II. — Astigmatisme anormal
Nous rencontrons l'astigmatisme au plus haut degré dans une affection que l'on désigne sous le nom de kératoconus, cornée conique, staphylôme pellucide conique, etc. Vu la forme conique de la cornée, on comprend sans peine que les rayons qui frappent la cornée dans le voisinage du sommet du cône viendront à se réunir bien avant ceux qui sont réfractés parles parties périphériques. Dans tous les cas de kératoconus, on a
(1) Fick, Mediz. Physik., p. 331.
(2) Helmholtz, Physiolog. Oplilc.
(3) Listing, Entopt. Erscheinungen des mentcK. Auges, 1846, et Nederl. Lancel, V« série. D.1I, pl. 5, fig. 1.
(4; Donders, Âmétropie, etc., p. 100 et seq.
(5) Voir Listing, /oc. cit., et Doudcrs, Nederl. Lancel, vol. u, 2* série, p. 345, 132 et ;337.-lii JG et 1U47.
constaté des troubles de Ja vue; mais ordinairement (dans les légers cas où la conicité de la cornée ne sautait pas aux yeux) on croyait avoir affaire à une forte myopie ou à une amblyopie. L'on ne doit plus maintenant commettre une erreur pareille. En effet, il ne s'agit que d'astigmatisme, et ici des connaissances exactes sur la physiologie de la réfraction peuvent seules conduire au traitement rationnel de cette affection , à savoir l'emploi de lunettes sténopéiques, ou, comme le veut Bowman, la formation d'une pupille artificielle sténopéique, d'après la méthode de Critchett (1) (iriddésis). Donders ajoute avec raison qu'il faut auparavant déterminer au moyen de l'appareil sténopéique la partie de la cornée qui présente la courbure la plus régulière et faire dans cette direction la pupille artificielle.
L'ophthalmomètre est le meilleur moyen de constater et de mesurer l'astigmatisme, mais nous avons encore un moyen bien plus simple dans l'ophthalmoscope. En effet, les changements que produisent les moindres mouvements de la lentille placée devant l'œil dans la forme des parties que nous reconnaissons à l'ophthalmoscope (papille, vaisseaux, etc.) nous font tout de suite constater l'astigmatisme (image renversée). L'ophthalmoscope nous le fait également voir immédiatement dans les cas où la courbure de la cornée n'est plus normale (malade , etc. ) , dans les ulcères creux et dans toutes les opacités qui laissent encore passer suffisamment de lumière , même celles qui échappent à l'examen fait à l'œil nu.
Nous avons vu que dans l'œil normal l'astigmatisme dépendait tantôt de la cornée, tantôt du cristallin. Nous retrouvons la même chose pour l'astigmatisme anormal. C'est en donnant une courbure différente et irrégulière au cristallin que nous produisons l'astigmatisme, en exerçant avec un doigt une pression sur le côté de l'œil. Les changements séniles qui peuvent se développer davantage dans quelques segments du cristallin que dans d'autres , et cela longtemps avant qu'il existe une véritable opacité, sont aussi une cause fréquente d'astigmatisme; mais il est surtout évident dans les cas de luxation incomplète du cristallin, lorsque la moitié du cristallin occupe encore le champ pupillaire. Celle cctopiepeut, comme on le sait, être traumatique ou spontanée, mais le plus souvent elle
(1) Lmdon Qiihlhalmic RopoFtt, vol. i, p. 2.'0, ot vol. rï, l>. Mû, 151 et seq.
est congénitale; quelquefois même on la rencontre chez plusieurs membres de la même famille (Donders, chez trois personnes). La vue est naturellement très-irn parfaite. Comme pour les hauts degrés d'hypermétropie, ces individus voient sensiblement mieux les objets rapprochés, sans jamais cependant les voir nettement, et ils se comportent également comme des hypermétropes, même lorsque le cristallin occupe encore toute une moitié du champ de la pupille. Aussi de forts verres positifs, semblables à ceux qu'exige l'aphakie, leur rendent-ils de trèsgrands services. C'est là un fait bien constaté qui cependant, de prime abord, ne laisse pas d'être étonnant. Toutefois l'examen ophthalmoscopique et l'éclairage focal nous en donnent bientôt l'explication. En effet, déjà dans l'œil normal les parties excentriques du cristallin sont toujours moins homogènes, partant moins transparentes que les parties centrales, et cela se rencontre encore à un plus haut degré dans les cas où. le cristallin n'occupe plus sa position normale. Puis l'image est encore moins nette à cause de l'obliquité du cristallin qui se rencontre souvent dans ces cas. La réflexion à la surface du cristallin est alors très -forte, tandis que dans le reste du champ pupillaire nous apercevons le fond de l'œil au travers d'un milieu réfringent parfaitement transparent. Aussi l'image qui, à l'aide d'une lentille convenable, vient se former sur la rétine en passant par la partie de la pupille dépourvue de cristallin, est-elle beaucoup plus nette, plus parfaite, et en même temps plus grosse que celle qui se forme par le bord libre du cristallin naturel. Et d'un autre côté, cette lentille additionnelle contribue aussi à rendre la \«lsion plus nette en donnant aux rayons qui doivent traverser le cristallin une direction telle qu'ils ne puissent pas se réunir, sur la rétine. On comprend que, en interceptant cette partie de la lumière, la vision ne saurait qu'y gagner. C'est là, nous le croyons, le seul cas possible où, comme Donders l'a observé une fois chez un jeune garçon, le développement d'une cataracte puisse rendre la vue meilleure. En effet, à mesure que l'opacité du cristallin augmentait, cet organe interceptait un nombre toujours plus grand de ces rayons qui ne contribuaient pas à former une image nette sur la rétine. — Naturellement il n'y avait ici aucune nécessité de faire l'opération.
Ici se termine notre travail. En le commençant, nous avons indiqué sommairement les nombreux résultats que la physiologie pouvait retirer de l'étude des différences individuelles de la réfraction de l'œil et de ses anomalies. Nous croyons avoir suffisamment démontré chacun des faits que nous avons avancés, et si nous ne sommes pas entré dans de plus amples détails, c'est que notre but était de donner un aperçu, un résumé. Nous tenions surtout à faire ressortir l'immense progrès que nous devons au fait de la séparation complète de la réfraction et de l'accommodation de l'œil. En partant, comme nous l'avons fait, du principe que la réfraction est un état de l'œil, tandis que l'accommodation n'est qu'une action musculaire destinée à modifier cet état, toutes les nombreuses questions qui se rattachent à la vision de l'œil humain trouvent une solution si naturelle et si simple, que nous n'aurions mieux su commencer ce petit travail que par ces superbes paroles du célèbre Boerhaave :
« Simplex sigillum veri. »
TABLE Ï)KS MATIÈKKS
iNTnODUCTION 3
Chapitre I. Définition de la réfraction normale et de ses diverses anomalies. 5
— II. Accommodation 8
— III. Myopie 13
Vision des myopes sans lunettes 1G
Vision des myopes à l'aide de lunettes 19
— IV. Hypermétropie 20
— V. Influence de l'âge sur l'accommodation de la réfraction 25
— VI. Presbyopie 32
— VII. Latitude relative de l'accommodation 34
— VIII. Asthénopie 42
— IX. Aphakie. 46
— X. Astigmatisme < 50
fAltlS. — Mil i.imi i.M DK J. CLAYK , HUK SA1NT-BKNOIT , 7.