V . — Broncho-pneumonies subaigue et chronique
Les différentes formes de broncho-pneumonie qui viennent d’être décrites ne passent pas toutes indifféremment à l’état chronique. La bronchite capillaire, la broncho-pneumonie à noyaux disséminés ou confluents se terminent plus ou moins rapidement, soit par la mort, soif: par la guérison; il n’y a lieu de faire une exception que pour la forme à noyaux disséminés qui suit parfois une marche subaiguë. Dans ce dernier cas, on trouve à l’autopsie un épaisissement des parois périlobulaires qui prend à la périphérie du noyau des proportions assez accusées. Mais c’est presque exclusivement à la spléno-pneumonie que se rapportent les cas subaigus et surtout les cas chroniques de broncho-pneumonie.
Englobés trop longtemps dans le groupe général des pneumonies chroniques et confondus par conséquent avec les pneumonies lobaires chroniques, ces cas ont été l’objet d’une étude spéciale de la part de M. Charcot. Il a exposé le résultat de ses recherches dans son cours en 1877, et ses vues ont été reproduites par M. Balzer (1) dans diverses publications Dans
(1) Balzer. Revue mensuelle, 1878, p. 782. — Thèse inaugurale, 1878, p. 66. — Dictionnaire de médecine et de chfrurgie pratiques, art. Pneumonie, t. XXVIII.
les cas les plus nombreux la maladie a débuté comme une broncho-pneumonie aigüe, seulement les symptômes ont été moins violents et la mort moins rapide, toutefois la durée relativement courte de la maladie, l’existence de la fièvre ne permettent pas de regarder
ces cas comme chroniques ; la dénomination de subaigus leur convient mieux.
Les cas chroniques sont les mêmes, avec une duiée encore plus longue, se chiffrant non plus par semaines mais par mois, et même par années.
Il convient dans la description anatomique d’envisager séparément ces deux catégories de faits. Examinons d’abord les altérations propres aux cas ubaigus.
Puisque c’est la splénisation qui passe surtout à l’état subaigu ou chronique, les lésions seront donc localisées dans les régions postéro- inférieures des fieux poumons, et auront envahi des parties assez étendues. Souvent, cependant, la maladie se concentre d’un côté, ou même dans un lobe.
Les tissus splénisés se sont modifiés, et cela d’autant plus que la maladie a duré plus longtemps. Au lieu du tissu gonflé de sang et de sérosité, présentant une coupe très humide, d'une teinte foncée, d’un bleu violacé, d’une résistance peu augmentée, on trouvera un tissu moins turgide, un peu sec, d’une teinte uniforme rouge ou violet peu foncé, et d’une consistance notablement augmentée, appréciable soit à la coupe, soit à la dilacération de l’organe. La coupe est lisse, non granuleuse, et justifie en partie la dénomination de carnisation tirée de la comparaison avec le tissu musculaire. Les bronches sont dilatées, quelque fois considérablement; leur forme est généralement JolTroy. 8
cylindrique, mais on peut déjà leur trouver les irrégularités qui conduisent aux dilatations fusiformes ou moniiiformes. Ces dilatations sont remplies plus ou moins complètement par du pus tantôt liquide, d’autres foisplus ou moinscondensé etmême caséeux. Cette particularité mérited’être relevée, parce que dans ces cas, les poumons peuvent à première vue paraître farcis de masses caséeuses. Mais ce qui est réellement caractéristique, c’est l’importance que prennent les cloisonnements interlobulaires surtout chez les enfants. Ce n’est pas tout ; de même qu’à l’état aigu on trouve sur la coupe d’un poumon splénisé des noyaux de broncho-pneumonie épars, de même ici on trouve par places les vestiges de ces noyaux. Il faut les chercher autour des sections bronchiques, et ils apparaîtront sous la forme de petits grains agglomérés présentant une teinte un peu jaunâtre. Mais ces nodules péribronchiques ne se retrouvent pas autour de toutes les bronches, souvent ils sont rares et il semble qu’il y ait même là une condition nécessaire pour la longue durée de la maladie.
La plèvre est parfois très épaissie au niveau de' la broncho-pneumonie subaiguë.
L’examen microscopique montre dans ces cas une altération profonde des parois de la bronche dilatée. Il y a disparition de l’anneau musculaire, mais conservation suffisante des fibres élastiques pour bien indiquer le contour de la bronche parfois irrégulier. Il y a en outre, une infiltration embryonnaire de ses parois et de l’espace central. L’épithélium bronchique peut persister; on retrouve les nodules péribronchiques avec leur contenu purulent ou fibrino-purulent; mais le contenu ordinaire des alvéoles est formé par
des cellules épithéliales plus ou moins déformées, plus ou moins chargées de granulations graisseuses et libres au milieu des alvéoles. Les parois de ceux-ci sont tapissées par un épithélium épais et qui chez l’enfant devient très rapidement cubique, au moins dans certaines parties.
Le tissu conjonctif périlobulaire ainsi que les prolongements qu’il envoie dans le lobule sont infiltrés d’éléments embryonnaires comme le tissu conjonctL de l’espace central.
En résumé, dans cette broncho-pneumonie subaiguë on trouve les lésions de la pneumonie épithéliale (splénisation) avec dilatation des bronches et infiltration par des éléments embryonnaires d u tissu conjonctif intra et périlobulaire ; ce sont en un mot les altérations que l’on rencontre dans le groupe des inflammations désignées par M. Charcot sous le nom de cirrhoses viscérales épithéliales (1).
Lescas subaigus auxquels se rapporte la description précédente sont assez fréquents chez les enfants de 3, 4 ou 5 ans, mais les cas véritablement chroniques sont assez rares et il aurait été assez difficile d’établir la filiation des uns par rapport aux autres si l’on ne trou vait parfois sur le même sujet la même lésion à des âges différents. C'est ce qui a lieu par exemple, dans les deux cas dont parle M. Charcot dans ses leçons (cas de M. Rendu (2) et cas de M. Ollivier). Dans ce dernier cas, il semble que la broncho-pneumonie ait eu une marche serpigineuse de bas en haut, de sorte que la
(1) Charcot. Des cirrhoses viscérales épithéliales, in Progrès médical, 1877, n° 51, p. 963, et 1378, n° 5, p. 81.
(2) Rendu. Société anatomique, 1872, p. 209.
maladie qui datait d’un an présentait à la partie supérieure les lésions que nous venons de décrire et qui appartiennent à la broncho-pneumonie subaiguë, pendant que dans ses parties inférieures les altérations plus avancées étaient complètement celles de la broncho-pneumonie chronique.
Le parenchyme pulmonaire ainsi altéré est le siège d'une atrophie parfois considérable réduisant le volume d’un lobe de moitié et même du tiers. Le tissu ainsi transformé présente une teinte ardoisée ou d’un bleu cendré, marbrée ici de travées conjonctives blanchâtres, là de taches noires pigmentaires. La coupe est sèche et lisse ; la plèvre est très épaissie ; le parenchyme est sillonné par des tractus irréguliers de tissu conjonctif qui ne permettent guère de retrouver la disposition lobulaire ; cela tient surtout au développement qu’ont pris les prolongements peu apparents qui à l’état normal partent de la périphérie du lobule et le cloisonnent d’une manière très incomplète. Les bronches sont très dilatées et généralement plus ou moins déformées. Le tissu ainsi altéré est très résistant, on ne peut que très difficilement le déchirer et parfois à la coupe il donne la sensation de certaines tumeurs fibro-cartilagineuses.
Au microscope (fig. 12) on trouve le tissu conjonctif très abondant, constitué par des faisceaux fibreux, des éléments embryonnaires el fusiformes, et au milieu d’eux des vaisseaux épaissis, mais non oblitérés. Les parois alvéolaires sont elles-mêmes déformées et infiltrées d’éléments conjonctifs. Dans l’inlérieur des alvéoles déprimés on trouve souvent agglomérés en une seule masse des éléments arrondis et surtout des cellules épithéliales granulo-graisseuses, parfois
remplies de cristaux aciculés de margarine. Iis se dissolvent sous l’influence de la chaleur et se transforment ainsi en gouttelettes graisseuses; ils sont égale-
ra. XII. — Broncho-pneumonie chronique. Dessin d'après nature. — A, artèrct pulmonaire. -- B, bronches. — P, alvéoles. — S, tissu conjonctif péribronchique hyperplasié.
ment solubles dans l'éther, la benzine, etc. La paroi des alvéoles est tapissée par un épithélium épais, souvent cubique. Les bronches sont très dilatées et présentent souvent des contours sinueux. Leur contenu a souvent l’aspect de la matière caséeuse.
Cette dilatation des bronches constitue un des caractères essentiels de la broncho-pneumonie chronique et peut servir à ia distinguer des pneumonies chroniques soit lobaire,soit pleurogène. Dans cesdernières, en effet, on pourra retrouver la plupart des modifications du parenchyme pulmonaire que nous avons dé-
crites, mais les bronches ne seront pas dilatées. Comme l’a fait remarquer M. Charcot, le fait de la non dilatation des bronches dans ces cas de cirrhose pulmonaire ruine complètement la théorie de Corrigan. Pour cet auteur, la dilatation de la bronche était une lésion secondaire, en quelque sorte indépendante de la structure de la paroi bronchique, et due complètement à la production et à la rétraction d’un tissu fibroïde péribronchique. S’il en était ainsi la dilatation des bronches serait commune à toutes les pneumonies chroniques. Or, elle ne se produit que dans la broncho-pneumonie chronique, parcequ’ici l’inflammation de la bronche (altération essentielle dans la bronchopneumonie) a produit une altération des muscles et même des fibres élastiques de ses parois et qu’alors rien ne s’oppose pour ainsi dire plus à leur dilatation .
Dans quatre cas de pneumonie chronique, M. Biermer aurait constaté des abcès du cerveau de nature gangréneuse ; nous empruntons ce renseignement à la thèse de M. Balzer.
Des lésions chroniques du tissu pulmonaire, plus ou moins analogues à celles de la broncho-pneumonie chronique, peuvent se développer dans un certain nombre de circonstances, que nous voulons simplement indiquer :
1° C’est ainsi que chez les gens qui travaillent d’habilude dans une atmosphère chargée de poussières on peut rencontrer dans le poumon, à côté des infarctus sidérotiques, charbonneux , etc., de véritables lésions de pneumonie interstitielle. Nous ne faisons, du reste, que mentionner ici cette circonstance, parce que la question de savoir si les pneumonokonioses
doivent rentrer dans la catégorie des broncho-pneumonies, ou dans celles des pneumonies lobaires, est loin d’être résolue.
2° Dans la tuberculose , la broncho-pneumonie chronique, véritable cirrhose du poumon, se montre parfois en masses très considérables. C’est dans cette forme de broncho-pneumonie que M. Thaon a signalé pour la première fois la transformation cubique que subit l’épithélium alvéolaire, tandis que la cavité de l’alvéole est rétrécie par le fait de l’épaississement de ses parois.
3 Toutes les fois qu’il se produit au sein du parenchyme pulmonaire une tumeur, quelle que soit du reste sa nature, les alvéoles aplatis et tassés à la surface de cette tumeur lui forment une sorte de coque dans laquelle il ne tarde pas à se faire un travail subinflammatoire aboutissant à la production de tissu conjonctif nouveau, et par conséquent à la cirrhose du poumon. C’est à ce titre qu’il convient de signaler la pneumonie chronique qui se développe autour des tumeurs cancéreuses, des kystes hydatiques, des foyers d’apoplexie pulmonaire, et enfin celle qui se développe autour des foyers tuberculeux. Celle-ci est particulièrement intéressante, parce qu’elle peut devenir, si les circonstances sont favorables, un des agents les plus efficaces pour la guérison de la lésion locale.