Gazette des Beaux-Arts, t. xn, p
pouvions appeler, pour un instant, l’attention publique sur un seul point, sur la direction de nos musées.
On ne peut le méconnaître, les acquisitions d’œuvres d’art, les grandes collections bien arrangées exercent une véritable influence sur le goût public et sur celui des artistes. Et pourtant l’État en France n’intervient pas dans la gestion de nos musées; il s’en tient même tellement en dehors qu’il n’a point ou presque point d’intérêt à leur développement. C’est à la liste civile que sont abandonnés le soin et la charge de conserver et d’augmenter nos collections. Ces deux services sont-ils suffisamment assurés? Examinons d’abord cette question en évitant toute personnalité.
Quant à la conservation des chefs-d’œuvre confiés au Louvre, nous avons peu de choses à en dire, ayant autrefois exprimé nettement notre opinion sur les prétendues restaurations de tableaux1. D’ailleurs , le Ministre lui-même a implicitement exprimé son avis en instituant une commission pour éviter à l’avenir le retour de semblables erreurs. Mais cette commission, nommée par le Ministère de la maison de l’Empereur, offre -t- elle toutes les garanties désirables? Nous ne le pensons point. Les circonstances au milieu desquelles elle a été formée, les récompenses et les actes qui en ont suivi la création, nous donnent à craindre que cette commission ne finisse par tomber en désuétude comme d’autres instituées antérieurement et non encore révoquées. Il nous semble qu’au lieu de recevoir leur nomination du ministère de la maison de l’Empereur, les membres qui la forment devraient relever de l’État, qui, pour avoir abandonné à la liste civile la jouissance de nos musées, ne doit pas avoir perdu sur ces précieux dépôts tout droit de contrôle et de surveillance, la surveillance étant un des devoirs les plus rigoureux de l’État.
1. De la restauration des tableaux, réponse au Conservateur des tableaux au Louvre, brochure ; Gazette des Beaux-Arts, t. vii.
Mais si nous avons à souhaiter qu’on raffermisse les mesures préservatrices de nos trésors, il nous faut aussi espérer de grands changements dans le mode de développement appliqué à nos musées. Le Louvre réunit, on le sait, la presque totalité des chefs-d’œuvre possédés par la France. Il renferme nos musées Assyrien, Égyptien et Mexicain, nos collections de sculptures, de bronzes, de vases et de terres cuites antiques, nos musées de peintures et de sculptures du moyen âge et de la renaissance, nos collections de dessins, de pastels et de miniatures; il comprend des séries de majoliques et d’émaux, de bijoux et d’autres objets en matières précieuses; il contient encore un musée chinois, et, chose étrange, un musée de marine, un musée des souverains et un musée ethnographique qui seraient évidemment mieux placés ailleurs. Eh bien, pour tant de séries on s’imaginerait peut-être que les fonds d’acquisition s’élèvent à des millions, tandis qu’ils ne montent guère qu’à une centaine de mille francs, c’est-à-dire à une somme moindre que celle consacrée par plusieurs rie nos riches financiers à la satisfaction de leurs goûts. Encore si cette dotation une fois allouée, elle appartenait en toute propriété à nos musées ; malheureusement il n’en est rien. Les conservateurs du Louvre ne trouvent-ils point à dépenser utilement cette somme dans l’année, elle doit faire retour au Trésor, comme s’il était aussi facile de découvrir des chefs-d’œuvre que de trouver des comestibles au marché. Cependant, il est juste de dire que l’État ou le souverain lui- même supplée parfois à l’insuffisance du budget normal par des crédits extraordinaires. Mais ces crédits rarement demandés, inapplicables à des occasions inattendues et fugitives, les meilleures de toutes, sont en outre toujours ouverts dans un but déterminé. Aussi qu’arrive-t-il ? Que les conservateurs de nos collections, craignant de perdre le bénéfice de leur crédit et entièrement dominés par cette crainte, poussent à outrance leurs enchères, dussent-ils provoquer parfois les sourires malicieux des hommes du métier. « Ce
système , on le comprend , dit M. de Lasteyrie , ne tend à rien moins qu’à tuer chez les administrateurs de nos grandes collections tout sentiment d’économie et de judicieuse épargne.
11 les pousse à dépenser , bien ou mal , n’importe comment , mais à dépenser toujours1. » Oui, on ne saurait trop le répéter, l’insuffisance, pour ne pas dire la nullité du budget normal, empêche les conservateurs de rechercher les occasions d’enrichir avec profit et à peu de frais nos musées, tandis que la non-réversibilité des fonds les pousse à acquérir des œuvres plus ou moins satisfaisantes et même souvent peu dignes du Louvre, ou bien encore à céder à de fâcheux entraînements. Comment, en effet, expliquer autrement la somme énorme donnée pour un ivoire qu’on avait refusé peu auparavant à un prix beaucoup moindre, et l’enchère extravagante mise sur la composition banale d’un maître de second ordre, sur la Conception de Murillo ?
Ici, pourtant, ce n’est pas un blâme que nous entendons prononcer contre les administrateurs du Louvre. Mieux valait assurérément pour une nation comme la nôtre payer trop cher un beau morceau de peinture que d’en être à jamais privé sans compensation. M. de Nieuwerkerke n’est pas plus blâmable d’avoir enchéri outrem esure un tableau qui menaçait de lui échapper, que d’avoir manqué des occasions illustres alors que les fonds lui manquaient. Nous devons rendre justice au Directeur général des Musées que le plus souvent il a usé avec sagacité et bonheur du mince crédit qui lui était alloué, et ce n’est pas la première fois que nous lui adressons cet éloge. Quant à MM. les conservateurs du Louvre, ce sont des hommes assurément remplis d’érudition et de goût, mais les qualités personnelles ne suffisent pas à des fonctions aussi importantes; il y faut un esprit plus ouvert à l’intelligence des sentiments