‹ Des diverses réformes du chant grégorienChapitre 10 sur 11 · CHANT FIGURÉ · texte numérisé non relu

CHANT FIGURÉ

Nous devons dire quelques mots d'une invention qui a eu ses partisans aux xvn e et xvm e siècles, et qui compte encore au xix r quelques partisans attardés dans les églises de la province. Nous voulons parler du chant figuré. Quelques personnes de mauvais goût imaginèrent d'introduire dans le plain-chant les valeurs, les mesures, les notes d'agrément ,' les cadences , même les trilles de la musique profane. On composa, sur tous les points de la France et de l'Italie, des morceaux de chant dans ce système. Des notes blanches représentaient les rondes; les notes longues, les blanches; les notes carrées, les noires; les grandes brèves, les croches; les petites brèves, les doubles croches. On ajoutait à ces valeurs le point, la syncope, etc., et on formait ainsi des chants hybrides, c'est-à-dire a. la fois de la détestable musique et du misérable plain-chant. La Feillée contribua beaucoup à répandre le goût du plain-chant musical , qu'il recommande dans sa méthode. On fut sur le point de préférer au chant grégorien , et même au plainchant des liturgies particulières, cette musique barbare éclose dans le cerveau de quelques chanoines dont les prétentions égalaient l'ignorance. Le judicieux Léonard Poisson, qui n'était pas lui-même exempt de préjugés, répond en ces termes à un ouvrage dont l'auteur ne se proposait rien moins que de substituer au chant en usage, un nouveau chant liturgique complet et composé d'après les règles de la musique profane :

« Les exemples qu'on donne, dans le traité dont nous parlons , suffisent pour faire voir combien ce qu'on propose est hors de la portée des voix communes , et nullement du ressort du peuple qui a plus de part à l'office que les musiciens. Or , le peuple n'est pas ici d'une petite considération. C'est pour lui principalement

que s'est formé l'extérieur du culte divin ; et le chant des offices, qui en fait une partie si considérable , ne lui est pas indifférent. On sait au contraire quel est son attrait pour quantité de pièces qu'il affectionne, chacun suivant son goût et son caractère. Qu'à la place de ces chants populaires on en substitue de plus parfaits, si l'on veut, et même plus harmonieux, mais plus difficiles ; jusqu'à ce que le peuple soit accoutumé à un pareil changement , combien faut-il qu'il s'écoule de temps? n'y aurait-il pas aussi lieu de craindre qu'il ne passât du mécontentement au dégoût même des offices publics , si le chant était si peu à sa portée qu'il fût obligé d'y renoncer? L'auteur n'aurait-il pas éprouvé luimême qu'il s'en faut beaucoup que ses pièces ne se chantent à livre ouvert. Il en aurait encore mieux connu la difficulté, s'il eût donné quelques offices entiers, et par conséquent des Antiennes, des Répons, des Introïts, des Graduels, des Alléluia, etc. Or, peuton se flatter que le peuple, et même le clergé, adopte volontiers un chant si difficile et d'ailleurs si différent du grégorien ? Trouverat-on beaucoup d'ecclésiastiques qui aient le courage de faire une nouvelle étude de chant ?

» Il y a de plus, dans le système du traité dont nous parlons, un autre inconvénient qui parait insurmontable : je veux dire la difficulté de la composition d'un tel chant. Qui considérera, en effet , la multitude et l'infinie variété de toutes les pièces de la liturgie, aura de la peine à se persuader qu'on puisse trouver aisément des hommes en nombre suffisant, assez lettrés d'une part et assez musiciens de l'autre, pour former un corps et un assemblage de tant de chants à la fois , tellement assortis entre eux, qu'ils répondissent tous à l'idée de notre auteur. Le vrai chant grégorien ail contraire a cet avantage particulier, que, malgré le grand nombre et la variété de ses chants , il ne sort pourtant jamais d'un certain caractère qui lui est propre ; caractère universel et toujours le même, qui , en se communiquant à toutes ses pièces, produit entre elles , sans nuire à leur mélodie respective , une espèce de sympathie, etc. »

D'aussi bonnes raisons furent impuissantes à conjurer le mal et à arrêter l'engouement. On continua à chanter le plain-chant

figuré, à composer dans ce système des Messes sur tous les tons; par un raffinement ingénieux, on mêla le genre nouveau avec le genre ancien et les Kyrie, les versets du Gloria et du Credo, furent chantés alternativement, dans la même Messe, en plain-chant ordinaire et en plain-chant figuré ou même en musique. Il faut voir dans La Feillée, dans Aynès et dans presque toutes les méthodes écrites depuis le milieu du xvin* siècle, jusqu'à la fin de la Restauration, les Gloria sautillants et belliqueux, les Amen interminables, les guillerets Resurrexit, les Sanctus extravagants, pour se faire une idée du goût qui a régné en France pendant la période dans laquelle on s'est efforcé de battre en brèche toutes les traditions, préférant à des usages séculaires les inspirations de la fantaisie et des compromis funestes, sinon ridicules, avec l'art profane.

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