CAUSES SPÉCIALES A CHAQUE GENRE DE NÉPHRITES ALBUMINEUSES
Néphrite albumineuse passagère ou catarrhale. — Les causes de la néphrite catarrhale sont très-nombreuses et variées. Elle se montre en premier lieu dans tous les empoisonnements dont nous avons parlé plus haut, toutes les fois que l’agent toxique est passager, qu’il est peu actif par luimême, ou qu’il est donné à une dose insuffisante pour causer une dégénérescence complète du rein. Ainsi on l'observe après l’application d’un vésicatoire, dans certaines intoxications saturnines aiguës, à la suite de l’ingestion de térébenthine, de faibles quantités d’acide sulfurique, d’ammoniaque, d’acide nitrique, d’arsenic.
En second lieu, dans le cours des pyrexies, telles que la pneumonie et le rhumatisme. Les pneumonies (1) lui donnent assez fréquemment naissance (Rayer, Traube), mais il faut tenir compte ici, pour établir cette cause avec certitude, du traitement, et ne pas attribuer à la pneumonie ce qui tient à l’application de vésicatoires. L’albuminurie peut se montrer comme une localisation passagère du rhumatisme (Bouillaud). On l’a notée aussi dans le tétanos, dans la péritonite aiguë, dans la phthisie aiguë, dans les affections aiguës du cœur et du péricarde, etc.
Les maladies fébriles infectieuses sont celles où l’on rencontre le plus souvent cette complication.
Dans la scarlatine, il semble que les reins subissent parallèlement à la peau les mêmes influences; au début, on trouve très-souvent, quand on les cherche minutieusement, des traces de congestion et de catarrhe léger des canalicules, avec un peu
(1) Sur 100 cas de pneumonie aiguë, Smoler en a trouvé 23 avec une albuminurie légère (Sohmidt's Jahrb., t. GXXXI, p. 41).
d’albumine dans burine. Plus tard, du quatorzième au vingtième jour, alors que la peau est en pleine desquamation, les reins sont aussi, eux, le siège d’une néphrite desquamative avec albuminurie tellement intense, qu’elle est sur la limite entre les formes légères et les formes graves de la maladie.
La cause de l’albuminurie, dans ces cas, tient essentiellement à la nature même de l’exanthème scarlatineux, et, sans vouloir contester l’influence du froid comme cause occasionnelle dans sa production, nous croyons cependant qu’on l’a exagérée beaucoup. Les relevés des auteurs sur la fréquence de l’albuminurie dans la scarlatine sont très-variés, et il est probable, en effet, que ces différences sont en relation avec les caractères propres de chaque épidémie de scarlatine. Par exemple, Begbie, Newbigging, Hokler, n’ont jamais vu manquer l’albumine, tandis que d’autres observateurs ne l’ont notée que dans la moitié des cas.
La rougeole, la variole, la suette miliaire, les fièvres intermittentes donnent quelquefois lieu à une albuminurie trèslégère et passagère.
L’action de la diphthérie est plus importante : signalée par Wade, Abeille et G. Sée, elle paraît être indépendante de l’asphyxie, et due à l’infection diphthéritique. Très-fréquente, elle atteint la moitié des malades (Sée), ou même les deux tiers (Bouchut et Empis). Gubler a toujours vu de l’albumine dans les cas de diphthérie vraie. Son existence n’est pas en rapport avec la gravité ou la bénignité de la maladie.
Dans le typhus (Edwards, Oppolzer, Murchison), et dans la fièvre typhoïde, l’albuminurie, légère au début de la maladie, due à une néphrite catarrhale, est très-commune. Dans la fièvre typhoïde, par exemple, certains auteurs, Griesinger et Murchison, ne l’ont notée que dans le tiers des cas. Gubler, l’a trouvée presque constamment. C’est vers le quatrième ou le cinquième jour de la fièvre typhoïde que débute l’alteration rénale (Zimmermann).
La première urine que rendent les malades atteints du choléra, lorsque le cours de l'urine se rétablit, est a peu près constamment albumineuse; l’albuminurie est constante suivant un relevé de 92 cas fait par Gubler, et l’urine présente tou-
jours les traces de la congestion intense, et des modifications de l’épithélium du rein pendant la période algide.
Dans la méningite cérébro-spinale (Klebs)etdansla trichinose (Conheim), dans la fièvre jaune, la peste, et d’une façon générale, dans toutes les maladies infectieuses, on peut rencontrer un degré plus ou moins prononcé de néphrite catarrhale. Ainsi, la pyémie, les accidents mortels chez les nouvelles accouchées, s’accompagnent de néphrite catarrhale plus souvent que d’abcès du rein.
L’érysipèle (1), les brûlures étendues et superficielles, s’accompagnent aussi très-souvent de néphrite catarrhale.
De toutes les maladies aiguës ou chroniques du cadre pathologique, il en est peu qui ne puissent, à un moment donné et accidentellement, s’accompagner d’une albuminurie passagère.
Enfin, l’action du froid peut déterminer ce degré léger et passager de la néphrite catarrhale. En voici un exemple pris parmi un certain nombre que nous pourrions citer :
M. Duroziez nous donna à examiner les urines d’une petite fille, âgée de sept ans, qui contenaient une assez grande quantité d'albumine et des cylindres hyalins. Cette enfant avait été mouillée par la pluie et refroidie pendant le trajet de l’Hôtel de ville à Auleuil, fait le soir sur le pont d’un bateau-omnibus. Le lendemain elle avait de l’inappétence, un peu de fièvre, et l’on s’aperçut que les urines étaient brunes. Les urines, qui contenaient du sang le premier jour de la maladie, s’éclaircirent le lendemain, et continrent pendant trois jours de l’albumine. La guérison fut dès lors absolue.
Causes des néphrites albumineuses subaiguës et chroniques. — Il est très-rare que les causes des néphrites catarrhales énoncées plus haut deviennent le point de départ d’une albuminurie persistante. Cependant cela s’est vu pour la d iphthérie, la scarlatine, le choléra, et même à la suite de l’application des vésicatoires ainsi que nous en rapportons plus loin deux cas que nous devons à l’obligeance de M. le docteur Potain.
(1) Sur 15 cas d’érysipèle, l’albumine ne s’est montrée que 2 fois à Smoler.
Parmi les lièvres, les lièvres intermittentes peuvent leur donner naissance d’emblée.
La grossesse agit comme nous l’avons déjà dit (p. 65) d’une façon complexe dans la production des albuminuries subaiguës et chroniques, et peut-être y a-t-il du côté du rein une modification constante analogue à celle qu’on trouve tou jours à l’état physiologique dans le foie, aussi bien chez les femelles d’animaux que chez la femme (1).
Mais il n’en est pas de même pour les maladies primitivement chroniques, et pour les empoisonnements lents de longue durée. C’est là que nous trouverons toutes les causes des néphrites albumineuses chroniques.
Les maladies organiques du cœur, la pneumonie chronique (2), le pemphigus (3), l’aliénation mentale (à), et avant toutes les affections chroniques d’emblée et diathésiques ou constitutionnelles, la tuberculose, la scrofule, la syphilis, la goutte, telles sont les causes habituelles de la néphrite albumineuse chronique. Parmi les empoisonnements lents, ce sont ceux causés par l’alcool, le plomb, qui tiennent le premier rang.
Toutes ces causes, maladies chroniques et intoxications, en modifiant profondément la constitution et la crase du sang, attaquent le rein, et y déterminent des lésions anatomiques aussi profondes, aussi persistantes qu’elles le font pour le foie, le poumon, les organes lymphoïdes, les vaisseaux, etc.
(1) Le foie est constamment gras dans les derniers temps de la gestation et pendant tout le temps de la lactation des femelles qui allaitent (Corml et Ranvier, Manuel d'histologie pathologique, p. o3).
(2) M. Charcot a réuni plusieurs observations de pneumonie chronique compliquée de néphrite albumineuse persistante. M. Héiard et moi, nous avons aussi publié un cas (De la phthisie pulmonaii e, par llérard et Corni ,
(3) M. Guiraud a rapporté dans sa thèse (1865) un cas ou existait une
albuminurie chronique. Hébra ne croit pas d’une façon générale a une relation entre l’albumine et les affections cutanées. Eulenberg (Périmer Wochens. Il, 1865) a rapporté un cas de stéatose du rem avec pcmp ngus c ronique, et il a constaté une élimination de l’urée par les bulles pemph, guides
(4) Sander Lindsay rapporte deux cas de maladie de Bnght compliquant l’aliénation (Journal of mental science, 1867).
Parmi ces causes, il en est dont l’action tend à entraîner une modification anatomique spéciale du rein.
Ainsi, la néphrite avec prédominance de la dégénérescence graisseuse du rein, bien qu’elle s’observe aussi dans la phthisie, est causée spécialement par les poisons, par l’alcool, par le phosphore, le mercure, l’arsenic, etc.
La néphrite avec dégénérescence amyloïde ne s’observe guère que dans la tuberculose, la scrofule, la syphilis, dans les suppurations prolongées On La trouvée encore, mais rarement, dans les suppurations chroniques (1), les pneumonies répétées, la cachexie palustre, etc.
L’action du froid et de l’humidité, ces causes si puissantes, comme nous l’avons vu par les expériences rapportées plus haut, détermine le plus souvent l’albuminurie grave primitive caractérisée anatomiquement par les granulations de Bright. Nous ne possédons pas assez d’observations pour ériger ici ce fait en loi absolue, et nous savons d’un autre côté que l’alcoolisme, la phthisie, la goutte même, peuvent donner lieu à une néphrite avec granulations de Bright ; mais il n’en est pas moins vrai, d’une façon générale, que les albuminuries les plus graves, les albuminuries primitives, sont caractérisées anatomiquement par les granulations de Bright, et que leur cause la plus commune est l’impression du froid humide.
La néphrite albumineuse avec atrophie du rein peut être due à toutes les causes de néphrite chronique précédentes; elle en est alors le stade le plus avancé; mais elle s’observe particulièrement dans certaines conditions spéciales. Ainsi, les goutteux paraissent, d’après les observations anglaises, et celles que nous avons recueillies nous-mêmes, y être disposés d’une façon spéciale. Les goutteux sont souvent albuminuriques. Le passage d’acide urique et d'uratesen grande quantité, pendant les accès de goutte et à leur déclin, explique parfaitement
(1) Fischer a indiqué la dégénérescence amyloïde dans les ulcères anciens du pied et de la jambe. Lindwurm a trouvé 7 fois sur 190 de l’albuminurie dans ces conditions, et é lois sur 100 une dégénérescence amyloïde ( K/inischc Wochenschr., t. 111, 1806).
la prédisposition à l’albuminurie. D’après Garrod(l), on rencontre parfois des traces d’albumine dans le cours des accès de goutte aiguë. Si ces accidents sont rares lorsqu'il s’agit d’attaques récentes, au contraire, lorsque la maladie tend à revêtir la forme chronique, on rencontre fréquemment un peu d'albumine dans les urines à l’époque des accès. Chose remarquable, dans l’intervalle de leurs accès, ces mêmes goutteux peuvent ne présenter aucune trace d'albuminurie. Plus tard, l’albuminurie peut devenir permanente, en même temps que les lésions du rein sont plus avancées. Mais, ces mêmes malades, ainsi que le fait remarquer Rayer, ont une albuminurie lente, sujette h des recrudescences et à des rémissions.
(1) Garrotl, La goutte, traduction française, p. 178.