IV. BRONCHITE CAPILLAIRE
Labronchite capillaire est une des formesfréi|uentes de la broncho-pneumonie. On a déjà vu qu'elle pouvait apparaître comme phénomène ultime de la splénopneumonie et de la broncho-pneumonie à noyaux disséminés ; mais, dans d'autres cas, et ce sont ceux dont nous allons nous occuper, elle apparaît dès le début, com me phénomène primitif.
Très fréquente chez les enfants, elle existe chez les veillards, elle existe aussi chez les adultes, et c'est elle qui imprime à certaines épidémies de rougeole et de grippe un caractère tellement frappant que pour désigner l'affection, on a oublié la maladie génératrice et l'on a dit simplement, bronchite capillaire épidémique. C'est qu'en effet, de toutes les formes de bronchopneumonie, il n'y en a pas pour présenter au même dégré l'aspect effrayant de cette lutte terrible et suprême que le malade livre ici contre l'asphyxie.
Chez les adultes comme chez les enfants, la bronchite capillaire peut débuter presque subitement au milieu de la santé, le plus souvent elle succède à l'inflammation des grosses bronches. Dans ce dernier cas, la première période de la maladie n'offre rien de particulièrement menaçant, et la bronchite ne dépasse pas les limites d'une simple gêne de la respiration. Puis le mal s'aggrave, la dyspnée augmente graduellement, le pouls s'accélère peu à peu et la toux plus fréquente provoque des douleurs sous le sternum. Les râles muqueux qui existaient seuls se compliquent de râles sous-crépitants à bulles movennes siégeant
surtout au niveau des bases. Parfois, à ce moment, on verra apparaître une exaspération subite du mai, qui se rattachera à une de ces poussées congestives, apparentes ou latentes, dont nous avons déjà parlé dans les formes précédemment décrites.
Dans d'autres cas, la bronchite existe bien depuis quelque temps déjà, mais l'aggravation, au lieu d'être progressive, est pour ainsi dire subite. Ce second mode de début se rencontre chez l'enfant et chez l'adulte.
Enfin, plus rarement, c'est à peine si l'on constate des signes de bronchite antérieure pendant quelque temps. Le catarrhe suffocant semble survenir tout d'un coup, et le malade est pour ainsi dire surpris par l'oppression, la toux avec douleur dans la poitrine, la fièvre, la céphalalgie. Ce dernier début, présage d'une affection rapidement mortelle, a été fréquemment noté dans l'épidémie de 1870-71 (Brouardel, Colin); nous l'avons nous-mème observé chez plusieurs malades.
Une fois déclarée, la bronchite capillaire est surtout caractérisée par l'asphyxie qui donne à la maladie sa physionomie spéciale. La respiration courte, brusque, très fréquente, se faisant à l'aide de tous les muscles inspirateurs, s'accompagne d'un stertor qui disparaît momentanément quand l'expectoration se produit. Les yeux sont saillants, inquiets, le visage est pâle, les pommettes sont violacées et les lèvres bleuâtres ; les narines se dilatent largement à chaque mouvement respiratoire. Les malades sont agités, l'anxiété est peinte sur leur visage, et ils ne peuvent rester en place dans leur lit. Dans cette première période les sujets atteints de bronchite capillaire ne restent pas
étendus horizontalement, surtout les adultes, on les voit assis sur leur séanl, soutenant la tête en s'appuyantsurles coudes, ou bien s'arc-boutant contre les barreaux de leur lit pour augmenter la puissance des inspirations. La voix, d'abord conservée, devient ensuite sourde et affaiblie : dès le début, elle est brève, haletante, entrecoupée par les inspirations. La toux, humide, se fait souvent par quintes violentes, princicipalement quand la maladie survient dans le cours de la coqueluche.
L'expectoration ne se produit que chez les sujets au-dessus de cinq ans. A un âge plus avancé elle ne s'obtient encore qu'au prix de douloureux efforts. Les crachats sont formés d'une matière épaisse, visqueuse, renfermant parfois des stries de sang et des masses jaunâtres de muco-pus qui bientôt existeront seules.
Les quintes de toux s'accompagnent d'une douleur diaphragmatique et d'une sorte de déchirement soussternal qui les fait redouter encore davantage des malades. Dans les moments de repos, il leur semble qu'ils ont sur la poitrine un poids considérable qui les étouffe et s'oppose à la dilatation du thorax.
Le pouls, accéléré, est large et mou au début, mais bientôt il devient serré et dur. La peau est généralement brûlante et donne à la main une sensation de sécheresse désagréable, en rapport avec l'augmentation considérable de la température qui atteint souvent 40° et même plus.
La soif est vive, l'appétit nul, il y a généralement de la constipation à moins que la maladie ne survienne dans le cours d'une fièvre typhoïde. La langue, à cette période, présente généralement un enduit blanchâtre, un peu poisseux, et sur ses bords un pointillé rou-
geàtre. Au milieu de souffrances si vives, les malades conservent presque toujours l'intégrité de leurs fonctions intellectuelles.
Après une durée plus ou moins longue de cette vigoureuse résistance qu'opposent à l'asphyxie tous les sujets, enfants et adultes, il se produit une sorte de calme ,non une rémission. Les sujets épuisés renoncent à la lutte, les mouvements de la respiration se ralentissent et sont moins énergiques, les quintes sont moins violentes, la toux moins vigoureuse et l'expectoration plus rare. Celle-ci est. alors complètement purulente ; le pus n'étant plus rejeté audehors s'accumule dans les grosses bronches et la trachée et embarrasse encore davantage la respiration qui devient stertoreuse. Le visage prend une teinte plombée partout où il n'est pas cyanose, parfois i 1 est bouffi. L'injection des lèvres et des pommettes est excessive et celles-ci peuvent paraître le siège d'ecchymoses. La cyanose se montre aux extrémités et les veines de la périphérie se dessinent en lignes foncées. Le pouls est devenu faible, irrégulier et parfois d'une telle fréquence qu'on ne peut le compter. Les inspirations sont de60-80 et plus, et malgré la gravité de ces symptômes, beaucoup de malades continuent à conserver la plénitude de leur intelligence. Mais l'agitation du début est passée; les uns restent à demi assis sur leur lit, d'autres sont retombés sur leur oreiller, souvent ils évitent le décubitus horizontal et se mettent plus volontiers sur le côté, laissant parfois même pendre leur tête hors du lit. Les quintes ne surviennent plus alors que quand on remue les malades, ou lorsqu'ils changent de position. Le corps se couvre d'une sueur froide et visqueuse, la somnolence devient de plus en plus marquée, parfois appa-
raît un délire tranquille ou un demi-coma et la mort arrive bientôt. Quelquefois les malades conservent une entière connaissance i usqu'au dernier moment et assistent jusqu'à la fin à toutes les phases de leur terrible agonie. Chez les enfants la mort survient dans quelques cas au milieu d'une attaque convulsive.
Pendant que la bronchite capillaire se traduit par cet appareil symptomatique, l'examen physique du thorax nous révèle la cause de ces accidents. La percussion est en général normale en arrière, exagérée en avant sous les clavicules. Quelquefois on a de la subniatité à l'une des bases, rarement aux deux ; cette submatité peut être transitoire et ne se montrer que dans la période de début. En résumé la percussion ne nous fournit aucun renseignement important.
Il n'en est plus de même de l'auscultation. Souvent dès le début, on entend des râles sous crépitants d'une grande finesse, quelquefois un râle véritablement crépitant, fin, sec, semblable à celui de la pneumonie et occupant des points plus ou moins étendus, ou même la totalitédesdeux poumons, surtouten arrière (Hardy et Béhier) (l)..Ces râles fins sont mélangés à des râles sous-crépitants à bulles moyennes, et au niveau des grosses bronches ils sont remplacés par une sorte de ràclement dû à la production de râles muqueux à bulles sèches et de râles ronflants. Au début, avant que les râles ne soient aussi développés, on aura pu percevoir un souffle doux se rattachant à une poussée congestive.
La bronchite capillaire n'est pas toujours fatale, mais en général elle marche rapidement vers sa ter-
(1) Loc. cit., p. 751.
minaison, que ce soit la mort ou la guérison, et alors on voit les symptômes disparaître aussi rapidement qu'ils s'étaient montrés. (Barthez) (1). Quand la guérison survient, l'amélioration s'annonce par une diminution de la dyspnée, la disparition des râles fins, la plus grande facilité de l'expectoration, le retour du calme et la venue d'un sommeil réparateur. Cependant il ne faudrait pas considérer comme des cas de bronchite capillaire, les cas de broncho-pneumonie à forme vulgaire qui débutent par des poussées congestives très intenses et qui rêvètent passagèrement tout l'appareil symptomatique de la forme que nous décrivons. Ce sont sans doute des cas de ce genre qui ont fait dire à Legendre et Bailly que la bronchite capillaire pouvait devenir chronique.
La température est en général très élevée dans le cours de cette affection, présentant du reste des irrégularités comme dans les autres formes de bronchopneumonie. C'est le soir que la fièvre est plus vive et en même temps la dyspnée devient plus considérable.
La durée de la maladie est variable; la mort survient du cinquième au douzième jour. Dans la bronchite épidémique j'ai vu la mort survenir le troisième jour; à l'autopsie il existait déjà des foyers d'engouement, plus denses que les parties voisines.
Chez les enfants la bronchite capillaire se montre comme complication de la rougeole, de la diphthérie, de la coqueluche, etc. Elle se montre aussi comme forme primitive de la broncho-pneumonie. Chez les adultes, elle se rattache aux épidémies de grippe, de rougeole etc., chez les adultes et les vieillards elle peut
(1) Arch. génér. de méd. 1851.
JofTroy.
succéder à une bronchite aiguë ou à une bronchite chronique.