage même et dans la
DU SUICIDE
mendicité, ce n’est pas l’oisiveté que la loi poursuit, ce sont les circonstances dans lesquelles elle se produit et qui seules lui assignent un caractère répréhensible et menaçant. Tel est, nous le croyons, le véritable sens du chapitre qu'on vient de lire.