OBSERVATION III
Observation de Courty (Mémoire cité. Montpellier médical).
L , âgé de 46 ans, d'une petite slature, d'une constitution
en apparence, assez faible, d'un tempérament mixte, cheveux châtain foncé, est atteint, depuis son enfance, de l'affection scrofuleuse. Successivement attaquée sur la peau et les divers tissus où ses manifestations se sont produites, celte affection a déterminé, depuis une vingtaine d'années, une carie des deux os de la jambe, qui, malgré les traitements divers qui lui ont été opposés, notamment plusieurs saisons de bains de mer, a continuellement progressé. S'éteudant à la fois eu surface et en profondeur, la carie a fini par envahir la presque totalité du tibia et du péroné; les parties de ces os qui n'ont pas encore été détruites par elle se trouvent déjà notablement modifiées.
Dans le principe, la maladie, en déterminant des trajets fistuleux, a donné naissance à des ulcères plus ou moins étendus qui se sont cicatrisés et rouverts à plusieurs reprises sur divers points; mais à la fin ils se sont perpétués, réunis peu à peu par l'ulcération progressive de leurs bords et confondus en un seul et vaste ulcère, dont la périphérie est à la peau, dont le centre est dans la profondeur du tibia, et dont l'étendue occupe environ les deux tiers de la longueur de la jambe et la moitié de sa largeur, c'est-à-dire presque toute sa région antérieure. Les bords de cet ulcère sont relevés, irréguliers, calleux sur quelques points, fongueux, blafards, renversés sur
quelques autres ; le fond est gris noirâtre et renferme des détritus et des parcelles osseuses mêlées à du pus. La peau qui entoure l'ulcère est rouge, violacée, livide Le gonflement s'étend jusqu'au genou, et les lubérosilés du tibia sont manifestement tuméfiées.
31 y a déjà onze mois que le malade est dans cet état, que ses forces s'épuisent tous les jours par la douleur, l'insomnie et l'abondance de la suppuration. Il a une fièvre continue avec exacerbation et sueurs nocturnes ; il est presque arrivé au dernier degré de maigreur et même de marasme: la face pâle, amaigrie, ne laisse voir, pour ainsi dire, que des pommelles saillantes et rouges; l'appétit se perd et parfois la diarrhée se déclare. Il se fait admettre à l'hôpital général, et, convaincu qu'il n'a plus que quelques jours à vivre, il nous demande comme une faveur de tenter l'amputation du membre.
J'avoue que j'hésitai d'abord à entreprendre une opération qui m'aurai! paru inutile, si je n'avais songé au changement cpie peut apporter dans une constitution la suppression d'une altération organique si longtemps et si profondément débilitante. Mais après avoir exploré soigneusement les principaux viscères, notamment les poumons, et constaté leur intégrité, je me décidai à accorder au malade cette tentative de guérison et je hâtai son exécution.
Le 2 mars 1855, l'amputation circulaire de la cuisse fut pratiquée au lieu d'élection. Le malade fut chloroformisé. L'aueslhésie fui parfaite. La compression de l'artère crurale fut faite avec le plus grand soin, afiu d'épargner surtout le sang d'un sujet si profondément épuisé. Cinq ligatures furent pratiquées, tous les fils rassemblés sur le point le plus voisin de la plaie, qui fut réunie par sept points de suture et coaplée aussi exactement que possible, de manière à former deux angles latéraux. L'os était bien enfoui dans les chairs; des bandelettes aggluiinatives furent appliquées de façon à exercer de loin sur la peau une traction suffisante, et un bandage, légèrement compressif, mais exactement posé, soutint le rapprochement des muscles au dehors de la peau. Enfin, le moignon fut placé à plat sur un coussin presque horizontal et maintenu par la main d'un infirmier intelligent qui appuyait légèrement sur la partie supérieure, en agissant sur lui par
une douce pression opposée à celle du coussin et portant sur la base plutôt que sur les bords.
Le pansement n'avait été fait qu'une demi-heure après l'opération, le moignon étant parfaitement sec.
Dans la journée, on administre d'heure en heure par cuillerées, une potion composée de : eau de mélisse, 60 grammes, eau de Heur d'oranger, sirop d'élher, sirop diacode ââ 30 {;r. Dans l'intervalle un peu de tilleul.
Le soir, la réaction est légère, l'état du malade lout-à-fait satisfaisant.
3 mars,àneuf heures du matin. Le malade adormi à plusieurs reprises une bonne partie de la nuit, mieux qu'il n'avait pu le faire depuis longtemps. Le pouls qui donnait plus de 100 pulsations avant l'opération est descendu à 90. A peine y a-t-il quelques soubresauts dans le moignon. Le soir, je prescris du bouillon.
4 mars. Le malade a dormi, il a été à la garde-robe sans effort. Le pouls est descendu à i 0.— Bouillon toutes les quatre
heures. .
5 mars. Sommeil, pas de lièvre, 68 pulsations, une garderobe naturelle. Premier pansement. Le moignon découvert ne présente pas de rougeur, pas de pus; il n'est douloureux sur aucun point, la coaptation est parfaite, la langue est un pen blanche. — Bouillon, deux potages.
6 mars. Idem.
7 mars. Idem, .l'enlève les points de suture ; pas une goutte de pus, coaptation parfaite. Nous remarquons à chaque contraction musculaire des plissements de la peau du mo.gnon indice probable de l'adhérence des chairs avec 1 enveloppe cutanée Garde-robe naturelle. - Potages, vin; pansement léger avec bandelettes de linge trempées dans le col od.on.
8 mars. Idem. La langue, le pouls sont excellents les fils a ligature tiennent; en tirant dessus légèrement, on ait sortpar l'ouverture très-étroite qu'ils occupent une goutte de I. quide séreux. Même pansement, soupe, volaille, vin.
9 10 et 11 mars. Idem. Deux gouttes de pus suintent par l'ouverture de passage des fils à ligature, le malade demande
" ïomars. Chute d'une ligature. On sent les fils retenus par. a pression que la cicatrice du moignon exerce sur tout leur trajet.
17 mars. Chute de (rois ligatures. Garcle-rol>es régulières. La traction exercée sur le cinquième fil à ligature détermine une douleur qui se propage en remontant le long de la cuisse, ce qui nous fait supposer qu'elle doit étreiudre un filet nerveux, et nous engage à la respecter. Le malade se lève. Régime ad libitum.
1 9 mars. Après des tentatives vaines faites hier pour arracher la dernière ligature, de nouvelles tractions exercées aujourd'hui dans tous les sens avec assez de force, finissent par l'amener en dehors, mais sans !e nœud. On peut s'assurer à l'inspection qu'elle a dû se casser près du nœud que nous n'avons jamais vu sortir. Le lendemain une goutte de pus sortit encore par l'ouverture des fils et ce fut tout.
A partir de ce jour, le malade se promena avec des béquilles, et bientôt avec un cuissard. Il a repris peu à peu des forces, de l'embonpoint, et depuis trois ans sa santé ne s'est pas altérée un seul jour.