‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieures à l'ère chrétienneChapitre 14 sur 56 · A DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS · texte numérisé non relu

A DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS

sacrés; les esséniens, au contraire, ne forment qu’une société d’hommes; ils excluent sévèrement les femmes de leurs réunions. Il ont, il est vrai, des affiliés qui vivent dans le monde et qui peuvent se marier; mais leurs femmes ne participent à aucune des prérogatives qui leur appartiennent. Enfin, rien ne prouve que les thérapeutes fussent des Juifs. Philon ne le dit pas expressément ; il semble bien vouloir le faire supposer ; mais de ses expressions embarrassées on peut assez naturellement tirer une conclusion contraire'.

Ira-t-on chercher dans les religions de l’Orient l’origine de l’essénisme i * 3 ? C’est se lancer dans le champ infini des conjectures. Aucun fait historique connu ne peut servir ici de point d’appui, et les analogies qu’on peut signaler entre le mysticisme ascétique des esséniens et quelques doctrines mystiques orientales, avec le bouddhisme par exemple, ne sont pas de telle nature qu’elles ne puissent s’expliquer par le simple travail de l’esprit humain. Ajoutez que les différences qu’il serait facile de

i Philon, dans le De Vita contemplativa. '

» J.-A.-C. Hii'hter, Das Christenthum und die altesten

Religionen des Orients, Leipzig, 1819.

DES DOCTHINES KEUGIEUSES DES JUIFS. 85 signaler rendraient ces analogies fort illusoires.

Il est bien plus simple d’admettre, avec M. Reuss, que l’essénisme fut le produit d’un mouvement religieux qui sépara des pharisiens tous ceux qui ne trouvaient pas dans le culte national et dans l’enseignement des synagogues une nourriture suffisante pour leur ardente piété'. En général, l’ancienne alliance parle plus à la conscience morale qu’au sentiment religieux proprement dit. Le tissu des prescriptions légales qui tendait à devenir entre les mains des pharisiens la religion des Israélites, était moins propre encore à satisfaire les besoins mystiques de l’âme. On peut supposer que, dans un tel état de choses, les hommes qui penchaient vers une dévotion intime commencèrent par se lier et par former entre eux des réunions d’édification, des espèces de collegia pietalis. De là à une séparation ouverte et à une association dissidente, il n’y avait qu’un pas. Il fut franchi, et vis-à-vis de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’Église de la multitude, il se forma une Église d’israélites pieux et choisis.

1 Reuss, Histoire de lu théol. chrét., t. i, p. 122-131.

Il est certain que les essénicnsse donnaient euxmêmes pour les seuls vrais israélites. Ils honoraient le culte célébré dans le temple de Jérusalem ; mais ils n’y participaient pas, par la raison que la masse de ceux qui sacrifiaient dans le temple ne se composait,, à leurs yeux, que d’israélites dégénérés '. Ce trait seul aurait dû suffire pour dévoiler leur esprit séparatiste et pour trahir la cause qui les avait réunis en communautés dissidentes. Leur origine pharisaïque se montre dans le- rigorisme avec lequel ils observaient toutes les prescriptions mosaïques qui étaient compatibles avec leur organisation, et dans leur attachement à la cause nationale à laquelle ils restèrent fidèles i 2 , quoiqu’ils se fussent retirés de la scène du monde et que leurs sentiments religieux leur fissent une loi de réprouver la guerre et de ne cultiver que les arts de la paix 3 . On peut conclure de là que les préjugés de

i Néander, Kirchengeschichle, 1. 1 , p. 20.

» Josèphe, Guerre des Juifs, h, 11; i,3, 5; Antiq., xv, 10, 4; xvu, 12, 2. '

* H y a dans ce fait la preuve irrécusable que les esséniens étaient différents des assidéens qui composaient la partie la plus vaillante des troupes des Maccabées; 1 Maccab., n , 41 ; vu, 13 ; xix, 7 ; 2 Maccab., xiv, 7.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 87 religion et de race étaient enracinés en eux plus fortement encore que dans les pharisiens.

Séparés du reste de leurs coreligionnaire?, les esséniens habitaient dans des espèces de couvents dont le plus grand nombre étaient groupés sur les rives orientales de la mer Morte. Leur organisation n’était pas très-différente de celle qui fut adoptée plus tard par le monachisme chrétien. Elle s’en distingue cependant par ce trait fort important que cette secte formait une société secrète, en ce sens du moins que ses principes étaient cachés aux profanes qui étaient également exclus de ses cérémonies. Les adeptes n’étaientinitiésqu’aprèsun double noviciat. Ils ne passaient dans les grades supérieurs que lentement et dans la mesure de leur piété et de leurs connaissances. Ils s’engageaient par un serment solennel à ne faire connaître à aucun profane ni même à un initié d’un degré inférieur les doctrines qui leur étaient communiquées.

On n’a pas d’autres données sur leurs doctrines que celles qui sont fournies par Philon et par Josèphe. Mais le premier, comme Néander le fait remarquer avec raison, présente la théosophie essénienne, moins telle qu’elle était en réalité, que

88 DES DOCTlîl NES KKUGIËUSES DES JUIFS, telle qu'il lui convenait qu’elle fût, pour persuader aux Grecs que les esséniens étaient des modèles de sagesse pratique \ et le second suit ici son habitude ordinaire d’habiller à la grecque toutes les croyances juives. On ne peut donc accueillir ces données qu’avec une extrême réserve ; mais la critique peut parvenir jusqu’à un certain point à soulever ce vêtement d’emprunt et à discerner le fond qu’il recouvre.

S’il fallait en croire Josèphe, les esséniens auraient professé sur l’âme une doctrine absolument identique à celle de Platon. Principe subtil, préexistant au corps, l’âme est attirée par un certain charme naturel vers les choses sensibles ; en s’unissant à elles, elle est la victime d’une illusion; le corps est. pour elle une prison ; elle ne peut en sortir qu’après s’être purifiée. Elle secoue alors l’impure poussière qui la couvrait et s’envole aux îles fortunées i 2 . Les termes dont se §ert Josèphe pour exposer cette croyance des esséniens, sont empruntés à Homère et à Platon \ dont les écrits

i Neander, Kirehengeschichte. 1. 1 , p. 39.

» Josèphe, Guerre des Juifs, n, 8, 11.

1 Odyssée, iv, vers 565-568; Platon, Phèdre.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 89 furent certainement inconnus à cette secte. Ce fait suffit pour prouver qu’il ne faut voir dans les paroles de l’historien juif qu’un à-peu-près. La seule induction légitime qu’on puisse en tirer, c’est que les esséniens regardaient l’âme comme immatérielle et comme immortelle, et que cette doctrine se rattachait, ce que leur ascétisme nous certifie d’ailleurs, à l’idée que la matière est la source du mal.

Ce même historien nous apprend qu’ils donnaient une grande importance à la théorie des anges, qu’ils les désignaient par des noms et que c’était là une des parties les plus essentielles de leurs doctrines secrètes '. Il n’est pas difficile de traduire en langage philosophique les paroles de Josèphe. Les esséniens admettaient entre Dieu et le monde une série d’êtres intermédiaires, auxquels était sans doute confié le gouvernement des choses d’ici-bas. La classification de ces êtres et la détermination de leurs fonctions avaient attiré l’attention des docteurs de cette secte, et cette théorie présentait déjà probablement les premiers linéa-

* Josèphe, Guerre des Juifs, h, 1 8. 7.

90 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, ments des spéculations de la Kabbale sur les Séphiroth et de celles des gnostiques sur les Æons.

Enfin Philon, tout en s’efforçant de présenter les esséniens comme des philosophes pratiques, nous apprend qu’ils s’étaient occupés des questions de l’origine et de la formation des choses'. Ces théories sur la formation des choses rappellent encore la Kabbale et la Gnose. Les esséniens avaient-ils déjà des spéculations analogues à celles de la Merkaba et de la Maussé-Bereschith ! ? Il est impossible de le décider. Mais les livres qui leur étaient particuliers contenaient des enseignements sur les noms, c’est-à-dire sur les catégories des anges et sur la production des choses, et c’est précisément des théories de ce genre qui caractérisent la Kabbale et la Gnose.

A quelle époque faut-il placer la naissance de l’essénisme ? On a quelques raisons de ne pas la faire remonter très-haut. Cette secte est certainement plus moderne que le pharisaïsme qu’elle sup-

1 Quod omnis probus, § 12, dans Philonis opéra, t. v,

* Frank, la Kabbale, p. 54 et 55, 64 et 65.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 91 pose, et par conséquent aussi que le sadducéisme. On peut croire qu’elle se forma après le mouvement national des Hasmonéens, à un moment où la Judée jouissait d’une certaine indépendance et n’était plus troublée par le bruit des armes, peutêtre à la fin du règne d’Hircan, quand ce prince se sépara des pharisiens et se rangea du côté des sadducéens, ou peut-être encore quand son fils Aristobule réunit b la fois dans sa main le sceptre et l’encensoir. Il dut se produire à l’un et à l’autre de ces deux moments une vive agitation parmi les pharisiens, et il ne serait pas étonnant que les plus fervents d’entre eux, regardant comme une profanation la conduite d’Hircan ou celle d’ Aristobule, n’aiçnt plus dès lors voulu prendre part à un culte profané, et se soient retirés à l’écart.

Il ne paraît pas que l’essénisme ait joué un rôle actif dans l’histoire de la Judée. Son action sur la théologie juive fut certainement nulle. Les écrivains du Nouveau Testament ne parlent pas de cette secte. Le Talmud garde également sur elle un silence absolu. On peut, avec M. Reuss, nier de la manière la plus positive qu’elle ait exercé une influence directe soit sur les origines du ch'ris-

92 DES DOCTHINBS RELIGIEUSES DES JUIFS, tianismc, soit sur les développements de la théologie chrétienne, au i" siècle, malgré toutes les assertions contraires des théologiens modernes'. Si Pessénisme a exercé quelque action, on ne peut la chercher que dans la Kabbale et dans la Gnose, systèmes qui, au jugement des hommes les plus compétents, sont de la même famille 2 et qui offrent les plus frappantes analogies avec ce que l’on connaît de plus certain des spéculations esséniennes.

1 Reuss. ibid., t. i, p. 130.

’ Baur, Die chrislliche Gnosis, p. 72; Munk, la Palestine, p. 518.

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