TRAITEMENT
La broncho-pneumonie se compose de deux inflammations , celle des bronches et celle des poumons. C'est surtout à la première que pourra s'adresser le traitement avec chances variables de succès. On a vu précédemment que dans la broncho-pneumonie l'inflammation du parenchyme se trouvait dans des conditions qui ne permettent qu'une résolution lente et difficile; aussi le premier souci#du médecin serat-il de s'opposer, dans la mesure de ses moyens, à la propagation de la phlegmasie jusque dans le lobule. C'est donc principalement au moment où cette propagation est imminente- que l'on devra agir plus énergiquement. Les résultats obtenus varieront beaucoup suivant les cas. S'il s'agit d'une bronchite sans spécificité, de simples mesures hygiéniques, ou du moins un traitement peu actif suffiront en général pour l'arrêter dans sa marche et la faire rétrocéder. Malheureusement il est des cas où cette marche de la bronchite vers les alvéoles se fait si rapidement que ceux-ci sont pour ainsi dire envahis d'emblée. Et d'autre part, la grande majorité des broncho-pneumonies se rattachent non plus à une bronchite simple, mais à une bronchite spéciale, symptomatique d'une altération générale de l'organisme.
L'inflammation des bronches présente alors dans sa
marche, dans son intensité, dans sa durée, des modifications en rapport avec la maladie primitive, et les moyens thérapeutiques n'auront que bien peu de prise sur elle. Ne sait-on pas que l'angine scarlatineuse est presque uniquement sous l'influence du poison scarlatineux et qu'il ne dépend guère du médecin d'enrayer sa marche, de diminuer sa violence ou de restreindre sa durée. Il en est de même des bronchites de la rougeole, de la fièvre typhoïde, de la diphthérie, de la variole etc. La conclusion de ces données, c'est que le traitement prophylactique n'aura une réelle utilité que dans des cas restreints. Mais si, malgré tout, la bronchite, dans tel cas de rougeole, marche fatalement à la pneumonie, cela ne veut pas dire que la négligence des soins hygiéniques ou médicaux ne puisse hâter et activer la complication ; de sorte que même dans ces cas peu favorables , le devoir du thérapeutiste est d'intervenir dans l'espoir de diminuer le mal qu'il ne peut empêcher.
Autrefois, les émissions sanguines locales et même générales étaient employées dans ces conditions contre la bronchite, même chez de petits enfants. C'est là un moyen tellement tombé en désuétude qu'il n'est plus nécessaire d'insister sur ses dangers , mais plutôt sur son utilité dans des cas restreints. Ainsi, chez les adultes atteints d'une affection cardiaque avec congestion pulmonaire, ou d'une albuminurie donnant lieu à une bronchite intense, il y aura lieu d'ouvrir la veine si la broncho-pneumonie en se développant donne lieu à des troubles dyspnéïques considérables.
On a aussi recours,' dès le début, aux révulsifs cutanés, et plus particulièrement aux vésicatoires volants.
Mais ce sont surtout les vomitifs qui constituent la
base du traitement actif dans la grande majorité des cas. L'ipécacuanha , le tartre stibié, le sulfate de cuivre, i'apomorphine sont très inégalement employés; le tartre stibié en particulier ne donne dans la bronchopneumonie, à aucune de ses périodes, les résultats avantageux que l'on en tire parfois dans la pneumonie lobaire aiguë ; principalement chez les enfants, on ne devra le prescrire qu'avec de grands ménagements dans la crainte d'une perturbation trop violente et trop profonde. L'ipécacuanha n'offre pas les mêmes dangers; on peut l'administrer plusieurs jours de suite, et même plusieurs fois dans une seule journée sans redouter une dépression trop grande, même chez de petits enfants. Son action est double : il agit d'abord comme expectorant et s'oppose parla à l'obstruction des bronches et aux congestions qui en sont la conséquence ; il a également une action antiphlogistique peut-être trop oubliée par les médecins des enfants. Il est vrai que c'est surtout chez l'adulte que l'ipécacuanha donné à dose nauséeuse produira les meilleurs effets. La température centrale s'abaissera ,lepouls se ralentira, l'inflammation cessera de progresser et parfois même diminuera rapidement d'intensité. Nous avons hâte d'ajouter que c'est à une période avancée de la broncho-pneumonie que l'on obtiendra ces bons effets de l'ipécacuanha donné à dose nauséeuse, mais ce que nous tenions à mettre en lumière, c'est que par ce médicament, aussi bien que par les préparations anti moniales, on peut obtenir une action contro-stimulante , et pouvant, sans dangers, être maintenue plus longtemps.
Nous ne saurions trop le répéter, ces moyens auront surtout une action prophylactique, soit pour empê-
cher la bronchite de se propager jusque dans l'acinus, soit, lorsque cette propagation s'est faite sur quelques points, pour s'opposer à ce qu'elle ne se produise sur d'autres.
C'est qu'en effet , contre la pneumonie elle-même nous ne pouvons que peu de chose, et le mieux à faire est encore d'essayer de soutenir et de relever, si c'est possible, les forces du malade pour lui permettre de mener à bonne fin le travail de résolution des noyaux de pneumonie.
Indépendamment de cette médication tonique, on est dans l'habitude de placer sur les parois thoraciques, dans les points correspondants aux lésions pneumoniques, des vésicatoires volants. D'autres fois, on remplace cette excitation cutanée par des ventouses sèches, des badigeonnages de teinture d'iode, des sinapismes plus ou moins étendus, ou même des bains sinapisés.
Les excitations cutanées étenduès ou généralisées ont surtout été employées au début de la maladie dans les cas de rougeole, lorsque l'éruption se fait mal, ou tend à disparaître, mais alors on n'a eu recours que rarement aux bains sinapisés qui ne sont pas encore entrés dans la pratique journalière, malgré le patronage de médecins influents.
Mais à côté des bains tièdes, sinapisés ou non, il convient également de mentionner l'excitation cutanée qui résulte de l'application de l'eau froide à la surface du corps. Depuis déjà près d'une vingtaine d'années, l'emploi méthodique de l'eau froide a été élevé par quelques médecins allemands, à la hauteur d'une méthode de traitement. On emploie les lotions froides répétées toutes les deux heures, ou mieux en-
core l'enveloppement dans le drap mouillé recouvert de flanelle sèche. Chaque enveloppement doit durer environ deux heures, et on laisse entre chacun d'eux un intervalle de une demi-heure, une heure, deux heures suivant que la température est à 40, 39 ou 38°. Il est nécessaire de ne pas les interrompre pendant la nuit, et généralement on doit les continuer sans interruption pendant deux ou trois jours.
Sous l'influence de ce traitement, la température s'abaisse, l'anxiété diminue, l'enfant respire plus profondément; cependant les résultats ne seraient pas aussi favorables chez les plus jeunes enfants. Bartels qui a surtout prôné ce moyen, dit en avoir obtenu les meilleurs résultats et déclare ne plus employer que cette méthode, malgré la résistance des parents.
Ajoutons, commenous l'avons démontré ailleurs(l), qu'il est nécessaire d'employer de l'eau très froide, le malade faisant d'autant mieux sa réaction, c'est-à-dire, se réchauffant d'autant plus facilement que l'impression cutanée aura été plus subite et plus violente. On devra donc employer de l'eau à 5 ou 10° C.
Dans le cours de ce travail, nous avons à plusieurs reprises, insisté sur l'influence néfaste que le décubitus prolongé exerce sur l'accumulation des produits inflammatoires dans les bronches et la production des noyaux de broncho-pneumonie. On fera donc asseoir les malades sur leur lit, on les fera même se lever dès qu'il sera possible, et on portera sur le bras les jeunes enfants qui, alors même que leur dyspnée est extrême, ont une tendance invincible à rester couchés (Parrot.)
Nous repoussons l'emploi des narcotiques, d'accord
(1) Jofl'roy. Des Excittnons cutanées. Paris, 1878.
en cela avec la plupart des cliniciens, Ils s'opposent à la toux dont l'utilité n'est pas à démontrer après ce que nous avons dit des dangers de l'oblitération bronchique.
Dans la convalescence on devra craindre les rechutes et veiller à l'hygiène du malade.
Les broncho-pneumonies chroniques seront traitées par les moyens que l'on oppose habituellement aux bronchites chroniques : les expectorants, les balsamiques, les eaux sulfureuses naturelles, etc.
L'emploi judicieux de ces moyens, dont nous avons seulement indiqué les principaux, pourra sans doute rendre dans bien des cas les plus grands services, mais souvent aussi ils seront infructueux.
C'est que la broncho-pneumonie est généralement une affection secondaire, un complexus symptomatique ou une complication dont l'évolution dépend par dessus tout de la maladie principale.
Arrivé au terme de ce travail , jetons un coupd'œil rapide sur l'histoire de la broncho-pneumonie et les diverses phases qu'elle a traversées.
Avant la découverte de l'auscultation, la bronchopneumonie n'existe pas en tant qu'individualité morbide. Elle est confondue avec les pneumonies lobaires, les bronchites, les pleurésies, sous la dénomination vague de péripneumonia notha. Laënnec lui-même a vu la broncho-pneumonie, mais il ne l'a pas comprise, dominé par la préoccupation de la faire rentrer dans le cadre de la pneumonie lobaire. « Quelquefois, dit- « il, chez les enfants surtout, on trouve çà et là, « dans l'intérieur du poumon, un certain nombre « de lobules arrivés au degré d'hépatisation , les « lobules environnants étant parfaitement crépi- « tants et sans aucne infiltration, séreuse ou san- « guine. Cette variété de l'engorgement pneumoni « que a été désignée, dans quelques ouvrages récents, « sous le nom de pneumonie lobulaire. On peut con- « sidérer ce cas comme une inflammation qui a com- « mencé dans plusieurs points à la fois, et qui, « entravée dans sa marche par une cause quelconque, « et surtout par le traitement, n'a pu gagner le reste « du poumon, ou ne l'a gagné que très-légèrement, « de telle sorte que, quand la mort est survenue « la résolution était déjà terminée ou très avancée « dans les parties intermédiaires au centre de l'in- « flammation. »
Les progrès réalisés en auscultation et en anatomie
pathologique mirent bientôt fin à cette première période de confusion.
Les travaux de Léger, Lanoix, Berton, De la Berge. Gerhard, Burnet , Rufz , Hourman et Dechambre, Seifert, Billard, Valleix, Roger, West, Fauvel, et par dessus tout les recherches si remarquables de Legendre et Bailly, qui ont bien compris toute l'importance de la splénisation et ses rapports avec l'atélectasie, celles de MM. Rilliet et Barthez qui ont relaté avec tant d'exactitude toutes les lésions appréciables à l'œil nu, en mêmetemps qu'ils donnaientd'excellentes descriptions cliniques, le traité de Barrier qui a surtout résumé clairement l'état delà question, ont fait de la bronchopneumonie une affection à part et ont poussé son étude aussi loin qu'il était possible dans cette première phase que l'on peut appeler: période de l'anatomie macroscopique.
Les publications de MM. Vulpian , Bartels , Ziemssen et principalement la thèse inaugurale de M. Damaschino correspondent à la période de l'anato-; mie microscopique. Dans ce dernier travail, toutes les lésions importantes se trouvent indiquées et il ne paraissait plus qu'il y eût de progrès à accomplir dans cette voie, lorsque s'ouvrit la période actuelle, celle de la topographie microscopique.
En 1877 , M. Charcot dans les leçons qu'il fit à la Faculté de Médecine sur l'anatomie pathologique du poumon, s'appliqua par dessus tout à étudier la localisation exacte des lésions dans le lobule pulmonaire. Une impulsion nouvelle fut ainsi donnée à la pathologie du poumon et ce furent la tuberculose pulmonaire et la broncho pneumonie qui s'en ressentirent surtout.
La thèse de M. Balzer nous donne les premiers fruits de cette méthode nouvelle.
C'est en nous soumettant aux mêmes règles scientifiques et en tenant le plus grand compte des travaux de nos devanciers, que nous avons écrit les pages précédentes et proposé de la broncho-pneumonie une conception que le temps ratifiera peut-être.