‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieures à l'ère chrétienneChapitre 20 sur 56 · H8 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS · texte numérisé non relu

H8 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS

les Juifs hellénistes étaient heureux de se venger du mépris trop peu dissimulé des Grecs, en leur montrant que leurs plus célèbres philosophes avaient puisé à la source pure de la révélation hébraïque; et l’on sait à quelles fraudes pieuses 1 ils furent poussés pour en fournir des preuves capables de faire impression. Mais, dans le principe, cette opinion eut pour unique cause l’admiration qu’excita en çux une philosophie si voisine, dans ses traits les plus prononcés , de leurs propres croyances religieuses.

Ce sentiment explique suffisamment l’ardeur avec laquelle les Juifs hellénistes se livrèrent à l’élude de la philosophie grecque et la naïve erreur qui les poussa à lui demander des secours pour le développement scientifique de leur religion. Cette fusion du platonisme, de l’aristotélisme et du stoïcisme avec les doctrines juives conduisit, on ne peut le nier, à des résultats fort opposés à l’enseignement de Moïse et des prophètes. Les systèmes mystiques qui en sortirent forment le plus étonnant contraste

1 Par exemple, les interpolations des poésies orphiques, attribuées à Aristobule à tort ou à raison, mais certainement l'œuvre d une main juive.

DBS DOCTRINES RELIGIKUSES DES JUIFS. 119 avec la simplicité primitive des traditions hébraïques, en même temps qu'avec le rationalisme sévère de la philosophie grecque. Mais il serait injuste d’accuser leurs auteurs de ne se rattacher à la croyance nationale par aucun lien solide, par aucune conviction intime 1 . Ils étaient certainement sincères, et croyaient expliquer fidèlement les idées de Moïse en les pliant à celles de Platon. S’ils manquaient complètement de sens critique et historique, c’était la faute de leur temps : on ne peut leur en faire un reproche. Quand on voit la tendance, dont Philon est la plus complète expression, se développer peu à peu pendant près de deux siècles, on ne peut l’accuser d’être un artifice habilement combiné par quelques Juifs pour cacher leur apostasie sous le voile d’une interprétation allégorique des écrits de Moïse et des prophètes. Elle ne peut nous apparaître que comme le résultat général de la position des Juifs à Alexandrie.

La version des Septante’ offre déjà des traces in-

i Reuss, ibid., t. i, p. 114 et 115.

• La traduction du Pentaleuque remonte au moins au commencement du 11 e siècle avant l’ére chrétienne.

120 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, contestables de spéculations philosophiques dont plusieurs semblent se rattacher assez directement au platonisme. Dès les premiers mots de la Genèse, on reconnaît dans son auteur un écrivain habitué au langage platonicien. Cette terre que Dieu vient de créer, désordonnée et confuse, d’après le texte hébreu, est, dans la version grecque, une terre invisible et sans forme C’est bien ainsi qu’un platonicien devait s’exprimer. On a été plus loin, on a prétendu que le traducteur, imbu de la philosophie de Platon, avait cru retrouver dans les deux premiers chapitres de la Genèse la théorie du monde intelligible et du monde sensible et avait composé sa version d’après cette idée préconçue. On sait qu’il y a dans ce livre deux récits différents de la création, l’un dans les chap. i, 1— n , 3, et l’autre dans le chap. n, ü-ü 5. M. Dæhne et d’autres avec lui ont soutenu que le traducteur avait vu dans le premier récit la description de la création du monde intelligible et dans le second le tableau de la création du monde sensible 1 2 . Quelques autres

1 aopa for *«( «xaTaa-jtjjaoTOf . Genèse, l, 2.

‘ Dæhne, Geschichtl, Darstellung der judisch-alexandr. Iteligiomphilosophie, t. n, p. 11-16.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 121 passages de la Genèse, portant la trace de la même préoccupation platonicienne, sembleraient confirmer cette conjecture. On en appelle surtout à une phrase très-significative par laquelle le verset 5 du chap. ii est plutôt remplacé que traduit. « Dieu, y est-il dit, créa toute la verdure des champs avant qu’elle existât sur la terre, et toute herbe du pays avant qu’elle germât » (dans le monde sensible). Le sens de ce passage ne laisse place à aucun malentendu. Le traducteur grec veut dire évidemment, avec Platon, qu’avant que les choses sensibles fussent créées, Dieu en avait formé les prototypes. Philon ne doute p ts du moins que telle ne fût la doctrine de Moïse 1 et par conséquent aussi

1 C’est ce qu’il dit très-nettement dans plusieurs de ses écrits et entre autres dans Question es in Genesi Sermo i, § 2 (Opéra, t. vi, p. 250), où il explique ce passage de la manière suivante : Quid est : Et fecit Deus omne virideagri, antequam esset super terram, et omnefœnum, priusquam germinasset (Genèse, il, 5)? Incorporeas species assimilai per hæc: quoniam illud antequam met consummationein innuil omnis virgulti et herbæ, seminaliuin arborumque. Ouodaulem dicit, priusquam germinassct super terram , fecisse emn viride et fœnum et cetera, palet in corporeas species sicut indicativas (prius) creatas esse sccundum naturam intellectualern, quas ista, quæ in terra sunt sensilia, imitatura erant. Dæhne, ibid., t. il, p. 12 et 13, 52-57, 59 et suiv.

122 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, celle de la version des Septante, puisqu’il ne connaissait les enseignements mosaïques que par cette traduction.

M. Dæhne signale qdelques autres souvenirs de la philosophie platonicienne '. On peut les négliger, soit parce qu’ils n’ont pas la même importance que celui dont nous venons de parler, soit parce qu’ils ne sont pas d’une évidence aussi incontestable. On indique souvent comme des traits propres à mettre en lumière le caractère de la version des Septante et les préoccupations philosophiques de ses auteurs 3 , soit le soin avec lequel on a cherché à faire disparaître les théophanies et les anthropomorphismes, soit la théorie des anges supposée dans Deutéronome, xxxu, 8. Mais ces traits ne sont pas particuliers aux Juifs alexandrins; on les retrouve dans des écrits palestiniens 3 ; ils témoignent seulement du besoin commun à

Dæhne, ibid., t. n, p. 15 et 16, 27 et suiv., 33 et suiv.

* Franck, la Kabbale, 3® partie, ch. 3.

> Le- ihéophanies et les anthropomorphismes sont en général évités dans les paraphrases chaldaïques, et le passage Deutéronome, xxxn, 8, a son analogue dans Ecclésiastique , xvn, 15.

toute la famille d’Israël de se représenter Dieu sous une forme plus idéale que ne l’avaient fait ses pères, et de pénétrer plus profondément dans la connaissance du monde suprasensible. Il convient donc de les laisser ici de côté et de s’en tenir aux faits que nous avons signalés en premier lieu et qui suffisent, à la rigueur, pour donner une idée de l’esprit général qui présida à la composition de la version des Septante.

La tendance philosophique est bien autrement prononcée dans la Sagesse de Salomon (la Sapience), ouvrage dont on ignore et l’auteur et la date, mais qui est certainement postérieur h la traduction des Septante et qui a été plus certainement encore écrit par un .luif alexandrin. Gomme les paraphrases chaldaïques et comme l’Ecclésiastique, ce livre enseigne que ce n’est pas Dieu qui a créé le monde, et que ce soin fut laissé à un être intermédiaire, à une émanation divine appelée la Sagesse '. Mais les traits sous lesquels cetr être intermédiaire est. présenté, sont plus prononcés ici que dans les

1 lofia. Sapience, vu, 12; vin, 6; ix, 1 et 2. Lenoin’de Aoyor lui est aussi donné, îx, 1 et 2; xvi, 12.

\'îk DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.

écrits palestiniens. Cette Sagesse pénètre toutes les substances et les vivifie de son activité toute-puissante; elle est le souille de- la force de Dieu, l’émanation rayonnante de la toute-puissance et de la souveraine domination '. On voit par conséquent en elle non-seulement le Démiurge, mais encore l’âme du inonde. Cette dernière idée, entièrement inconnue aux palestiniens, a certainement une origine platonicienne.

Dans un passage de ce livre on trouve la théorie païenne que le monde a été, non pas créé dans le sens propre du mot, mais tiré d’une matière informe, chaotique i 2 . Nous ne voudrions pas attacher une importance exagérée à cette déclaration de la Sapience, jetée en passant; il n’est que trop évident que son auteur ne s’est pas même douté de la différence qui se trouve entre la théorie de la création et celle de la production du monde par l’arrangement d’une matière antérieure. Il s’agit ici, il ne faut pas l’oublier, non d’un penseur qui a pris l’habitude et qui sent le besoin de se rendre un compte

i Ibid., vii, 24 et 25.

» Ibid., vu, 1; vin, 19.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 125 sévère de ses pensées , mais d’un homme qui a subi l’action d’une philosophie qu’il admire plus qu’il ne la comprend, qui la croit capable de s’unir avec ses propres convictions religieuses, et qui procède immédiatement à ce mélange, sans s’inquiéter le moins du monde de l’examen préliminaire d’une foule de questions préjudicielles. 11 n’en est pas moins vrai qu’il penche décidément vers certaines idées propres à la manière de penser des païens et qu’il abandonne d’autant l’ancien point de vue hébraïque. II y a dans la Sapience des traces irrécusables de dualisme. Elles se montrent déjà dans cette déclaration que le monde a été formé d’une matière désordonnée. Elles se montrent plus prononcées encore dans un commencement de tendance à l’ascétisme. Sans aller jusqu’à affirmer que la matière est la source du mal, l’auteur de ce livre la regarde comme un fâcheux obstacle aux développements intellectuels et moraux. Infidèle aux principes les plus enracinés dans l’esprit juif, il célèbre hautement la virginité. Heureuse, s’écrie-t-il, la femme qui reste stérile, qui n’est point souillée, qui n’a point connu de liaisons impures. Heureux l’homme qui a vécu comme

126 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, un eunuque, sans commettre de transgression 1 .

L’auteur de ia Sapience n’a pas manqué de se laisser séduire par ce qu’on pourrait appeler la partie mythologique de la philosophie de Platon. C’est un fait, étonnant sans doute, mais positif, que la partie rationnelle du système platonicien, ce qu’il contient de plus grand, de plus vrai, ses belles et profondes idées sur la science, par exemple, tombèrent assez rapidement dans un injuste oubli, tandis que l’on s’attacha presque exclusivement et que l’on donna un sens de plus en plus littéral aux imaginations poétiques et aux mythes sous lesquels il avait présenté des idées plutôt pressenties que clairement saisies. Ce côté obscur du platonisme fit une vive impression sur le génie ardent des hommes de l’Orient; il répondait à leur nature plus amie des couleurs tranchées que des nuances peu sensibles, de l’éclat qui éblouit que d’une clarté modérée qui permet de distinguer les différences ; il était présenté dans un langage figuré assez analogue à leur propre manière d’exprimer leurs sentiments. Cette poésie platonicienne, qui fit

1 Sapience, in, 13 et 14.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 127 plus tard le fond de la métaphysique néoplatonicienne, dut naturellement séduire les Juifs alexandrins : c’est à elle que se rattache l’auteur de la Sapience; à elle encore que se rattachera Philon. Elle a laissé dans le livre de la Sapience des traces plus marquées que celles que nous avons indiquées jusqu’ici.

Comme Platon, l’auteur de cet écrit admet la préexistence des âmes. « J’étais, dit-il, un enfant » de bonne race; je possédais une âme excellente, » ou plutôt, comme j’étais bon, je vins dans un » corps sans tache*. » La même idée se retrouve peut-être encore dans un autre passage. Son corps, dit-il, se sculpta dans le ventre de sa mère 5 . Et l’àme? Sans doute il faut sous-entendre qu’elle descendit dans ce corps. Ce qui est plus certain, c’est qu’il pense avec Platon que le corps corruptible appesantit l’âme et que sa maison d’argile borne ses facultés intellectuelles 1 * 3 . Enfin, pour nous borner aux faits les plus significatifs, il est difficile de

1 Sapience, vin, 19.

1 Ibid., vu, 1.

» Ibid., ix, 15.

128 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, supposer que ce soit par une coïncidence fortuite qu’il admet quatre vertus, comme le philosophe athénien, et qu’il les désigne précisément par les mêmes noms '.

Jusqu’à présent l’union de la philosophie grecque avec la théologie juive semble moins le résultat d’un dessein prémédité ou bien compris, que la simple conséquence de la culture grecque à laquelle les Juifs d’ Alexandrie n’avaient pas pu se soustraire. Élevés dans un milieu où l’enseignement philosophique tenait une place considérable, les auteurs de la version des Septante, comme celui de la Sapience, s’étaient imprégnés de ce qui, dans celte philosophie, s’accommodait en quelque manière avec leurs propres croyances, et leur éducation à demi grecque avait coloré leurs sentiments religieux d’une teinte platonicienne. Les choses changent avec Aristobule 1 2 . Profondément versé dans la connaissance de la littérature grecque, philosophe péripatéticien, selon les uns, plus vraisemblable-

1 Sapience, VIH, 7. outpp oo-Ovn , fpovnai;, SixetcoTi/vi) ,

«V Spltt.

* Il vivait à Alexandrie vers le milieu du 11 e siècle avant l’èrc chrétienne.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 129 ment, comme d’autres le supposent, éclectique platonisant, il semble avoir entrepris de propos délibéré de pousser aussi loin que possible la fusion de la théologie juive et de la philosophie de la Grèce. Il est certain du moins qu’il voulut prouver nonseulement leur parfaite harmonie, mais encore l’origine hébraïque de la philosophie grecque.

Pour réussir dans ce dessein, pour montrer l’accord de deux ordres d’idées qui pouvaient bien offrir à son esprit prévenu de grandes affinités, mais qui en réalité étaient, sinon opposées, du moins fort divergentes, il fallait faire violence et aux unes et aux autres, et leur prêter un sens qu’elles n’ont pas. Nous dirons dans un moment comment il s’y prit pour trouver la philosophie grecque dans les révélations mosaïques; voyons d’abord comment il procéda pour montrer l’hébraïsme dans la philosophie grecque.

Le moyen qu’il employa est de la plus grande simplicité. Il interpola des écrits grecs déjà existants ; il en fabriqua probablement même de toutes pièces. 11 était difficile de s’attaquer à Platon et à Aristote dont les écrits ou du moins les systèmes étaient trop connus pour se prêter à ces falsifica-

130 DÉS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, fions; il eut recours à Orphée, dont le nom 1 se rencontre presque partout où il est question de fraudes pieuses. Parmi les poésies qui sont attribuées à cet ancien poëte, il en est un grand nombre qu’on accuse Aristobule d’avoir remaniées. Ce qui est certain, c’est qu’il citait dans son Commentaire sur le Pentateuque une longue poésie orphique dont les allusions trop transparentes à Moïse et à ses enseignements ne peuvent être que de sa main a . On comprend comment il partait de là pour assurer que les premiers pères de la philosophie grecque avaient connu Moïse et s’étaient inspirés de ses écrits.

Une autre preuve, également erronée, qu’il en donnait, nous a été conservée par les Pères de l’Église qui ne manquèrent pas d’embrasser son

1 Nomen fraudibus semper accommodum , comme dit Walkenaer. Il ne faut pas juger les fraudes pieuses avec nos scrupules modernes. Rien ne fut plus fréquent dans les siècles qui précédèrent immédiatement et dans ceux qui suivirent l'établissement du christianisme. Tous les partis religieux, les juifs, les païens, les chrétiens, les gnostiques s’en sont également rendus coupables.

* Cette pièce, rapportée par Justin, Clément d'Alexandrie, Cyrille d’Alexandrie, se trouve telle quelle était citée par Aristobule, c’est-à-dire sous sa forme la plus falsifiée, dans Eusèbe, Prépar. étang., liv. xiu, ch. 12.

DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 131 opinion. Il prétendait que bien avant l’existence de la traduction des Septante, on avait, en Égypte, une version grecque duPentateuque, et que Pvthagore, Platon et les autres philosophes grecs, que la tradition fait voyager sur les bords du Nil, en avaient eu connaissance cl lui avaient emprunté tout ce qu’il y avait de grand et de vrai dans leurs systèmes.

A ces deux arguments en joignait-il d’autres? C’est probable; mais ceux-là seuls nous ont été conservés. Il serait possible que Philon et Josèphe lqi eussent emprunté une partie de ceux qu’ils présentent en faveur de la même thèse.

Le procédé par lequel Aristobule retrouve la philosophie grecque dans les traditions hébraïques n’est pas moins digne de fixer l’attention. Ce n’est plus ici les expédients par lesquels les auteurs de la version des Septante introduisent dans les livres saints des conceptions qu’ils ont puisées dans les écoles grecques, ni le syncrétisme non raisonné de l’auteur de la Sapience qui juxtapose des idées grecques à des croyances juives, sans s’inquiéter beaucoup de les raccorder. Aristobule ne marche pas à l’aventure ; il a une théorie qui lui sert £ dénouer toutes les difficultés ; c’est la méthode d’in-

132 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, terprétation allégorique. Cette méthode, il ne l’a pas inventée ; il la tient de Platon et des stoïciens qui en avaient fait usage pour expliquer la mythologie grecque; mais, le premier parmi les Juifs, il l’applique, avec connaissance de cause, à l’explication des cinq livres de la loi.

L’ouvrage qui a transmis son nom à la postérité, et dont nous avons quelques fragments', est désigné par Eusèbe comme une interprétation allégorique du Pcntateuque. Peut-être ce titre est-il celui qu’il avait donné lui-même à son livre. Dans tous les cas, il nous en ferait connaître le but si, dans un des fragments qui nous restent, Aristobule ne l’expliquait plus clairement encore. « Ceux, dit-il, dont » l’esprit a peu de portée et d’intelligence, en s’ar- » rêtant à la lettre, ne voient pas ce qu’il y a de » grand dans ce qui est exposé. En conséquence, » je vais essayer, autant qu’il sera en moi, d’ex- » pliquer chaque chose a . » Et dans un autre frag-

i Eichhorn, Allgem. Biblioth., t. v, p. 253-299; Valkenacr, Diatribe de Aristobulo judceo ; Dæhne, ibid., t. n, p. 73-112; Gfroerer, Kritische Geschichte des Urchristenthums, 2 e édit., t. n, p. 71 et suiv.

» Eusèbe, Pripar. étang., liv. vm, 10.

ment, après avoir fait remarquer que Moïse, pour exprimer les mouvements de l’àme ou les nobles conceptions de l’intelligence, emprunte à des objets sensibles les termes dont il se sert, il ajoute : « Les » hommes dont le sens est droit admirent en lui la » sagesse profonde, cet esprit divin qui lui a mé- » rité le titre de prophète. Ceux, au contraire, qui » ont moins de pénétration et de jugement, s’atta- » chent à la lettre des Écritures et se persuadent » que Moïse n’a pas fait preuve de haute sagesse. » Avec une méthode d’interprétation qui permet de découvrir sous le sens littéral un sens caché, accessible seulement aux intelligences d’élite, il était facile à Aristobule de trouver dans le Pentateuque toutes les théories philosophiques qu’il lui plaisait d’y voir. Nous avons peu de détails sur les résultats auxquels il était arrivé. Nous voyons seulement, dans les fragments qui nous restent de son ouvrage, qu’il regardait les anthropomorphismes comme des expressions figurées qu’on ne doit pas prendre à la lettre et qu’il admettait, comme l’auteur de la Sapience, un être intermédiaire entre Dieu et le monde, être intermédiaire qu’il appelle parfois la Sagesse et plus souvent la Puissance ou

la Vertu divine '. Mais ces traits suffisent pour nous apprendre qu’il marcha dans la voie commune du judaïsme alexandrin, et nous savons où cette voie conduit. Ce qui distingue principalement Aristobule dans le mouvement que nous étudions ici, c’est d’abord d’avoir poussé jusqu’à son extrême limite la fusion de la philosophie grecque et des croyances juives; c’est ensuite d’avoir décidément établi que la méthode d’interprétation allégorique était la seule qui pût convenir à la science du judaïsme alexandrin. Cette méthode, on l’avait employée, avant lui, comme un expédient utile; on en a la preuve dans plusieurs passages de la Sapience; après lui, on s’en servit avec connaissance de cause. Philon, qui n’en connut pas d’autre, la légua aux Pères de l’Église, et pendant des siècles elle a largement contribué à égarer les esprits.

C’est aux écrits de Philon qu’il faut demander l’expression la plus complète, le dernier mot du judaïsme alexandrin. Cet homme, dont l’influence a été beaucoup plus considérable qu’on ne l’a cru

> 6ei« Sùvaftiç. Eusèhe, Prêpar. étang., liv. vu, ch. 14, liv, vin, ch. 6 et 10; liv. xm, ch. 12; liv. ix, ch. 6

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 135 jusqu’ici, ne fit en réalité que tirer les conséquences des principes déjà posés et que lier ensemble les idées encore flottantes et incertaines de ses prédécesseurs. Toutes les parties de son système sont en germe dans la Sapience, dans Aristobule et sans doute dans d’autres écrits judéo-alexandrins qui ne sont pas parvenus jusqu’à nous. On avait montré que Dieu est d’une nature trop pure pour qu’on puisse le représenter sous des images humaines; poussant plus avant dans cette voie, il établit qu’il est trop au-dessus de l’intelligence humaine pour qu’on puisse lui appliquer une détermination quelconque; l’esprit de l’homme peut arriver à savoir qu’il est, mais jamais à connaître ce qu’il est. L’auteur de la Sapience avait assuré que le corps borne les facultés intellectuelles; il fit un pas de plus, et il donna le corps pour la cause des passions, pour la source du mal moral. On avait vanté la sainteté du célibat; il prêcha l’ascétisme. La principale atïaire de l’homme ici-bas est, selon lui, sinon de rompre les liens qui rattachent l’âme au corps, ce qui ne peut se faire pendant cette vie, du moins de les rendre aussi lâches que possible. On avait enseigné qu’il y a entre Dieu

et le monde un être intermédiaire; il donna une théorie complète de cet être; il en détermina la nature et les fonctions. Comme àristobule, il laissa à la foule ignorante le sens littéral des Écritures, et convaincu que Moïse a pris soin de cacher sous le voile de l’allégorie de profondes doctrines sur Dieu, sur le Verbe, sur l’âme humaine, sur les voies par lesquelles elle peut retourner à sa pureté primitive, il ne vit dans l’histoire des patriarches qu’une description allégorique des divers états de l’âme Le fait disparut pour ne laisser place qu’à l’idée. Ce fut l'effort suprême de la méthode d’interprétation allégorique. Il convient d’ajouter, à la décharge d’Aristobule et surtout de Philon, qu’ils étaient entraînés sur cette pente glissante par l’exemple des érudits des écoles grecques d’Alexandrie, qui, précisément en ce moment, expliquaient les traditions mythologiques de la Grèce d’après les mêmes procédés et dans le même sens.

Que pouvaient être, considérées de ce point de vue, les institutions et les prescriptions mosaïques, sinon de simples symboles? Et quelle valeur pou-

1 tûôttoc tü;

DES DOCTRINES REI.IGIEÜSES DES JUIKS. 137 vaient conserver encore des symboles pour celui qui en possédait le sens? Aussi, de même que la lettre, les cérémonies étaient pour la foule ignorante. Le sage ne devait pas les mépriser sans doute; mais les estimant à leur juste valeur, il ne pouvait les regarder que comme des formes extérieures recouvrant un fond plus précieux qu’elles, que comme un premier degré au delà duquel était la chose nécessaire, c’est-à-dire le sens et l’idée. L’alliance de Dieu avec la famille d’Israël n’était elle-même qu’un symbole comprenant en lui-même tous les autres, et les résumant. Le sens n’en est pas douteux ; c’est le monothéisme, du moins tel que le comprenait Philon, avec toutes les conséquences qu’il rattachait à cette doctrine fondamentale. Ce symbole n’a d’autre valeur que celle que lui donne l’idée qu’il représente. Et comme l’idée, qui est l’essentiel, peut se faire accepter sans le symbole, Philon est convaincu que les lumières de la raison, propagées par la philosophie, suffiront pour amener tous les hommes au monothéisme, sans qu’il soit nécessaire qu’ils passent par le judaïsme, ou pour mieux dire, le monothéisme étant le véritable judaïsme, tous les hommes seront de

138 DES DOCTRINBS RELIGIEUSES DES JUIFS, véritables Juifs, dès qu’ils seront arrivés à la connaissance du vrai Dieu.

Voilà ce qu’est devenu le judaïsme sous l’action de la philosophie grecque. Un abîme le sépare de celui de la Palestine. Le formalisme règne à Jérusalem, un idéalisme exagéré à Alexandrie. Ici on ne cherche que l’esprit, là on s’en tient avant tout à la lettre. On ne sait rien à Alexandrie de cette réglementation morale qui était l’affaire essentielle des écoles palestiniennes; on ignore absolument dans la Palestine ces principes mystiques, cet ascétisme, cette extase, qui n’ont aucun besoin de l’observation des mille préceptes pharisaïques pour élever l’âme jusqu’à Dieu. On s’inquiète peu à Alexandrie de ces espérances messianiques qui promettent aux enfants d’Israël l’empire du monde; on ne connaît pas, on ne comprendrait pas à Jérusalem la confiance de Philon en des idées abstraites pour l’amélioration morale de l’espèce humaine et pour le triomphe définitif du monothéisme.

Il paraît cependant que la théosophie de la Sapience, d’Aristobule et de Philon souleva quelque opposition parmi les Juifs de l’Égypte. Il est probable que c’est à ces contradictions qu’Aristobule

fait allusion, quand il parle avec quelque aigreur d’hommes dont l’esprit de peu de portée s’arrête à la lettre et méconnaît ce qu’il y a d’élevé dans les écrits de Moïse'. Ce doit être aussi contre ces mêmes adversaires que Philon s’élève à plusieurs reprises, entre autres dans son Traité des Chérubins. « Que les superstitieux s’éloignent, les oreilles » bouchées, s’écrie-t-il; nous ne livrons les mys- » tères divins qu’à ceux qui ont été initiés aux » choses sacrées, c’est-à-dire qu’à ceux qui culti- » vent sans ostentation la piété vraie et sincère. * Nous n’admettons pas aux choses sacrées ceux » qui, frappés d’une maladie incurable, sont sé- » duits par la pompe des paroles* l’éclat des mots, » les illusions des coutumes et qui ne font pas con- » sisterla sainteté dans autre chose 3 . » À la fin de ce même traité, il distingue parmi ces hommes attachés à la lettre ceux qui ne pèchent que par ignorance de ceux qui confondent à dessein, par un esprit de contention et par amour de la dispute, les différents sens des choses. « Les premiers, ajoute-

1 Eusèbe, Prépar. étang., liv. vin, ch. 10.

* De Cherùbim, § 12.

» t-il, il faut les instruire; les seconds, il faut les » fuir comme des esprits inquiets et disputeurs Aux traits indiqués par Aristobule et par Phi- Ion, il est impossible de ne pas reconnaître des pharisiens; ils ne sauraient convenir à aucune autre fraction du judaïsme. Le pharisaïsme est dépeint tout entier dans une piété pleine d’ostentation, dans un attachement exclusif à la lettre des Écritures et dans l’importance extrême donnée aux coutumes. Il faut donc voir des pharisiens dans les adversaires de la théosophie judéo-alexandrine. Cette opposition ne peut nous surprendre. Des Juifs habitués aux notions concrètes de la théologie pharisaïque, ne pouvaient voir sans scandale un idéalisme auquel ils ne comprenaient rien et qui devait leur sembler une négation directe de la religion positive. A en juger par la vivacité des expressions de Phi- Ion, la guerre que ces représentants du pharisaïsme dang l’Égypte firent à la théologie judéo-alexandrine dut être vive. Mais s’ils essayèrent de soulever contre elle la foule de leurs coreligionnaires d’Alexandrie, ils n’y réussirent pas. La considc-

1 De Cherubim, § 35.

Digltized by Googl

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 1/jl

ration dont Philon fut entouré jusqu’à la fin de sa vie en est une preuve irrécusable.

L’existence, parmi les Juifs d’Égypte, d’un parti représentant les tendances palestiniennes, est attestée d’un autre côté par quelques écrits composés dans cette contrée et empreints jusqu’à un certain point de la théologie des pharisiens. Nous voulons parler du second livre des Maccahées, des fragments juifs des oracles sibyllins, du livre d’Hénoch et du quatrième livre d’Esdras'. Ces trois derniers ouvrages sont des apocalypses et présentent, par conséquent, le tableau d’un ensemble d’idées étrangères à la théosophie des Juifs d’Alexandrie. Cependant, quoiqu’ils se rattachent à l’écrit qui porte le nom de Daniel, et que leurs auteurs l’aient pris pour modèle, il y a, principalement dans le quatrième livre d’Esdras, un fond de spiritualisme qui manque aux apocalypses palestiniennes et qui prouve qu’au sein de la culture grecque d’Alexandrie l’esprit pharisaïque n’avait pas pu se maintenir dans sa pureté et qu’il s’était

1 Ce livre a reçu diverses additions dues à la main d’un chrétien, mais le fond général est l’œuvre d'un juif.

1/|2 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, laissé entamer par la philosophie de la Grèce.

Il est probable que les représentants de la tendance palestinienne en Égypte étaient peu nombreux. Peut-être ils appartenaient aux familles sacerdotales qu’Onias avait attirées près de lui'. Ces familles apportèrent naturellement avec elles les principes qui dominaient dans la Palestine; leur position dut les isoler de la population grecque et les préserver pendant longtemps du contact et de la contagion de la science de leur nouvelle patrie; et il ne serait pas étonnant que le temple de Léontopolis ne fût devenu le centre d’un mouvement juif opposé à celui d’Alexandrie.

i Vers le milieu dun e siècle avant l’ère chrétienne. Munck, la Palestine, p. 500.

Page 1