‹ Des diverses méthodes et des différens procédés pour l'oblitération des artères, de leur avantages et de leur inconvéniens respectifs. De la réunion immédiate des plaiesChapitre 27 sur 45 · PAR M. LISFRANC · texte numérisé non relu

PAR M. LISFRANC

Quelques instans avant l’ouverture de la se'ance où je devais défendre ma thèse contre quatre argumentateurs , il me fut remis entre les mains une brochure intitulée : Quelques remarques sur les méthodes d'opérer Vanévrisme et réponse aux critiques de M. Lisfranc, par M. Dézeiméris. L’exemplaire portait en tète ces mots manuscrits : Epreuve ■non corrigée ; et en effet j’ai trouvé depuis à la page 14 une correction faite à la main et qui n’est pas sans importance. Pour le moment, un simple coup d’œil jeté sur ce travail m’y fit voir une critique directe de la partie historique de ma thèse. On sait ce qui est arrivé ; mes compétiteurs , avertis de cette circonstance , déclarèrent unanimement qu’ils renonçaient à toute objection sur ce point ; et l’auditoire, par des marques de sympathie dont le souvenir me sera à jamais glorieux et cher, me dédommagea largement de la pénible émotion qu’avait pu me causer cette attaque inattendue.

D’où me venait en effet cette agression de M. Dézeiméris , à moi qui ai toujours professé pour ce jeune savant une sincère estime, qui ne le connais que par ses ouvrages, qui n’ai

jamais parlé de lui qu’avec des éloges mérités ? Il allègue, page 2 de sa brochure : « L’intérêt qu’il prend aux progrès de l’histoire de la science ; » et j’apprécie ce motif honorable. Mais l’intérêt de la science n’exigeait pas peut-être que M. Dézeimëris se hâtât, en plein concours, de remettre aux mains de mes juges et même de quelques-uns de mes argumentateurs des épreuves de la brochure et surtout des épreuves non encore corrigées.

Il me reste un devoir à remplir envers le public et envers mes juges. J’ai défendu ma thèse sur tous les points que mes compétiteurs ont attaqués ; ce sont ceux que leur délicatesse a voulu laisser en dehors de la discussion qu’il est devenu indispensable de défendre. Je me suis trouvé en tête un cinquième adversaire dont le réglement n’avait point parlé , et , il m’est % permis de l’avouer , un adversaire redoutable. Aussi , avant d’entrer en matière, je ferai cette simple remarque , qu’il n’y aurait rien de bien étonnant que M. Dézeiméris, sous-bibliothécaire de la Faculté de Paris , et l’homme le plus versé de cette école dans la connaissance des anciens auteurs , eût trouvé à me reprendre de quelques erreurs d’érudition, moi que d’autres occupations empêchent d’approfondir autant que lui cette matière. Cuique suum. Sprengel, lui-même, avec son érudition germanique , a bien été trouvé en faute par son savant émule; j’ai bien cru moi-même avoir découvert quelques inexactitudes chez M. Dézeiméris. Je déclare donc , et l’on m’en croira volontiers , que je n’attache aucune pensée d’amour-propre à cette discussion. Appréciant toute la valeur des recherches historiques , j’ai voulu en enrichir ma thèse , comme j’avais fait pour plusieurs de mes mémoires dans un temps déjà éloigné , et où l’érudition était moins de mode qu’à présent. J’ai donc lu l’article fort bien fait de M. Dézeiméris sur l’histoire des anévrismes ; puis remontant aux sources qu’il m’indiquait lui-même, il m’a paru moins complet et moins exact que je ne l’avais cru ; il prétend à son tour que je me suis trompé; soit, et je saisis volontiers cette occasion de m’éclairer davantage.

La brochure deM. De'zeiméris n’offre pas tout l’ordre qu’on pourrait desirer, ce qui se conçoit aisément , quand on considère le peu de temps qu’il a eu pour l’écrire. Tantôt il m’attaque, d’autre fois il se défend; ailleurs encore il disserte sur ce qui n’était nullement en question ; et j’avais craint d’abord en suivant la même marche de paraître rechercher des digressions inutiles à mon sujet ; mais enfin mieux vaut tomber dans cet inconvénient que de risquer peut-être d’oublier quelque fait important; et je me suis décidé à suivre mon critique à la trace.

J’avais cité Rufus dans ma thèse comme le premier auteur qui parle de la torsion, et j’avais rapporté à ce sujet un passage d’Aétius, lib. XIV, cap. 52.

« De quelle inexactitude , dit M. De'zeiméris , ou de quelle omission me suis-je rendu coupable par rapport à ce premier point ( page 2 ) ? »

La réponse est bien simple ; c’est que vous n’avez pas vu ou que vous n’avez pas tenu compte de ce passage. Mais il continue :

« Moi j’ai aussi cité Rufus ; j elui ai attribué, d’après Aétius (Tetra bibl. IV, serm. 2, cap. 51) , une opinion exprimée en ces termes : Quelquefois la plaie de la peau s'étant réunie , celle de V artère restant béante , ce sang s'échappe sous la peau et forme une tumeur que les Grecs appellent andvrisme , c'est-à-dire dilatation de l’artère ... J’ai sous les yeux le passage d’Aétius, et je vois que je l’ai fidèlement traduit; j’ai indiqué sa place au cinquante-unième chapitre du livre XIV , c’est bien là qu’il se trouve , quoi qu’en dise l’auteur de la thèse , qui le met au cinquante-deuxième ( pages 2 et 3). »

Certes je ne m’attendais pas à cette objection capitale , que j’avais mis chapitre 52 au lieu de chapitre 51 ; et avec un peu de bienveillance , M. Dézeiméris aurait pu mettre l’erreur sur le compte de mon imprimeur , qui m’en a commis bien d’autres. J’avoue que moi-même, quand j’ai vu citer par Dézeiméris le chapitre 51 , ce n’est pas là ce que j’aurais noté comme

«ne faute. Mais le critique y tient absolument; il est tout glorieux de ce premier triomphe ; il n’y a pas d’ailleurs à révoquer la chose en doute ; il a le passage sous les yeux. Eh bien , je suis sincèrement fâché de ne pouvoir pas même lui accorder ce léger avantage. J’ouvre Aétius , édition de Venise , 1534 , et je trouve au livre 14 :

Cap. 50. Arida ad depascentias.

Cap. 51. Pastilli ad depascentias utilissimi.

Cap. 52. De eruptione sanguinis ex Ruffo, et de crustam inducentibus.

Qui de nous deux a tort, ou qui a raison? J’y reviendrai tout à l’heure. Je veux auparavant dire un mot du passage qu’il a si fidèlement traduit, l’ayant sous les yeux , dit-il. Mais d’abord que me fait à moi ce passage? Pourquoi m’objecter ce passage , et je soupçonne fort M, Dézeiméris de me l’avoir cité pour me tendre quelque piège inconnu. Cependant, à tout hasard , j’ai désiré au moins savoir à quoi m’en tenir sur ce passage ; j’ai donc ouvert ma traduction latine d’Aétius , et j’ai trouvé au lieu indiqué par M. Dézeiméris :

« Sed et aliquando , obductâ in sectionis loco cicatrice , sanguis sub cute excolatur , efficiturque morbus quem aneurisma appellant. »

Traduction littérale. «Mais quelquefois aussi, la cicatrice étant fermée sur le lieu de la section, le sang s’épanche sous la peau, et il se forme une maladie qu’on appelle anévrisme. »

Je ne trouve donc dans ce passage ni ces mots de M. Dézeiméris « celle de l'artère restant béante » ni ceux-ci « les Grecs » ni ceux-ci encore, c'est-à-dire dilatation de l'artère. Est-ce là ce que M. Dézeiméris appelle une traduction fidèle ?

Mais je veux me montrer ici, ou critique plus avancé dans l’intelligence des textes, ou adversaire plus loyal, à son choix. Je n’ai pas cru M. Dézeiméris capable de pareilles infidélités. La version que j’avais sous les yeux était celle de Montanus ; mais , ayant appris dans l’excellent Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne , ouvrage, au moins

en partie, de M. Dézeiméris, qu’il y a une autre traduction due à Cornarius et adopte'e par Henri Etienne , j’ai pensé que peut-être la différence des traductions avait introduit de grands changemens dans ce passage. Mais qu’il me soit permis de faire observer du moins que M. Dézeiméris , qui me fournit ces renseignemens précieux , aurait pu y chercher quelques motifs de justification pour moi-même.

Et en effet je trouve que Cornarius a donné l’équivalent latin de la traduction française de M. Dézeiméris. Je dirai plus ; c’est qu’en effet le chapitre porte dans cette traduction le chiffre 51, ce qui réduit la première inexactitude de mon critique à n’avoir pas su qu’il existait deux traductions aussi différentes de l’auteur qu’il commentait. Cela vient de ce que Cornarius n’a fait qu’un chapitre unique des chapitres 49 , 50 et 51 de Montanus ; comme celui-ci, dans le même livre, a réuni en un seul deux chapitres de Cornarius. Mais comment se fait-il que ce soit moi, qui ne me vante point de connaissances trop approfondies en cette matière, qui apprenne des circonstances aussi importantes à M. Dézeiméris?

Importantes, ai-je dit; et il est facile de le faire voir. Car, selon qu’une version sera inexacte ou fidèle, il arrivera des résultats fort différens ; si mon traducteur a faussé le texte , je rejetterai sur lui l’erreur où il m’aura entraîné , et tout sera dit ; mais si c’est M. Dézeiméris qui est tombé sur une version mauvaise , il aura à se justifier d’avoir donné comme appartenant à Rufus des opinions opposées à celles de cet écrivain. En effet si M. Dézeiméris a attribué sa définition à Rufus, c’est « principalement, dit-il, parce qu’elle est tout à côté d’une opinion physiologique que je reconnaissais pour être celle du médecin d’Ephèse, et sur laquelle je m'expliquerai au besoin (p. 3). » Ce dernier membre de phrase est fort méchant ; il est évident que M. Dézeiméris n’a pas voulu quant à présent nous initier à sa science sur les opinions physiologiques de Rufus ; il nous sait ou croit nous savoir dans l’ignorance ; et il nous y laisse. Il a compté sans doute nous faire éprouver un cruel désappointement; et en effet, si j’en

juge par moi-même , ceux qui liront cette fatale re'ticence ne se trouveront pas moins déconcertés que l’étaient les auditeurs de Cbaussier, quand ce docte vieillard, qui avait aussi sa malice , affirmait qu’il connaissait bien les usages de la rate , mais qu’il ne les dirait à personne.

Malgré tout le désir que l’on doit me supposer de connaître ce secret que M. Dézeiméris me cacbe , je me vois à mon grand regret obligé de passer outre; mais j’ai bien assez d’examiner ce que M. Dézeiméris amis dans sa brochure, sans disserter sur ce qu’il n’y a pas mis. L’important pour moi est que M. Dézeiméris attribue à Rufus tout ce passage, qu’il prétende qu’il ne s’agit là que de plaies d’artères, et qu’il ajoute p. 5 : « On a la certitude qu’il (Rufus) distingue fort bien les varices de l’anévrisme , et qu’il n’attribue point cette dernière maladie à l'affection des veines. »

Je reviendrai plus tard sur ce diagnostic de Rufus ; pour le présent, je me bornerai à faire observer à mon savant confrère en bibliographie qu’il aurait été plus réservé dans ses assertions s’il avait lu comme moi la traduction de Montanus. Mais , puisque enfin il ne l’a pas lue , je vais lui dire ce qui s’y trouve.

Le commencement du chapitre traite en général de l’hémorrhagie ; l’auteur y dit que les artères y sont plus sujettes que les veines , par plusieurs raisons qu’il explique ; et enfin vient le passage que j’ai déjà donné , mais auquel j’ajouterai quelque chose.

« Sed et aliquando , obductâ loco cicatrice , sanguis sub cute excolatur , efficiturque morbus quem aneurisma appellant. Ab arteriâ igitur , vel à vend cmanat sanguis , etc. *

Ceci est-il clair ? Ne résulte-t-il pas de là que toute hémorrhagie , à vend vel ab arteriâ, qui est retenue sous la peau , est pour l’auteur un anévrisme? C’est en effet à ces deux cho ses que se rattache tout le chapitre ; cela se retrouve même dans l’indication de la ligature et de la torsion ; car en découvrant le vaisseau , Rufus recommande de s’assurer si c’est une

veine ou une artère , numquid vena sit an arteria . Mais , dit M. Dézeiméris , page 5 , « dès qu’il y a doute sur la nature du vaisseau qui donne lieu à l’hémorrhagie qu’on veut arrêter, il ne peut être question d’ane'vrisme dans ce passage. »

Il ne peut être question ! Yoilà qui est absolu. On voit cependant par le commencement du chapitre qu’il peut fort bien être question de l’anévrisme , non pas de l’anévrisme tel que M. De'zeiméris l’entend aujourd’hui, mais de l’anévrisme des anciens qui appliquaient aussi ce nom au thrombus , comme je l’ai dit à la page 5 de ma thèse. Je dirai même en passant, puisque M. Dézeiméris m’a attaqué à propos des omissions de son article de Dictionnaire , qu’il a complètement omis tout ce qui se rattache à ces premières notions sur l’anévrisme, et que je suis charmé de pouvoir lui apprendre encore quelque chose à cet égard. Ceci soit dit sansprétention aucune; je le tiens pour mon maître en fait de bibliographie ; mais enfin les hommes les plus savans sont comme les autres exposés à ignorer quelque chose.

Celte fois Cornarius est d’accord avec Montanus ; en sorte que leur dissentiment ne porte pour ainsi dire que sur le passage traduit par M. Dézeiméris. Cela suffit toutefois pour que le même auteur présente ici deux sens qui se contredisent; l’un donnant le nom d’anévrisme à toute tumeur sanguine venant de la lésion d’un vaisseau, l’autre restreignant ce nom aux tumeurs formées par le sang artériel. J’aurais désiré que M. Dézeiméris songeât d’ahord à éclaircir cette question; car je n’ai pas la prétention de penser que je m’en tirerai aussi bien qu’il le pourrait faire. Mais puisqu’il ne l’a point fait, il faut bien que j’essaie de remplir cette tâche, en exposant toutefois modestement mes conjectures sous forme de doute.

Je remarque d’abord que ce mot d’anévrisme est encore appliqué au thrombus par Antyllus, qu’on place généralement après Rufus ; et cette circonstance embarrasse beaucoup Peyrilhe , qui ne comprend pas cette ignorance d’un homme

aussi instruit qu’Antyllus , si vraiment Rufus avait signalé la vraie nature de l’anévrisme.

Je trouve secondement , qu’il est peu probable qu’Àétius, écrivain grec , ou Rufus écrivain grec lui-même, et parlant à des Grecs , ait écrit cette phrase fort inutile : que les Grecs appellent anévrisme . On ne va pas dire à des Français : lu capitale de la France que les Français appellent Paris ; on dit tout bonnement qu’elle se nomme Paris. 11 y a plus ; c’est que Cornarius a pris soin d’écrire en italique ce mot Grœci , comme pour indiquer qu’il n’était pas dans le texte J’inclinerais donc assez à croire que ce mot Grœci a déjà été interpolé.

Je ne suis pas plus content de ces autres mots : hoc est arteriœ dilatalionem. D’abord, c’est que les Grecs auraient eu grand tort de nommer dilatation de l’artère , ce qui n’est qu’une plaie de l’artère; secondement c’est qu’à l’époque de Rufus, on ne connaissait pas l’anévrisme spontané, qui seul peut être défini dilatation de l’artère ; troisièmement, c’est que les Grecs, et Antyllus par exemple, donnant ce nom d’anévrisme au thrombus , il est impossible que ce mot ait signifié dans l’origine dilatation de l’artère; quatrièmement, c’est que pour lui faire signifier dilatation de l’artère , il faut le faire dériver de curunô dilato ; et qu’ alors il faut l’écrire avec un y, anévrysme M. Dézeiméris n’a pas manqué en effet d’y mettre l’y dans son article bibliographique; mais je remarque avec plaisir que depuis l’impression de ma thèse , il a changé cette orthographe ,et qu’il écrit anévrisme aussi purement que ceux qui ont inventé le mot. En effet Rufus, Antyllus, Aétius , écrivent par tout aneurisma ; mais en admettant cette orthographe , il est impossible de traduire ce mot par dilatation de l’artère. J’inclinerais donc assez à croire que ces mots, hoc est arteriœ dilatationem , ne sont pas et ne peuvent pas être de Rufus.

Il reste enfin ce membre de phrase, et arteriœ fissura non obturatà Or si l’on admet que les deux inerpolations déjà signalées sont réelles, on pourra présumer que l’interpolateur,

qui serait certainement un copiste bien postérieur à Rufus et même àAétius, aura ajouté cette troisième pour aider à l’effet des deux autres , et pour donner à ce chapitre un sens plus conforme aux idées acquises à son époque sur la nature de l’anévrisme.

Voilà quelques idées qui me sont venues sans trop y penser , et dont je laisse d’ailleurs M. Dézeiméris apprécier l’importance. J’y en attache infiniment peu pour mon compte, et je n’en ai pas même besoin pour me défendre. Je me suis servi d’un traduction d’Aétius , M. Dézeiméris d’une autre; ce serait à lui qui m’attaque à prouver que la mienne est mauvaise; et s’il le fait, je lui promets de n’établir sur ce point aucune controverse. Mais ily a plus; c’est que cette preuve lie peut pas être faite; Cornarius avoue dans sa préface que certains manuscrits contiennent des choses qui ne sont pas dans d’autres. Cela posé, les chances seraient encore en faveur de mon auteur ; car on sait bien que les copistes du moyen-âge étaient plutôt tentés d’ajouter que de retrancher à leurs originaux , et que les interpolations étaient chez eux une manie épidémique.

Mais voici une objection beaucoup plus terrible ; c’est que rien de tout cela n’appartient à Rufus , et je suis tombé dans une erreur véritablement déplorable. Il est vrai que je ne suis pas seul ; et je me trouve même en assez bonne société. Peyrilhe sera cette fois mon compagnon d’infortune ; car Rufus porte malheur à tous ceux qui s’en occupent. « Sa définition de l’anévrisme , dit Peyrilhe , suffit pour dépouiller Galien de la primauté ; mais Rufus ne se borne pa à définir l’anévrisme , il en distingue les espèces , en assigne la curation , et ne laisse guère au médecin de Pergame que l’honneur de le copier. » M. Dézeiméris cite tout ce passage; (il a même écrit corriger au lieu de copier ; mais c’est une erreur que je mettrai sur le compte de son imprimeur, à condition que mon savant critique aura pour moi la même bienveillance.) Puis il ajoute : « Mais , dirai-je à mon tour , Rufus n’a rien fait de tout cela, et il y a là une méprise de

Peyrilhe. Je suis tout prêt à la démontrer , si besoin est; en attendant je fais remarquer que Peyrilhe l’a reconnu luimême tacitement , puisque, après avoir promis de reprendre ailleurs cette discussion , il s’cn est prudemment abstenu à l’endroit de son histoire qui appelait cette discussion » (Page 4.)

En vérité, M. Dézeime'ris me donne trop beau jeu; et pour vider d’abord cette question du silence de Peyrilhe , je renverrai mon savant critique à la page 473 de l’Histoire de la chirurgie , où on lit : c< L’anévrisme faux était parfaitement connu de Rufus d’Epbèse. » Et plus loin page 637 , à propos de la ligature et du caillot dont on attribue la découverte à Galien : « L’une et l’autre découverte se trouvent assez nettement énoncées dans un fragment de Rufus d’Ephèse... Quant à Rufus, outre les raisons sur lesquelles est déjà fondée sa plus grande ancienneté, la seule comparaison des deux morceaux où ils traitent l’un et l’autre de l’hémorrhagie suffirait pour l’établir ; car les fragmens sont évidemment copiés l’un sur l’autre, et celui de Galien est le plus parfait; or, dans les sciences , en cela bien différentes de la peinture, la copie exécutée par une main habile est toujours supérieure à l’original. » Après quoi Peyrilhe analyse ce morceau de Galien, copié précisément sur le fragment de Rufus qui nous occupe actuellement. La discussion se prolonge durant plusieurs pages, et , page 642 , Peyrilhe revient encore sur la priorité de Rufus d’Ephèse au sujet de l’anévrisme. On voit donc que Peyrilhe ne s’est nullement abstenu , et qu’il reconnaît assez nettement Rufus pour l’auteur de ce chapitre.

Mais enfin , dira M. Dézeime'ris , que Peyrilhe le reconnaisse ou non , ce n’est pas moins une méprise , « Que le chapitre presque entier d’Aétius , dans lequel se trouve ce passage , soit pris à peu près textuellement dans les œuvres de Galien , c’est ce dont il est facile à chacun de s’assurer en un instant... Le fait est indubitable ; et parce qu’un compilateur , très-souvent infidèle dans ses citations , a placé en tête de ce chapitre le nom d’un homme auquel il ne peut pas

appartenir , est-ce une raison suffisante pour en de'pouiller celui chez qui on le trouve dans toute son extension , et avec plus de dêveloppemens encore P... Non, assurément non; ce serait se montrer dépourvu de tout esprit de critique que d'en agir ainsi ; et quelque penchant qu’on eût à prendre ce parti, on serait encore dans l’impossibilité de le faire; car on se trouverait en face d’une multitude d’auteurs qui , en reproduisant ou les idées fondamentales du chapitre en question où même la plupart des détails , ne manquent pas d’avertir qu’il appartient à Galien, de qui ils l’empruntent » ; et là-dessus mon savant critique me jette les noms de Rhazès , d’Avicenne, de Lanfranc , de Guy de Chauliac , etc. (pages 7 et 8).

Mais , bon Dieu , qu’est-ce que toutes ces citations prouvent ? Précisément que ces auteurs n’ont pas connu le passage de Rufus; et c’est comme si l'on voulait me prouver, par exemple, que le procédé de Paul d’Égine appartient à Antyllus , parce qu’un auteur fort estimé d’ailleurs , tel que M. Dézeiméris, l’attribue à Antyllus. L’autorité ne prouve rien contre le fait; et quand on accorderait que Rhazès, Avicenne , etc. , ont connu les deux auteurs et qu’ils ont donné gain de cause à Galien, ce sont là en vérité de grandes autorités en fait de critique historique ! 3N’a-t-on pas mille exemples de nos jours même, de citateurs qui attribuent aux copistes ce qui revient de droit aux maitxes ? Ils se trompent, voilà tout; et cela n’est pas suffisant pour faire autorité.

Mais je ne saurais laisser passer aussi paisiblement quelques traits de ce paragraphe. Ce chapitre ne peutpas appartenir à Rufus l Ce serait se montrer dépourvu de tout esprit de critique que de le lui attribuer ! M. Dézeiméris n’a pas songé à la portée de ses paroles et jusqu’où elles vont s’attaquer. Nous connaissons pour notre part un jeune savant qui s’est consciencieusement occupé de ces matières, dont le talent s’est révélé dans plusieurs ouvrages, et dont le nom est déjà cité avec honneur; et nous ne saurions admettre que ces expressions puissent lui être appliquées. Or, ce savant

bibliographe accorde aussi , lui, que Rufus d’Ephèse a bien quelque chose à revendiquer dans ce chapitre ; on lit en effet dans un article signé de lui et inséré dans le Dictionnaire de médecine : « Rufus d’Ephèse est l’auteur le plus ancien qui parle de cette maladie (l’anévrisme ) » ; et un peu plus bas :

« Galien, de même que Rufus, ne parle de l’anévrisme qu’à l’occasion des blessures d’artères. » (Art. Anévrismes, Histoire, par M. Dézeiméris). Peyrilhe n’avait donc pas commis une si grande méprise, en disant que « la définition de l’anévrisme donnée par Bufus suffit pour dépouiller Galien de la primauté. »

Du reste M. Dézeiméris ne nie point la chose; il l'avoue hautement : « Moi aussi j’ai cité Rufus ( page 2 de la brochure). » — Mais monsieur , puisque vous l’avez fait, pourquoi n’aurais-je donc pu le faire! — Ceci est autre chose, dit le critique. J’ai attribué la définition de l’anévrisme à Rufus d’après Aétius : « 1° Parce que le nom de Rufus se trouvant placé en tète du chapitre d’ Aétius qui vient d’être indiqué , il y avait lieu de penser , malgré l’infidélité habituelle du compilateur, qu’il devait se trouver dans ce chapitre quelque chose qui lui appartint ( page 3 ). » — Je suis heureux , Monsieur, de me rencontrer avec vous; c’est par la même raison que j’ai attribué à Rufus le second passage. — Fort bien, répond mon argumentateur ; mais j’ai une autre raison que voici ; c’est que « cette définition se trouve presque au commencement du chapitre, et par conséquent très-près du nom de Rufus ( ibid ). » — J’avoue que mon passage est un peu plus loin ; et tout d’abord l’argument me terrasse. Cependant, s’il m’est permis de hasarder une réflexion, depuis quand juge-t-on les droits d’un auteur à telle ou telle idée , selon que son nom en est plus ou moins loin ? Est-ce que par hasard, dans la brochure de M. Dézeiméris qui a 16 pages, les 8 dernières qui sont bien plus éloignées de son nom que les 8 premières lui appartiennent moins légitimement que celles-ci ? J’ai quelque crainte que cette règle toute nouvelle de critique historique n’ait été créée exprès pour la circonstance;

j’en suis reconnaissant comme je le dois sans doute ; maisc'etait me faire trop d’honneur. Un érudit très -ordinaire , comme je le suis, ne demande à être jugé que d’après les principes ordinaires ; et en appliquant ces principes , mon passage appatient aussi bien à Rufus que toute la brochure à M. Dézeiméris.

Mais M. Dézeiméris aune troisième raison, que j’ai déjà citée dans un autre lieu : c’est que la définition en question « est tout à côté d’une opinion physiologique queje reconnaissais pour être celle du médecin d’Ephèse ( ibid. ). » — Je le veux bien ; mais mon passage à moi n’est pas loin de cette opinion physiologique , quelle qu'elle soit ; mais tout l’article forme un tout parfaitement lié , sans lacune dans les idées ni dans les phrases; mais cette définition, que vous laissez à Rufus en attribuant le reste à Galien, a été également copiée par Galien comme tout le reste ; et toute cette série d’auteurs que vous citez , Rhazès , Avicenne et autres, la rapportent à Galien , comme tout le reste. Je peux d’aillenrs vous démontrer qu’elle appartient à Galien par vos propres paroles : « — Parce qu’un compilateur, très-souvent infidèle dans ses citations, a placé en tête de cette définition le nom d’un homme auquel elle ne peut pas appartenir, est-ce une raison suffisante pour en dépouiller celui chez qui elle se trouve dans toute son extension et avec plus de développemens encore? » Je m’arrête ici , Monsieur , car il y a un peu plus loin des aménités littéraires que je serais désolé de retourner contre vous.

Je demande pardon à mes lecteurs de les arrêter aussi long-temps sur une question de ce genre. Après ces trois raisons posées à la queue l’une de l’autre pour démontrer que la définition est à Rufus et le reste à quelque autre, je croyais en être quitte ; mais pas du tout; M. Dézeiméris revient à la charge, il tient à son chapitre avec une ténacité qui fait honneur à ses convictions, Yoyons encore cette objection dernière.

«Quels motifs alléguerait l’auteur de la thèse pour établir,

contre toute évidence, que ce passage est du médecin d’Éphèse? Il n’y en a qu’un seul ; et cemotif je l’allègue , puisque l’auteur de la thèse ne l’a point fait. C’est qu’à la suite du titre du chapitre d’Aétius on lit le nom de Rufus. » (P. 6.)

* Il est très- vrai que je n’ai point allégué ce motif , par une

excellente raison; c’est que cela était d’une parfaite inutilité. M. Dézeime'ris répare mon oubli; cela est d’autant mieux qu’il fait d’une pierre deux coups, et qu’il répare sa propre omission, que je n’aurais assurément point signalée, dans son article du Dictionnaire. Toutefois , puisque nous nous piquons d’exactitude , qu’il me soit permis d’ajouter que ce n’est pas pour avoir lu le nom de Rufus à la suite du titre du chapitre 'que je l’ai attribué à Rufus; c’est parce qu’après avoir donné le titre, Aétius ajoute : Ruf ou ex Rufo , ce qui peut se traduire : Chapitre de Rufus , ou extrait de Rufus. Poursuivons

« Prétendrait-il en conclure que Rufus est l’auteur de tout ce chapitre? Cette prétention serait bientôt réfutée parce chapitre même dans lequel sont cités des auteurs postérieurs à Rufus , tels que Philagrius, Galien, Oribase, etc.; donc ce chapitre n’est point de Rufus , donc ce chapitre ne contient de ce médecin que quelque opinion isolée. » ( Ibid ).

Cette fois l’objection est sérieuse et demande une sérieuse attention. 11 me paraît incontestable en effet que tout le chapitre n’est pas de Rufus. Comment sortir de cette difficulté ? Je pourrais à la vérité m’appuyer de l’autorité de Peyrilhe; mais M. Dézeime'ris n’en veut plus depuis la méprise que vous savez. Je pourrais bien prier aussi M. Dézeiméris , puisqu’il accorde que ce chapitre contient quelque opinion isolée de Rufus, de ranger parmi ces opinions le passage que j’ai eu le malheur de citer. Mais point; M. Dézeiméris l’a décidé ; la part de Rufus sera réduite à sa définition , plus à son opinion physiologique. 11 a d’ailleurs un puissant motif de se refusera tout accommodement; il veut « sonder mon érudition. » Voyons donc, et tâchons , s’il est possible, de faire del’érudi-

tion si profonde que la sonde de mon critique n’en puisse toucher le fond.

Et d’abord j’ai fait une de'couverte infiniment pre'cieuse , que je dirai à M. Dézeiméris, bien qu’iln’ait pas voulu m’instruire de l’opinion physiologique de Rufus ; peut-être, à force de bons procédés , parviendrai-je à obtenir de lui cette grâce. Ma découverte la voici : c’est qu’Aétius lui-même n’a point attribué le chapitre tout entier à Rufus. La version que suit M. Dézeiméris porte , à la vérité , en tête dudit chapitre : De sanguinis eruptione et quœ crustam inurant , Rufi ; mais c’est une preuve de plus que la version ne vaut rien et que Cornarius a traduit un manuscrit chargé de fautes. Mon édition à moi , porte : De eruptione sanguinis , ex Ruffo ; et de crustam inducentibus. On yoit qu’à l’aide de cette indication on peut très-bien faire deux parts de ce chapitre ; la première , appartenant à Rufus et traitant des hémorrhagies , de leurs causes, de leurs phénomènes , de l’anévrisme traumatique et du traitement de ces affections ; et en effet, comme je l’ai déjà dit , cette première partie forme un tout complet et homogène, et n’est mêlée d’aucun nom d’auteur; la seconde au contraire est un recueil de toutes sortes de formules , de remèdes topiques propres à arrêter le sang. Les unes sont sans nom d’auteur; aux autres Aétius attache soigneusement leur origine; et c’est ainsi qu’en tête de chaque formule il met : Aridum Philagrii ; Aliud Orisbasei ; Aliud ex Gale no . Et comment M, Dézeiméris ne s’est-il pas aperçu qu’Aétius, qu’il appelle , je ne sais trop pourquoi, un compilateur infidèle , prenait à lâche au contraire , dans ce chapitre, de rendre à chaque auteur ce qui lui appartient ? A Rufus donc ce qui est à Rufus; à Galien ce qui est à Galien; à César ce qui est à César.

Je m’aventurerai même jusqu’à faire une conjecture , que je ne chercherai point pour ma part à vérifier. Jai donc appris à l’univers érudit, et à M. Dézeiméris en particulier, que les manuscrits d’ Aétius étaient fort différens les uns des autres, et entre autres choses que les trois chapitres 49, 50 et

51 de la version de Montanus n’en font qu’un seul dans la version de Cornarius , tandis que , dans le même livre 9 cette version a divisé en deux chapitres ce qui n’en forme qu’un dans celle de Montanus. 11 me parait fort probable qu’on pourrait bien trouver quelque exemplaire d’Aétius où le chapitre 51 serait divisé en deux lui-même , le premier appartenant entièrement à Rufus , et l’autre qui lui serait étranger et qui serait consacré à toutes les formules quœ crustam inurant.

Que si M. Dézeiméris rejette cette idée, je l’attends à la preuve, et jusqu’à ce qu’elle me soit convenablement administrée , je me retrancherai aussi dans ma dignité d’érudit , et je répondrai tout simplement : voilà mon opinion. Et j’ose dire que j’ai le droit de faire autorité sur la matière ; car grâce au ciel et à M. Dézeiméris, je ne crois pas que personne nu monde connaisse aussi bien qne moi le chapitre 51 ou 52 d’Aétius.

Je maintiens donc pour constant que le chapitre en question est, pour la partie dogmatique, emprunté à Rufus; qu’il a été copié par Galien ; que Peyrilhe a eu raison de le rapporter à Rufus , et enlin que M. Dézeiméris lui-même n’a point mérité ce reproche amer d'être dépourvu de tout esprit de critique , parce qu’il a aussi rapporté à Rufus la définition de l’anévrisme, plus une opinion physiologique, contenues dans ce chapitre. 11 me reste à moi la gloire d’avoir dit que Rufus le premier avait mentionné la torsion ; mais la discussion que je soutiens m’a fait sentir toute la vérité de cet adage, que la gloire ne va point sans ennui.

Je passe à une objection d’un autre genre. « Ce passage n’est point relatif au traitement de l’anévrisme » (p. 5). Pour établir ce point , dit mon sévère critique , « je n’aurai qu’à renvoyer à ce passage même. On y verrait dès les premiers mots qu’il ne s’agit que des plaies actuellement saignantes, et dont l’hémorrhagie demande à être arrêtée sans retard : si vas unde manat sanguis , etc ; les suivans sont bien plus décisifs encore : ubi noveris numquid vena siï

aut arteria , quand vous aurez reconnu si c'est une veine ou si c1 est une artère. L’auteur de la thèse qui a voulu faire Rufus plus savant qu’il n’était sur le traitement de l’anévrisme , lui fait tort quant aux connaissances qu’il possède réellement; car on a la certitude qu’il distingue fort bien les varices de l’anévrisme, et qu’il n’attribue point cette dernière maladie à l'affection des veines. Ainsi dès qu’il y a doute sur la nature du vaisseau qui donne lieu à l’hémorrhagie qu’on veut arrêter, il ne peut être question d’anévrisme dans ce passage. « (Ibid.)

M. Dézeiméris abuse évidemment de sa supériorité en matière d’érudition sur le commun de ses lecteurs, et en particulier sur moi qu’il attaque. On a la certitude que Rufus distingue fort bien les varices de V anévrisme ! J’avoue ici ma complète ignorance ; je ne savais pas qu’on avait cette certitude. Je me croyais même parfaitement sûr du contraire , d’après une autorité très grave , celle de M. Dézeiméris. « J’avais lu autrefois , dit ce savant critique , les fragmens trop courts qui nous restent des œuvres de Rufus d’Ephèse , et je croyais me souvenir assez de cette lecture pour être sûr qu’il n'y avait rien qui se rapportât d’UNE MANIÈRE QUELCONQUE aux anévrismes ; je viens de les revoir et de m'assurer que mes souvenirs ne m'avaient point trompé. » (Page 4 de la brochure .)

Comment, Monsieur, vous m’assurez, à la page 4, que Rufus n’a rien dit qui se rapporte d’une manière quelconque aux anévrismes; je m’en fie à vous, que je sais grand ami de l’exactitude ; et à la page suivante , vous m’affirmez qu’on a la certitude qu’il distingue fort, bien les varices de l’ané- Vrisme ! 11 faudrait ménager l’intelligence de vos lecteurs, Monsieur ; la mienne ne va pas jusqu’à comprendre ces deux certitudes ; et je vous serais fort obligé de me montrer qu’elles n’ont rien de contradictoire. Il y a bien plus encore , et il me revient en mémoire cet autre endroit de votre brochure que vous savez : « Moi aussi j’ai cité Rufus, et je lui ai attribué une définition de l’anévrisme. » Si j’avais mis trois

paragraphes aussi étonnans dans ma thèse , je doute fort que M. ^Dézeiméris eût rendu un aussi e'clatant hommage à mon esprit de critique que je le fais à son égard; mais, j’en suis convenu sans peine , je me tiens pour un novice en fait d’érudition près de M. Dézeiméris.

Cependant, puisque je n’ai pas bien pu comprendre dans la brochure de mon critique , ce qu’il pense au juste sur Hufus , j’ai bien été obligé de m’enquérir ailleurs. Le savant Peyrilhe croyait comme moi que ce chapitre se rapportait aux anévrismes ; mais M. Dézeiméris l’accuse de s’être mépris. M. Dézeiméris lui-même dit bien que la définition de l’anévrisme se trouve en tête du chapitre ; mais cette définition se trouve là « isolée » ; et il est évident qu’elle n’y est que par un pur hasard. Que répondre à des argumens aussi solides? Je vais essayer d’en dire quelque chose; mais en réclamant toujours l’indulgence de mes lecteurs et de M. Dézeiméris.

Eh bien! je ne savais pas à la vérité qu’on était si sûr de la distinction établie par Rufus entre l’anévrisme et les varices; mais je dois dire que je m’en étais douté. En effet, Rufus n’ayant connu que l’anévrisme traumatique, ne devait pas même songer à le comparer aux varices ; et le fait est qu’il n’y a nullement songé. Il traitait de l’anévrisme comme on le concevait de son temps , c’est-à-dire d’une tumeur formée par du sang à la suite d’une lésion d’une veine ou d’une artère ; c’est ce qui explique parfaitement ce passage : Si vas unde manat sanguis , parce qu’en effet dans l’anévrisme traumatique, le sang s’échappe par une plaie du vaisseau ; c’est ce qui explique très-bien cet autre passage : ubi noveris numquid voua sit an arteria , puisque l’anévrisme , dans les idées de Rufus , pouvait provenir dç la lésion d’une veine ou d’une artère, « Je répète, s’écrie M. Dézeiméris, que ce passage n’estrelatif qu’aux plaies compliquées d’hémorrhagie. » (P. 5) Mais de bonne foi, qu’est-ce donc qu’un anévrisme traumatique , sinon une plaie compliquée d’hémorrhagie , dans laquelle le sang s’épanche en partie dans l’intérieur du

membre, quand ïa plaie extérieure est trop étroite ou même oblitérée , cicatrice ohductâ?

Si M. De'zeiméris m’avait fait l’honneur de lire un peu mieux ma thèse , il aurait trouvé , en tête des considérations historiques , ce passage qui répondait d’avance à ses objections : « Quoique les anciens semblent avoir connu l’anévrisme spontané (à une époque postérieure à Rufus) , la plupart de leurs procédés ne s’adressent guère qu’à l’anévrieme traumatique , chose utile à rappeler pour apprécier mieux leurs idées à ce sujet. »

J’avais signalé, comme on sait , la singulière ressemblance qui existe entre le passage de Rufus , traduit par Montanus , et l’endroit de Galien ou il est traité de la torsion ; cette ressemblance est bien plus grande encore dans la version de Cornarius , car on y retrouve les mêmes termes que dans la traduction galénique. Mais je n’avais point cette version sous les yeux ; et je me bornai à dire : « Le temps nous a manqué pour rechercher dans les originaux grecs si les expressions mêmes de Rufus n’auraient pas été prises par Galien qui n’est ici évidemment qu’un copiste. » Ce mot de copiste effarouche M.Dézeiméris etlui donne occasion de rompre une vigoureuse lance en faveur « d’un homme comme Galien. » (P. 7.)

Je suis fort satisfait qu’enfin Galien ait trouvé grâce devant M. De'zeiméris, qui traite si cavalièrement Aétius , Sprengel j Peyrilhe et beaucoup d’autres ; cela ne peut qu’ajouter beaucoup sans doute à la réputation du médecin de Pergame. Mais je n’ai pas le temps d’examiner ici si Galien a quelquefois copié ou n’a jamais copié; je suis absorbé tout entier par le soin de ma défense. En effet, M. Dézeimeris me réservait pour dernier coup , au sujet de Rufus , une objection accablante ; la voici : «. 11 n’existe point d’originaux grecs de Rufus relatif à l’anévrisme qu’on puisse comparer avec ceux de Galien. » On trouve ceci à la page 5 ; et jusque là j’avais tort de me plaindre ; c’était un avis bienveillant que me donnait mon critique; et j’aurais pu, sans trop de honte, confesser mon erreur et m’instruire tout à la fois. Mais je n’en serai pas

quitte à si bon marché ; voici , à la page 8 , le coup de massue qui doit m’achever :

« Quant à ma quatrième proposition, qu’il n’y a point d’originaux grecs de llufus relatifs au traitement de l’anévrisme , qu*on puisse comparer avec ceux de Galien pour voir si celui-ci en a copié les expressions , j’attendrai , pour en donner des preuves, qu’elle soit contestée. Je ferai seulement remarquer que la proposition contraire a de quoi étonner de la part d’un historien qui se pique d’avoir tout examiné par lui-même , et qui doit avoir la mesure d’érudition indispensable pour cela , j’entends la connaissance de ce qui nous reste des sources originales de la médecine grecque. »

Point cT originaux grecs de Rufus relatifs au traitement de V anévrisme ! M. Dézeiméris me permettra de lui faire remarquer qu’il change beaucoup l’état de la question. Je n’ai point parlé de l’original de Rufus, qui est perdu, mais bien de l’original grec d’Aétius, qui rapporte, selon moi, un chapitre complet de Rufus , et , selon M. Dézeiméris, au moins une définition , plus une opinion physiologique. Posez le cas encore où cela n’appartiendrait pas à Rufus, peu importe pour la question actuelle ; car c’est à Aétius que j’ai emprunté mon texte ; c’est Aétius que j’ai cité ; c’est au texte emprunté à Aétius que je voulais comparer le texte de Galien. La question tout entière se réduit donc à savoir s’il y a , oui ou non , des originaux grecs d’Aétius. Or il ne faut pas tant d’érudition pour cela, M. Dézeiméris nous apprend lui-même que les huit premiers livres d’ Aétius ont été imprimés en grec : les autres ne l’ont-ils pas été ? Je l’ignore et je m’en rapporte volontiers à mon savant critique; mais je suis heureux de lui apprendre, puisqu’il parait en douter, que les manuscrits grecs complets d’Aétius ne sont nullement rares, et qu’il pourra en trouver au moins dix dans la bibliothèque royale.

J’avais dit , page 15 de ma thèse : « Aétius décrivit plus tard un autre procédé qui paraît lui appartenir . » Et ailleurs , page 17 , se trouve un autre passage que M. Dézeiméris a très-légèrement tronqué ; mais enfin que nous rétablirons en

entier pour plus d’exactitude. « Comme on le voit, nous rayons de cette histoire les noms de Philagrius et d’Antyllus, auxquels on rattache ordinairement plusieurs de ces procédés , sans qu’on apporte même en faveur de cette opinion une raison au moins probable. » M. Dézeiméris se fàcbe à propos des mots soulignés, qu’il a soulignés lui-même, il me reproche durement une omission à laquelle je n’avais pas songé. « Elle consiste, dit le savant critique , à s’attribuer l’honneur d’avoir débarrassé cette histoire d'un nom cité à tort par les historiens, et à taire le nom de celui qui l’avait déjà fait auparavant ( page 9 ). » Et plus loin , il a peur que ces mots , on rattache ordinairement n’aillent à son adresse, et il se hâte de citer le passage du dictionnaire où il enlève à Philagrius l'honneur d’avoir décrit une méthode, qui lui est attribuée far les historiens.

C’est ainsi que je me suis gravement trompé ; car, j’en fais l’aveu , je m’imaginais que M. Dézeiméris au lieu de m’adresser des reproches me devait quelque reconnaissance. Notons d’abord que mon savant critique a rayé, proprio motu , le nom d’Antyllus de mon passage , inexactitude fort légère qui n’était pas pourtant sans objet. En effet ce nom d’Antyllus, appliqué à la méthode de Paul d’Egine par des écrivains que je ne nommais pas , l’avait été par M. Dézeiméris lui -même ; et puisqu’il n’a rien répondu à ce sujet, je dois en conclure qu’il a passé là-dessus condamnation. Aurait-il donc mieux aimé que je dise : M. Dézeiméris a eu raison de rayer de cette histoire le nom de Philagrius, et il a eu tort d’y laisser celui d’Antyllus ? Rien assurément ne m’eût été plus facile , et je lui aurais rendu ce petit service avec le plus grand plaisir. Et cependant c’eût été pousser la bienveillance fort loin ; car ce n’est pas M. Dézeiméris qui a rendu à Aétius sa méthode ; Sprengel l’avait fait avant lui; avant Sprengel cela avait été dit par Peyrilhe ; en sorte que, moi , qui sur la foi de M. Dézeiméris, ai écrit qu’on la rattachait ordinairement à. Philagrius, je suis tenté de m’en repentir et je crains fort qu’il ne m’ait fait commettre une assez grosse inexactitude. Donc, pour Philagrius , la science ne doit rien à M. Dézeiméris ; pour

Antyllus elle lui doit moins encore, puisqu’il a avancé une opinion qu’il n’ose pas à présent soutenir ; et je le répète , pour ne l’avoir pas cité , M. Dézeiméris me semblait tenu envers moi a quelque reconnaissance.

11 ne me tient nullement compte non plus de cette autre inexactitude que j’ai relevée dans ce qu’il dit de Paul d’Egine, et que j’avais mise sur le compte de son imprimeur. Mais du moins il ne m’en fait aucun reproche , et j’ai été touché de voir qu’il daigne garder sur ce point le plus profond silence.

Mais il reprend toute sa sévérité de critique à l’occasion du procédé de Paul d’Egine , celui-là même qui lui paraissait dû à Antyllus. Il ne l’avait pas bien décrit, et il s’était contenté de dire qu’il ressemblait à celui d’Aétius, « et n’en diffère qu’en ce qu’on ne lie point l’artère avant d’ouvrir l’anévrisme (art. du Dictionnaire ). » J’avais trouvé , quant à moi , que le texte de Paul était obscur; M. Dézeiméris me répond qu’il le trouve clair. Je l’en félicite; et, pour faire apprécier à mes lecteurs tout le mérite qu’il y a à voir clair dans ce texte, je le transcrirai ici exactement.

oc Si quidem ex arteriâ dilatatâ tumor obvenerit , cutem lined rectd in longum incidemns ; deinde diductæ orœ , sicutin vasorum dissectione dictum est, excoriant tur, et scalpellis qi/.ibus membranœ avelluntur circumpur gata arteria nudab itur ; acu trajecta duobus funiculis deligatur , ruNCTA. pbius scaxpello per medium ; ubi cum am~ bienti membrana unita fuerit , curatione pus matur ante utemur usque dum funiculi exciderint. »

J’avais présumé que les ligatures se plaçaient l’une au-dessus et l’autre au-dessous du sac. M. Dézeiméris ne trouve point cette explication naturelle : « puisque les ligatures étaient toutes deux passées d’un même coup et avec une seule aiguille par-dessous l’artère. » En effet , cela paraît résulter du texte, et c’est pour cela que je l’ai trouvé obscur. Mais je persiste encore à croire que ma version est la seule qui fasse entendre nettement ces mots que M. Dézeiméris oublie , et qui sont, à mon avis, la circonstance la plus essentielle de la

description : puncta priiis scalpello per medium . D’ailleurs, si je n’ai point le suffrage de M. Dézeiméris , j’ai la satisfaction de voir que je me suis rencontré avec Peyrilhe, qui entend absolument comme moi ce passage. Ce savant et modeste auteur de l’bistoire de la chirurgie rend ainsi compte du procédé de Paul : « Il divise en long la peau qui les recouvre (les anévrismes) , met l’artère à découvert , passe i dessous deux aiguilles enfilées , une au-dessus et l’autre audessous de la tumeur, incise le kyste pour le vider, serre les fils, et fait suppurer la plaie jusqu’à ce qu’ils tombent d’eux- | mêmes. »

Avant de quitter Paul d’Égine , un mot encore à M. Dézeiméris. Si j’avais été conduit par quelque envie de critiquer , pour le seul plaisir de le faire , j’aurais pu relever une autre inexactitude qui se trouve dans l’article du Dictionnaire , page 97. Il est dit là qu’après avoir lié la tumeur dans le second procédé de Paul , « on ouvre l’anévrisme , on le vide des caillots qu’il renferme et l’on excise , si besoin est , une partie de ses parois et de la peau qui te recouvre; puis on panse avec des astringens. » Outre que cela est assez mal expliqué, Paul ne dit point qu’on ouvre la tumeur dans tous les cas ; il laisse le choix entre deux modes d’agir ; ità tumorem devinciemus , Vel tumore per medium adaperto post excretionem cutem adimemus. Je n’en ai pas dit un mot; et si en cas pareil , M. Dézeiméris veut bien me ménager autant que je l’ai fait à son égard, je promets de lui en savoir tout le gré possible.

Passons aux Arabes , que M. Dézeiméris prétend n’avoir fait que copier les Grecs. Il m’a paru qu’il allait trop loin , et j’ai combattu cette idée que je crois fort exagérée encore, sans le nommer toutefois; car je cherchais à faire de la science et nullement des personnalités. M. Dézeiméris soutient son dire; le chapitre que j’ai cité d’Avicenne est selon lui a copié presque textuellement de Galien , et n’est pas plus relatif aux anévrismes que le prétendu passage de Refus. »

( Page 10. )

Comme le prétendu passage de Refus m’a paru s’appliquer

aux anévrismes, en admettant avec M. Dézeiméris que le passage (l’Avicenne ne s’y applique pas davantage , cela suffit pour me justifier de l’avoir cité. Quant à savoir s’il est copie presque textuellement de Galien, je ne le voudrais pas nier, puisque M. Dézeiméris l’affirme et que le temps me manque pour le vérifier ; mais il serait alors bien plus étonnant encore qu’aucun historien n’eût aperçu dans Galien le procédé d’oblitération des artères par des bouclions mécaniques.

Ce n’est pas là le seul tour que Galien devait me jouer. J’avais dit dans ma thèse: «Guy de Chauliac parle le premier de la compression sur la tumeur , en y ajoutant l’action de substances astringentes. » Ici encore , comme à mon ordinaire, je m’étais fié à M. Dézeiméris , qui après avoir refusé à Jean de Vigo l’honneur d’avoir « substitué la compression à l’instrument tranchant », ajoute : « L’abbé Bourdelot fut le premier, vers le milieu du dix-septième siècle , qui se servit , et pour lui -même, d’une espèce de tourniquet au moyen duquel il se guérit d’un anévrisme produit par une saignée mal faite (art. du Dictionnaire). » Appuyé sur cette grave autorité , j’avais pu croire que la compression était regardée comme une invention moderne, et je m’étais empressé d’apprendre au monde érudit et à M. Dézeiméris que j’en avais trouvé l’indication au quatorzième siècle dans Guy de Chauliac.

« Guy de Chauliac, répond M. Dézeiméris, n’est ni le premier qui parle de la compression , ni le premier qui y ajoute l’action des substances astringentes; Galien a enseigné et pratiqué tout cela; plus que cela même puisqu’il a employé aussi les réfrigérans et qu’il rapporte le cas d’un esclave qui fut guéri d’un anévrisme en appliquant long-temps de la neige dessus , suivant le conseil d’un homme étranger à la médecine. Je cite ce fait en passant pour montrer à l’auteur de la thèse combien il se trompe en assignant au seizième siècle la méthode des réfrigérans , et en en faisant remonter tout au plus avec d’autres les premières traces à Th. JBartholin. » (Page 10 ).

Galien a enseigne et pratiqué tout celai Mais alors j’ai fort à me plaindre de M. Dézeiméris , qui n’a pas daigné, dans son article du Dictionnaire , me mettre au courant d’un fait aussi important. Galien a même employé les réfrigérans ! Cette fois ce n’est pas moi précisément que M. Dézeiméris a exposé à une omission et à une inexactitude aussi graves ; car ce que j’ai dit de Thomas Bartholin a été emprunté à l’excellent article anévrismes du même Dictionnaire ; partie dogmatique signée de M. Bérard; et je renvoie cette objection à M. Bérard, afin qu’il s’en entende avec son collaborateur M. Dézeiméris.

Mais au fait, en y réfléchissant mieux, je vois qu’ici j’ai grand tort de me plaindre, et l’objection ne porte pas contre moi. M. Dézeiméris, avec une loyauté que je me plais à reconnaître , après avoir examiné et battu en brèche, comme on l’a vu , toutes les allégations d’omissions et d’inexactitude adressées à son article, n’a pas voulu cependant laisser croire au public que son article était irréprochable. Mais, comme il aurait seul commis de petites erreurs, il a voulu seul avoir la gloire de les signaler. 11 avait omis de citer Galien comme inventeur de la compression et partisan des réfrigérans ; il répare, autant qu’il est en lui, cette omission, et les souscripteurs de la seconde édition du Dictionnaire peuvent se tenir pour assurés que l’article sera bien plus complet dans la troisième édition. Mais encore ici je dirai à M. Dézeiméris : Monsieur , vous ne connaissez pas suffisamment toutes les obligations que vous m’avez. C’est ma thèse, en effet , qui a été pour vous le signal de ces nouvelles découvertes dans le champ de l’érudition antique ; c’est à ma thèse que le public en général , et vos collaborateurs du Dictionnaire en particulier devront d’être instruits que Galien a employé la compression et la glace. Vous n’en saviez rien vous-même auparavant, du moins je dois le croire , puisque vous avez gardé sur ce point le plus parfait silence; à moins que l’on n’allègue en votre faveur , ce qui est fort possible , que vous vouliez garder

pour vous seul ces hautes connaissances, de même que l'opinion physiologique de Rufus.

Le résultat de tout ceci c’est que j’ai eu tort de n’avoir pas signalé dans votre article les omissions que vous venez de révéler vous-même. Mais , monsieur , je n’y ai mis aucune mauvaise volonté , je vous assure , et j’avouerai ingénument que , quand j’ai fait ma thèse , je n’en savais pas à cet égard plus que vous.

Quittons, si vous le voulez bien, l’antiquité et le moyenâge, et arrivons aux temps de Guillemeau et d’Ambroise Paré. J’ai cru voir dans ces deux auteurs l’indication de la méthode d’Anel ; vous me répondez :

« Et mot, je dis qu’il n’y a qu’une chose facile à démontrer, parce qu’il n’y a qu’une chose vraie ; c’est que Guillemeau n’a écrit en termes propres ni impropres la méthode que j’ai revendiquée pour Anel , et qu’il n’a fait que suivre celle d’Aétius. » (P. ii.)

Et moi! façon de parler qui annonce toute l’importance de la chose qui va suivre, toute l’autorité du docteur qui va enseigner. Ne dirait-on pas d’une réminiscence du Quos ego P — En termes propres ni impropres ! J’avais écrit que Guillemeau avait indiqué cette méthode en propres termes ; M. Dézeiméris ne me laisse pas même ce faux-fuyant de dire que je m’étais trompé d’épithète seulement, et que Guillemeau a pu se servir de termes impropres. 11 ne l’a écrit, dit le critique , en termes propres ni impropres !

Il faut convenir alors que je me suis beaucoup abusé , car j’ai soutenu formellement qu’il l’avait écrit. Voyons donc celte démonstration accablante; et sachons d’abord si Guillemeau n’a fait que suivre la méthode d’Aétius; M. Dézeiméris a bien voulu prendre la peine de mettre les deux auteurs en regard ; je ne saurais mieux faire que de l’imiter.

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