Causeries artistiques , par M. Ferdinand de Lasteyrie
généraux et des besoins publics ; il y faut une participation plus généreuse à la vie commune, et une abnégation de soi au profit de tous; il importe enfin d’appartenir un peu moins à la science acquise et de favoriser un peu plus ceux qui la veulent acquérir. Un conservateur, pour tout dire en un mot, doit être un savant à la disposition des simples, un expert aux ordres des aspirants.
Mais si l’exiguïté des dotations et un mauvais système financier nuisent au développement de nos collections, le régime administratif auquel elles sont soumises les rendent peu profitables. Le Louvre étant un musée dont la jouissance appartient à la liste civile qui, il est vrai, en octroie gracieusement la vue au public, les morceaux et les collections qui s’y trouvent aujourd’hui peuvent, au gré du souverain ou des directeurs, en disparaître demain pour être placés dans quelque autre palais, de façon que toute mesure prise à l’avantage des visiteurs ou des travailleurs constitue, non pas un droit permanent pour le public, mais bien une faveur toujours révocable. Cette situation particulière au Louvre, outre qu’elle s’oppose à l’établissement d’un règlement fixe, large et officiellement libéral, pour ainsi dire, a encore l’inconvénient de paralyser le travail de MM. les conservateurs. Depuis bien des années on attend patiemment les catalogues des sculptures antiques, des vases, des terres cuites, des figurines, des bronzes (enlevés longtemps des salles publiques), des dessins, des pastels, des miniatures, du musée des souverains, du musée chinois;... et tout fait croire qu’on les attendra longtemps encore, alors que la plupart des nations ont déjà fait leurs catalogues et nous ont laissé des modèles que nous ne nous pressons point d’imiter, alors que l’Etat lui-même nous donne l’exemple en publiant l’inventaire de ses archives municipales. Est-il cependant un travail plus utile que celui qui révélerait aux savants et aux artistes l’existence de bien des œuvres, ignorées parce qu’elles sont uniques et ensevelies dans des lieux d’où l’obligeance toute parti-
culière des administrateurs peut seule les faire sortir? Trop heureux sommes-nous encore quand la jalousie ou des discussions scientifiques ne nous enlèvent point cette dernière ressource.
Par une contradiction étrange, l’organisation du Louvre qui conduit les administrateurs à redouter, malgré leur intelligence et leur érudition, les soucis de l’activité et les tourments féconds de la lutte, crée chez eux un désir insatiable, non point d’accroître nos richesses — ils ne le peuvent et n’osent le vouloir, — mais de dépouiller toute administration mieux dotée que la leur. Il semblerait, à les voir agir, que, ne pouvant s’enrichir par leur propre budget, ils cherchent à grossir leurs collections en démembrant celles de l’Etat. Il y a peu de temps, ils ne parlaient de rien moins que de prendre à la Bibliothèque impériale plusieurs de ses collections, et récemment encore nous les avons vus s’agiter outre mesure pour empêcher qu’il ne s’élevât en face du Louvre un Musée établi sur des bases plus libérales, et qui, par une comparaison désavantageuse pour eux, les forcerait au travail. Le 11 juillet, le Moniteur annonçait la translation du Musée Napoléon III au Louvre, et, dès le 1er août, l’exposition du palais des Champs-Élysées devait fermer. Les salles destinées à recevoir nos collections nouvelles étaient -elles donc prêtes? Les Parisiens, les provinciaux et les étrangers ne se rendaient-ils plus au palais des Champs-Élysées? Les artistes et les savants avaient-ils déjà épuisé tout l’intérêt que leur offrait le Musée Napoléon III? Non. Les préparatifs d’installation au Louvre n’étaient même point commencés; les visiteurs présentaient encore une moyenne de 1,800 personnes par jour, et beaucoup de travaux en train de se faire allaient être, au grand préjudice de leurs auteurs, brusquement suspendus. Des journaux réclamèrent, des pétitions se signèrent, et le gouvernement accorda un sursis de trois mois. Ce sursis fut, dit-on, décidé dès le 15 juillet, et ce ne fut cependant que le 31 juillet, la veille de la clôture, que le Moniteur l’annonça !
Pourquoi donc tant de hâte à s’emparer de trésors pour l’acquisition desquels on avait montré d’abord tant de tiédeur? Était-ce pour épargner à l’État un ridicule, celui de se former le noyau d’un Musée à part avec les débris d’une collection déjà écrémée par la Russie? Cela est peu probable. L’administration du Louvre sait trop bien que le commissaire russe n’a pu toucher aux réserves faites par le gouvernement pontifical, et que, sur dix séries, sept n’ont eu à subir aucun prélèvement; et d’ailleurs M.le comte de Nieuwerkerke et M.de Longpérier avaient été, suivant leurs propres dires, vivement frappés à Rome « des richesses éblouissantes de ces séries, richesses qui dépassaient les plus belles espérances qu’ils en avaient pu concevoir. » Si, en effet, le Musée Napoléon III peut bien ne pas représenter, comme le soutiennent ses panégyristes exaltés, l’histoire universelle de l’art, s’il lui manque pour cela des chefs-d’œuvre, et si trop de lacunes s’y font remarquer, il offre, on ne peut le contester, une réunion nombreuse d’objets très précieux par leur intérêt et leur beauté, un fonds très-respectable pour commencer le Musée d’une grande institution. Ah! si le Musée Napoléon III n’avait rien de plus à nous apprendre que le côté historique de l’art, nous serions le premier à demander la fusion complète de ses séries avec celles de nos anciennes collections, bien autrement susceptibles de représenter en lettres d’or cette histoire, et nous ne voudrions point de l’installation d’un nouveau Musée à côté de ce Louvre qui en ferait toujours pâlir les richesses et ressortir les misères. Mais le Musée Napoléon III a, suivant nous, une bien autre portée : il doit être un Musée d’études pratiques, une leçon parlante, et, pour ainsi dire, un atelier de goût pour nos fabricants et nos ouvriers.
Plus modeste dans nos désirs que MM. les administrateurs du Louvre, nous n’irons point jusqu’à demander que l’Etat, pour ce musée futur que nous réclamons, reprenne à nos anciennes collections des morceaux largement payés par lui; mais nous oserons dé-
i k des DESTINÉES DU MUSÉE NAl'OLÉON III.
clarer hautement qu’il est urgent pour l’État d’avoir enfin des Musées à lui appartenant en toute propriété, des Musées pour lesquels il conserverait les derniers achats faits en vertu d’un vote parlementaire. Ce vote accordait 4,800,000 fr. « applicables à l’acquisition, à la restauration et aux frais de translation du Musée Campana, en France, » en France, disait le vote, et pas plus au Louvre qu’ailleurs. Le Musée de l’État, dont nous demandons la fondation, ne peut point s’établir dans les bâtiments du Louvre, et cela à cause d’un sénatusconsulle, en date du 12 décembre 1852, qui déclare « que tous les monuments et objets d’art qui seront placés dans les maisons impériales, soit aux frais de l’État, soit aux frais de la couronne, seront et demeureront, dès ce moment, propriété de la couronne. » Mais si nous désirons que l’État ait des Musées qu’il puisse posséder el diriger lui-même, c’est par des raisons sérieuses que nous allons donner.
Quelques années d’une prospérité toujours croissante ont complètement changé les bases de la fortune publique et fait atteindre aux objets d’art des prix auparavant inconnus. En Angleterre, les dotations des Musées ont suivi le mouvement ascendant de la richesse générale. Le budget du British-Museum, fixé annuellement (1 847-1857) à 1,400,000 fr en moyenne, a été porté, en 1860, à 2,500,000 fr. environ; celui de la Galerie Nationale, arrêté autrefois pour les seules acquisitions à 62,500 fr., monte maintenant à 225,000 fr., et quant aux collections toutes récentes du palais de Kensington, elles offrent encore des résultats bien autrement satisfaisants. « On a calculé, dit M. deTriqueti, que, sans parler des tableaux précieux légués à l’établissement, les dons el les prêts d’objets d’art livrés au public présentaient une valeur de 11,500,000 fr.; que le produit total des rétributions scolaires s’élevait annuellement à 400,000 fr., et que la recette produite par l’exposition de la collection ambulante présentait un chiffre de 150,000 fr. Cette institution profite encore de
crédits extraordinaires votés par les chambres, d’une dotation annuelle de 2,750 fr. faite par l’État à chacune de ses 80 écoles (soit annuellement 220,000) et à celles qui pourront se fonder, et enfin des sommes considérables que rapporte un droit d’entrée perçu sur chaque visiteur reçu dans le Musée de Londres 1. »
Malheureusement, il faut bien l’avouer, rien d’analogue ne s’est passé en France, et les collections n’ont point progressé en raison des accroissements de la richesse publique, A qui nous plaindre de cette anomalie? Au Ministère de la maison de l’Empereur? mais sa dotation fixe n’a point varié ; au Ministère d’État? mais il n’a rien à voir dans la direction de nos Musées. Donc, il faut bien le constater, aucune voix autorisée ne peut dans nos chambres plaider la cause de nos grandes collections. En cet état de choses, qui osera dire qu’il est désirable que le Louvre s’enrichisse de nouvelles séries toutes industrielles et archéologiques, de séries qui ne pourront s’accroître qu’aux dépens d’un budget déjà si insuffisant pour les anciennes collections? Et d’ailleurs le Louvre ne répond plus, sous certains rapports, aux exigences du temps présent. L’industrie française, menacée par la concurrence anglaise, même dans les objets de luxe, minée par la division du travail qui empêche toute éducation un peu large, réclame de nouvelles institutions. Aussi ne demandons-nous point l’installation d’un Musée rival du Louvre, mais celle d’un Musée qui, appartenant à l’État, se prête mieux à l’accomplissement d’un devoir public envers les artistes, les industriels et les hommes de goût. Il existe, nous dira-t-on, des écoles pour faire face à cette nécessité, mais elles sont extrêmement rares et dépourvues de tout instrument de travail. Or cet instrument de travail, c’est précisément le Musée d’art industriel dont nous appelons de tous nos vœux la création.