‹ Des diverses espèces de morve et de farcin considérées comme des formes variées d'une même affection générale contagieuse (volume 2)Chapitre 7 sur 8 · DISCUSSION SUR LA MORVE · texte numérisé non relu

DISCUSSION SUR LA MORVE

Avant d'aborder le résumé, à notre point de vue à nous vétérinaires, au mien particulièrement, de ce qui a été dit sur la morve dans cette longue discussion, je ne peux pas ne pas exprimer devant vous le pénible étonnement que m'ont fait éprouver, comme à ceux de nos collègues qui y étaient présents, les étranges paroles prononcées par l'un des membres les plus éminents de cette Académie, M. Bouillaud, à la fin de la dernière séance.

Voici, en effet, si ma mémoire ne me trompe pas, et je ne la crois que trop fidèle, en quels termes il a commencé les nouvelles considérations qu'il a cru devoir présenter sur la question qui s'agite en ce moment :

« Je m'attendais à ce que MM. les vétérinaires qui siègent dans cette enceinte jetteraient quelque lumière sur la question de la morve. Mon espoir a été complètement déçu. Tout ce qu'ils sont venus tour à tour développer à cette tribune était à ce point connu, que c'était pour nous des trivialités; si ce n'est pourtant certaines singulières doctrines qui ont plutôt épaissi qu'éclairé l'obscurité qui entoure encore les points fondamentaux de l'bistoire de cette maladie. Pourquoi, au lieu de nous entretenir si longuement de lésions d'un ordre secondaire, ne nous ont-ils par parié de Taltération du sang, altération essentielle à mon sens, dans la morve, et sur laquelle il eût été bien autrement intéressant qu'il? nous fissent connaître leur pensée? Si MM. les vétérinaires rien savent pas davantage sur les autres maladies des animaux^ il faut convenir que leur science est bien peu de chose. »

Comment donc avons-nous pu mériter que M. Bouillaud, que nous connaissons tous pour la bienveillance ordinaire et jusqu'à présent si constante de son caractère, que M. Bouillaud, qui s'est toujours distingué ici non-seulement par son grand savoir, mais encore par la mesure, la convenance et

l'urbanité si parfaites de son langage dans nos discussions ; comment, dis-je, avons-nous pu mériter que ce fût vis-à-vis de nous qu'il s'en écartât pour la première fois, et qu'il s'en écartât au point de manquer même de justice à notre égard? Je ne viens pas pourtant protester contre ce qu'a certainement de blessant, au fond et dans la forme, un semblable langage. M. Bouillaud improvisait, et il ne faut pas prendre toujours à la lettre les paroles qui échappent à l'improvisation. Je ne les signale que pour m'en affliger. Je connais Irop le cœur de notre bon, de notre excellent collègue, pour n'être pas assuré d'avance qu'il les a regrettées au sortir même de la séance ; et j'ai une trop haute opinion de sa droiture et de sa raison, pour n'être pas convaincu qu'il en aura compris le peu de justice, et qu elles auront disparu de son discours écrit.

(M. Bouillaud prononce ici quelques mots pour déclarer qu'il n'a entendu que regretter de n'avoir pas été plus éclairé par la discussion sur la nature et Tétiologie de la morve, et pour protester de sa profonde et affectueuse estime pour ses collègues de lasecîion de médecine vétérinaire.)

Que ne puis-je également faire la part de l'improvisation dans ce qu'a dit et écrit M. Guérin, soit contre les membres de notre section, soit contre notre science, dans tout le cours, et notamment dans les dernières phases de cette discussion.

« Leur science, en matière de morve, c'est la confusion, c'est le désordre^ c'est le chaos; » — il l'a dit et répété à plusieurs reprises pendant les débats ; et, il ne l'a pas caché, c'est pour essayer de mettre un peu d'ordre dans ce chaos, qu'il a cru devoir engager cette discussion et y prendre une part si considérable.

» Si nous sommes en dissidence avec lui, ce n'est pas que nous ayons puisé dans nos observations personnelles et consciencieuses les raisons bonnes ou mauvaises (M. Guérin les déclare pitoyables) de cette dissidence; non. C'est que nous n'avons pas vu, nous n'avons pas pu voir ce qui est. Nous n'avons étudié ni les malades, ni les cadavres, ni les faits. Nous nous sopimes constitués, à cette tribune, les échos

et les apôtres de préjugés qui étaient de principe traditionnel à Alfort, à savoir: que la morve n'était pas contagieuse; qu'elle ne se transmettait pasàrhomme;qu'elleétaitnicwra6/e.

)) Façonnés a cette doctrine^ apprise par nous dès notre entrée à l'école, nous avons appris dans les livres la morve ainsi faite ; nous la savons par cœur; et nous sommes venus la réciter devant l'Académie, en accusant d'erreur ceux qui jugent autrement que nous, ceux qui, comme M. Guérin, lisent la morve dans la nature. »

Et voilà pourquoi, ajoute M. Guérin, « ce ne sont pas les hommes de Técole, qui ont vu et démontré que la morve est contagieuse, et qu'elle se transmet à l'homme (1). »

Je prends l'xAcadémie trop au sérieux, et elle a ces déhalS trop en mémoire, pour que je croie devoir examiner devant elle qui, de M. Guérin ou de nous, a vu et appris la morve dans les livres ! Je nous prends trop au sérieux nous-mêmes pour que j'aie à nous défendre du rôle d'écoliers savants q»]'!! lui plaît de nous faire jouer parmi vous. Mais je ne puis m'empêcher de lui demander à qui il attribue l'idée première de la contagion de la morve, si ce n'est pas aux vétérinaires ; de lui demander, à lui qui a parlé si souvent dans cette discussion du présent, du passé, et même de l'avenir, s'il sait une époque où l'opinion de cette contagion ait eu un partisan plus déclaré, j'allais dire plus passionné, que Barthélémy, notre ancien collègue, qui enseigna longtemps la pathologie et la clinique à Alfort, ç^i qui, précisément, fut notre maître à nous tous que M. Guérin représente comm.e n'ayant pas connu la contagion delà morve, et comme nous étant faits, en la niant, les échos de nos maîtres; de lui demander, enfin, s'il a réfléchi le moins du monde en nous reprochant, à nous vétérinaires qui ne voyons et n'étudions que les maladies d'animaux, de n'avoir pas découvert les premiers que l'homme pouvait contracter la morve ,

Mais ce n'est pas seulement du désordre de notre science et de notre peu de sens pratique en matière de morve, qu'est venu se plaindre M. Guérin ; c'est aussi, ce qui est peut-être

(l) Bulletin de V Académie ^ t. XXVI, n» 22, p. 1064.

plus grave et ce qni nous a été le plus sensible, de Tabsence de toute mesure et de toute bonne foi dont nous aurions fait preuve vis-à-vis de lui dans ces débats.

« On sait, a-t-ildit, l'opposition violente qu'ont rencontrée » à une autre époque au sein de l'Académie, de la part de » MM. LES VÉTÉRINAIRES , Ics admirables recherches de » M. Rayer ; les contradicteurs d'alors sont encore ceux d'au- » jourd'hui (1). »

Mais, d'abord, est-il bien vrai qu'aucun vétérinaire ait fait, ait voulu, ou ait pu faire une opposition quelconque aux recherches de M. Rayer? N'est-il pas de notoriété, au contraire, qu'il n'est pas un de nos confrères paro:ji ceux à qui le savant académiciens'estadressé(cariln'apasdédaig[iéleurs lumières, lui), qui ne se soit fait un véritable plaisir et un bonheur de lui faciliter ses investigations et ses essais? Ce qui est vrai, c'est que la principale idée que mettaient en lumière ses recherches, la transmissibilité de la morve du cheval à l'homme, ne fut pas acceptée d'emblée. Elle donna lieu, dans cette Académie, à une belle et intéressante discussion qui est encore présente, assurément, au souvenir de beaucoup d'entre vous, et dans laquelle deux de nos confrères, pour des motifs très faciles à comprendre à cette époque, proposèrent des objections qui leur semblaient militer contre cette contagion.

Ces deux confrères, que nous avons le regret de n'avoir plus parmi nous, c'étaient Barthélémy et Bouley jeune. Vous savez si ce dernier, dont le commerce était si agréable et si facile, dont les formes et le langage étaient toujours empreints d'une si grande affabilité, était capable de parler violemment à qui et de quoi que ce fût. Quant à Barthélémy, qui prit une si grande part au débat, son argumentation fut vive, ardente même. Mais, je le demande, lui aurait-elle valu le succès d'estime qu'elle a eu; lui aurait-elle conquis la position honorable qu'elle lui a faite dans cette compagnie, si elle avait eu la violence qu'on lui suppose, et que, moi qui ai assisté à ces débats avec l'affluence des médecins qui les ont suivis, j'affirme qu'elle n'a pas eue?

(1) Bulletin de l'Académie, t. XXVJ, n" 2?., p. 1044,

Vous me pardonnerez, messieurs, ces quelques mots de dé" ense pour la mémoire de deux hommes, tous deux vos anciens collègues, dont l'un a été mon savant maître, et l'autre mon meilleur ami.

Quant à ce qui pourrait nous atteindre dans cette comparaison entre Topposition violente qui aurait été faite autrefois à M. Rayer, et celle que nous faisons à ce que M. Guérin appelle « ses idées nouvelles, r> l'Académie nous a entendus; qu'elle juge, qu'elle dise, si le mot a violence » doit être prononcé, de quel côté et à qui il faudrait l'imputer.

Aussi bien, suis-je encore obligé de rappeler, pour donner au caractère de la discussion de chacun de nous sa véritable physionomie et justifier nos plaintes, de mettre sous vos yeux le passage d'une lettre écrite k propos et dans le cours de ce débat, par M. Guérin, à l'honorable rédacteur en chef de X Union médicale, et publiée dans son propre journal :

«Je n'ai vu, dit-il, dans ce qu'ont dit à la tribune les » membres de la section vétérinaire, que des efforts stériles » pour perpétuer l'obscurité à la place de la lumière ; pour Dis- » SIMULER aux yeux de la galerie (le mot me semble peu res- » pectueux pour l'Académie) la vérité la plus simple et la plus » éclatante à l'aide de tous les faux-fuyants, de tous les arti- » FIGES à l'usage d'une tribune autre que. celle de la science (1). »

Ainsi, suivant M. Guério, nous aurions été assez oublieux de nos devoirs envers la science, assez peu pénétrés de respect pour la vérité, pour vous, pour nous-mêmes, pour apporter dans des débats purement scientifiques, ce que je ne croirais pas qualifier trop sévèrement en l'appelant un pareil cynisme de mauvaise foi !... Où donc, dans les paroles qu'ont prononcées nos honorables collègues, trouverait-il, je ne dirai pas la justification ou l'excuse, mais seulement le prétexte d'aussi graves accusations?

Quant à moi, ce n'est que ce matin que j'ai lu cette lettre à M. Amédée Latour ; et, si fort que jefusse de ma conscience de n'avoir rien dit ou écrit qui pût motiver de semblables

(1) Gazette médicale, 17 août 1861, p. 521, V^ colonne.

incriminations de la part d'im collègue pour qui je n'ai jamais eu cpïeslimc et aiïection, je me suis empressé de relire dans votre Bulletin le premier discours que j ai euriionneurde prononcer dans cette discussion ; mais, tout conçu qu'il soit contre la plupart des croyances et des doctrines développées par M. Guérin à propos de la morve, je n'y ai trouvé ni une pensée, ni une phrase, ni un mot, qui ne fussent empreints de la déférence que je professe pour le caractère et le talent de leur auteur.

Pourquoi donc ce langage plus qu'amer envers nous ?

Un mot encore, un seul sur ce terrain d'où j'ai hâte de sortir. Mais j'ai à cœur de me justifier d'une autre accusation qui m'est personnelle, et qui, si elle était fondée, pourrait faire perdre à ma parole la confiance que je désire pour elle, et que je crois avoir mérité jusqu'à présent qu'elle conservât dans cette enceinte et partout ailleurs.

Dans la séance du 6 août, M. Guérin m'a publiquement reproché d'avoir, dans mon discours du 16 juillet, et à propos du traitement de la morve, cité entre guillemets des paroles qu'il n'avait pas dites ; de lui avoir prêté des affirmations qu'il n'aurait pas faites. Voici comment il a formulé ce reproche sur lequel il est, depuis, revenu à plusieurs reprises. Or, je liens à prouver, et cela me sera bien facile, que je n'ai rien fait dire à noire collègue que ce qu'il avait dit on ne peut plus explicitement; vous allez en juger. Voici son accusation (1):

« Notre collègue (M. Renault) paraît s'être mépris sur le » sens de mes paroles en faisant supposer que j'aurais guéin » des chevaux morveux, que j'ai dit avoir vus guérir spontané- » ment ; et en m'attribuant la prétention d'avoir imaginé une » nouvelle médication de la morve, alors que je n'ai prétendu » signaler qu'une nouvelle indication... J'espère qu'il voudra -i bien ne plus prendre mon indication pour une médication^ 1) et s'en tenir à la critique de l'observation physiologique, de x^ l'observation thérapeutique. »

(1) BidlGlin de l'Académie, t. XXVI, ri» du 31 août, p. 1064 et 1065.

Ce reproche, comme on le voit, comprend deux griefs :

1° J'aurais fait supposer que M. Guérin aurait dit « avoir guéri y) des chevaux morveux, alors qu'il a dit seulement « les » avoir vus guérir spontanément. » — Voyons d'abord celui-là :

Dans son premier discours (1), après avoir fait connaître et développé sa théorie sur la généralisation de la morve par l'absorption de la matière du jelage, voici ce qu'il dit :

« Dans le but de prévenir le séjour prolongé de la matière » du jetage dans les anfractuosités des fosses nasales, /cti eu » recours avec succès à des solutions de tannin et à des purga- » tions répétées. Sous l'influence de ce traitement, j'ai arrêté » le développement de symptômes qui, sans ce secours, au- » raient probablement donné lieu au développement de la D morve caractérisée. » Or, comme pour M. Guérin, ces symptômes et la circonstance éliologique où se trouvaient les chevaux , suffisent pour affirmer l'existence de la morve , ces chevaux étaient morveux. Il ajoute :

(( j'ai vu, entre autres, une jument traitée de cette manière, » et qui, sauf les chancres, présentait tous les symptômes de la n morve, et dont la guérison a été obtenue. »

il me semble pourtant que ceci est clair. En bon français, quand quelqu'un a traité avec succès une maladie, on dit gue ce quelqu'un Ta guérie. Il y revient, du reste, dans un langage plus précis, dans son deuxième discours, en disant: « Lacritique de M. Bouley, déclarant que les chevaux que j'ai » GUÉRIS n'avaient pas la morve, n adonc aucun inconvénient.»

Cela signifie-t-il que ces animaux ont guéri spontanément ?

Le premier grief de M. Guérin n'est donc pas fondé. Voyons le second :

2° Je lui aurais « attribué la prétention d'avoir imaginé » une nouvelle médication » (c'est M. Guérin qui a souligné ces deux mots), alors qu'il n'a signalé qu'une « nouvelle indication ». — Chose étrange! M. Guérin, qui me reproche assez aigrement (et très injustem.ent , comme on vient de voir) de lui attribuer des idées ou des paroles

(1) Bullelin de l'Académie, t. XXVI, n*» du 15 juillet, p. 882.

qu'il n'a pas exprimées ou dites, commet précisément, mais réoAb'ment, lui, la faute qu'il ni'iinpute, en donnant à entendre que je lui aurais ailribué la prétcniion d'avoir imaginé une « médication nouvelle ». En elï'et, ni le mot « médica- » tion », encore bien moins les mots « médication nouvelle » ne se trouvent dans aucune phrase de mon discours que M.Guérin avait pourtant sous les yeux. Et si j'avais prononcé le mot médication, je ne l'aurais certes pas appelée nouvelle; puisque, dans l'argumentation où M. Guérin a cru voir ce méfait de ma part, je m'attachais, au contraire, a démontrer que l'idée du traitement propose par lui n'avait absolument rien de nouveau ; que les injections dans les cavités nasales faisaient partie des plus anciennes méthodes de curation de la morve ; et que, à ces époques, les astringents les plus énergiques avaient, entre autres agents médicamenteux, formé la base de ces injections.

Mais, chose non moins singulière, il se trouve que si j'avais attribué à notre collègue l'idée d'une médication proposée par lui, je n'aurais fait que dire la vérité : car voici ce que je lis dans son deuxième discours (1) :

« De celte considération ne résulte t-il pas qu'on doit, par » tous les moyens possibles, prévenir le séjour et l'altération » de la matière du jetage dans les fosses nasales? J'ai rempli >; cette indication par des lotions et des injections avec la » solution de tannin. Je crois inutile d'ajouter que cette mé- > DiCATiON n'exclut aucune de celles qui sont considérées » comme utiles à remplir dans le traitement de la maladie. » Je tenais, messieurs, à bien vous «convaincre qu'il n'était pas exact que, méconnaissant les exigences de la plus vulgaire loyauté, j'eusse, dans une discussion scientifique, devant vous, cité les paroles d'un adversaire avec inexactitude. Et maintenant que je crois m'être lavé de ce reproche et de tous ceux qui m'étaient communs avec tous les honorables membres de la section de médecine vétérinaire, j'arrive à l'objet principal de mon argumentation d'aujourd'hui, dans laquelle, laissant

(i) Bulletin de V Académie, t. XXVI, n° du 31 juillet, p. 932.

décote les détails, et n'abordant que les points principaux de la discussion, je me propose de démontrer :

l'' Que les connaissances que l'on possède aujourd'hui sur la morve ne sont point aussi incomplètes que l'ont affirmé MM. Bouillaud et Guérin ;

2° Que presque tout, sinon tout ce que l'on sait, à l'heure qu'il est, sur cette affection si grave et si complexe^ au point de vue de la pathologie des animaux domestiques, c'est aux travaux et aux recherches des vétérinaires que la science en esi redevable;

3" Que parmi les diverses idées qu'a développées et proposées M. Guérin avec un incontestable talent, à cette tribune, les unes étaient déjà réalisées depuis plus ou moins longtemps dans la science avant son intervention ; les autres n'étant, quant à présent du moins, que d'une application plus que contestable dans la pratique, et reposant sur des données par trop insuffisantes pour être acceptées en tant que doctrines.

La marche que je vais suivre, dans cet examen, sera la même que celle que j'avais adoptée dans ma précédente discussion. Pour ne pas fatiguer l'Académie, je ne répéterai que ceux de mes arguments qui auraient pu être oubliés par vous, ou qui ont été contestés par M. Guérin ou par M. Bouillaud.

J'entre en matière.

L'une des premières prétentions de M. Guérin, en provoquant un débat sur le rapport ou plutôt à l'occasion du rapport de M. Bouley, a été, on se le rappelle, de venir mettre de l'ordre dans le chaos où, selon lui, était plongée la science à l'endroit de la véritable détermination de la morve. A l'entendre, on avait fait fausse route dans son élude. «Au lieu de s'éclairer par l'observation étiologique, au lieu de chercher les ressemblances sous les diflerences, l'unité dans la diversité, pour établir une bonne classification nosologique, on s'était exclusivement attaché à la notation minutieuse des différences de forme comme caractères empiriques, marche très peu philosophique, qui avait conduit à classer, comme des espèces morbides différentes, ce qui n'était que des formes, que des modes de manifestation divers de la même ma-

ladie. On méconnaissait donc l'identité de nature de ces divers élats palhologiques. Et la preuve en était dans les noms dilTcrcnts qui leur sont donnés encore par tous les auteurs dans les deux médecines. M. Tardieu n'a-t-il pas décrit à part, comme deux espèces morbides, la morve et le farcin? Ne retrouve-t-on pas, dans tous les ouvrages qui traitent de l'afiection morveuse, les appellations morve aiguë, morve chronique, farcin aigu, farcin chronique^ qui ne sont plus en rapport avec les notions étiologiques de la maladie, ce qui a conduit « à des méprises considérables, a des contradic- )) lions, à des inconséquences))? 11 y a donc une <i révolution » à introduire dans l'étude de la morve»; il y a, si l'on applique à celte étude le système des ressemblances, à «refon- » dre toutes les déterminations nosoiogiquesde la maladie».

Telle est, messieurs, rappelée aussi sommairement qu'il m'est possible de le faire, pour lui laisser toute sa signification, l'une des prétentions de M. Guérin. D'après lui, nous ne rapporterions pas à une même cause, nous considérerions comme des espèces morbides difierentes, la morve aiguë, la morve chronique, \% farcin aigu, \ç^ farcin chronique ; et il y aurait urgence à changer tout cela. Il ne s'agit que de substituer l'étude el la classification par les ressemblances, c'està-dire par la noiion étiologique que nous aurions méconnue jusqu'à ce moment, à celle par Jes différences, c'est-à-dire par les symptômes, à laquelle seule nous nous serions attachés.

Messieurs, M. A. Tardieu a déjà répondu, en ce qui le concerne, aux critiques de M. Guérin. C'était son affaire. Mais je crois devoir rappeler que, pour ma part, j'ai suffisamment prouvé à notre collègue et démontré surabondamment à l'Académie, dans sa séance du 16 juillet, que, depuis bien longtemps, et bien avant que les médecins de l'homme aient élé amenés à s'occuper de celte question, la doctrine de l'identité de nature de la morve et du farcin, que leur forme fût aiguë ou chronique, était non-seulement créée et acceptée, mais encore cliniquement et expérimentalement établie en médecine vétérinaire. J'ai dit, à cette occasion, que ce qui nous avait amenés à reconnaître et donné les moyens de prou

ver celte identité, c'était précisément cette circonstayice étiologique que, dans les établissements où régnait l'affection morveuse, il arrivait souvent de voir indistinctement apparaître la morve ou le farcin, ou même, sur certains chevaux, le farcin et la morve à la fois. J'ai dit que ce qui nous avait frappés d'abord et ce que nous avions signalé à différentes époques, c'était la parfaite resseynblance, au point de vue de Tanatomie et de la physiologie pathologiques, que nous avons constatée entre les pustules, ainsi que les chancres en résultant, qui se montrent sur la muqueuse respiratoire dans la morve proprement dite, sur la peau dans le farcin; et, aussi, entre les abcès, dits métastatiques, qui, soit dans la morve, soit dans le farcin, se développent tantôt dans les poumons, tantôt dans la rate, tantôt dans les testicules, tantôt dans l'épaisseur même des muscles ou dans le tissu cellulaire, tantôt, enfin, sur un plus ou moins grand nombre de ces organes à la fois. J'ai dit, comme démonstration expérimentale de l'identité du farcin et de la morve, les expériences faites par Coleman, en Angleterre, en 1803, desquelles il était résulté que du pus puisé sur des chevaux farcineux, avait donné naissance à la morve sur des chevaux sains auxquels on l'avait inoculé; tandis que le farcin avait été la conséquence de l'inoculation du pus de la morve sur d'autres chevaux ; d'où ce vétérinaire avait formellement conclu « que le farcin et la » morve sont essentiellement la même maladie ». J'ai ajouté que j'avais répété moi-niême ces expériences un grand nombre de fois avec des résultats semblables; ce qui m'avait permis de proclamer, dans mon compte rendu public des travaux de l'Ecole d'Alfort, dès 1835, que : « Causes, nature, système i) organique dans lequel ils ont leur siège principal, lésions » qui les caractérisent ou dont ils se compliquent, tout est » commun dans la morve et dans le farcin. La morve, disais-je, » c'est le farcin du nez; lefarciii, c'est la morve de la peau. » J'ai été plus loin : je vous ai fait connaître que, pour constater aussi l'identité de nature et de propriété des lésions, quel que fût leur siège, qu'on rencontre dans le farcin et dans la morve, j'avais, dans une longue suite d'expériences insti-

tuées à Alfort, fait naître des morves et des farcins avec abcès pulmonaires, eu inoculant de la matière puisée dans des abcès morveux du testicule ou de la raie ; fait naître des morves ou des farcins avec abcès dans le testicule ou dans le tissu musculaire, en inoculant du pus puisé dans des abcès morveux du poumon, etc.

Ai-je besoin d'insister d;:vantage sur ce premier point ? Et n'est- il pas bors de doute pour vous que l'affection morveuse est une, quels que soient les formes et le siège de ses manifestations; que cette idée est depuis longtemps reçue et enseignée dans la médecine vétérinaire; que c'est nous qui l'avons introduite dans la science ; et que si, pour me servir de l'expression de M. Bouillaud, elle y est devenue triviale à force d'y être connue, c'est grâce à la rigueur des démonstrations que nous en avons faites depuis longtemps par nos observations et par nos expériences? Aussi bien, M. Guérin, après nous l'avoir si formellement contesté d'abord, n'a-t-il pas tarde à le reconnaître dans une certaine limite; en déclarant toutefois que s'il avait été amené à soulever cette question, c'est qu'elle était encore un objet de dissidence parmi les vétérinaires, par qui elle n'était pas généralement acceptée ; et en preuve il nous a dit :

Que c( l'École de Lyon en masse » dans leDictionnaire qu'elle vient de publier, en conteste l'acceptation;

Que c'est aussi l'avis de Hurtrel Barboval qui la déclare « non encore résolue » ;

Que AI. le professeur Rey vient de la combattre tout récemment dans la Gazette médicale de Lyon ;

Et que MM. Bouley et Reynal eux-mêmes ont décrit séparément le farcin dans le Dictionnaire dont ils sont les auteurs, et qui est en ce moment en voie de publication.

Mais, d'abord, est-ce devant vous, messieurs, qu'il est permis de soutenir que dans une science d'observation et d'interprétation comme l'est la médecine, une doctrine ne saurait être déclarée acquise (ju'alors qu'elle aurait été acceptée de tous temps et par tous? Et la doctrine de Tidentité, dans l'espèce, devrait-elle être regardée comme encore à l'étude,

à supposer même qu'elle serait contestée par de rares individualités? S'il en était ainsi, qu'on dise s'il y aurait beaucoup, s'il y aurait une seule vérité en médecine.

Et puis, M. Guérin esL-il dans le vrai autant qu'il le suppose, quand il affirme que « l'école de Lyon en masse » se sesail inscrite contre l'opinion de l'identité de la morve et du farcin? La vérité, la voici :

Un Dictionnaire a été publié, il y a quelques années^, à l'École de Lyon. Chacun des professeurs y a rédigé, dans la pleine liberté de ses opinions personnelles et sous sa seule responsabilité, les articles afférents à la spécialité de son cours. M. Rey, chargé de la clinique, y a écrit les articles Morve et Farcin. Les autres professeurs, dont l'uu s'occupe exclusivement d'anatomie et de physiologie, un autre, de chimie et de physique, un troisième, d'agricultureet d'hygiène, etc., ne sauraient donc, évidemment, accepter la moindre solidarité dans les œuvres de leur collègue, pas plus que M. Rey n'a entendu se rendre garant des théories de son collaborateur chargé des articles de chimie. M. Guérin sait ces choses-là aussi bien que moi. « L'école en masse» c'est donc M. Rey, qui est certainement un homme d'une grande valeur, mais qui, dans son quasi-isolement dans son opinion, ne saurait tenir en échec une doctrine aussi solidement établie, aussi généralement acceptée que l'est celle que nous examinons. Je dis : quasi-isolement, car je ne tiens pas comme d'un grand poids l'autorité de Hurtrel-Darboval, qui n'était ni médecin, ni vétérinaire, ni praticien ; et qui, en rédigeant son Dictionnaire, en 1827, il y a bientôt quarante ans, n'a fait, en réalité, qu'une compilation de bibliophile.

« Eh bien ! soit, » dit M. Guérin, qui a compris qu'il devait se rendre sur ce premier point ; « j'accorde que vous ayez dé- » couvert et constaté l'identilé de nature des diverses formes » deTaffection morveuse. Mais cette constatation est restée en- » tre vos mains une lettre-morte. Elle était grosse de cousé- » quences considérables ; c'était là son importance véritable; » et ces conséquences, vous n'avez pas su les tirer. Dès lors » Yotre découverte est restée complètement stérile. »

Or, quelles étaient ces graves conséquences? J'avoue les avoir cherchées inutilement dans les quatre discours de notre collègue. Il n'a pas jugé à propos de nous les faire connaître. « C'est l'avenir, a-t-il dit, qui vous les révélera. »

H me semble pourtant qu'il lui en aurait coûté bien peu, à lui à qui elles apparaissent «si éclatantes», s'il ne jugeait pas à propos de nous les développer, tout au moins de nous indiquer les principales. Il ne l'a pas fait. Je me trompe; il en a indiqué une : c'est la réforme à faire dans notre malheureuse nomenclature. Nous avons conservé nos appellations morve aiguë, morve chronique^ — farcin aigu, farcin chronique. Il y a la miç, révolution à opérer, une refonte générale à faire. Cette révolution, la voici :

« Je propose d'abord, dit-il, de comprendre sous le terme » générique à! affection morveuse, toutes les manifestations et » tous les états possibles de la maladie. ■» — Soit ! Bien que le mot et l'idée soient loin d'être nouveaux, je ne vois, pour ma part, qu'avantage à le conserver.

« Je proposerai ensuite :

» Au point de vue de son intensité, la morve aiguë et la morve chronique. » — Cette appellation non plus n'est pas nouvelle. Il y a plus, elle est une de celles que M. Guérin avait cru pouvoir blâmer itérativemenl « comuie n'étant pas en rapport avec » les notions que la science possède actuellement sur la » morve ». Et cependant il propose, et il a raison, de la conserver. Est-ce à dire qu'il reconnaisse qu'il a tort de l'avoir trouvée mauvaise? Point!.. C'est M. Renault qui a eu tort de l'en accuser; c'est M. Renault qui s'est encore trompé.

a En rappelant, dit M. Guérin, toutes les dénominations » consacrées pour exprimer les diftercntes formes et les diffé- » rentes phases de la maladie, je n'ai jamais dit qu il fallût » les supp^nmer toutes; qu'il fallait supprimer les mots qui » expriment des différences réelles dans les choses. »

J'en demande bien pardon à notre honorable collègue ; mais il m'oblige, pour n'être pas soupçonné de lui avoir encore

attribué des paroles qii il n aurait pas prononcées, à lui rappeler ce passage de son premier discours.

« Mais, à propos de ce fait, je me demande jusqu'à quel » point la distinction de la morve aiguë et de la morve chro- » nique est parfaitement motivée. »

Et cet autre de son deuxième discours :

« Il m'a paru que les descriptions et déterminations de la » maladie, présentées sous les noms de morve aiguë, morve » CHROMQUE, farcin aigu, farcin chronique, ri étaient plus en » rapport avec les notions étiologiques de la science (1). »

Ce n'est que depuis que j'ai fait ressortir dans ma première discussion les différences considérables, pour la pratique, que présentent entre elles ces deux formes de la maladie, que M. Guérin a modifié sa première opinion. Je ne l'en blâme pas. Mais je crois bon de le constater. J'admets donc cette distinction comme très fondée.

Continuant sa révolution, M. Guérin propose: «Au point de » vue de son siège initial, la rnoi^ve muqueuse et la moroe cuta- )) née. )) Je ferai observer que je ne vois rien dans cette classification, non plus, du reste, que dans la précédente, qui rappelle Vidée étiologique qui devait servir de base aux grandes réformes que prétend opérer M. Guérin. Je n'y vois qu'une considération de siège, comme dans la première je n'ai vu qu'une considération d'intensité dans les symptômes et de rapidité dans la marche. Il me paraît, d'un autre côté, que la morve muqueuse correspondra, à peu près, à ce que nous appelons aujourd'hui la ?72orî;e, et que la morve cutanée ^QYdL noire farcin. Mais, est-ce que M, Guérin ne craint pas que cette qualification de morve muqueuse implique dans la pensée l'idée de lésions sur le système muqueux en général, et ne fasse supposer sur d'autres muqueuses que celles qui tapissent les voies respiratoires des lésions qui n'y existent jamais? Est-ce que l'appellation morve cutanée àonnera. bien l'idée des engorgements partiels ou généraux des membres, des abcès celluleux, qu'on observe si souvent dans le farcin ? Est-ce que l'une ou l'autre

(1) Bulletin àe l'Académie, t. XXVI, n° du 30 juin, p, 879.

de ces qualifications, avec leur sens circonscrit, n'excluerait pas Je la pensée les altérations des articulations, des poumons, des testicules, qui compliquent tant de cas de morve ou de larcin ? Et quand la maladie ne se traduira au dehors, ou ne sera caractérisée en apparence que par un engorgement du testicule ou de ses enveloppes ; quand elle ne présciitera à votre appréciation que de nombreux abcès pulmonaires, comme il arrive quelquefois, et que l'animal sera mort avant que le nez ou la peau ait été le siège d'aucune éruption, sous laquelle de vos désignations sera-t-il possible de la coniprendre? Car je ne vois pas que vous établissiez d'autres distinctions que celles que je viens d'examiner.

Il n est donc pas exact, comme vous le dites, «qu'il n'existe » aucune particularité de l'affection ii;orveuse qui ne trouve » hiérarchiquement sa place dans ces différentes divisions, et » ne soit convenablement exprimée par les diff'érentes déno- » minations » que vous venez de proposer.

Quant à la cachexie morveuse, j'ai demandé à M. Guérin, sans avoir de réponse, à quels signes il serait possible de reconnaître cet état morbide qui, suivant lui, o ne présente ni » symptôme local ou général, ni lésions actuelles ». Il ne m'a pas répondu davantage quand je lui ai demandé à laquelle des catégories qu'il propose appartiendrait cet état morbide évident, mais ne présentant encore aucun symptôme déterminé, qui précède de plus ou moins loin l'explosion de la morve, et que j'appelle diathèse morveuse.

11 me paraît inutile de pousser plus loin la critique d'une classification qui ne supporte évidemment pas l'examen, et qui, je dois le dire, ne répond pas plus à l'ordre d'idées dans lequel on prétend la produire, qu'à Tesprit ordinairement si juste et si sévère de son auteur. Pourquoi aussi vouloir improviser en matière aussi délicate ?

C'est pour toutes ces raisons, exposées déjà avec plus de développement dans mon premier discours, que nous avons cru pouvoir, sans contrarier la doctrine de l'identité qui est la nôtre, et parfaitement d'accord comme nous le sommes sur le sens qu'elles expriment, conserver dans notre nosologie

vétérinaire les appellations morve et farcin ; morve aigué, morve chronique ; farcin aigu^ farcin chronique. Nous n'avons donc rien à emprunter à M. Guériii sous ce rapport, pas plus, du reste, qu'à la doctrine qa il a rappelée el développée sur l'importance philosophique de i étude et de la classification des maladies sous le rapport des ressemblances; puisque c'est précisément en nous conformant à ces grands principes que nous sommes arrivés à rapprocher, à constituer en une seule et même affection, les diverses manifestations de la morve dont, à une autre époque, le plus grand nombre faisaient des espèces et même des maladies différentes. Seulement, cette identité une fois bien constatée, nous avons cru pouvoir et devoir, pour les besoins de l'étude et de la pratique, établir des divisions qui se motivaient sur desa différences réelles » ; et en cela, je m'étonne que nous ayons pu encourir la censure de notre collègue, puisque c'est ce qu'il a fait lui-même, en motivant, sur ces différences^ la distinction qu'il a conservée de morve aiguë et de morve chronique^ et surtout celle qu'il a proposée depuis, de morve spontanée et de morve communiquée, entre lesquelles, « sous le rapport de la gravité et » de la généralité de l'affection », il trouve une « différence

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