‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieures à l'ère chrétienneChapitre 16 sur 56 · DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JU1ES · texte numérisé non relu

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JU1ES

purs d’IIillel *. Sans vouloir entrer dans la discussion approfondie de cette question difficile, nous ferons observer d’abord qu’on ne comprend pas trop bien pourquoi on n’auraitretouchéque quelques sentences et non l’ensemble de l’enseignement des anciens docteurs de la loi, et en second lieu que si Hillcl n’a pas été tel que la tradition nous le montre, ses discussions avec Scliammaï, et celles de leurs écoles n’ont plus de raison suffisante.

Cette question n’a d’ailleurs pour nous, relativement au but que nous nous proposons, qu’une valeur secondaire. Il nous suffit du fait bien attesté, qu’il y a eu dans les écoles juives, avant l’ère chrétienne, des discussions sur des points de morale aussi bien que des discussions sur des points de jurisprudence et sur des pratiques légales 2 . Que les principes soutenus par l’un ou l’autre des partis aient été un peu plus ou un peu moins

1 De Wette, Biblische Théologie, p. 192; Cœllu, lliblische Théologie, t. i, p. 11.

2 Le Talmud fait mention de sept espèces différentes de pharisiens. Les caractères qui les distinguent sont, il est vrai, presque uniquement extérieurs ; ces différences ont bien pu cependant, dans le principe, prendre leur origine dans quelque diversité de doctrine et dans quelques luttes d’écoles.

spiritualistes, peu importe pour le moment. L’affaire importante est de savoir qu’il y eut un travail actif, passionné, dans la synagogue, avant l’avénement du christianisme, et que ce travail remonte assez haut, probablement aux temps antérieurs aux Maccabées. C’est là, disons nous, l’affaire importante. 11 convient en effet de constater qu’il se produisit dans les écoles palestiniennes un mouvement intellectuel assez puissant pour donner naissance aux doctrines dont nous présenterons bientôt le tableau, et que ces doctrines furent le résultat, non d’un accident ou d’une action passagère, mais d’un développement intérieur et continu de la science juive.

Avons-nous épuisé tout le mouvement religieux et intellectuel de la Palestine dans la description que nous venons de tracer? Il nous est impossible de le croire. Le pharisaïsme, le sadducéisme et Pessénisme occupent sans doute les premiers plans du tableau; ils ne le remplissent pas tout entier. On voit se dessiner dans le fond d’autres tendances, d’autres partis, dont malheureusement les traits sont trop vagues et les couleurs trop effacées pour que nous puissions nous faire une idée

nette de leur rôle, et de leur action dans l’ensemble du mouvement palestinien. C’est surtout dans les temps de la naissance et de la première propagation du christianisme que les esprits se montrent le plus vivement agités. Mais cette effervescence ne se produisit pas sans avoir été préparée par des événements antérieurs. Malheureusement l’histoire, qui nous fait connaître les faits, ne nous en indique que les causes occasionnelles, sans remonter plus haut.

Il est parlé dans le Nouveau Testament d’un certain Theudas qui, peu de temps avant l’ère chrétienne, avait attiré quatre cents hommes autour de lui et qui, croyant les conduire à l’affranchissement de leur patrie, les avait entraînés à leur perte 1 . Ce Theudas n’était pas certainement un simple factieux politique. 11 n’y a jamais eu chez les Juifs de mouvement qui n’ait été provoqué par quelque vue religieuse. Cetle prise d’armes se rattache-t-elle à quelqu’une des nombreuses conspirations des pharisiens contre Hérode 2 ? Theu-

1 Actes, v, 26.

* Prideaux, Histoire des Juifs, t. vi, p. 132, 134, 200.

das allait-il plus loin que ces ardents défenseurs de la liberté d’Israël? S’annonçait-il pour le préparateur de l’œuvre du Messie? L’histoire est muette, et l’on ne peut que constater le fait sans en découvrir les causes.

Au moment même de la naissance de Jésus- Christ, la Judée fut troublée par une entreprise du même genre que celle de Theudas, mais beaucoup plus considérable, lin Galiléen du nom de Judas appela les Jufs à la révolte, en leur représentant que reconnaissant Dieu pour leur unique maître, ils n’avaient pas à payer de tribut aux Romains, ni sans doute à reconnaître leur autorité La prise d’armes de Judas était évidemment le résultat d’opinions religieuses. Josèphe l’appelle un grand sophiste 5 et le donne pour l’auteur d’une nouvelle secte qu’il met à côté de celles des pharisiens, des sadducéens et des esséniens, mais qu’il assure en être tout à fait différente, sans nous faire connaître toutefois en quoi elle s’en distinguait. Ce nouveau parti survécut à son chef qui

■ Josèphe, Guerre des Juifs, u, 1, 2; Actes, \, 27.

■ Josèphe, ibid., u, 1, 32.

lO/l DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.

périt bientôt, écrasé par les armées romaines. Il joua un rôle très-actif dans la dernière révolte des Juifs contre les Romains. On voit alors à sa tête Ménachem, le fils de Judas, et un certain Éléazar qui était son parent Les opinions professées par Judas le Galiléen reposaient-elles sur les croyances messianiques ? Annonçait-il la délivrance des Juifs du joug étranger et la venue prochaine du Messie? Poussait- il à leurs dernières conséquences les enseignements des pharisieqs sur ce point? On peut le croire, si l’on en juge par le silence prudent que garde sur ses doctrines l’historien Josèphe, qui a bien soin de ne jamais parler des espérances messianiques de ses compatriotes. Le parti de Judas le Galiléen aurait été alors par rapport aux pharisiens ce que, pendant la révolution d’Angleterre, les hommes de la cinquième monarchie furent à l’égard des puritains.

Il faut sans doute voir un parti tout contraire dans les hérodiens, dont Jésus-Christ engage ses disciples à se défier 2 . Le nom par lequel ils sont

1 Josèphe, ibid., u, 14, 30-32.

1 Matth., xxii, 16; Marc, iii, 6; xn, 13, vin, 15.

UES DOCTRINES RELIGIEUSES UES JUIFS. 105 désignés prouve qu’ils se rattachaient à Hérode. Il est probable qu’ils appartenaient au parti des sadducéens, dont ils exagéraient les pri ncipes conservateurs

Enfin Josèphe parle, dans son autobiographie, d’un ascète appelé Bane, qui s’était retiré au désert et auprès duquel il passa lui-même trois années. L’écorce des arbres lui donnait le vêtement, et les fruits de la terre la nourriture. 11 se lavait plusieurs fois le jour et la nuit dans de l’eau froide pour se purifier. Josèphe n’était pas sans doute son unique disciple, comme il n’était pas lui-même le seul ascète vivant dans le désert, livré aux austérités et professant des doctrines différentes de celles de la foule. Jean-Baptiste menait une vie à peu près semblable, et le portrait qu’Hégésippe a tracé de l’apôtre Jacques’ rappelle celui que Josèphe a laissé de Bane.

L’ascétisme dont il est ici question était bien plus prononcé que celui des esséniens. 11 s’alliait d’ailleurs à une certaine indépendance d’esprit qui

Othonis Lexicon rabbin, au mot Herodiani ; Winer, Biblisches Realtcarlerb, t. i. p. 572 et 573.

3 Eusèbe, Hüt. ecclésiast., liv. il, ch. 23.

106 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, était inconnue dans la secte essénienne. Il se distingue bien plus encore du naziréat, avec lequel on l’identifie d’ordinaire. Les vœux des naziréens, soit qu’ils ne dussent durer qu’un certain temps, soit qu’ils s’étendissent sur la vie entière, n’imposaient à celui qui les avait prononcés, ni une abstinence complète, ni une séparation absolue de la société. Au contraire, Bane et les ascètes qui lui ressemblaient étaient dans le principe de véritables solitaires; ils s’étaient condamnés à une pénitence continuelle. Ils n’avaient non plus rien de commun avec les pharisiens, dont ils méprisaient sans doute les petites pratiques de piété. Jusqu’à quel point tenaient-ils au judaïsme officiel? Il est difficile de le déterminer. Ce qui est certain, c’est qu’ils cherchaient en dehors de la religion reçue des moyens de satisfaction qu’efie ne pouvait pas leur donner, du moins à ce qu’ils croyaient. Il est probable qu’ils n’étaient pas des esprits spéculatifs; ils n’étaient sans doute poussés à leur vie de mortification que par un sentiment religieux et moral, mal entendu, c’est incontestable, mais puissant et profond.

Quoi qu’il en soit, l’existence de ces ascètes est

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 107 peut-être la preuve la plus frappante du travail intérieur qui s’opérait dans le sein du judaïsme et qui allait bientôt en briser le vieux cadre. Rien n’est moins ascétique que l’antique hébraïsrrie; le judaïsme palestinien ne favorisait pas mieux des tendances de ce genre. S’il donnait une importance exagérée aux pratiques extérieures, il prétendait les diriger. L’ascétisme, au contraire, s’affranchit de la règle commune ; il est une inspiration de la conscience, un mouvement purement subjectif, et sous ce rapport il faut voir en lui une protestation, une révolte contre la réglementation morale et religieuse de la synagogue.

Il y eut peut-être encore dans la Palestine, pendant le siècle qui vit naître le christianisne, bien d’autres manifestations de la vie religieuse. Celles dont nous venons de recueillir les obscures indications peuvent être pour nous des indices suffisants de la fermentation des esprits h cette époque. Il est à regretter cependant que l’histoire ne leur ait pas accordé toute l’attention qu’elles méritent, et qu’elle ait négligé ces petits mouvements, insignifiants en apparence, pour s’arrêter avec complaisance à la description des événements qui frappent

108 lïlîS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.

par leur apparence et leur publicité. Dans le développement'des idées, les infiniment petits ont aussi leur valeur. L’enseignement d’un docteur oublié a souvent exercé sur la marche de l’humanité une influence plus réelle qu’une bataille pompeusement célébrée ou qu’un traité de rois destiné à fixer le sort des nations. Ce n’est pas d’ordinaire dans le monde officiel que se nourrissent les racines de l’avenir. Elles s’enfoncent dans des couches plus profondes de la société. Malheureusement pendant longtemps les historiens ne se sont pas doutés qu’il fallait aller chercher dans ces profondeurs les germes de la vie.

Page 1