CHAPITRE PREMIER De la doctrine de Dieu
Le triomphe du monothéisme dans Israël date de la captivité de Babylone. Les calamités nationales et les désastres privés qui eir furent la suite inévitable parlèrent plus haut que la voix de Moïse et que celles des prophètes. Une révolution profonde s’opéra dans la conscience religieuse des descendants de Jacob. Us sentirent qu’il n’y avait plus de salut pour eux que dans la protection de l’ Éternel; et, dès ce moment, leur attachement au culte du vrai Dieu fut inébranlable.
Ce changement dans la direction des sentiments religieux d’Israël ouvre une ère nouvelle dans leur histoire. Il ne fut le résultat que du mouvement intérieur de la conscience populaire. Toute influence venue du dehors lui fut étrangère, c’est un fait que nous avons déjà établi. Il s’accomplit sur le sol de la Baby Ionie, pendant les années de l’exil, et probablement peu de temps après la déportation. La plupart des autres doctrines dont nous devons présenter le tableau se développèrent plus tard; le monothéisme qu’elles supposent toutes et qui est leur point de départ, les précéda nécessairement ; il était solidement établi parmi les Israélites», bien avant que l’édit de Cyrusleur eût ouvert le chemin de leur patrie. On en a la preuve dans ce fait que la croyance en un Dieu unique fut, depuis ce moment,' le patrimoine commun de toutes les fractions du judaïsme, tandis que les autres doctrines n’appartiennent en propre qu’à l’une ou à l’autre d’entre elles, ou ne prirent pas dans toutes le même degré de développement.
Ce n’est pas cependant sur ce changement religieux considéré en lui-même qu’il s’agit d’arrêter nos regards. 11 nous suffit de le constater et d’en
DES DOCTRINES UELICIEUSES DES JDIFS. 4Z|5 marquer la date certaine. Notre examen doit porter ici sur les conséquences qui en découlèrent. Aussi longtemps que le monothéisme avait été méconnu en Israël, il avait fallu plaider en sa faveur. La voix puissante des prophètes avait seule été à la hauteur de cette grande cause Maintenant que la 1 croyance en l’unité de Dieu est hors de contestation, elle va devenir le sujet des méditations des docteurs de la loi et donner naissance à une doctrine métaphysique, tandis que l’imagination populaire groupera autour d’elle des conceptions singulières qui deviendront plus tard le fond d’une métaphysique fantastique.
Les plus anciennes traditions de la famille d’Israël, celles dont le recueil compose la Genèse, sont pleines de théophanies et de représentations
1 Oséôj iv, 1 etsuiv-; Mich vi. 1 et suiv.
146 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, anthropomorphiques de la divinité. Tel est le caractère des récits de tous les peuples primitifs. Dieu entretient avec les patriarches des rapports presque familiers ; il leur apparaît sous une forme humaine ; il leur parle ; il discute avec eux ; il est animé de sentiments et de passions analogues aux affections qui leur appartiennent en propre. Dans les âges suivants, les notions que l’on se fait de la nature divine s’épurent de plus en plus '. Les théophanies deviennent plus rares ; elles finissent par n’être que des formes poétiques d’un enseignement qui se rapproche de très-près du pur spiritualisme. On ne parle 'cependant encore de Dieu qu’avec des images anthropomorphiques, telles qu’elles conviennent d’ailleurs à la poésie des temps héroïques ou encore au langage populaire.
Mais, quand l’inspiration eut fait place à la réflexion et la prophétie à l’enseignement didactique, on ne s’accommoda plus de ces expressions figurées. On craignit qu’elles ne donnassent de fausses
1 Ps. xxxiii, 9; xc, 1, 2,4; en, 25-29; cxxxix, 7-10; Esaïe, xi, 2; xl, 12,30; lxvi, let 2; Amos, iv, 13; x, 2-6; Jérém., VIII, 4; xxill, 24; XXXIII, 17-20; Mich., III, 12; Job. XXXVIII, 4; xxxix, 30, etc.
idées de la nature de Dieu, et qu’en le représentant sous des traits visibles et avec des passions humaines, elles ne rapprochassent Jéhovah des fausses divinités des mythologies païennes. Nous voyons du moins dans la version des Septante et encore mieux dans les Targums d’Onkelos et de Jonathan un désir manifeste de faire disparaître les théophanies et même les images anthropomorphiques de Dieu et de les remplacer par des explications que rien dans le texte original n’autorise.
Quand le texte hébreu porte que Moïse, Aaron et les soixante-dix vieillards virent le Dieu d’Israël sur un trône de saphir, la version grecque dit qu’ils virent le lieu où Dieu était placé '. Dans le texte hébreu, Dieu, pour montrer son estime particulière pour Moïse, déclare qu’il lui parle face à face, tandis qu’il ne parle qu’en vision aux prophètes; la version grecque affaiblit l’énergie de l’idée en traduisant que Dieu parle en songe aux prophètes et en vision à Moïse 1 * 3 . Lorsque, d’après
1 Exode, XXIV, 9 et 10. EtSov tov Tonov ou stariixsc ô fito;
toû I apanX.
‘ No-mbr. Xll, 8, Xropa -/.xtk XTopa Aa/rjOr.) aÙTÛ sv eMst.
le texte original, Dieu, à la vue des progrès toujours croissants de la perversité humaine, se repent d’avoir créé les hommes et ne les regarde plus qu’avec déplaisir, il se borne, d’après le traducteur grec, qui trouve ces sentiments indignes de la divi. nité, à réfléchir et à méditer sur le mal
On pourrait citer une foule de traits de ce genre. 11 nous suffira d’en rapporter encore un; mais il nous paraît décisif et bien propre à mettre dans tout son jour le désir des auteurs de la version des Septante d’écarter tout ce qui pourrait rabaisser la majesté divine.
Au premier livre des Rois, dans le chapitre où est racontée la dédicace du temple que Salomon vient d’élever à l’ Éternel, la version grecque contient une glose de cinq à six lignes 2 , dont il est à peu près impossible de donner une traduction littérale, tant l’ordre logique et grammatical des mots est brouillé, mais dont il est facile de saisir le sens général. Cette addition au texte original a pour but manifeste d’expliquer comment on a pu construire
1 Genèse , VI, 6 et 7. E'jsOvftioflu b Déot ôti èizoinae tov «vOjiuwov 57 ri t«î yüç r.xi StsvobSn-
* 1 Rois, vin, 53.
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