ALCOOL
L'usage de l'alcool remonte à une époque fort reculée. Arnauld de Villeneuve, qui vivait au treizième siècle et au commencement du quatorzième, parle de l'eau de vin que quelques-uns, dit-il, appellent eau de vie et à laquelle il attribue la propriété de guérir les plaies en les desséchant. Guy de Chauliac, Paracelse, Ambroise Paré ont employé aussi l'alcool. Je ne citerai pas tous les chirurgines qui depuis en ont conservé l'usage. L'historique de la question est très-bien exposé dans lathèse deGaulejac (Paris, 1864). Je mentionnerai seulement Larreypère comme un des derniers qui l'ait employé dans la première moitié du xix° siècle. Après Larrey, l'alcool comme moyen de pansement était à peu près tombé en désuétude en France, lorsqu'en 1859 MM. Batailhé et Guillet rappelèrent l'attention sur ce point, dans trois mémoires successivement présentés à l'Académie de médecine (14 juin et 26 juillet) et à l'Aca-
démie des sciences (16 août); mémoires résumés dans un quatrième lu à la Société médicale du Panthéon (séance du 10 août) et intitulé : de F alcool et des composés alcooliques en chirurgie; de leur influence sur les accidents graves ou mortels des plaies et des opérations, etc.
Parmi les travaux postérieurs, je citerai ceux de Chédevergne (du Traitement des plaies chirurgicales ettraumatiques par les pansements à l'alcool, 1864), de Gaulejac (du traitement des plaies par l'alcool, thèse de Paris, 1864), de Le Cœur) du traitement à l'aide de l'alcool et des teintures alcooliques, etc. 1864.)
J'ai rangé l'alcool parmi les agents qui coagulent l'albumine ; cette propriété est indéniable ; mais est-ce comme coagulant qu'agit l'alcool, d'une part en déterminant la formation d'un coagulum cà l'embouchure des vaisseaux veineux et lymphathiques, et d'autre part en faisant naitre à la surface de la plaie une pellicule blanc- grisâtre sur laquelle je reviendrai un peu plus tard? L'obturation des vaisseaux par le fait de l'alcool est ce qui a frappé le plus MM. Batailhé et Guillet auxquels, je le répète, revient le mérite d'avoir les premiers remis en honneur les agents dont je m'occupe.
Chédevergne (loco citzto, p. 24 etsuiv.) signale un autre mode d'action de l'alcool consistant dans son influence désorganisatrice sur les globules du pus, influence que l'on peut facilement constater au microscope. Yoici ce qu'il dit à ce sujet : « Au moment même de son passage (de l'alcool) entre les deux lames de verre qui recèlent le pus, on voit les cellules changer complètement d'aspect; leur membrane d'enveloppe est anéantie, elle disparait pendant que le noyau reste intact et qu'une multitude de granules infiniment plus petits que le globule primitif et aussi que son
noyau se montrcnlct remplacent les globules. Sur la même préparation, si on suit pas a. pas les phénomènes qui s'y passent, on peut saisir toute la série des transformations. On trouve d'un côté des granules isolés qui nagent dans le liquide, d'autres réunis en groupe, qui ressemblent tout à fait à une masse de vésicules graisseuses, groupes arrondis de même forme et de même diamètre que les cellules, enfin des cellules encore entières dont on voit subitement l'enveloppe s'évanouir pour laisser à nu le contenu. L'alcool détruit donc le globule purulent en dissolvant son enveloppe, et il se précipite à sa place un certain nombre de granules. Ces granules sont les uns albumineux, les autres graisseux; il parait y avoir un mélange en proportion différente de ces deux éléments suivant les cas. Ce sont ces parties que l'on rencontre à la surface de la plaie et de la charpie du pansement, comme jem'en suis assuré plusieurs fois ; ce sont elles qui, réunies aux filaments les plus fins de cette dernière, et aussi à de l'albumine liquide, vont constituer cette croûte blanchâtre que nous décrivions tout à l'heure à propos de la cicatrisation sous-crustacée. Dans quelques circonstances il s'y ajoute du sang. L'aspect change ou plutôt la coloration, mais au fond c'est toujours le même mode de protection. Ainsi donc s'il s'établit à la surface de la plaie une résorption, ce ne peut être une résorption de pus; puisqu'il n'y a plus de cellules, il n'existe plus de pus, celui-ci étant remplacé par une substance émulsive, une espèce de liquide laiteux composé d'eau, de suÎDstances albuminoides et de graisse. »
j'ai tenu à vérifier par moi-même l'exactitude de la description que je viens de reproduire.
J'ai fait à ce sujet une série d'expériences avec mon ami Sevcstre, interne des hôpitaux, et très-versé dans celte sorte
d'études; chaque Ibis nous avons vu s'opérer sous le champ du microscope cette destruction des globules dont on trouve ci-dessus la description. Resterait à savoir à laquelle des deux propriétés que je viens de signaler, coagulation de l'albumine ou désorganisation des globules du pus, l'alcool emprunte sa vertu bienfaisante. Il est infiniment probable qu'il la doit à toutes les deux, qui se réunissent pour augmenter son efficacité.
Batailhé avait préconisé l'alcool pur; Le Cœur recommande la teinture aloétique composée, ou élixir de longue vie ; Delioux de Savignac emploie aussi une teinture d'aloès dont voici la formule :
Aloès , soccotrin I gr.
Alcool 2 gr.
Dans les hôpitaux on emploie surtout l'alcool camphré qui marque de 18° à 20° et que l'on a habituellement sous la main. Ses effets ne diffèrent pas notablement de ceux de l'alcool pur.
La présence du camphre semble devoir encore ajouter aux propriétés désinfectantes de l'alcool. Voici, en somme, d'après M. Chédevergne, les résultats produits par l'application de l'alcool à la surface des plaies : elle favorise la réunion immédiate dans les cas où elle peut être obtenue. Dans le cas contraire, elle diminue la suppuration, agit comme désinfectant et empêche toute espèce de mauvaise odeur. En outre la couche d albumine coagulée à la surface de la plaie peut se présenter sous deux états : ou bien elle reste à l'élat de membrane ténue, ou bien elle se combine avec la partie la plus fine de la charpie, de manière à former une espèce de coque qui protège la plaie, et sous laquelle se fait la cicatrisation. C'est dans ce cas une'
véritable cicatrisation sous-crustacée. Lorsqu'on enlève le pansement extérieur, on aperçoit un espace recouvert d'une substance blanche, mamelonnée, tomenteuse, molle et élastique, qui cache complètement la dénudation. Si on cherche à la détacher avec des pinces, on arrache brin à brin de fines parcelles de charpie et au-dessous on rencontre la surface de la plaie en très-bon état. Examinée soigneusement, cette couche contient principalement de l'albumine coagulée et de la charpie très-ténue. Le mode de cicatrisation sous-crustacée serait plus fréquent, si on se servait de charpie très-fine. En outre, il y a manifestement absorption d'alcool, ce qui est prouvé par une observation que je reproduirai plus loin. Quel que soit le mode de réunion, il faut d'abord laver la plaie avec le liquide en question. De Gaulejac fait remarquer que, si au lieu d'alcool camphré à 18° ou 20° on emploie de l'alcool pur à 36°, on obtient un effet hémostatique. Pour les pansements secondairesl'alcool camphré vaut mieux. L'application de ce mode de pansement est très-simple et généralement peu douloureuse. On trempe de la charpie a?r ez fine dans de l'alcool camphré, que l'on remplace par un mélange d'eau et d'alcool pur, si la plaie est sur les parois de la cavité buccale, et on l'applique sur la plaie immédiatement après l'opération. Dans les cas où l'on cherche la réunion immédiate, on met un plumasseau ainsi imbibé au-dessus des sutures. Lorsqu'on veut laisser la plaie se cicatriser par seconde intention, on la remplit de charpie alcoolisée. La charpie doit être maintenue humide et pour cela il doit y en avoir une épaisseur suffisante, que l'on recouvre de compresses et de bandes. Dans les temps chauds, pour éviter une évaporation trop rapide , on couvre le tout d'une enveloppe de taffetas gommé. On peut au besoin faire le pansement deux fois
dans les vingt-quatre heures, ou bien l'arroser plusieurs fois par jour avec de l'alcool.
Ce pansement est aujourd'hui un des plus employés, sinon le plus employé à la suite des opérations dans les hôpitaux de Paris.
Yoici la partie de la statistique fournie par Chédevergne relative aux plaies consécutives aux opérations (loco citato, p. 29 et suiv.):
39 plaies suites d'opérations. — De l'ablation de deux énormes tumeurs fibreuses du maxillaire inférieur, grosses comme une tète de fœtus chacune. — Réunion par première intention de la plus grande partie de la plaie. — De l'ablation de trois cancroïdes de la lèvre inférieure. — Trois réunions par première intention. — D'amputation totale ou partielle du sein, 10. — Pour deux tumeurs adénoïdes de la grosseur d'un œuf. — Pour deux kystes volumineux et pour six cancers cle la mamelle. Après l'ablation de ces huit dernières tumeurs, la plaie avait de 12 à 17 centimètres dans son diamètre transversal.
Deux morts d'un côté par cancer du foie (la plaie extérieure étant presque guérie), et de l'autre par infection purulente.
Huitguérisons. — Sept rapides, une après Férysipèle; — de deux amputations de jambe , une guérison, une mort par suite de tuberculisation ; — de deux désarticulations de doigts, deux guérisons. — De l'ablation de cinq lipômes: deux du bras, pesant l'un cinq livres, l'autre huit livres, du volume d'une tète d'enfant à celui d'une tète d'adulte. (Plaie de 19 à 20 centimètres de longueur, beaucoup de veines). — Réunion par première intention dans un cas, — dans l'autre en partie réunion immédiate, en partie réunion secondaire. Un de la paroi abdominale du poids de Dubrueil. q
six livres (tumeur fibro-graisseuse). Plaie de 1(> centimètres. Réunion par seconde intention. Un du dos, plaie de 13 centimètres. Réunion immédiate. — Un des lombes, lipome érectile. — Deux incisions cruciales de 10 à 12 centimètres chacune, réunion par seconde intention. — De l'extirpation d'une tumeur de la fesse , guérison après érysipèle. — De l'extirpation d'une cancroïde du bras; plaie de 12 centimètres de diamètre — réunion cicatricielle. — De l'ablation d'un kyste du jarret, guérison. — De l'extirpation de deux tumeurs ganglionnaires, l'une du cou, grosse comme un œuf ; guérison après érysipèle ; l'autre de l'aine, du volume du poing : guérison rapide.
— D'autoplastie; de la paupière supérieure; du cou pour une fistule de la trachée, trois guérisons. — De trépanation du tibia pour un abcès chronique du canal médullaire, Guérison. — De Fextraction de deux séquestres, deux guérisons. — D'une amputation de verge une guérison. — De trois fistules à l'anus, trois guérisons. — D'une fistule osseuse du jarret, guérison.
En somme, 36 guérisons après 39 opérations , dont 35 au moins très-importantes. Les érysipèles survenant chez les individus affectés de plaies traitées par l'alcool, semblent avoir un caractère particulier, comme cela est évident dans les trois observations qui suivent et qui sont empruntées au mémoire de Chédevergne, p. 33 et suivantes.
Obs. 13. Un jeune garçon de 16ans, Micollier, venaitd'ètre opéré d'un énorme ganglion hypertrophié situé dans la région parotidienne ; chez lui, tous les symptômes généraux de l'érysipèle existaient, atténués il est vrai ; il avait eu du frisson, il avait de la fièvre, de l'embarras gastrique. La
plaie était belle ; nous cherchions en vain la cause de ces phénomènes bizarres en apparence ; le cou devint douloureux, et le troisième jour nous découvrîmes dans cette région et sur les épaules un érysipèle vainement cherché jusqu'alors. Il parcourut le cuir chevelu et les paupières, mais il respecta toujours les bords de la plaie elle-même et les parties baignée's par l'alcool. En somme, il fut bénin.
Obs. 14. Une femme de 62 ans (Cahin), opérée d'un cancer du sein, le 23 mai. Les mêmes phénomènes généraux que chez le premier malade se montrèrent ; au bout de deux jours l'érysipèle apparut avec ses caractères habituels sur le trône, puis sur le bras voisin de la mamelle enlevée, en ménageant toujours l'espace en contact avec l'eau-de-vie camphrée. Là comme dans l'observation précédente et dans la suivante, la manifestation épidémique semble planer sur l'individu tout entier, s'en emparer jusqu'à un certain point, et ne pouvant l'atteindre se porter partout ailleurs. Elle fut sans malignité.
Obs. 15. Une femme de 49 ans (Demaison) à laquelle on avait extirpé une tumeur de la fesse. Depuis dix jours (le 24 mars), on la pansait à l'alcool, maison avait cherché à rapprocher les lèvres de la plaie avec des bandelettes de diachylon. Tout allait bien, lorsque l'appétit diminua ; survint un léger mouvement fébrile ; une teinte rouge avec œdème apparut dans le dos et disparut au bout de trois jours. L'état général était bon, quand un septénaire plus tard, il se montra, chez cette même malade, un érysipèle de la face, sans continuité avec le premier ; il fut léger.
Voici maintenant l'observation 4,, p. 154, prouvant, par l'ébriété, l'absorption de l'alcool.
Obs. 4, p. 15. — Dul'resne Victor, 27 ans, maçon, entre le 5 décembre i 8G3 dans le service de M. le professeur Nélaton pour une volumineuse tumeur au mollet. Je passe immédiatement à l'opération.
Elle est exécutée le 1 1 décembre. La masse est sphérique et son diamètre n'est guère moindre que la longueur de la jambe. Elle est sous et intra-musculaire. Quelques portions très -petites qui pénètrent très-profondément entre le tibia et le péroné sont laissées et réservées pour être plus tard détruites par le caustique. Lapartiedure est constituée par des dépôts fibreux comme ceux des sacs anévrysmaux, et par des plaques calcaires : phosphate et carbonate de chaux. Le reste est formé par un kyste sanguin très-considérable. Après cette opération il reste une vaste cavité béante, aussi longue que le tibia, qui est comblée par de la charpie imbibée d'eau-de-vie camphrée.
Le 13 décembre, le malade va bien, mais il a eu de la fièvre la veille. La plaie pansée à l'alcool a un excellent aspect; elle est rosée ; une abondante couche de lymphe plastique la recouvre.
14 décembre. C'est à peine si les objets de pansement sont souillés de pus. Le malade ne prend encore avec plaisir que des bouillons et des potages, il se sent un peu étourdi et a une certaine tendance à la loquacité quoique d'un naturel peu parleur.
Le 16 décembre, à la fin de la journée, il a une véritable ivresse alcoolique, tout à fait comparable à celle qui suit l'ingestion des liqueurs dans l'estomac. Il veut se lever, il se croit guéri, il cause beaucoup et haut, il se prépare à
chanter. Dans la nuit il tombe de son lit. Ces phénomènes, curieux dans l'espèce, ne peuvent être attribués aux bois sons prises par le malade, nous en avons la certitude à peu près complète ; il faut les rapporter à l'alcool absorbé par la vaste surface dénudée delà jambe. Cette surface est rutilante, elle est toujours baignée par la lymphe coagulable ; elle ne fournit réellement pas de pus. Elle est très-unie. Sa régularité n'est troublée que par l'existence de portions de tumeur qui ont été laissées entre les deux os de la jambe, et qui semblent d'ailleurs avoir déjà diminué.
Le 17 décembre. Tremblement des lèvres. On employait chaque jour pour son pansement un demi-litre d'eau-devie ; on en réduira la quantité.
Le 18 décembre. Les symptômes d'ébriété ne se sont pas montrés de nouveau ; il est vrai qu'une certaine quantité d'eau a été mélangée à l'esprit de vin. Sous le pansement à l'alcool, la plaie est rouge, elle n'a que peu de tendance à granuler, ou du moins les granulations qui la recouvrent sont très-fines et n'ont nullement besoin d'être réprimées, comme cela est si fréquent. Ce qu'elle a de remarquable aussi c'est qu'elle ne répand, môme lorqu'elle est à nu, aucune mauvaise odeur et ne déverse sur les pièces de pansement qu'infiniment peu de pus.
Les choses marchent ainsi avec la plus grande régularité jusqu'au commencement de janvier 1864.
La plaie se rétrécit et continue à ne donner qu'une faible quantité de liquide purulent ; l'eau de- vie camphrée des hôpitaux est mélangée de moitié d'eau pour être appliquée aii pansement. Le malade dort beaucoup.
Au 1er janvier, la cavité à combler est encore considéra ble; des parties malades laissées au fond il ne reste plus
qu'un bourgeon brunâtre, gros comme le pouce; presque tout a disparu.
L'état général de l'opéré est toujours bon, il mange une portion avec appétit.
Le 15 janvier il maigrit un peu, cependant on lui donne du vin de quinquina, mais il est pansé avec de la charpie im bibée d'un mélange d'eau et d'eau-de vie camphrée. La plaie est toujours belle; seulement elle donne du pus maintenant d'une façon apparente, quoique en faible proportion, eu égard à l'étendue de la surface sécrétante. C'est que l'alcool est vraisemblablement trop affaibli.
Le 2 février, le malade continue à maigrir, il dit avoir un peu de diarrhée, mais il est impossible de savoir dans quelle mesure, tant son intelligence est obtuse. Il porte une légère excoriation à la peau de la région sacrée.
11 est en effet, depuis l'opération, presque constamment dans le décubitus dorsal.
18 février. Le tubercule que nous avons signalé au fond de la plaie a disparu peu à peu, il n'existe plus ; elle se cicatrise du fond vers la superficie, sa couche granuleuse est toujours presque imperceptible.
15 mars. L'état général est redevenu florissant; les joues se remplissent et se colorent; la petite eschare se guérit par le pansement à l'alcool qui continue d'être appliqué à la grande plaie. Cette dernière est d'ailleurs presque complètement fermée. Elle ne consiste plus que dans un sillon longitudinal dans lequel on loge chaque jour quelques bourdonnets de charpie.
'21 mars. Le malade est en parfait état, il se lève et marche avec des béquilles.
12 mai 18GÎ . Il part aujourd'hui pour son pays, ne por-
tant plus sur la face postérieure de la jambe qu'une cicatrice étroite et un mollet qui a singulièrement diminué de volume.
Voici la statistique de M. de Gaulejac [lococitato, p. 76):
Plaies, suite d'amputations (2 doigts, 2 gros orteils,
\ jambe, 2 pieds partiellement. 7 cas, — 7 guérisons.
D'ablation de tumeurs du sein. 12 cas — 12 guérisons.
De fistule à l'anus 6 cas — 6 guérisons.
D'ablation de tumeurs diverses. 15 cas — 15 guérisons.
D'autoplastie du nez 2 cas — 2 guérisons.
D'amputation de la verge 1 cas — { mort,
PERCHLORURE DE FER.
Je n'bésite pas à ranger le perchlorure de fer dans la classe des agents qui produisent une coagulation à la surface de la plaie et dans les vaisseaux ; ce n'est pas qu'il ne puisse figurer dans des classes multiples, celle des astringents ou celle des caustiques. Mais je dirai tout à l'heure lesraisons qui font que je ne considère pas son action sur les plaies comme une action caustique, quoi qu'en disent M. Bourgade et M. Burin- Dubuisson.
Déjà employé comme agent hémostatique et aussi pour combattre certaines complications des plaies et entre autres la pourriture d'hôpital et l'infection purulente (Salleron, Mémoire sur l'emploi du perchlorure de fer pour combattre la pourriture d'hôpital et l'infection purulente, 1859), le perchlorure de fer a été préconisé par M. Bourgade au congrès médical international de 1867 (page 227 et suivantes) comme un excellent moyen prophylactique à opposer aux complications qui rendent les plaies opératoires si souvent funestes.
Voici comment M. Bourgade emploie cet agent à la suite des amputations :
Après que l'opération est terminée et que les ligatures sont faites, lorsque la plaie est bien abstergée et ne donne plus de sang, il la recouvre dans toute son étendue de plumasseaux ou de bourdonnets de charpie, tous fortement imbibés d'une solution de perchlorure de fer, et il veille à ce que l'action du liquide chloro-ferrique se produise sur toutes les parties de la plaie, sur les os, aussi bien que sur les muscles, le tissu cellulaire, l'ouverture des vaisseaux principalement, en un mot sur toutes les parties divisées. Il recouvre le tout d'un gâteau de charpie mouillée, pour affaiblir, par l'action de l'eau, l'excès de solution ferrique qui pourrait couler et agir trop fortement sur les bords de la peau incisée. Le perchlorure de fer ne tarde pas à se combiner avec les tissus dénudés et d'une manière si intime qu'au bout de 12 heures l'adhérence est complète et qu'il faudrait tirer assez fortement pour détacher les plumasseaux. Il se forme ainsi sur la plaie un magma solide, une cuirasse dure, épaisse et adhérente et qui soustrait complètement la partie recouverte de cette manière à l'action des agents extérieurs. Lorsque l'application a été faite convenablement ce n'est en général que du sixième au huitième jour quelquefois, d'autres fois seulement vers le dixième et exceptionnellement même plus tard, que la suppuration commence à s'établir et que les plumasseaux de charpie se mettent à se détacher graduellement et peu à peu. Ils laissent alors à nu une surface d'un gris noirâtre qui bientôt se détache à son tour graduellement, laissant voir une plaie rose, vermeille, déjà recouverte de bourgeons charnus en pleine voie d'organisation.
M. Bourgade fait alors panser la plaie avec du vin aro-
matique et dit qu'elle suppure peu et que la guérison se fait bien. L'application du perchlorure est douloureuse, mais en général cette douleur ne dure pas longtemps avec un degré considérable d'intensité; elle s'éteint au bout de quelques heures et ne saurait constituer une contre-indication. Telles sont les affirmations de M. Bourgade qu'il appuie d'une statistique que je reproduirai tout à l'heure. Quant à l'action intime qu'exerce la solution de perchlorure de fer sur les tissus, M. Bourgade adopte l'opinion de M. Burin-Dubuisson qui est la suivante : lorsque la plaie est bien abstergée, la liqueur chloroferrique ne trouvant pas assez de liquide albumineux pour être saturée, portera son action sur la substance elle-même des tissus, et il y aura une véritable action caustique. Cette opinion me parait fausse : d'abord il est bien difficile de sécher complètement une plaie pour peu qu'elle soit étendue; j 'ai en outre fait à ce sujet des expériences sur les lapins avec M. Sevestre; nous avons employé le perchlorure de fer des hôpitaux, nous avons abstergé les plaies aussi complètement que possible, et jamais nous n'avons eu d'eschare. Ce qui me confirme dans ma manière de voir, c'est que je vois que c'est précisément celle qu'avait déjà exprimée Salleron dans un passage de son mémoire qu'a reproduit Burin-Dubuisson. (Traité sur le perchlorure de fer, pag. 144).
D'après M. Bourgade, il a obtenu les meilleurs résultats de ces applications à l'hôpital de Clermont-Ferrand. où les accidents des opérations étaient deveuus d'une fréquence et d'une gravité extrêmes.
Il cite sa statistique, où il n'y a que des succès et qui se compose des opérations suivantes :
Amputations de jambe (lieu d'élection) . 8
— sus-malléoloires ij
— du bras 4
— de l'avant-bras 5
— partielles du pied .... 3 Désarticulations de doigts • 9
— d'orteils ....... 4
Enlèvement des métacarpiens 3
Ablation totale du sein (dont 7 avec ganglions axillaires ) 14
de lipomes très -volumineux . . 9 Extirpation de tumeurs ganglionnaires
volumineuses g
Ablation d'un kyste du jarret 1
— du genou 2
— du cou 1
— de tumeurs cancéreuses diver&es
des membres ou du tronc. . 8
Ablation de sarcocèles 2
Extraction de séquestres étendus .... 3 Ablation de tumeurs épithéliales autres
que celles des lèvres 9
Yoici en somme la conclusion de M. Bourgade : après toute opération pratiquée à l'aide de l'instrument trancbant, il faut, immédiatement après avoir lavé et abstergé la plaie, la recouvrir d'une forte couche de solution de percblorure de fer à 30°, afin de prévenir le développement des accidents consécutifs.
M. Gosselin emploie le perchlorure de fer dans les plaies consécutives aux grandes opérations. Il est, si je ne me
trompe, le seul chirurgien de Paris qui ait adopté cette partique.
Voici une observation recueillie dans le service de ce professeur.
« Godefroid, marchand de vins, âgé de 38 ans, entre le 19 mars 1869, à la salle Sainte-Vierge, pour une arthrite fongueuse de l'articulation métacarpo-phalangienne de l'index de la main droite, avec tuméfaction considérable et plusieurs fistules à la face dorsale de la main. Le malade est d'ailleurs d'apparence robuste ; sa santé, dit-il, a toujours été excellente, et il donne à son affection une origine traumatique.
Le 20 mars, M. Gosselin pratique l'amputation de l'index dans l'articulation métacarpo-phalangienne par la méthode à lambeaux.
Le pansement consiste dans l'introduction au fond de la plaie d'un petit tampon de charpie imbibée d'une solution de perchlorure de fer (une partie de perchlorure pour deux parties d'eau); les lambeaux recouvrant le tampon sont fixés dans cette position par des bandelettes de diachylon.
La journée est bonne; le soir, le malade se plaint d'une constriction trop forte exercée par son bandage sur sa main; le relâchement de la bande roulée, extérieure au pansement, suffit pour éteindre la douleur, et la nuit se passe très-bien.
La lendemain, 21 mars, le bien-être persiste; on ne touche pas au pansement; le malade se lève.
Le 22, la plaie mise à nu a l'aspect noir des plaies pansées au perchlorure ; mais l'extrémité inférieure du lambeau externe est sphacélée ; lavage à l'eau tiède; quelques Ils de charpie se détachent, pansement au cérat.
Rien à noter du 2:!.
Le 24, suppuration légère sous la croûte sèche et noire, qui résulte de l'application du perchlorure ; môme pansement.
Le 28, la partie eschariûée, qui s'était peu à peu détachée les jours précédents se sépare complètement au pansement du matin. Application sur la plaie de charpie imbibée d'eau alcoolisée.
Dès ce moment, cicatrisation rapide ; le lambeau externe rapetissé par le sphacèle est maintenu par des bandelettes de diachylon au contact du lambeau interne.
Le malade sort le 15 avril.
Il est revenu plusieurs fois pour nous faire constater les progrès de la cicatrisation qui est actuellement presque complète, 12 mai.
La température de ce malade n'a jamais, dépassé 39°4, ni le pouls 110 pulsations, les deuxième et troisième jours de l'opération ; tout estrevenu à l'état normal le quatrième jour.